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Naturel et Culturel chez l'homme (synthèse)

L’homme n’est pas naturel

Distinguer nature et culture

A la nature, nous opposons la culture, et nous ne considérons qu’il n’y a de culture qu’humaine. La culture est posée comme le propre de l’homme. Mais que faut-il entendre par culture? Selon la définition classique de l’anthropologue anglais E. D. Tylor (1832-1917), elle est «ce tout complexe qui comprend la connaissance, la croyance, l’art, la morale, le droit, la coutume et toutes autres aptitudes ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société. » La culture est ainsi cette partie de son milieu que l’homme crée lui-même. Mais la culture n’est pas simplement un milieu dans lequel évoluerait l’homme, elle est aussi une partie constitutrice de l’homme lui-même. L’homme est en effet un être biologique, c’est-à-dire un animal comme les autres, mais il est aussi un animal social, un être « culturé ». En tant qu’être biologique, il possède un ensemble de caractères et de comportements innés et spontanés qui forment sa nature. En tant qu’être social, en revanche, il acquiert au sein de son groupe (par la coutume, l’éducation, etc.) des caractères et des comportements, qui constituent sa culture.La culture, négation de la nature : travail et interdits

Selon G. Bataille, le monde de la culture se constitue contre celui de la nature: «L’homme, observe-t-il, est un animal qui n’accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie» (“L’Erotisme“, III, IV). Double négation, selon Bataille, puisqu’elle porte et sur l’animal homme et sur son milieu naturel :

  • L’homme nie son milieu naturel en le transformant et en produisant un monde d’artefacts, d’objets artificiels. C’est le processus du travail, qui apparaît ainsi comme «la voie de la conscience, par laquelle l’homme est sorti de l’animalité ».

L’homme nie sa propre animalité en s’éduquant, c’est-à-dire en s’imposant des interdits – ceux qui portent sur les excréments témoignant clairement de cette négation de l’animalité. Selon G. Bataille, les réseaux d’interdits s’articulent autour de deux interdits fondamentaux, ceux de la mort (parce qu’elle serait lice à une violence incompatible avec l’ordre du travail) et de la sexualité (car l’exubérance sexuelle diminuerait également l’aptitude au travail).La prohibition de l’inceste

Parmi les interdits sexuels, l’interdit fondamental, et même, selon Cl. Lévi-Strauss, celui qui marque le passage de l’animal à l’homme, du naturel au culturel, est celui de la prohibition de l’inceste. En effet, la prohibition de l’inceste est une règle et relève ainsi de la culture, mais elle est la seule règle à être universelle, et par là elle relève de la nature. Sa fonction serait «d’établir, entre les hommes, un lien sans lequel ils ne pourraient s’élever au-dessus d’une organisation biologique pour atteindre une organisation sociale» (“Les Structures élémentaires de la parenté“, 1967, p. 565), car elle est «moins une règle qui interdit d’épouser mère, sœur ou fille, qu’une règle qui oblige à donner mère, sœur ou fille à autrui. C’est la règle du don par excellence » (p. 552). Or le don fonde les relations sociales dans la mesure où il est un système d’échange.

«La prohibition de l’inceste, écrit Lévi-Strauss, n’est ni purement d’origine culturelle, ni purement d’origine naturelle : et elle n’est pas, non plus, un dosage d’éléments composites empruntés à la nature et partiellement à la culture. Elle constitue la démarche fondamentale grâce à laquelle, par laquelle, mais surtout en laquelle s’accomplit le passage de la nature à la culture. En ce sens elle appartient à la nature, car elle est une condition générale de la culture, et par conséquent il ne faut pas s’étonner de la voir tenir de la nature son caractère formel, c’est-à-dire l’universalité. Mais en un sens aussi, elle est déjà la culture, agissant et imposant sa règle au sein de phénomènes qui ne dépendent point, d’abord, d’elle » (op. cit. pp. 28-29).

Le langage

Lié à la socialisation, puisqu’il a une fonction d’échange, le langage, apparaît, en outre, doué d’une fonction symbolique qui permet à l’homme de rompre avec l’adaptation immédiate au monde (à la nature), et de mettre ce monde pour ainsi dire à distance, afin de le penser. (Pour des précisions sur cet élément essentiel de la culture, voir le sujet «Par le langage peut-on agir sur la réalité ? »).

Rapport du naturel et du culturel

Une étroite imbrication

Le comportement de l’homme (comme celui de tout être vivant) peut être défini comme la somme de ses réactions à des stimuli externes ou internes. Parmi ces réactions, certaines relèveront de sa nature, d’autres de sa culture. Mais la distinction entre les unes et les autres est malaisée : il est fréquent que ce qui relève du niveau physico-biologique et ce qui relève du niveau psycho-social suscitent des réactions du même type. Le plus souvent, il n’est pas possible de distinguer les sources biologiques des sources sociales d’un comportement, ce dernier constituant une intégration des unes et des autres. Il est difficile, et sans doute vain, de vouloir distinguer dans les comportements humains ce qui relève du naturel et ce qui relève du culturel.

L’homme est un être biologique en même temps qu’un être social : ses capacités physiologiques sont modifiées par sa culture ; celle-ci ne se superpose pas au biologique. « L’usage qu’un homme fera de son corps, observe M. Merleau-Ponty, est transcendant à l’égard de ce corps comme être simplement biologique. Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventées comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions. Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait “naturels” et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme» (“Phénoménologie de la perception“, Gallimard, coll. Tel, pp. 220-221).

Un exemple : se nourrir

L’acte de se nourrir est un fait essentiellement naturel. Mais chez l’homme, il est aussi un fait fondamentalement culturel : chaque civilisation a un comportement nutritif spécifique, et exprime à travers lui ses valeurs. Ainsi Roland Barthes observait que «le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent soixante espèces de fromages et sa culture. C’est une boisson- totem, correspondant au lait de la vache hollandaise ou au thé absorbé cérémonieusement par la famille royale anglaise » (“Mythologies“, Seuil, p. 74) ; « comme le vin, le bifteck est en France élément de base, nationalisé plus encore que socialisé ». La frite est le signe alimentaire de la « francité » (ibid., p. 79). De même les comportements à table, ses rites et ses règles de politesse, sont-ils strictement réglés, codifiés par la culture. L’acte naturel de manger apparaît ainsi comme un acte éminemment culturel.

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