L'éternité sans le temps
Publié le 08/12/2023
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«
L'éternité sans le temps
I.
INTRODUCTION
D'après l'éternalisme, le passé et le futur existent au même titre que le présent.
Les
dinosaures qui ont foulé la Terre il y a deux cent millions d'années de cela ne sont pas moins réels
que les événements se déroulant de nos jours à Montréal.
Et les habitants de Montréal du XXII ème
siècle ne sont pas moins réels que les montréalaises et montréalais d'aujourd'hui.
Le concept
d'éternité que nous allons examiner ici n'a donc rien à voir avec le fait que le temps ne possède pas
de fin.
Ce concept d'éternité ne doit pas non plus être confondu avec l'atemporalité, à savoir le
caractère d'éventuelles entités logeant en dehors du temps, tels que les nombres ou les propositions.
L'éternalisme est une thèse spécifique, qui nie le primat existentiel du présent sur le passé et le
futur : les gens, les choses, les événements, et plus généralement toutes les entités naturelles
soumises au temps, localisées dans le passé et le futur sont toutes aussi réelles que les entités
localisées dans le présent1.
L'éternalisme s'oppose à deux thèses adverses : le présentisme et le nonfuturisme.
D'après le présentisme, seules les entités présentes existent, au contraire des entités
passées et futures2.
Selon le non-futurisme, seules les entités passées et présentes existent,
contrairement aux entités futures3.
Ces thèses portent sur l’existence tout court du passé et du futur.
En effet, tous les
protagonistes du débat s’accordent sur le fait que le passé n’existe plus.
Cependant, ils sont en
désaccord sur la manière d’interpréter philosophiquement cette idée commune.
Le présentiste
soutient que le passé n’existe plus car il n’existe pas tout court.
L’éternaliste et le non-futuriste
affirment que le passé n’existe plus car ce dernier existe tout court en une localisation temporelle
différente de la localisation du présent.
Symétriquement, le présentiste et le non-futuriste
soutiennent que le futur n’existe pas encore en ce sens que le futur n’existe pas tout court.
Et
l’éternaliste défend que le futur n’existe pas encore en ce sens qu’il existe tout court en une
localisation temporelle distincte de celle du présent.
Il n'est peut-être pas aisé, au premier abord, de saisir pourquoi la thèse selon laquelle les
entités présentes ne possèdent pas le privilège de l'existence, contrairement aux choses passées et
1
L’éternalisme est défendu par exemple par Smart (1963), Mellor (1998) et Sider (2001).
Pour une défense du présentisme, voir Bigelow (1996), Merricks (1999), Markosian (2004), Bourne (2006),
Zimmerman (2011).
3
Le non-futurisme est notamment défendu par Broad (1923), Tooley (1997) et Forrest (2004, 2006).
2
1
futures, répond au nom « d'éternalisme ».
Toutefois, il est possible d'en comprendre la
dénomination assez intuitivement.
Si l'éternalisme est vrai, alors la totalité de ce qui existe ne varie
pas avec le temps.
Vous pouvez sélectionner n'importe quel instant t : relativement à cet instant t,
tout ce qui s'est passé, se passe et se produira à l'avenir existe.
En somme, le présentiste soutient que
le présent est ontologiquement spécial, qu'il possède une dignité existentielle qui n'est égalée par
aucun autre instant de la dimension temporelle.
L'éternaliste nie cette spécificité du temps et
propose ainsi une spatialisation modérée du temps, en soutenant que la localisation temporelle se
comporte de façon similaire à la localisation spatiale.
De la même manière que New-York ou la
galaxie d'Andromède n'existent pas ici, mais existent là-bas, en d'autres localisations spatiales, les
dinosaures et la colonisation de Mars, ou tout autre événement alternatif qui viendra à se produire,
n'existent pas présentement, mais existent tout court, dans le futur, c'est-à-dire en d'autres
localisations temporelles.
Ainsi, pour l'éternaliste, le monde ne se réduit aucunement à notre réalité
présente, de même que notre monde ne se réduit pas à notre environnement spatial immédiat.
La philosophie contemporaine du temps est une jungle dont l'exploration est complexe.
En
effet, en abordant certains problèmes à propos de la nature du temps, on rencontre très vite d'autres
questions.
Par exemple, lorsqu'on souhaite examiner le problème de l'existence dans le temps, on
finit inéluctablement par rencontrer un problème plus ancien, à savoir l'élucidation du concept de
passage du temps.
Cependant, dans cet essai, je voudrais rester neutre à propos de la réalité de
l'écoulement du temps.
L'éternalisme est souvent adopté en conjonction avec la thèse selon laquelle
le temps ne s'écoule pas, la distinction même entre un passé, un présent et un futur, sorte de
séparation objective supposée transiter le long de la dimension temporelle, n'étant qu'une affaire de
perspective.
Ce que nous appelons « passé » ne serait que le nom de ce qui est antérieur à une
certaine localisation dans le temps, et de même le « futur » ne serait rien d'autre que ce qui est
postérieur à une certaine localisation de référence.
Le « présent » désignerait, dans le même esprit,
ce qui est simultané à un certain point de vue dans la dimension temporelle, point de vue que l'on
peut exprimer sous la forme d'une phrase ou d'une pensée.
Toutefois, cette approche n'est pas une
conséquence analytique de la thèse éternaliste 4.
Dans cet essai, je ne traiterai pas de cette question,
dans le but de me focaliser uniquement sur l'existence du passé, du présent et du futur,
indépendamment de savoir si cette division de la réalité est objective ou simplement perspectivale.
La section 2.
visera à introduire et développer les motivations de la thèse éternaliste.
Dans la
section 3., j'examinerai cette thèse à l'aune de certaines théories physiques en construction qui
entraînent que le temps n'existe pas fondamentalement, afin d'examiner la plausibilité de la thèse
4
La conjonction de l’éternalisme et de la thèse selon laquelle le temps s’écoule (ou théorie A) est la thèse du
faisceau de lumière en mouvement (moving spotlight theory) critiquée par McTaggart (1908).
Cette approche est
peu populaire.
Pour une défense récente voir cependant Cameron (2015).
2
éternaliste et la manière dont celle-ci pourrait être modifiée pour rendre compte d'une possible
disparition du temps.
Dans la section 4., je discuterai certaines conséquences pratiques et
existentielles de l'éternalisme.
II.
L’ATTRAIT DE L’ÉTERNALISME
L'éternalisme est une thèse simple et élégante en ce qu'elle propose un traitement similaire
de l'existence dans le temps et de l'existence dans l'espace.
Notre intuition selon laquelle le présent
est ontologiquement spécial, c'est-à-dire selon laquelle la réalité naturelle n'est rien d'autre que
l'instant présent s'explique alors par une illusion liée à notre perspective : nous tendons à restreindre
l'existence au présent en accordant de l'importance à notre localisation présente et à notre
environnement temporel immédiat.
De plus, nous n'avons pas notre mot à dire sur la localisation
temporelle que nous souhaitons occuper, alors que, naturellement, nous pouvons modifier notre
localisation spatiale.
Ainsi, l’asymétrie existentielle intuitive que nous faisons entre les dimensions
spatiales et la dimension temporelle pourrait s’expliquer de la façon suivante.
Si nous tendons à
accepter que les autres endroits existent, c'est parce que nous avons la possibilité de nous déplacer
en ces endroits.
Si nous tendons à nier au contraire que les autres instants existent, c'est parce que
nous n'avons pas la possibilité de choisir l'instant où nous souhaitons nous rendre (nous nous
rendons forcément à l’instant qui succède à l’instant présent).
Nous sommes en quelque sorte portés
par le temps, dans l'impossibilité d'agir sur notre localisation temporelle, ce qui nous pousse à
envisager que les autres instants n'ont pas de réalité.
Cependant, d'après l'éternaliste, la dimension
temporelle, par delà ses différences avec les dimensions spatiales, exhibe une même structure
existentielle : une même existence de toutes les entités naturelles, indépendamment de leur
localisation dans les dimensions spatiales et dans la dimension temporelle, ou dans un cadre
relativiste, indépendamment de leur localisation dans l’espace-temps quadri-dimensionnel.
Cela dit, l'éternalisme nous plonge dans une certaine perplexité à propos du futur car l'avenir
semble déjà écrit en ce sens que tout événement futur existe.
Si c’est un fait que demain je me rends
à Montréal, est-ce que cela ne revient pas à nier la contingence du futur, le fait que de multiples
futurs alternatifs pourraient advenir ? Est-il encore possible que demain je ne me rende pas à
Montréal ? Et ai-je encore la liberté de décider de rester en Europe ? L'existence du futur postulée
par l'éternalisme semble ainsi entraîner une forme de déterminisme existentiel, c'est-à-dire un
déterminisme s'enracinant dans l'existence même des choses futures.
Bien évidemment, le
présentisme et le non-futurisme, en soutenant que le futur n'existe pas, peuvent se soustraire
aisément à cette difficulté.
La dialectique que je vais adopter consiste à montrer que ces deux
3
conceptions mènent cependant à des difficultés bien plus importantes, et que l'existence du futur est
un coût substantiel, mais acceptable, de l'éternalisme.
Examinons d'abord le présentisme.
Il s'agit de la thèse que seul le présent existe,
contrairement au passé et au futur.
Notons que l'on peut adopter deux approches complémentaires
pour tenter de départager ces diverses thèses sur l'existence dans le temps, qu'il s'agisse
d'argumenter en faveur ou à l'encontre de l'une de ces thèses.
Il est possible d'examiner des
arguments philosophiques a priori, ou de....
»
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