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Vérité et unanimité

L’opinion fait souvent de l’unanimité le critère de la vérité.

On dit : « Tout le monde est d’accord pour penser que… » comme preuve de la vérité de quelque chose. Mais précisément, parce qu’elle est opinion, l’opinion ne fonde pas ses jugements en raison. L’opinion faisant de l’unanimité le critère de la vérité est donc sans valeur. De fait, il ne semble pas, pour plusieurs raisons, que l’on puisse poser l’unanimité comme critère de vérité. Il convient en effet d’abord de savoir à quelle unanimité on songe. Il est matériellement impossible qu’il s’agisse de l’unanimité effective de la totalité des esprits, de tous les hommes sans exception, morts et vivants. Dira-t-on qu’il s’agit de l’unanimité de certains esprits, désignés en fonction de leur compétence, c’est-à-dire de l’unanimité des spécialistes dans un domaine précis ? Ainsi une loi physique serait vraie si tous les physiciens sont unanimes à la considérer comme vraie. Mais il s’agirait alors de tous les spécialistes à une époque donnée. Donc, la vérité d’une théorie varierait selon les époques, puisque l’unanimité des spécialistes peut varier à chaque époque. Et de fait l’histoire des sciences nous enseigne que des théories (par exemple le géocentrisme) qui se sont révélées fausses ont été admises par la totalité (ou la quasi-totalité) des spécialistes à une époque donnée. Bien plus, c’est souvent un seul ou un petit nombre de spécialistes qui ont défendu la vérité contre la majorité de leurs confrères (par exemple l’héliocentrisme soutenu par Copernic et Galilée, contre l’immense majorité des astronomes de leur temps).

L’unanimité, critère de la vérité

Dans ces conditions, il semble bien que l’on ne puisse faire de l’unanimité un critère de vérité. Mais si on ne le peut, n’est-ce pas parce qu’on considère l’unanimité en fait et non en droit ? L’unanimité ne peut-elle pas constituer le critère idéal de la vérité ? C’est en gros la thèse qui a été soutenue par le logicien et philosophe américain Ch. S. Peirce (1839-1914). Peirce soutient que les discussions philosophiques sur la vérité sont absurdes dès lors que l’on considère la vérité d’une pensée indépendamment de ses conséquences pratiques, car s’il existe des ensembles de sensations qui n‘ont aucun rapport avec la manière dont nous agirons dans une circonstance donnée, comme, par exemple, quand nous écoutons un morceau de musique ou que nous regardons un tableau, nous n’appelons pas cela penser. La pensée, observe en effet Peirce, naît d’un doute et tend vers une croyance. Dans le doute, l’esprit est insatisfait: le doute est une sorte de malaise de l’intelligence qui correspond à une indécision de la volonté, puisque tant que je doute, j’hésite, je ne parviens pas à me décider à agir. La croyance, en revanche, exclut le doute dans la mesure où elle est une réponse à ce doute ; elle est donc un état de satisfaction de l’esprit, et un appui pour la volonté : quand je crois à quelque chose, quand /en suis convaincu, j’agis en fonction de cette croyance. C’est pourquoi, nous dit Peirce, «le résultat final de la pensée est l’exercice de la volonté » (Comment rendre nos idées claires). Ainsi lorsqu’une croyance est fixe, c’est-à-dire qu’elle échappe au doute, je considère son objet comme vrai. Peirce distingue quatre méthodes pour fixer la croyance.

La méthode de ténacité, consistant à s’attacher obstinément aux opinions que l’on possède déjà.

La méthode d’autorité, consistant à user de tous les moyens, y compris la contrainte, pour établir dans un groupe, une société, l’uniformité des croyances.

La méthode a priori, consistant à s’attacher aux théories qui paraissent le plus « agréables à la raison ».

Cependant aucune de ces trois méthodes ne parvient à éliminer véritablement le doute, donc à assurer de la vérité.

La méthode scientifique, enfin, qui seule parvient à réellement éliminer le doute : elle se fonde sur le postulat de l’existence d’une réalité extérieure, indépendante de notre esprit et de nos idées sur elle, qui peut et qui seule doit déterminer nos croyances.

Si nous considérons en effet les différences qui séparent le réel du fictif, le réel se définit par le fait que ses caractères ne dépendent pas de l’idée qu’un homme en a. L’effet distinctif de ce réel, c’est de produire une croyance vraie à laquelle on parvient en appliquant la méthode scientifique. Or, ce qui caractérise cette méthode, c’est que ses partisans sont convaincus qu’en l’appliquant et en poussant l’investigation assez loin, l’ensemble des esprits, quels qu’ils soient, aboutira nécessairement à la même conclusion. C’est pourquoi Peirce donne cette définition : «L’opinion prédestinée à réunir finalement tous les chercheurs est ce que nous appelons le vrai, et l’objet de cette croyance est le réel ». En ce sens l’unanimité (idéale et finale) est bien le critère de la vérité.

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