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Publié le 17/05/2020
Extrait du document
« I Bicêtre Condamn é à mort ! Voil à cinq semaines que j'habite avec cette pens ée, toujours seul avec elle, toujours glac é de sa pr ésence, toujours courb é sous son poids ! Autrefois, car il me semble qu'il y a plut ôt des ann ées que des semaines, j' étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son id ée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les d érouler les unes apr ès les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'in épuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C' étaient des jeunes filles, de splendides chapes d' évêque, des batailles gagn ées, des th éâ tres pleins de bruit et de lumi ère, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C' était toujours f ête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j' étais libre. Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une id ée. Une horrible, une sanglante, une implacable id ée ! Je n'ai plus qu'une pens ée, qu'une conviction, qu'une certitude : condamn é à mort ! Quoi que je fasse, elle est toujours l à, cette pens ée infernale, comme un spectre de plomb à mes c ôtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi mis érable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux d étourner la t ête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes o ù mon esprit voudrait la fuir, se m êle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obs ède éveill é, épie mon sommeil convulsif, et repara ît dans mes r êves sous la forme d'un couteau. Je viens de m' éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : Ah ! ce n'est qu'un r êve ! H é bien ! avant m ême que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entrouvrir assez pour voir cette fatale pens ée écrite dans l'horrible r éalit é qui m'entoure, sur la dalle mouill ée et suante de ma cellule, dans les rayons p âles de ma lampe de nuit, dans la trame grossi ère de la toile de mes v êtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot, il me semble que d éjà une voix a murmur é à mon oreille : Condamn é à mort ! II C' était par une belle matin ée d'ao ût. Il y avait trois jours que mon proc ès était entam é, trois jours que mon nom et mon crime ralliaient chaque matin une nu ée de spectateurs, qui venaient s'abattre sur les bancs de la salle d'audience comme des corbeaux autour d'un cadavre, trois jours que toute cette fantasmagorie des juges, des t émoins, des avocats, des procureurs du roi, passait et repassait devant moi, tant ôt grotesque, tant ôt sanglante, toujours sombre et fatale. Les deux premi ères nuits, d'inqui étude et de terreur, je n'en avais pu dormir ; la troisi ème, j'en avais dormi d'ennui et de fatigue. À minuit, j'avais laiss é les jur és d élibérant. On m'avait ramen é sur la paille de mon cachot, et j' étais tomb é surlechamp dans un sommeil profond, dans un sommeil d'oubli. C' étaient les premi ères heures de repos depuis bien des jours. J' étais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint me r éveiller. Cette fois il ne suffit . »
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