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NATURE ET CULTURE (synthèse)

NATURE ET CULTURE

La culture, selon la célèbre définition de l’ethnologue britannique Edward Burnett Tylor (1832-1917), c’est «un tout complexe qui inclut les connaissances, les croyances, l’an, la morale, ‘es lois, les coutumes et toutes autres dispositions et habitudes acquises par l’homme en tant que membre d’une société». Elle comprend, comme l’a dit Michel Leiris, «tout ce qui est socialement hérité ou transmis» (“Cinq études d’ethnologie“, 1956).

L’homme naturel n’existe pas

Impuissance initiale de l’homme

Pour assurer sa simple survie, l’homme n’a été doté par la nature que de moyens assez faibles.

Dans le mythe du “Protagoras” de Platon (Ve-IVe siècles av. J.-C.), Socrate affirme que tout se passe comme si les dieux avaient initialement chargé deux frères – Prométhée et Épiméthée – d’attribuer à chaque espèce animale des «qualités appropriées». L’oublieux Épiméthée, voulant effectuer seul le partage, a pourvu les uns de la vitesse, les autres de la force, etc., mais… il a oublié l’homme. C’est pourquoi son frère, Prométhée, apercevant les hommes «nus, sans chaussures, ni couvertures, ni armes», voyant qu’«ils périssaient sous les coups des bêtes fauves, toujours plus fortes qu’eux», vole le feu à Héphaïstos et permet ainsi à l’humanité de compenser son retard initial.

Perfectibilité de l’animal humain

A la différence des générations animales, les générations humaines se transmettent un héritage culturel dont chaque individu est censé refaire l’apprentissage pour son propre compte. Ainsi se produit-il un progrès cumulatif, caractéristique de l’espèce humaine. Et «les hommes deviennent plus habiles, en trouvant mille adresses nouvelles, au lieu que les cerfs ou les lièvres de ce temps ne sont pas plus rusés que ceux du temps passé» (Leibniz, “Nouveaux Essais sur l’entendement humain“, 1704).

Y a-t-il un «état de nature» ?

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les théoriciens de l’école du droit naturel (des juristes : Grotius, Pufendorf ; des philosophes : Hobbes, Locke, Rousseau, etc.) ont imaginé un état antérieur à l’état civil – état dans lequel les hommes auraient vécu indépendants de toute institution. Ce n’est, notons-le, que chez Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) que cet état de nature a été conçu comme un état d’isolement.

Rousseau assure, dans le “Discours sur l’origine de l’inégalité (1755), que l’état de nature n’est jamais qu’une fiction théorique, à l’aide de laquelle le philosophe pourra démêler «ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme». Il n’y a, bien sûr, jamais eu d’état de nature : mais ces théoriciens se sont plu à en imaginer un, à leur convenance, afin de mieux critiquer – par contraste – la société qu’ils avaient sous les yeux.

La diversité des cultures

La force de l’habitude

«Trois degrés d élévation du pôle [= trois parallèles] renversent toute la jurisprudence, un méridien décide de la vérité. […] Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà», s’écriait Pascal (“Pensées“, 1670).

Mais ce sont surtout les auteurs du XVIII’ siècle qui ont souligné, non sans arrière-pensées politiques, la relativité de nos coutumes et de nos institutions. Pour ce faire, ils ont principalement fait usage de trois artifices tendant tous trois à «décentrer» notre culture, en la confrontant à ce qui n’est pas elle :

  • déplacement dans l’espace : Persan de Montesquieu, qui «trouve bizarres nos coutumes» (Lettres persanes, 1721) ; Huron (= Indien d’Amérique) de Voltaire (cf. “L’Ingénu“, 1767), dont on tente de nous faire accroire que «n’ayant rien appris, il n’avait point appris», non plus, de «préjugés» ;
  • déplacement dans le temps : recherche d’un état de nature originel dans lequel l’homme aurait vécu indépendant de toute institution ; recherche de ce que serait l’amour chez des êtres humains isolés de la société dès leur naissance (cf. “La Dispute“, de Marivaux, 1744), etc. ;
  • «déplacement» axiologique : l’excentrique, l’«original», peut être aussi l’un d’entre nous ; un tempérament spontané (par ex., celui du “Neveu de Rameau de Diderot ; publ. posthume : 1821), joint à un franc-parler corrosif, dévoile le caractère fréquemment arbitraire des valeurs auxquelles nous sommes attachés.

Le racisme : le mépris pour les autres cultures

«Chacun, écrit Montaigne (1533-1592), appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses» (“Essais, I, 31).

Le racisme, dont la nullité scientifique n’est plus à prouver, s’appuie notamment sur ce préjugé. En outre, à dater de la conquête des Amériques (12 millions d’indiens furent massacrés au Mexique durant le XVIe siècle), ce furent de véritables génocides qu’il fallut tenter de légitimer en déniant aux victimes la qualité d’authentiques êtres humains.

Lévi-Strauss : critique de la perspective ethnocentrique

«Ce rejet hors de la culture, dans la nature, de tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit» est appelé «ethnocentrisme» (du grec : ethnos, «race», «peuple») par Lévi-Strauss (“Race et Histoire“, chap. 3, 1952).

C’est que chaque société a eu tendance à confondre sa civilisation avec la civilisation en général.

Il n’y a pas de nature humaine

Les abstractions des moralistes

Que l’on déclare, avec Rousseau, que «l’homme est bon naturellement» et que c’est par les institutions seules qu’il devient «méchant» (“Lettre à Malesherbes, 12 janvier 1762), ou que l’on penche, en suivant le parti des théologiens, en faveur de la thèse d’une perversité originelle du coeur humain, on considère – ici comme là – qu’il existe une nature morale de l’homme, intangible et immuable, que les siècles, au fond, n’entament pas ni ne modifient.Rôle déterminant du milieu

Cuisine, habitudes vestimentaires, productions esthétiques (ainsi les Scythes, peuple nomade, ne construisaient-ils pas des monuments, mais de fins bijoux ciselés !), etc. : tout est fonction du mode de vie passé et actuel de chaque peuple, et de ce que la nature lui propose.

Dès l’Antiquité, le médecin Hippocrate (V siècle av. J.-C.) avait élaboré, dans un ensemble de traités (l’un deux s’intitule : “Des Airs, des eaux, des lieux“), une théorie selon laquelle l’environnement climatique de chaque peuple détermine à la fois son tempérament et ses institutions politiques. Selon lui, «les dispositions farouches, la rudesse et l’emportement» prédomineraient chez les Grecs, du fait des fréquents changements de saison en Europe et de l’exercice que leur impose constamment une terre assez peu généreuse ; tandis que l’uniformité du climat de la Perse rendrait compte de la docilité des Asiatiques et du fait qu’ils sont les esclaves d’un tyran.

Le traité “Des Airs, des eaux, des lieux inaugure ainsi une interprétation «environnementale» de l’histoire humaine qu’illustreront successivement un Ibn Khaldoun, un Montesquieu, un Feuerbach, voire un Marx.

Rôle déterminant de l’éducation dans les moindres détails de la vie humaine

Ce qui paraît bien plus certain encore, c’est que notre environnement social détermine jusqu’aux attitudes qui nous semblent les plus «naturelles». L’aptitude à adopter certaines postures n’est nullement «innée» (ex. : les Asiatiques demeurent souvent accroupis de longues heures, ce qui semble fort pénible aux Européens) ; la gestuelle n’est pas plus «naturelle» ni plus spontanée (ex. : les habitants des Balkans hochent la tête d’une façon quasi inverse de la nôtre lorsqu’ils veulent signifier «oui» ou «non»),

«Qui peut assurer, demandait Helvétius (1715-1771), que la différence de l’éducation ne produise la différence qu’on remarque entre les esprits ? Que les hommes ne soient semblables à ces arbres de la même espèce dont le germe, indestructible et absolument le même, n’étant jamais semé exactement dans la même terre, ni précisément exposé aux mêmes vents, au même soleil, aux mêmes pluies, doit, en se développant, prendre nécessairement une infinité de formes différentes» (“De l’esprit“, III, 2 – 1758).

Ainsi, comme l’a écrit l’ethnologue Malinowski, la «véritable nature humaine» réside-t-elle «dans les structures sociales, second milieu créé par l’homme» (Les Argonautes du Pacifique occidental, 1922). •

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