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MORT, EXISTENCE ET TEMPS

MORT, EXISTENCE ET TEMPS

Introduction : Ni le soleil, ni la mort… (Analyse du mythe de Persée et d’Orphée).

1)    Le mythe de Persée

Persée, enfant de Zeus comme Héraclès. Lutter contre les monstres. Maintenir le cosmos en état. Lieutenant de Zeus. Lutte contre l’une des trois Méduse : La Gorgone. (Apollodore)

Prb philosophique de ce mythe = Doit-on regarder la mort en face ou au contraire essayer de l’oublier ? Tout faire pour l’oublier ou s’y préparer ? Y penser à la mort et tenter de la panser… S’habituer à l’idée que nous sommes des êtres finis ? A quoi bon occulter une vérité si elle est inévitable ? Tenter d’apprivoiser le regard de la Méduse comme le fait Persée.

Héraclite= « Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face. ». Reprise par La Rochefoucauld.

Les Personnages du mythe

Gorgones. Méduse est l’une des trois Gorgones. On ne peut pas les regarder sans être changer en statue de pierre (pétrification). Nul ne peut les regarder en face. Gorgone = incarnation de la mort.

3 Gorgones= Elles sont trois sœurs : Méduse (la plus célèbre et la seule à être mortelle), Euryale et Sthéno. Elles ont pour sœurs aînées et gardiennes les Grées. Fille de Forsis et Céto.

3 filles nées vieilles. Les Grées naissent vieilles. Elles n’ont qu’une seule dent et un seule œil. Aussi méchante que vieille.

Les Gorgones étaient très belles. Elles vont pécher par « hubris » (se croire supérieur aux Dieux, troubler le cosmos). Elles vont défier Athéna disant que leur chevelure était plus belle que celle de la déesse. Le châtiment de lèse-divinité sera comme toujours assorti, proportionné à la faute commise = laideur, langue de porc (bave) et cheveu de serpents, Mains et bras en bronze, cou recouvert d’écaille, même morte, le regard de la Méduse continue à pétrifier.

Gorgone = incarnation de la laideur, de la mort. Et de la peur (même Ulysse craignait de croiser leur regard, quand il visite les Enfers. Il fait demi-tour, « vert de peur ». Monstruosité. Altérité radicale. Poséidon couche avec les Gorgones. Répulsion et attirance. Laideur et Beauté.

Persée = Fils de Danaé et de Zeus. Fécondée par une pluie d’or. Tableau de Raphael & Rembrandt.

Jeter Danaé et Persée dans la mer pour que l’oracle ne se réalise pas que Persée serait l’assassin de son grand-père

Persée croise Hermès (ailes, messager des dieux) et Athéna (chouette, symbole de l’intelligence car elle voit dans l’obscurité). Demi-frère et demi-sœur. Athéna dit à Persée: Vas trouver les 3 Grées pour savoir où habitent leur mères les Gorgones. Les Grées habitent au pays des ténèbres (Espéros).

Persée attrape l’œil et la dent…

Les Gorgones habitent dans une grotte à l’occident disent les Grées contraintes par Persée.

Casque d’Hadès qui rend invisible, Scandale d’Hermès, serpe magique (servie à castrer Ouranos), besace (sac en cuir).

Persée utilise le bouclier-miroir d’Athéna. Persée voit le reflet de la mort, mais pas la mort en face. Il lui tranche la gorge avec la serpe magique. Du cou de Gorgone sortira Pégase le cheval de Poséidon.

Il veut retrouver sa mère Danaé la tirer des griffes de Polydectès à Sériphos. Il se marie avec Andromède.

Persée veut retourner à Argos pour pardonner à son grand-père d’avoir enfermer sa mère pour qu’elle n’ait pas de descendance. Acrisios (roi d’Argos) tué accidentellement par le disque lancé par Persée (son propre petit-fils). Au cours de jeux athlétiques.

A sa mort, une constellation portera son nom sous les ordres de Zeus.

2)    Le mythe d’Orphée

Sources essentielles = Virgile, Ovide.

a)    Le sens tragique du mythe

La mort est toujours le chemin d’un aller sans retour. Et même l’amour le plus grand, le plus fort n’y peut rien : il est dans l’ordre des choses que les hommes meurent.

Jésus lui-même pleure en apprenant la mort de son ami Lazare
: bien que divin, il fait, comme vous et moi, l’expérience douloureuse de la perte de l’être aimé. Mais la résurrection de Lazare (dont les chairs étaient décomposées) montre que pour les chrétiens, « l’amour est plus fort que la mort ».

Avec le mythe d’Orphée, nous sommes chez les Grecs : toute résurrection et tout paradis sont interdits aux mortels. Lorsque le malheureux Orphée perd sa bien-aimée, il est inconsolable et le restera… Euridyce ne reviendra pas. Tragique.

    Prolongement philosophique = Dès qu’un homme est né, il est assez vieux pour mourir. Tout vivant va/doit mourir. La mort est le destin de la vie. Elle est à la fois le contraire (être mort, c’est ne plus vivre) et son corollaire (seul ce qui vit peut mourir). L’homme est un « être-pour-la-mort » (Heidegger), une mort certaine mais indéterminée. Elle est constitutive de la vie. Elle constitue une structure a priori de la conscience humaine, et donc qu’elle lui est immanente. Elle est la possibilité la plus intime, la plus ultime de notre existence, l’horizon de tous les horizons : chaque vie marche à la mort. Personne ne peut mourir à ma place : la mort est ce que j’ai de plus personnel et pourtant de plus commun. L’homme a conscience de sa finitude. Cette conscience angoissée fait de lui un « animal métaphysique » (Aristote) cad un être qui se pose les questions du sens et de la finalité de l’existence.

Mais, n’anticipons pas et voyons, plus précisément, ce que nous raconte ce mythe.

b)    Le récit du mythe

Orphée = Fils de Calliope (muse de la poésie), l’une des 9 muses. Évidemment musicien, le plus grand de tous. Même Apollon l’admire tant qu’il lui fait présent de sa fameuse lyre (composée d’une carapace de tortue et de boyaux de bœufs) inventée par Hermès. La lyre est un instrument à 7 cordes. La légende raconte qu’Orphée ajouta 2 cordes supplémentaires pour l’accorder au nombre des Muses (divinités des arts, inspiratrice des artistes).

Note: Orphée est à l’origine du lyrisme (expression personnelle des sentiments du poète). Le lyrisme doit en effet son nom à la lyre d’Orphée.

Lorsqu’il joue et chante les bêtes sauvages les plus féroces deviennent comme des agneaux, les poissons sautent hors de l’eau pour accompagner le rythme de la lyre, même les rochers au cœur de pierre se mettent à pleurer d’émotion !
La musique d’Orphée est magique : elle adoucit les mœurs. Elle serait « cathartique » (“purgation des passions”) selon Aristote (philosophe grec, IV av. J.C.). « CASTIGAT RIDENDO MORES »: « La comédie châtie les mœurs en riant ».

Les Muses sont des divinités sages et bienveillantes dont la mère est Mnémosyne, déesse de la mémoire, elle aurait inventé le langage, donné un nom à chaque chose.

Chez Pindare (mythographe du Ve av. J.C.): lorsqu’Orphée accompagne Jason pour conquérir la toison d’or, c’est lui qui sauve les argonautes des Sirènes, ces femmes-oiseaux dont le chant d’amour charme et tue les marins. Orphée parvient à couvrir leurs voix enivrantes et maléfiques. Il charma également le serpent gardien de la Toison d’or.

Orphée, amoureux de la sublime nymphe Eurydice (fille d’Apollon). Si belle et si bonne qu’Orphée en est follement épris. On le comprend! Elle aussi est très attachée à Orphée. On la comprend ! Amour réciproque, amour fusionnel… Ciel bleu qui va subitement s’assombrir…

Virgile, dans les « Géorgiques » (livre IX): (L’épisode se déroule le jour même de ses Noces) Eurydice, se promenant le long du fleuve Pénée, se fait poursuivre par Aristée, qui amoureux d’elle voulait l’embrasser. Pour lui échapper Eurydice se met à courir, se retournant (déjà…) pour voir si Aristée la rattrape, elle pose par mégarde le pied sur une vipère. Piquée, elle meurt immédiatement. Aristée sera puni par les nymphes, pour cet homicide involontaire, en voyant toutes ses abeilles mourir. Enfin pardonné, ses abeilles lui reviendront.

Orphée est inconsolable : il pleure, pleure encore sa bien-aimée. Il ne voit qu’une seule solution : aller chercher lui-même Eurydice aux enfers chez Hadès (= Pluton) et Perséphone (fille de Déméter) et de la ramener du royaume des morts (dont nul jamais ne revient) vers celui des vivants.

La traversée des Enfers est effrayante, pleine d’obstacles et de périls.

Orphée doit déjà trouver la porte (d’entrée) des Enfers. Il doit ensuite traverser les fleuves des Enfers :

·    D’abord l’Achéron = Fleuve du chagrin. Tous les morts doivent le traverser. C’est là que le vieux et repoussant Charon demande une obole (de l’argent) pour faire passer les âmes de l’autre côté de la rive. C’est pourquoi d’ailleurs les grecs anciens mettaient des pièces d’argent sur les yeux des morts pour qu’ils puissent payer Charon, sans quoi ils restaient à errer, comme âmes en peine, sur les rives pdt 100 ans ! C’est l’une des raisons également pour laquelle Antigone voudra absolument enterrer, selon les rites funéraires, son frère Polynice (Sophocle in « Œdipe-Roi »).

·    Après, il faut longer le Cocyte = affluent de l’Achéron, c’est un torrent qui charrie les larmes des morts qui ont été injustes ou méchants.

·    Puis le Phlégéthon, un fleuve de feu et de lave en fusion. C’est Phlégyas qui le fait traverser aux morts.

·    Le Styx: rivière de la haine. Toute partie du corps qu’on y plongeait devenait invulnérable (Achille et son talon).

·    Le Léthé: fleuve de l’oubli dont l’âme des morts buvaient l’eau pour oublier leur vie passée et leur séjour dans les Enfers.

Orphée croise tous les morts, fantômes sans visage. Pire encore si cela est possible, Orphée rencontre des monstres infernaux (des enfers) et chaotiques (chez les grecs, « Chaos » s’oppose à « Cosmos »):

·    Cerbère: Horrible chien à 3 têtes, queue de serpent qui garde l’entrée du royaume des morts.

·    Les Centaures: Corps de cheval et buste d’homme.

·    Les cent-bras (ou Hécatonchires): Fils de Gaïa et d’Ouranos. Monstres dotés de 50 têtes et de 100 bras/mains d’une incroyable force. Gardiens des Titans dans les Enfers.

·    Des Hydres: Monstres terrifiants à 9 têtes. L’hydre de Lerne sera tuée par Héraclès.

·    Les Harpyes / les Erinyes : divinités de la vengeance contre les crimes commis dans les familles, monstres avec de grandes ailes, des cheveux serpentins. L’une d’elles s’appelle Mégère !… Ce sont elles qui emporteront Œdipe vers la mort à Colone (Sophocle). Aux Enfers comme sur Terre, elles torturent les morts. Mythologie romaine = Furies.

·    La Chimère: Fille de Typhon, animal crachant le feu, tenant à la fois du lion, de la chèvre et du serpent! Expression française : « Se forger des chimères » = Se faire des illusions.

·    Les Cyclopes (étymologiquement « œil rond ») : Nés d’Ouranos et de Gaïa. Œil unique au milieu du front, très forts, un peu bêtes ! (Rappeler l’épisode d’Ulysse dans l’ « Odyssée »)

Continuant ce qu’il est convenu d’appeler sa « descente aux enfers » (voyage initiatique), Orphée croise des suppliciés célèbres :

·    Tantale: Fils de Zeus, il voulut servir de la chair humaine aux dieux, pour éprouver leur omniscience. Puni, il ne peut ni boire ni manger, l’eau et la nourriture se dérobant aux tentatives qu’il fait pour les attraper. Supplice d’être toujours affamé et assoiffé.

·    Sisyphe: Ayant dénoncer Zeus, il est foudroyé et envoyé aux Enfers où il est condamné à rouler pour toujours un énorme rocher qui ne cesse, une fois arrivée au sommet d’une montagne, de retomber de l’autre versant.

·    Ixion: Dans la mythologie grecque, roi des Lapithes, premier homme à avoir tué un membre de sa famille, condamné à un supplice éternel dans le Tartare (région la plus basse des enfers grecs). Zeus lui inflige un terrible châtiment: il le condamne à être attaché par des serpents à une roue tournant éternellement.

·    Les Danaïdes: Nom des cinquante filles de Danaos. Elles épousèrent les cinquante fils d’Égyptos, le frère de Danaos. Sur l’ordre de leur père, elles tuèrent leurs époux, la nuit de leurs noces. Hypermnestre, seule, épargna son mari, Lyncée, et s’enfuit avec lui. Celui-ci vengea ses frères en tuant Danaos et ses filles ! Les Danaïdes furent alors condamnées, dans le Tartare, à remplir éternellement un tonneau sans fond. Pourquoi Hypermnestre a-t-elle sauvé Lyncée ? 2 hypothèses = soit il a épargné sa virginité le soir des Noces, soit elle l’aimait…

Orphée, par amour, est prêt à tout : retrouver Eurydice. Accompagné de sa lyre, il chante. Les suppliciés trouvent un peu de répit : Tantale cesse un instant d’avoir faim et soif, la roue d’Ixion cesse de tourner, le rocher de Sisyphe arrête sa course, même le féroce Cerbère se couche et devient un moment doux comme un épagneul ! Les Erinyes et les Harpies cessent de se venger des morts. Même Hadès et Perséphone sont sous le charme de la voix et de la musique d’Orphée. La musique « apollinienne » (cosmique) d’Orphée met un peu d’harmonie dans le désordre « dionysiaque » et chaotique des Enfers. Orphée triomphe par son art.

Perséphone, touchée par l’amour d’Orphée pour sa bien-aimée se laisse convaincre = Il pourra repartir vers la vie et la lumière avec Eurydice. Mais, à une seule condition : que celle-ci le suive en silence et que, surtout, surtout, il ne se retourne pas pour la regarder avant d’être tout à fait sorti des Enfers. Perséphone est catégorique : SURTOUT NE PAS SE RETOURNER.

Ovide (« Métamorphoses ») = « Orphée du Rhodope (région de Thrace) obtient qu’elle lui soit rendue à la condition qu’il ne jettera pas les yeux derrière lui avant d’être sorti des vallées de l’Averne (porte d’entrée des Enfers), sinon la faveur sera sans effet. »

Eurydice suit Orphée de quelques pas. Mais, sans qu’on sache précisément pourquoi, Orphée
commet l’irréparable : il se retourne… Pourquoi s’est-il retourné si près du but ? La mort de son aimée valait-elle le plaisir d’un regard ?

·    Virgile = Fou de joie et d’amour, Orphée ne peut plus attendre. Son amour est trop fort. En la regardant, il la perdit.

·    Ovide = Angoissé, doutant de la promesse des dieux, Orphée veut vérifier qu’Eurydice le suit : « Ils n’étaient pas loin d’atteindre la surface de la terre, ils touchaient au bord lorsque, craignant qu’Eurydice ne lui échappe et impatient de la voir, son amoureux époux tourne les yeux et aussitôt elle est entraînée en arrière ; elle tend les bras, elle cherche son étreinte et veut l’étreindre elle-même, mais l’infortunée ne saisit que l’air impalpable. En mourant une seconde fois, elle ne se plaint pas de son époux – de quoi en effet se plaindrait-elle, sinon d’être aimé? Elle lui adresse un adieu suprême qui déjà ne peut qu’à peine parvenir à ses oreilles et elle retombe dans l’abîme d’où elle sortait. » (« Métamorphoses », livre X).

Orphée croit que c’est une ruse, qu’en réalité Eurydice n’est pas derrière lui, il doute. La résurrection d’Eurydice échoue par la faute, l’impiété d’Orphée. Ce regard désigne Orphée comme désobéissant aux dieux et infidèle (« in », « fides » = sans foi) en son amour. Si Orphée avait eu la foi et avait fait confiance à Perséphone, peut-être ne se serait-il pas retourné…

Les dieux sont inflexibles. Eurydice restera à jamais dans le néant du royaume des morts. Elle meurt une deuxième fois. La sentence divine est sans appel, définitive. La mort aura le dernier mot. Pascal = « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. » (in « Pensées »).

Désespéré, inconsolable, anéanti, Orphée s’enferme dans la solitude et le souvenir des jours heureux avec Eurydice. A nouveau, il vit dans le passé. Dans les regrets, les remords. Incapable de tourner la page. Il refuse d’aimer une autre femme : à quoi bon ? Il est l’homme d’un seul amour. Jamais il ne pourra plus aimer…

Les femmes ne comprennent pas qu’un si beau garçon au chant si séduisant, les délaisse. Orphée serait-il même devenu homosexuel par chagrin ? Voulant ainsi rester fidèle à Eurydice ? Certains mythographes l’affirment. Plus sérieusement, comment Orphée aurait-il pu aimer une autre femme qu’Eurydice ? Hanté par son image, Orphée ne pouvait plus voir les autres femmes. L’amour aveugle.

Les femmes éconduites, les Bacchantes du « thiase » de Dionysos, le tue par dépit amoureux. Cet amour passionnel, inconditionnel d’Orphée pour Eurydice (même morte) va entraîner la jalousie des bacchantes et par là, la mort d’Orphée. Elles le découpe en morceau à l’aide de pierre et d’outils. Elles le lacèrent, le déchiquètent encore vivant, découpent ses membres un à un et jettent le tout dans le fleuve le plus proche.

La mort (« thanatos ») n’est jamais très loin de l’amour (« Éros »). Ambivalence humaine = ceux que l’on aime le plus sont paradoxalement ceux que l’on déteste aussi le plus. « Tout homme tue ce qu’il aime » (Wilde).

Qui sont les Bacchantes (ou Ménades) ? Femmes qui accompagnent Dionysos (Dieu de la fête, de l’ivresse, du vin, de la folie). Elles sont des personnalités orgiaques. Echevelées, hagardes, presque nues, couronne de lierre sur le front, éprises de vin et de désir…

Les Bacchantes ayant commis cet acte furent tuées par Dionysos (Bacchus) lorsqu’il l’apprit.

Orphée sera enterré, avec sa lyre, sur l’île de Lesbos (île peuplée uniquement de femmes). On raconte que même mort sa tête séparée de son corps il continuait à répéter le nom d’Eurydice.

Un culte lui sera rendu = l’« orphisme ». Cette religion ésotérique, mystérieuse prétendra s’inspirer des secrets qu’Orphée aurait découverts au cours de son périple dans les Enfers, percer les secrets de la vie et de la mort, parvenir à la vie éternelle.

c)    Prolongements philosophiques

N’est-ce pas la (peur de la) mort qui est la source de toutes les croyances métaphysiques ou religieuses ? Si nous étions immortels, aurions-nous besoin de nous inventer des dieux, de faire de la philosophie voire même de créer des œuvres d’art ? Schopenhauer (philosophe allemand du XIXe siècle) dira: « La mort est le génie qui inspire le philosophe, l’Apollon musagète de la philosophie… S’il n’y avait pas la mort, on ne philosopherait guère »

Revenons sur le combat d’Orphée contre la mort. Comment comprendre l’interdiction de ne pas se retourner faite par Perséphone ? Pourquoi Orphée, si près du but, s’est-il retourné ? Pourquoi le regard en arrière doit-il être fatal aux amants ?

•    Lecture chrétienne du mythe = Orphée se retourne car il doute de la parole de Dieu. Et que celui qui perd la foi est perdu et a tout perdu, car, seule la foi sauve. « Bonne Nouvelle » (« Evangile ») = résurrection des âmes et des corps # Nietzsche (penseur allemand athée du XIXe siècle) = « La foi sauve, donc elle ment. » (in « L’Antéchrist »). Pour lui, la promesse d’éternité du christianisme est mensongère. Contre ce nihilisme des « arrières-mondes », il nous propose de vivre chacun de nos instants de vie comme si c’était le dernier. A trop se préoccuper de la vie après la mort, on oublie qu’il y a une vie avant la mort !

•    La mort est irregardable : Héraclite= « Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face. ». Reprise par La Rochefoucauld. Le soleil ne peut se voir sans brûler les yeux (Galilée est mort aveugle ! …). La mort elle non plus ne peut se voir directement. // Persée utilise le bouclier-miroir d’Athéna. Persée voit le reflet de la mort, mais pas la mort en face.

Si je suis mort, c’est que je ne suis plus vivant. Dire « je suis mort » est une absurdité. On ne parle de la mort que du point de vue de la vie. Un mort ne sait pas qu’il est mort comme un idiot d’ailleurs !

•    Contradiction entre l’amour et la mort = Ce qui est derrière est derrière, le passé est passé, le temps révolu est irréversible. Pas de retour à un état antérieur. La flèche du temps ne va que dans un seul sens de gauche à droite, du passé vers le futur. Temps est irréversible. Le temps ne peut être parcouru que dans un seul sens de la naissance à la mort. Impossible de remonter le temps. Quand Perséphone ordonne à Orphée de ne pas se retourner, elle lui intime l’ordre d’accepter sa condition d’humain, cad sa condition de mortel.

Chez les mortels, la mort l’emporte toujours sur l’amour. La mort rend l’amour éternel impossible. La mort a toujours le dernier mot. Le mot de la fin ! C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre le mot d’Aragon: « Il n’y a pas d’amour heureux ». Il n’est pas d’amour qui ne comporte aussi l’expérience de la souffrance (trahison, séparation, deuil). L’amour rend vulnérable : « Jamais nous ne sommes davantage privés de protection contre la souffrance que lorsque nous aimons, jamais nous ne sommes davantage dans le malheur et le désaide que lorsque nous avons perdu l’objet aimé ou son amour. » Freud (« Malaise dans la culture », II, p. 25).

4 attitudes par rapport à la mort :

1)    N’y penser jamais. Ne jamais la regarder en face. Stratégie de l’évitement.

Épicure = La mort ne peut pas se fixer (« Lettre à Ménécée »). Elle échappe à quelque intuition que ce soit. La mort étant la disparition des sensations, il ne peut y avoir aucune souffrance dans la mort. Il ne peut pas y avoir davantage de survie de la conscience, de la pensée individuelle : « Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n’est rien pour nous, puisque lorsque nous existons, la mort n’est pas là, et lorsque la mort est là, nous n’existons plus. » Dès lors je peux vivre, agir et profiter de cette vie sans redouter aucune punition post-mortem. Et je sais que c’est ici et maintenant qu’il me faut être heureux, en cette vie, car je n’en ai aucune autre. Mon bonheur dans la vie est une affaire sérieuse qui ne souffre aucun délai. Tel est l’enseignement de la sagesse matérialiste. L’angoisse vis-à-vis de la mort constitue donc un mal inutile : la vraie question reste celle de la vie elle-même. Le bien suprême, ce n’est pas de bien vivre pour bien mourir, c’est de bien vivre pour vivre bien (heureux). Vivre selon le plaisir, parce que le plaisir est un bien en soi, qui ne saurait avoir de contrepartie dans un au-delà de la mort. Philosopher, c’est penser la vie pour apprendre à se débarrasser de ses angoisses vaines : seul importe le plaisir, le véritable bien en soi. Néanmoins la doctrine épicurienne rejoint celle de Platon dans ses effets, en ce qu’une vie bonne se caractérise également par un certain ascétisme, puisque trop de plaisirs implique des maux plus grands que ces mêmes plaisirs. Philosopher, ce n’est donc pas apprendre à mourir, mais apprendre à vivre, et à vivre bien.

FreudLettre à Fliess ») = Ne pas penser à la mort. La pensée de la mort est symptôme. Pathologie. Névrose obsessionnelle. Cette angoisse peut pousser l’homme vers des conduites de fuite, ou même, comme le montre Freud, à des obsessions et des rites, qui sont autant de tentatives pour éloigner « magiquement » la mort de soi. Dans la névrose obsessionnelle, la ritualisation est très envahissante et a pour origine, selon Freud (« L’homme au rat » in « Cinq pychanalyses », PUF, 1954), l’effort que fait le sujet pour lutter contre l’angoisse, et plus particulièrement contre l’angoisse de la mort. Bien évidemment, l’obsessionnel ne sait pas pourquoi il est pris ainsi dans des rituels compulsifs. Il ne peut néanmoins s’empêcher de les accomplir dans un esprit de conjuration. Il a simplement le sentiment que s’il n’accomplit pas tel rite répétitif, il va arriver un malheur, une catastrophe. Il peut alors passer plusieurs heures par jour à l’accomplissement de rites complexes accompagnant chaque action simple de la vie comme se laver les mains toutes les demi-heures, fermer sa porte à double ou à triple tour, des dizaines de fois, etc. La thèse de Freud sur la pathologie obsessionnelle consiste à dire qu’elle réside à la fois dans une fascination-répulsion pour la mort, le morbide, la décomposition, etc., et dans la lutte contre cette fascination. La névrose obsessionnelle est donc une tentative pour sauver la vie de la mort, mais en la figeant. C’est une forme de conjuration maladive du risque de la mort, qui est systématiquement refusé. Vous trouvez dans un film américain, « Pour le pire et pour le meilleur », de J.L. Brooks (1997) avec Jack Nicholson la mise en scène de cette pathologie, même si la terminologie psychiatrique à laquelle il est fait référence et qui est d’origine nord-américaine parle de TOC (troubles obsessionnels compulsifs) et non de névrose obsessionnelle.


Critique de l’occultation/ de l’évitement de la mort:

« Divertissement » = Critiqué par Pascal et Heidegger. Tout homme cherche à se divertir, c’est-à- dire à se détourner de la pensée affligeante de sa misère. L’être humain vit dans l’Illusion à l’égard de lui-même. En se plongeant dans le travail, il évite de se confronter à sa véritable condition d’être mortel. Le divertissement critiqué par Pascal est la manière la plus commune pour résoudre l’angoisse métaphysique. Mais le « divertissement » n’est qu’un cache-misère, il nous place dans l’« inauthenticité » (Heidegger). Comme l’affirme Heidegger dans « Etre et temps », la vie humaine s’inscrit tout entière au sein de sa propre finitude : notre mort est présente dans chaque instant de notre vie, car tout pro-jet ek-sistentiel s’inscrit, en tant que tel, au sein de la finitude, qui consiste en la circonscription de l’existence individuelle entre le moment de la naissance et celui de la mort. Reprenant la phrase de Malraux, qui disait que “la mort transforme la vie en destin”, Sartre montre que l’horizon de notre mortalité constitue ce qui, précisément, permet de donner du sens à notre existence : la finitude constitue cela même qui permet à l’existence de s’orienter selon une nécessité propre, la sienne, qu’elle s’est pro-jetée en propre. Ainsi, penser sa vie, c’est pro-jeter sa vie en tant que vie finie, c’est-à-dire donner du sens à une existence particulière à partir de cela même qui devrait abolir toute possibilité même de sens (puisque la mort rend vaine toute action humaine, dans l’absolu). Penser sa vie, philosopher, constitue donc une lutte de tous les instants contre la condition mortelle de l’homme, étant bien entendu que cette lutte même ne peut s’inscrire qu’à partir de l’horizon même de la finitude humaine.

2)    Ne penser qu’à la mort. Stratégie de l’affrontement.

Le sage est celui qui s’habitue à la mort. Platon = La mort n’est pas l’occasion d’une disparition totale de l’âme ; elle ne constitue, en effet, que le moment de la séparation de celle-ci avec le corps ou, plus précisément, celle de la partie intellectuelle de l’âme avec les parties de l’âme qui se rattachent au corps, et avec ce corps lui-même. Ainsi, l’âme s’échappe du corps, dans la mort, pour rejoindre le lieu originel des Formes éternelles. La philosophie, c’est l’exercice de la pensée qui se concentre sur son propre principe pour se détacher, précisément, de l’élément corporel. Selon la fameuse identité « soma » / « sema », Platon pense en effet que le corps constitue un tombeau pour l’âme, dont il revient à la philosophie d’apprendre à cette dernière de se libérer. C’est par une vie ascétique, c’est-à-dire étymologiquement selon une vie qui constitue un exercice de détournement de l’âme du corps, que la philosophie peut aider l’âme à se libérer du poids du corps : apprendre à mourir, c’est donc apprendre à bien vivre pour bien mourir, de sorte que l’âme parvienne à se libérer de la pesanteur de la corporéité.

La mort est donc une délivrance : une libération hors de la prison, une renaissance hors du tombeau. Or, qu’est-ce que philosopher ? C’est oublier les soucis du corps au profit de ceux de l’âme, c’est mettre le corps entre parenthèses pour permettre à l’âme ainsi libérée de se déployer et d’atteindre les Idées (= la Vérité). C’est donc effectuer un travail analogue à celui que fera l’âme lorsqu’à la mort elle sortira du corps. Philosopher, c’est mimer la mort. L’homme sage joue la mort pour la déjouer.

// Montaigne = apprendre à mourir. Se préparer à la mort. Idée que la façon dont nous aurons vécu fera notre mort. La mort est donc une destination que tout un chacun partage, quelque chose qui nous est propre et commun. Pour Montaigne, il faut « applaudir » la mort ou plutôt, la voir comme le moyen de renouveler le cycle et les générations futures.

L’ART DE « ViVRE À PROPOS »

La recherche d’un bonheur conforme à notre nature est pour Montaigne le seul idéal qui soit à la portée de l’Homme. Il ne relève pas chez lui d’une recherche hédoniste des plaisirs, mais d’une science ardue qui demande beaucoup d’application. Cette sagesse se fonde sur trois principes : L’expérience tirée de la connaissance de soi. La soumission à la nature est primordiale : Montaigne ne conçoit pas la sagesse comme un effort pénible, mais comme un épanouissement harmonieux de toutes les facultés naturelles de l’homme. L’exigence d’une conscience toujours en éveil, à la fois psychologique et morale.

// Epictète/Bouddhisme = quand tu embrasses ton fils, dis-toi que c’est peut-être pour la dernière fois. Dès qu’un être est né, il est assez vieux pour mourir. Savoir mourir. « Souviens-toi que tu vas mourir » = Memento mori. Attendre la mort qui peut frapper à tout instant. Se débarrasser des possessions, de l’ego, se débarrasser des illusions du moi (illusion du je, ma femme, ma maison, mon cancer, amour-propre). Aimer sans s’attacher. Attachement = pesanteur. Pas la grâce de l’amour. L’amour est dénaturé avec l’attachement (possessivité, jalousie). Rappeler aux hommes qu’ils sont mortels et la vanité de leurs activités ou intérêts terrestres Impermanence des toutes choses. En finir l’avoir = « voyager léger ». « C’est en réfléchissant à la mort et à l’impermanence des choses que vous commencerez à donner un sens à votre vie. » (Dalaï-Lama). Vie monacale.

3)    La mort de la mort – Stratégie de la (dé)négation.


Christianisme. Promesse de vie éternelle. Dépasser la négativité de la mort par l’amour. Mort de Lazare = résurrection. La mort de la mort. Mais, à croire qu’il y a une vie après la mort, on oublie qu’il y a une vie avant la mort. La religion est une « assurance contre la dépression » : parce qu’il est un être conscient et intelligent, l’homme sait qu’il doit mourir ; or, cette pensée de la mort est « désespérante » et propre « à ralentir chez l’homme le mouvement de la vie » (Bergson, « Les Deux Sources de la Morale et de la Religion », p. 136). En affirmant la continuation de la vie après la mort, la religion apparaît « comme une réaction défensive de la nature contre la représentation, par l’intelligence, de l’inévitabilité de la mort » (ibid., p. 137).

Une attitude courante vis-à-vis de la mort, soutenue le plus souvent par les croyances religieuses, consiste à déréaliser la mort en la pensant comme un passage vers une forme de vie supérieure et non comme le terme ultime de la vie. Certaines religions (le christianisme par exemple) voient dans la mort non un anéantissement, mais le commencement d’une nouvelle vie, éternelle – qui est la vraie vie – d’absolue félicité, l’âme y pouvant jouir de la vision beatifique de Dieu. Aussi, au regard de cette vie, la vie d’ici-bas, éphémère et malheureuse, ou du moins d’un bonheur toujours mêlé, apparaît-elle de peu de valeur.

4)    C’est la mort qui donne un sens à la vie – Stratégie de la sublimation.

La mort est un appel à la liberté

Dans « L’Irréversible et la Nostalgie », Jankélévitch peint l’irrésistible et l’irrévocable irréversibilité du temps, les attitudes de refus qu’engendre une telle réalité. Que ce refus se traduise par des mythes comme ceux de l’éternelle jeunesse, de la résurrection, de l’éternel retour, ou encore par l’angoisse, la nostalgie, les regrets, les remords, l’espérance d’un avenir meilleur, il manifeste la misère de l’homme voué à la mort. Mais s’il y a dans le temps, pour l’homme, la possibilité de sa défaite, il y a aussi l’occasion d’une éternelle régénération, en particulier dans la volonté, l’amour, la création. À condition, toutefois, que l’homme consente à l’irréversible et à la mort. « L’avenir est le lieu naturel de l’espérance comme il est le pôle magnétique du courage » : cela signifie que l’avenir est le seul sens que nous impose le temps irréversible et qu’il nous appelle comme ce qui s’ouvre à l’incessante découverte de terres inconnues ! En consentant à l’irréversibilité de la mort, en abondant dans son sens, en l’assumant, l’homme peut transformer son destin en destinée.
Le temps créateur, l’avenir comme horizon de réalisation de tous les possibles.

LE TEMPS, LA MORT ET L’EXISTENCE

Distinguer Temps subjectif : durée vécue par le sujet. Temps objectif : temps mesuré par les horloges.
Caractères généraux du temps Orientation : passé, présent, futur.

Irréversibilité : on ne peut pas remonter le cours du temps.

Nature du temps Platon : le temps est l’image mobile de l’éternité.

Aristote : le temps est le nombre du mouvement.

Saint Augustin : le temps est une distension de l’âme, seul le présent existe, sous trois formes : « il y a trois temps, un présent au sujet du passé, présent au sujet du présent, présent au sujet de l’avenir » (« Confessions »).

Kant : le temps, comme l’espace, est une forme a priori de la sensibilité.

Bergson : ne plus confondre le temps abstrait, spatialise, contaminé par les représentations spatiales, à la durée réelle, concrète, à la fois ineffable et absolument claire.

Temps

et

condition humaine

Caractère essentiellement temporalité de la conscience, la conscience comme flux temporel, dont il n’est pas possible de s’abstraire ?

Le temps destructeur, marque de mon impuissance (l’irréversibilité de l’accompli, le vieillissement, la mort). Le temps créateur, l’avenir comme horizon de réalisation de tous les possibles.

Distinguer La mort comme phénomène biologique.

La mort comme horizon de la vie humaine : la pensée de la mort

La mort fait partie de la vie La mort fait partie intégrante du programme génétique de tout être vivant et de son évolution.
La mort comme phénomène culturel L’homme est le seul animal qui enterre ses morts : la sépulture comme caractéristique de civilisation.
La déréalisation de la mort Platon : l’espérance de l’immortalité comme déréalisation de la mort.

Épicure : la mort n’est rien pour nous. Kant : radicale impensabilité de la mort, tout acte de pensée suppose l’existence

La peur de la mort Pascal : le divertissement comme fuite devant la mort. Heidegger: l’homme comme être-pour-la-mort, à chaque instant de la vie la mort est présente comme possibilité ultime de mes possibles.



=> L’homme existe dans le temps (1re partie)


=> Être ou exister ? (2ième partie)


=> L’homme et la mort (3e partie)

I ] L’homme existe dans le temps


  1. Le temps est insaisissable

Tout le monde sait de quoi on parle quand on parle du temps. Le temps, c’est ce qui passe, ce qui va de l’avenir au présent puis tombe dans le passé, tandis que nous avançons en sens inverse, du passé au présent puis à l’avenir. Le temps, c’est aussi l’histoire, celle qui nous lie à nos ancêtres et qui fait que de générations en générations, le temps avance et va, on ne sait où. Le temps, c’est la contrainte que nous subissons tous et particulièrement tous ceux qui ont tant de choses à faire qu’ils passent tout leur temps à courir, montre en main, après le temps. Le temps c’est aussi tous les changements, tous les dommages, tous les ravages, et le vieillissement de tout ce qui est, le vieillissement des choses, des êtres, des idées, des modes, des sentiments, et enfin leur disparition. Le temps, c’est en effet ce qui conduit tous les êtres jusqu’à la mort, cette limite ultime à l’existence humaine. C’est la marque de notre impuissance. Nous le subissons et, de ce fait, vivre c’est compter avec lui.

Telle est à peu près la représentation du temps qui s’impose à tous. Mais pour autant, savons-nous ce qu’est le temps et quel est son être ? Dès qu’on s’interroge sur l’être du temps, on tombe dans de tels paradoxes qu’il nous faut bien finir par reconnaître notre ignorance fondamentale de la nature de cet être qu’est le temps.

Augustin (354-430)

Citoyen romain d’Afrique du Nord, théologien et évêque d’Hippone, Saint Augustin est une des plus grandes figures intellectuelles du christianisme. À l’origine de la philosophie médiévale, sa pensée d’inspiration platonicienne a par la suite profondément influencé Pascal et Descartes. Ce « docteur de la grâce » est également célèbre pour le récit qu’il fait de sa conversion dans “Les Confessions“.

— Analyser le temps, c’est découvrir sa vacuité

« Qu’est-ce donc que le temps ? Quand personne ne me le demande, je le sais ; dès qu’il s’agit de l’expliquer, je ne le sais plus. » (Augustin, « Confessions »). Je sais qu’il y a trois dimensions temporelles : le passé, le présent, l’avenir. Partant de là, je peux affirmer « hardiment » que si rien ne se passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’arrivait, il n’y aurait point de temps à venir ; que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Il se “compose” du passé (n’est plus), du futur (n’est pas encore) et du présent (qui ne fait que passer). Le présent n’est qu’une limite entre le futur (ce qui va être) et le passé (ce qui a cessé d’être). Il n’est rien puisque tout son être est de cesser d’être. Si le présent était toujours présent. Mais que puis-je dire de ces deux temps : le passé et l’avenir ? Sinon que l’un n’est plus et que l’autre n’est pas encore. Ce qui n’est plus, ce qui n’est pas encore, ne sont-ce pas là deux purs néants ? Ainsi le temps, considéré dans ces deux dimensions du passé et du futur, est privé d’être. Et le présent ? Je serais tenté de répondre que c’est le seul temps qui soit. Mais notre présent ne se transforme-t-il pas, sans cesse, en passé ? Sa seule raison d’être, n’est-ce pas de n’être plus ? Le présent n’existe donc pas comme tel puisqu’il ne saurait demeurer présent. Et si le présent était toujours présent, alors il ne serait plus une dimension du temps, mais il serait éternité. Ainsi dès que nous cherchons à comprendre et à saisir en pensée ce qu’est le temps, nous découvrons son étrangeté. Triple néant du temps. « Comment donc, ces deux temps, le passé et l’avenir, sont-ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore? Quant au présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l’éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu’il est aussi, lui qui ne peut être qu’en cessant d’être. » (Saint-Augustin, « Les Confessions »). Temps = ce qui est à la fois le plus proche et le plus mystérieux.
Le présent seul existe vraiment. Pourtant, ce temps est, lui-même, constitué d’un être qui s’échappe à lui-même. Un être immuable, qui ne connaîtrait jamais le devenir, qui resterait toujours identique à lui-même, serait éternel, et par là même échapperait au temps, comme nous l’avons vu. Imaginons, comme le fait saint Augustin, que l’instant soit un être stable, qu’il soit vraiment. Il envahirait alors tout le temps, et le temps ne serait plus le temps. Il serait son contraire, l’éternité dont parle Parménide. Le propre de l’être temporel, c’est donc de ne pas jamais être simplement. C’est d’être et déjà de disparaître dans le passé ou alors c’est d’être, mais déjà d’être autre, différent, et donc d’être autre chose que son être.

— Il n’y a de temps que pour et par notre esprit

Rompant avec la philosophie antique (temps comme mesure des astres, mesure objective du temps, Saint-Augustin s’intéresse à sa dimension subjective, vécue. Si l’analyse ne peut appréhender la réalité du temps, c’est sans doute que ce dernier n’a pas de vraie réalité. Mais le fait que nous ne puissions rien concevoir en dehors de lui ne nous montre-t-il pas qu’il fait partie de nous-mêmes ? Au lieu de dire que le temps est, ne faudrait-il dire qu’il n’y a de temps que par et pour notre esprit ? N’est-ce pas la mémoire qui nous permet de retenir ce qui n’est plus et l’imagination qui nous permet d’anticiper sur ce qui n’est pas encore ? Cela signifie que quand nous nous souvenons du passé, ce ne sont pas les réalités elles-mêmes, tombées dans le non-être, qui nous reviennent, mais les images que nous nous formons de ces réalités. De même la conscience peut percevoir par anticipation les images déjà existantes de choses qui ne sont pas encore, qui sont à venir. On comprend dès lors que la tripartition communément admise du temps en présent, passé, avenir est une manière vulgaire de parler. Il n’existe, au fond, qu’un seul temps : le présent. Le passé et le futur, n’étant nulle part ailleurs que dans notre esprit, n’existent qu’au présent. C’est donc improprement qu’on dit qu’il y a un passé et un futur, il faudrait dire qu’il y a trois modes du présent : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Autrement dit : « Le présent des choses passées, c’est la mémoire ; le présent des choses présentes, c’est la vision directe : le présent des choses futures, c’est l’attente. »

— Le temps est la marque de notre corruption temporelle

En affirmant que le temps est un rien qui nous échappe, Augustin nous fait appréhender notre propre précarité. Cet avenir qui devient sans cesse présent, ce présent qui sans cesse se néantise me révèlent que moi aussi, en un temps X, je disparaîtrai, d’où le ressentiment de l’homme contre le temps. Mais Augustin nous invite à ne pas nous abandonner mollement au quiétisme du désespoir et à assumer notre temporalité en nous tournant vers Dieu, « Créateur éternel de tous les temps », « qui fut avant tous les temps ».

(*) Le temps n’est pas une chose, il n’existe que pour et par l’âme. Le passé n’est que par mon souvenir. Le futur n’est que par mon attente. Le présent n’est que par mon attention. Exemple du chant = Si je ne me souvenais plus de ce que je viens de chanter, ni anticipais pas les notes prochaines, je n’aurais aucune conscience de la mélodie, ni ne pourrais la produire.


D’où la conclusion de saint Augustin : il y a trois temps, « le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur ». Le présent du passé est plus exactement la présence du passé en la conscience présente, le présent du futur est la présence du futur en la conscience présente, et le présent du présent est la présence elle-même, celle de la conscience, au vécu immédiat.


Pour Kant, ni le temps, ni l’espace n’existent en soi. Ils ne sont pas dans les choses, ils ne sont pas des réalités objectives, ni des objets de connaissance. En revanche, ils sont ce par quoi nous connaissons, un cadre mental né de la sensibilité, qui permet à l’objet d’être connu sous la forme du phénomène. Le temps et l’espace ne sont pas, en effet, des données de la sensation : ni l’un ni l’autre ne sont perceptibles. Sans cou¬leur, sans forme, sans odeur, ils restent invisibles, inodores, etc. Ils ne sont pas non plus des données de la pensée pure, car s’ils ne sont pas en eux-mêmes sensibles, ils le sont dans leurs effets, dans les contraintes qu’ils imposent aux êtres. L’usage que fait Kant du terme « forme » pour qualifier le temps et l’espace, doit être référé à celui qu’en fait Aristote, dans son étude du changement’. Pour Kant, la matière pure, en tant que la sensation pure, est inaccessible à l’homme. Elle est placée d’emblée dans le cadre de la sensibilité. Autrement dit, on ne peut percevoir d’objet que situé dans le temps et dans l’espace, ceux-ci étant des cadres subjectifs et universels.

On peut par abstraction détacher la forme pure de ses objets, et donc de la matière qui l’incarne. Et de même on peut donc penser un temps et un espace infini, ‘sans objet, alors qu’on ne peut penser un objet, un être, hors du temps et de l’espace. De là la conclusion de Kant : le temps et l’espace préexistent à tout objet, à toute réceptivité humaine de la réalité, et même les constituent. La chose en soi, comme le fut la matière pour Aristote, est inconnaissable. On ne peut connaître la chose que par son information spatio-temporelle. Ces cadres sont a priori, c’est-à-dire qu’ils précèdent toute expérience possible, autrement dit toute connaissance possible d’un objet.

La sensibilité, sous les formes a priori que sont le temps et l’espace, est le premier filtre subjectif (c’est-à-dire, propre au sujet) et universel (vrai pour tous les hommes, et donc base d’une intersubjectivité possible, d’un accord scientifique entre les esprits), qui construit l’objet de connaissance qu’est le phénomène, en unifiant le divers sensible. Le second filtre, lui aussi subjectif, universel et actif (il participe à l’élaboration du phénomène), réside dans les catégories de l’entendement autour desquelles s’articulent tous les jugements possibles.


2. Le temps est irréversible




·    Irréversibilité = Au flux temporel s’ajoute l’irréversibilité du temps. Pas de retour à un état antérieur. La flèche du temps ne va que dans un seul sens de gauche à droite, du passé vers le futur. Temps est irréversible (contrairement à l’espace qui lui est réversible). Le temps ne peut être parcouru que dans un seul sens de la naissance à la mort. Impossible de remonter le temps. Le temps, lui, est toujours “à l’endroit” (Jankélévitch). Temps = non-être et privation qui révèle mon impuissance et mes limites. Lagneau = « Temps, marque de mon impuissance. Étendue, de ma puissance.  ». Espace est réversible (je vais de A en B et de B en A). Temps= changement et irréversibilité. Tout s’écoule, tout passe. Ceux qui descendent dans le même fleuve, se baignent dans le courant d’une eau toujours nouvelle. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve  »  (Héraclite). L’irréversibilité du temps est donc bien plus souvent vécue par l’homme sur le mode de la souffrance et de la perte que sur le mode positif de la découverte et de la joie. La conscience du jamais plus qui accompagne le deuil d’un être cher est, en effet, une des plus grandes douleurs que l’homme puisse vivre.

Autre citation d’Héraclite sur le temps : « Le temps est un enfant qui s’amuse, il joue au trictrac [aux dés]. A l’enfant la royauté. » Héraclite (vie s. av. J.-C.), cité par Hippolyte. Le temps est le maître de notre existence. S’il la veut courte, elle sera courte ; s’il la veut longue, elle sera longue. Entre ses mains, nous sommes comme les pions d’un jeu auquel nous n’avons aucune part. Pour Héraclite, l’homme est soumis aux caprices du temps. Mobilisme universel.

·    Irrévocabilité du temps = Ce qui est fait est fait et ne peut être défait. Un acte passé ne peut être changé. Pas de retour possible, ni moyen d’effacer le tort commis ou subis (La tâche de sang sur la main de Lady Macbeth). Chaque acte est définitif => Regret (“si j’avais su“), remords (“Et le ver rongera ta peau comme un remords”), repentir, nostalgie (“bon vieux temps“). Oubli et pardon sont des adoucissements, ils n’effacent pas ce qui a été. Scandale affectif et moral. Ce qui a été fait ne peut en aucun cas être défait. La parole qui se déploie dans le temps ne peut plus ne pas avoir été dite. L’écriture, au contraire qui se déploie dans l’espace peut être effacée, gommée, la page déchirée, (tant qu’elle n’a pas été envoyée).

·    Temps destructeur
= Kronos est un titan [fils d’Ouranos et de Gaïa, père de Zeus) qui dévore ses enfants, les Olympiens // les secondes dévorent les minutes, les minutes dévorent les heures. Il a castré son père Ouranos avec une serpe. Cette castration a donné naissance à l’espace et au temps car Ouranos s’éloigne de Gaïa, il n’est plus collé à la Terre pour la féconder. Rhéa (soeur et femme de Kronos) va cacher le petit Zeus pour que Kronos ne le mange pas dès sa naissance. Zeus, élevé par une chèvre Amalthée (corne d’abondance). Vaincu, Cronos fut jeté dans le Tartare.] Tout individu a une temporalité finie. Tout ce qui naît doit mourir. La fin signifiant sa mort. Le temps qui passe me rapproche de la mort, compte à rebours (“L’Horloge” de Baudelaire), principe de corruption et de destruction. Mort = fin du temps vécu et à vivre (dimension du “jamais-plus” et du “trop tard“) : il n’y a aucun moyen de reculer face au temps ou à la mort. La mort est, par le temps, au centre de la vie même.

  • Fuite irréversible (qui ne peut pas revenir en arrière). Aspect irrévocable (qui ne peut pas être annulé ou défait). D’où le malaise qu’éprouve l’Occidental par rapport au temps, son refus du vieillissement, son inaptitude à vieillir, son refus de la lenteur des rythmes naturels et son désir d’aller VITE.

Illustration scientifique de la destructivité du temps – L’entropie en physique : XXX


Jamais de retour “réel” possible en arrière. Nous sommes entraînés, “embarqués”. Lamartine : « Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! / Suspendez votre cours : / Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours !. Pour combien de temps ? On ne lui échappe pas. Tout est éphémère, provisoire, voué à la disparition, à l’engloutissement vorace de SATURNE-CRONOS, chaque seconde nous rapproche de notre mort.

3. Le temps est mouvement et changement


Héraclite
vécu durant la fin du VIe siècle avant J.C. Surnommé L’Obscur. Style énigmatique et imagé. Comment peut-on affirmer qu’il est impossible de se baigner deux fois dans le même fleuve ? Ambiguïté du mot “même”. Il est certes possible de se baigner deux fois dans la Seine. Mais les eaux de ce fleuve, en raison de leur flux, ne sont pas les mêmes. Nous n’y prêtons guère attention et attribuons au fleuve le même nom : La Seine. Car notre langage ne peut suivre les variations continues du monde, il lui faudrait une infinité de mots pour désigner l’aspect du fleuve à chaque instant. C’est ainsi que nous nous laissons prendre à l’illusion de la permanence des choses, en oubliant que tout s’écoule. L’univers comme le fleuve est dans un devenir incessant, où la seule chose qui demeure, c’est le changement lui-même.


Le divertissement est une pratique de l’esquive. Ne plus penser à qq chose qui nous afflige, qui nous déplaît. Cette réalité déplaisante n’est pas slt un mal circonstanciel (un mal-être). C’est un mal constitutif, essentiel. Notre condition est celle d’un être faible, temporel (mortel) et seul. “Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser.” (Fragments 168). “Divertissement” (chasse, jeu, amour, honneurs, fête, travail) a une fct pragmatique car protection contre le désespoir. Pascal condamne donc dans le divertissement cette manière de prendre au sérieux ce qui n’est qu’un jeu. Car, en investissant son désir sur des objets qui ne peuvent le satisfaire (objets finis), on se détourne du seul être qui pourrait le combler : Dieu seul peut combler mon attente.

Cassandre pascalienne : Un aspect du personnage de Cassandre est sa terrible solitude. Consciente du destin mais incapable de l’infléchir, la jeune fille est désormais privée du « bonheur aveugle » (Homère), ce qui l’empêche de se mêler aux fêtes et aux réjouissances. En cela, son sort est véritablement une malédiction, la malédiction de la lucidité.

Cassandre ne peut se réjouir de rien, car elle sait que toute réjouissance se conclut inéluctablement par le deuil et la tristesse. Elle ne peut plus jouir du présent car elle a constamment sous les yeux la perspective d’un futur mortel. Cassandre symbolise ainsi la condition de l’homme, seule créature qui sait qu’elle doit mourir et qui, selon le mot de Blaise Pascal, cherche dans le « divertissement » à oublier l’issue inévitable.

VANITÉ DE L’EGO ET DIVERTISSEMENT CHEZ PASCAL

La fameuse formule de Pascal, « le moi est haïssable », est souvent mal comprise : loin de prôner la haine de soi, Pascal veut signifier la faiblesse de l’homme et le caractère misérable de sa condition. Proie facile de l’orgueil et de l’amour de soi, l’homme fuit le néant et la vanité dans le divertissement (qui signifie littéralement « s’éloigner de soi »). Agitation inquiète de l’âme qui s’adonne à l’inessentiel pour chasser le sentiment de sa finitude, il ne lui apporte pourtant qu’un repos provisoire, le vrai salut se trouvant dans la foi.

4. Le temps est pluriel


(*) Galilée
(1564-1642) = Fondateur de la physique moderne. Procès de l’Inquisition pour avoir soutenu que la Terre tournait sur elle-même et autour du soleil. “Le livre de la nature est écrit en langage mathématique” (“L’Essayeur“, 1623) => Nature comparée à un livre, que la science doit déchiffrer. Alphabet du monde = mathématiques. Faire de la physique, saisir les lois de la nature, c’est calculer. Galilée formule la loi l’accélération de la chute des corps (h=1/2 gt2) = Contre Aristote (le gland tombe plus vite que la feuille), G montre que deux objets quelle que soit leur masse tombe à la même vitesse dans le vide. Les forces de gravitation annulent celles de l’inertie. Inventeur de la lunette astronomique. Surface de la lune n’est pas sphérique, elle a un relief, des cratères => Contre Aristote et la perfection du monde “supralunaire”. Idem pour les tâches solaires. Parution en 1632: “Dialogue sur les deux grands systèmes du monde“. Condamné à abjurer son héliocentrisme le 22 juin 1633 devant le pape Urbain 8.


(**) Le temps comme réalité en soi (Newton) : Comme l’espace, le temps est, selon Newton (1642-1727), un en-soi. Il a une réalité indépendante de la conscience qu’on en prend. De ce « temps absolu, véritable et mathématique, existant en soi », le temps commun (ou temps relatif) – celui que nous lisons sur une horloge – n’est que la traduction sensible et, partant, approximative (“Principes mathématiques de la philosophie naturelle“, 1687). « La durée ou la persévérance des choses est donc la même, soit que les mouvements soient prompts, soit qu’ils soient lents, et elle serait encore la même, quand il n’y aurait aucun mouvement ; ainsi il faut bien distinguer le temps de ses mesures sensibles. », écrivait Isaac Newton (1642-1727), dans ses “Principes mathématiques de la philosophie naturelle“. Notre temps et notre durée ne sont que les mesures imparfaites d’un « temps absolu » (ibid). Et s’il n’y avait pas de monde, il y aurait encore de la durée.

(***) Avant Einstein : La mécanique classique (= celle de Newton) considérait qu’un mouvement était relatif à un système de coordonnées spatiales, mais que tous les systèmes de coordonnées coexistaient cependant dans un même temps absolu.

« Dans la physique classique, écrivaient Einstein et Infeld, nous avions une seule horloge, un seul flux du temps pour tous les observateurs dans tous les SC [= systèmes de coordonnées]. Le temps et, par conséquent, les expressions telles que « simultanément », « plus tôt », « plus tard », avaient une signification absolue, indépendante d’un SC quelconque » («  L’Évolution des idées en physique » , 1938).

La théorie de la relativité : Einstein
(1879-1955) a montré l’impossibilité de rapporter tous les phénomènes de l’univers à un seul temps homogène : il convient donc de parler de « temps propre » à telle portion de matière (expression due au physicien Paul Langevin) ou de temps local « Nous devons accepter, écrit Einstein lui-même, le concept de temps relatif pour tout système de coordonnées. » (Einstein / Infeld, “L’Évolution des idées en physique“, 1938). Selon la théorie de la relativité, « deux événements qui sont simultanés dans un système de coordonnées, peuvent ne pas être simultanés dans un autre système de coordonnées. » (Einstein/ Infeld, L’Évolution des idées en physique, 1938).

Temps (comme l’espace) n’est plus 1 absolu comme le pensait Newton : ils doivent se déformer ; le temps peut alors s’étirer et l’espace se contracter pour des objets voyageant à très grande vitesse, comme c’est le cas pour des particules élémentaires.

Le temps est élastique, relatif. Théorie contre-intuitive (qui va contre l’expérience commune). Il n’y a aucun repère fixe par rapport auquel on puisse mesurer le temps ou l’espace. Ces mesures dépendent de la position de l’observateur, de son système référentiel. Tout est relatif.

Exemple célèbre (http://users.skynet.be/wautier/cosmo122.htm) = considérons deux observateurs dont l’un se trouve dans un train (ou un vaisseau spatial) se déplaçant à la très grande vitesse de 200.000 km/s. Si un flash situé au milieu du wagon émet un éclair lumineux, selon le postulat de la relativité, cet éclair se propage à la même vitesse dans toutes les directions pour les deux observateurs.

Pour l’observateur situé dans le train, l’éclair doit donc atteindre en même temps les deux miroirs placés aux extrémités du wagon.


Mais pour l’observateur sur le quai, le miroir de droite fuit l’onde lumineuse et celui de gauche s’en approche : l’éclair doit donc atteindre d’abord le miroir de gauche avant celui de droite et le temps mis par la lumière pour atteindre les deux miroirs n’est pas le même !

Donc deux événements se produisant en des points différents de l’espace (à savoir l’arrivée de la lumière sur les deux miroirs) simultanés dans un système de référence (le wagon), peuvent ne pas l’être dans un autre (le quai). Nous devons accepter le concept de temps relatif, c-à-d du temps qui ne s’écoule pas de la même manière pour des observateurs dans les différents systèmes galiléens.

L’écoulement du temps est relatif à la vitesse. Plus un corps de déplace vite plus le temps ralentit pour lui. S’il dépassait la vitesse de la lumière (ce qui est impossible d’après Einstein) il sortirait du temps.

D’où également le fameux paradoxe de Langevin (1911) :

« Un cosmonaute qui quitterait la terre avec une vitesse avoisinant celle de la lumière, et qui y reviendrait au bout de deux ans de son temps propre trouverait la terre vieillie de deux siècles ».

Ce thème est souvent illustré dans les romans et les films de science-fiction, par exemple le film : « La Planète des singes ».

Cette théorie a été confirmée en 1960 : une horloge atomique placée dans un avion faisant le tour de la terre vers l’est retarde par rapport à celle qui voyage dans le sens contraire, donc celle dont la vitesse est plus lente.]

  • Ainsi le temps est relatif à la position de l’observateur. Il n’existe aucune possibilité de mesurer le temps réel (contre Newton). Il n’existe aucun point fixe dans l’univers à partir duquel l’on pourrait se référer.


REPERE: INTUITIF / DISCURSIF

Un raisonnement est discursif lorsqu’il suit des étapes bien identifiables et qui s’enchaînent avec rigueur, par exemple, lorsque l’on fait un exposé oral à quelqu’un. Par contraste, ce qui est intuitif est instantané. Que l’intuition soit sensible ou intellectuelle, elle ne s’embarrasse d’aucun intermédiaire. Elle est parfois valorisée par les philosophes qui lui accordent la primauté de l’évidence sur les longs raisonnements hasardeux. D’autres redoutent au contraire que la valorisation de l’intuitif verse dans l’irrationnel.

Si je demande : “où est l’EDD ?“, on me répondra indifféremment : “A 5 minutes” ou ” A 300 mètres“// En science, mesurer le temps c’est mesurer l’espace parcouru par un mobile dont le mvt est uniforme (espace parcouru par l’aiguille d’une montre sur le cadran). Tous les événements qui se produisent ont un commencement et une fin, donc une durée. Appréhender cette durée, c’est, pour les scientifiques, la mesurer. Or la mesure du temps n’est possible que si l’on pose que celui-ci est homogène, c’est-à-dire s’écoule de manière régulière. Mais s’il est facile de mesurer l’espace, la longueur d’un tissu par exemple, il n’en va pas de même avec le temps qui est une succession irréversible dont on ne peut pas superposer les durées. Comment résoudre cette difficulté, sinon en traduisant le temps en espace ?

Mais, une fois le temps spatialisé, on se heurte à des paradoxes. Admettons que le temps soit divisible à l’infini (car parcelle d’espace), il devient alors impossible de comprendre comment une heure peut s’écouler. En effet, pour qu’une heure s’écoule, il faut d’abord qu’une demi-heure s’écoule, mais pour qu’une demi-heure s’écoule, il faut qu’un quart d’heure s’écoule, et ainsi indéfiniment. Admettons alors que le temps est composé d’instants indivisibles, on ne voit pas comment une flèche peut atteindre sa cible, puisque à chaque instant donné, la flèche occupe une longueur égale à elle-même. Or être en mouvement consisterait pour elle à passer au-delà de sa propre longueur.

Idem pour Achille et la Tortue (paradoxe de Zénon) = Zénon d’Élée (v. 490-430 av. J.-C.) entreprend de démontrer que la croyance au mouvement et au multiple amène des contradictions. Pour ce faire, il énonce quatre paradoxes, quatre arguments, appelés apories de Zénon. Le plus connu est celui d’Achille et la tortue : le héros grec Achille dispute une course à pied avec la tortue. Comme Achille est réputé être un coureur très rapide, il accorde gracieusement à son adversaire une avance de cent mètres. Zénon affirme alors que le rapide Achille n’a jamais pu rattraper la tortue.

De même, il est impossible que le coureur parvienne au bout du stade, puisque ce dernier est composé d’une infinité de points à parcourir, chacun des points étant lui-même composé d’une infinité de points.

À chaque instant la flèche qui vole vers sa cible est immobile.

D’après Zénon d’Élée un mobile, quel qu’il soit, ne peut donc jamais atteindre sa cible, car il doit d’abord parcourir la moitié de la distance qui l’en sépare, et auparavant la moitié de cette moitié, et cela à l’infini. N’avançant que par moitié de chemin, il reste toujours en chemin, pris dans les filets de la relation espace-temps, que symbolisent l’instant et sa traduction dans l’espace, le point.



Il en résulte que si le temps est divisible en instants indivisibles, alors le mouvement est une suite d’immobilités. Bergson (Ɨ 1941) en conclut qu’on ne peut mesurer le temps qu’en le dénaturant. Le vrai temps est indivisible, non-mesurable. A l’inverse, le temps de la physique ne dure pas.

Temps de la science abstrait, homogène, quantitatif et régulier # Temps réel, durée vécue par la conscience. Durée vécue est qualitative (un film passionnant dure psychologiquement moins lgtps qu’1 conf. ennuyeuse), même s’ils durent tous les deux une heure 30 minutes d’horloge. Durée = temps de l’affectivité. La “durée” subjective est hétérogène (longue ou rapide). Dire que « la durée est hétérogénéité pure », cela signifie que le vrai temps ne s’écoule pas toujours semblablement à lui-même, qu’il n’est pas quantifiable, qu’il n’est pas une simple juxtaposition d’instants. La durée pure est vie, progrès, une continuité de création comparable à l’organisation mélodique d’une phrase musicale.

Pour nous faire comprendre en quoi la durée et l’être ne sont qu’une seule et même chose, Bergson utilise l’image de la mélodie. Ce temps réel, qui est indivisible et cependant fait de changements permanents, est comme une mélodie et chaque instant qui passe est comme une note de la mélodie. Chacune des notes de la mélodie est en quelque sorte instantanée. Elle n’apparaît que pour laisser bientôt la place aux suivantes. Mais en même temps, chacune se fond avec les suivantes pour former un ensemble indissociable. Si l’on voulait saisir la mélodie en fractionnant chaque note, comme on le fait avec le temps spatialisé de la montre, c’est la mélodie elle-même qui disparaîtrait. En réalité, chaque note est remplie de toutes les autres, et chaque note retient en elle celles qui viennent de s’effacer et s’élance dans celles qui apparaissent et la remplacent. La note ne se soutient donc pas toute seule, mais est au contraire, à son apparition, comme la mémoire entière de toute la mélodie qui vient de se dérouler avant elle, et comme l’appel de toutes les notes qui vont suivre, un élan vers l’avenir de la mélodie. De même, l’instant que symbolise la note de musique ne peut pas, autrement que de la manière artificielle propre au temps spatialisé, être saisi lui-même, séparément de tous les autres moments, sans perdre tout son sens, qui est contenu dans la durée tout entière.

TEMPS

DUREE

Homogénéité

Discontinuité

Analytique

Raison

Quantitatif (la seconde est la durée correspondant à 9192631 770 vibrations de l’atome de césium 133)

Temps des scientifiques (la constante « t »)

Abstrait

Objectif

Hétérogénéité

Continuité (fluide)

Synthétique

Intuition

Qualitative

Temps des artistes

Concret – Vécu

Subjectif

RAPPEL: L’INTUITION COMME MÉTHODE

Bergson oppose l’intelligence et l’intuition. La première désigne notre rapport instrumental aux objets, qui ne nous intéressent alors qu’en vue de l’action. L’intuition au contraire nous donne d’un être ou d’une chose ce qui fait son individualité, sa singularité irréductible à toute définition. Dépouillée de toute élaboration conceptuelle, elle est une donnée immédiate de la conscience. Paradoxalement, parce que nous avons pour habitude de privilégier l’intelligence sur l’intuition, il nous faut pour retrouver cette donnée immédiate nous défaire de nos habitudes intellectuelles qui ne visent que l’action.

C’est cette même durée bergsonienne qui est au principe de la mémoire affective proustienne : si le goût de la petite madeleine induit un sentiment de « félicité » chez le narrateur de la “Recherche du temps perdu” (1913-1927), c’est parce qu’il fait « empiéter le passé », c’est-à-dire l’enfance à Combray, « sur le présent » ; ainsi, « par le miracle d’une analogie », ce goût de la madeleine laisse-t-il entrevoir la possibilité d’échapper quelque peu à la fuite du temps. Dans ce passage, Marcel, le narrateur, revit toute une scène de sa jeunesse en retrouvant le goût de la madeleine trempée dans le thé, que lui offrait alors une tante. Ces retrouvailles avec le passé perdu ne sont pas seulement, selon Proust, une récupération du passé, mais un affranchissement du temps, et par là même une entrée dans un forme d’éternité. D’où la disparition de sa peur de la mort : « cela expliquait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu, inconsciemment, le goût de la petite madeleine, puisqu’à ce moment-là l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. […] Un véritable moment du passé. Rien qu’un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être ; quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux d’eux […] Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la [l’essence permanente des choses] sentir, l’homme affranchi de l’ordre du temps ».

RAPPEL SUR LA « MADELEINE DE PROUST »: Actes, évènements, odeurs, sensations, etc. qui, sans qu’on s’y attende, font ressurgir de notre mémoire de lointains souvenirs. Réminiscence souvent chargée d’émotion.

« Du côté de chez Swann » (tome 1 de la « Recherche… »:

Alors que, pour le réchauffer, sa mère lui fait boire du thé, le goût du gâteau trempé dans le thé, provoque en lui une sensation intense qui, lui évoque une époque ancienne où, lorsqu’il vivait à Combray, avec sa tante Léonie qui lui faisait goûter un morceau de madeleine trempé dans son infusion. Qui n’a jamais vécu ces reviviscences du passé par effraction qui nous font replonger dans les tréfonds de notre mémoire ?

https://www.podcastfrancaisfacile.com/avance/a-la-recherche-du-temps-perdu-la-madeleine-de-proust-44.html

// Hugo et le baba au rhum, Voltaire et le clafoutis ou Molière le pet de nonne!

5) Plénifier l’instant

Il faut distinguer la plénification de l’instant qui résulte d’un perfectionnement moral (la solution stoïcienne) de cellequi résiderait dans un culte de la sensibilité et du plaisir (l’éthique hédoniste de Gide).

a) La solution stoïcienne : la plénitude morale. « Je tâche de faire en sorte qu’un jour me tienne lieu de toute ma vie. Je ne certes pas dire que je me saisis de lui comme s’il était le dernier, mais je le considère comme s’il pouvait l’être », dit Sénèque. La valeur d’une durée, affirme Sénèque, ne se mesure pas à la quantité d’années, ni à celle des occupations, mais à l’intensité d’une vie morale totale en chacun de ses instants. Plutôt que de chercher la plénitude dans la contemplation d’essences immuables, dans l’éternité du Vrai, du Beau et du Bien, le sage stoïcien cherche à plénifier le présent. Cette exigence de qualité d’être, toute stoïcienne, dans l’usage du temps, prend tout son relief face à la dispersion frivole de la conscience dans la réussite sociale ou l’ambition politique 1. La plénitude ne peut surgir que dans le souci vigilant d’une qualité de l’instant. Sénèque entend par là une qualité dans la disposition morale, non l’intensification esthétique et hédoniste d’un plaisir. Perfectionnement de l’être plutôt que distraction dans l’avoir. Plutôt que fuir dans le futur des projets, ou dans le regret languissant, le sage s’efforce d’atteindre la totalité dans l’étroitesse du présent, l’immortalité dans la finitude et l’infini dans le fini. Pour lui, tel est peut-être le paradoxe de la mort : nous rendre la vie absolument intense.

b) Plénifier par le plaisir : « Une pas assez constante pensée de la mort n’a donné pas assez de prix au plus petit instant de ta vie », s’exclame André Gide. Pour l’hédoniste, la fragilité temporelle, loin de dévaloriser l’instant, lui confère une dignité ontologique unique, quasi religieuse, qui réclame une disponibilité totale au présent : « Ne distingue pas Dieu du bonheur et place tout ton bonheur dans l’instant ». La logique de la quantité temporelle est remplacée par celle de la qualité temporelle où l’esprit n’est plus tenu de comparer, ni de classer. Son but est la singularité du plaisir qui apparaît comme la véritable valeur de l’être : « Et je pris l’habitude de séparer chaque instant de ma vie, pour une totalité de joie, isolée, pour y concentrer subitement toute une particularité de bonheur; de sorte que je ne me reconnaissais pas plus dès le plus récent souvenir ».

c) Cependant, attentif au renouvellement absolu de la sensation, Gide s’efforce de séparer les instants, et créé une discontinuité existentielle dans l’expérience. N’oublions pas que temps nous vainc non tant par son irréversibilité et ses limitations que par son pouvoir de rupture entre le passé et le futur. L’hédonisme gagne en intensité ce qu’il perd en continuité, s’offrant à la surprise de l’instant, mais manquant la cohérence d’une vie. En effet, le risque d’incohérence inhérent au divertissement n’est pas compensé si chaque instant n’est pas replacé dans la totalité d’une vie.

Conclusion

Harmoniser le temps plutôt que le vaincre, n’est-ce pas aussi méditer la mort pour éviter de la vivre comme un scandale existentiel ? Sénèque voit dans la réflexion philosophique sur le bon usage de la durée une préparation à la mort sereine et maîtrisée. La réflexion philosophique apparaît alors nécessaire pour faire du temps un allié substantiel plutôt qu’un ennemi. Sinon, le temps étant constitutif de la subjectivité, la lutte contre le temps se transformerait vite en une lutte contre soi-même, et préluderait à une tragédie intime et inguérissable. D’autre part, le temps nous menace surtout par ses scléroses, car la mort réside d’abord dans les modes d’appréhension d’une conscience fermée à la nouveauté. La libre création de soi par soi qu’est l’existence présuppose alors une connaissance de soi, comme individu et comme être humain, qui permet de se libérer des mécanismes de l’habitude et de la répétition. La valeur créatrice et novatrice de la temporalité peut alors équilibrer le poids de l’irréversible. La pensée philosophique vise à nous réconcilier avec la temporalité, c’est-à-dire avec sa nécessité, tout en définissant les conditions de plénitude de la durée. Tout comme la philosophie stoïcienne, elle démystifie les peurs liées à la pensée de la mort, au manque de temps, et à la privation d’une impossible éternité.

Être ou exister ?


1. L’essence donne sens à l’existence

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L’essence d’une chose, c’est ce qu’elle est. Si l’homme cessait de désirer alors il ne serait plus un homme, il perdrait ce qui le caractérise essentiellement, il serait… mort (cf. cours sur le désir).

    


Leibniz (1646-1716) : Philosophe, mathématicien, juriste, historien, diplomate et penseur de génie, Leibniz marque en bien des points le début de la modernité. Contemporain de Newton, il a inventé le calcul infinitésimal, fondé un système philosophique de première importance et peut être considéré comme le précurseur de la découverte de l’inconscient.

LEIBNIZ = “Nihil est sine ratione” = “Rien n’est sans raison”. Tout a une raison, le réel est rationnel ne signifie pas que nous puissions tout expliquer (en fait) mais tout est explicable (en droit). Ce “principe de raison suffisante” servira de preuve de l’existence de Dieu (si le monde est contingent, il faut une raison suffisante à son existence, cad un être nécessaire, cad un être qui est la propre cause de son existence: DIEU.

RAPPEL: L’essentialisme. On peut appeler « essentialistes » les philosophies qui expliquent ainsi l’existence par des essences. C’est en un sens le cas de la philosophie platonicienne, dans la mesure où elle rend compte des réalités sensibles par leur participation aux Idées. Mais c’est sans doute chez Leibniz que cette conception apparaît le plus clairement : selon lui l’entendement divin contient toutes les essences possibles, c’est-à-dire une infinité d’idées d’êtres possibles, et la volonté divine appelle à l’existence les meilleures des essences compossibles (possibles en même temps), parce qu’elle est bonne (optimisme leibnizien).

L’existence humaine, réalisation d’une essence. Dans cette perspective, tout être a sa raison d’être, comme toute manière d’être. C’est le principe leibnizien de raison suffisante : « Jamais rien n’arrive sans qu’il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c’est-à-dire qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que non existant et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre façon » (« Théodicée », I, 44). Il en résulte notamment que l’homme appelé à l’existence va vivre une vie dont l’idée tout entière était dans l’entendement divin, c’est-à-dire que son existence ne sera que le développement de son essence. C’est ainsi, par exemple, qu’il était de l’essence de César qu’il franchît le Rubicon (« Cette action est comprise dans sa notion » dit Leibniz). On retrouve ici l’idée familière de vocation (du latin « vocare » = « appeler ») ou de destinée.

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Cad corps et âme. Animal = amas de ressorts et de rouages. « S’il y avait de telles machines qui eussent les organes et la figure extérieure d’un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n’aurions aucun moyen pour reconnaître qu’elles ne seraient pas en tout de même nature que ces animaux. » Descartes, «  Discours de la méthode  » (1637). Descartes, lui, propose la théorie dite des « animaux-machines » : pour lui, les animaux n’ont pas d’âme: seuls les hommes en ont une, qui leur confère le libre-arbitre. Les animaux sont donc simplement des corps, qui obéissent aux lois de la matière corporelle. Ce sont, en somme, des automates, très complexes, certes, mais déterminés de manière entièrement mécanique. Pour Descartes, la « biologie » est donc une branche de la physique. Ce que je connais du vivant, c’est son mécanisme.

La représentation que Descartes se fait de l’être humain dans sa spécificité face au reste de la nature nous apparaît donc comme clairement issue de la conception foncière que l’homme a toujours eue de lui-même et que les grands mythes anthropo-goniques manifestaient déjà. D’une certaine façon, cette représentation cartésienne n’est que la justification conceptuelle de ce sentiment qu’éprouve spontanément l’homme d’être un étranger dans le monde. Elle justifie aussi l’emprise qu’il a imposée peu à peu à tout son environnement. Le dualisme cartésien, où l’homme est seul esprit et seule volonté dans un monde de pure matière, peut, en effet, être lu comme ce qui rend légitime, sur un plan philosophique et conceptuel, l’injonction de la « Bible » : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. »

Si les animaux ne sont que des ensembles « de rouages et de poulies », il n’y a aucune raison que l’homme ne les exploite pas en tout sens et à fond, au mieux de ses intérêts propres. Il n’y a pas de raison pour que l’homme ne fasse pas tout pour se rendre, comme le dit Descartes lui-même, « comme maître et possesseur de la nature », autrement dit pour se rendre maître à la fois en connaissance par une étude systématique des rouages dont les êtres sont composés et matériellement en en faisant les montages et démontages physiques et chimiques qui lui sont utiles économiquement. Cette représentation de l’homme domine jusqu’au XXe siècle dans le monde occidental. À bien des égards, notre relation à la nature, faite d’exploitation pure et simple et parfois à outrance, ainsi que notre attitude à l’égard du monde animal en découlent encore.

Prolongement : https://1000-idees-de-culture-generale.fr/animal-machine-descartes/

Critique de la théorie des « animaux-machines » : Théorie délirante de Descartes pour qui les animaux ne souffrent pas !
Les animaux sont comme des horloges. Le cri des animaux qui souffrent est, pour D., comparable au « timbre » (aux sons) d’une pendule. Maupertuis
(+1759), ironique à l’endroit de D., dira que l’on n’a jamais vu un cuisinier torturer une pendule !
Le sadisme se nourrit de la conviction que l’autre souffre. Rejet de la pensée de D. par la pensée écologique. Si pas de souffrance animale, si plus d’âme dans la nature alors L’homme peut devenir « comme maître et possesseur de la Nature », l’exploiter sans scrupule. La nature est avec Descartes au service de l’homme. Elle est moyen en vue du bonheur de l’homme (fin). Nature désacralisée, « désenchantement du monde ». (Max Weber) // L’arraisonnement selon Heidegger) → rationalisation de la nature. Tyranniser la nature. France cartésienne => résistance à l’écologie et aux « droits des animaux ». De cette conception cartésienne de la réalité viennent toutes les formes d’exploitation et de traitements inhumains que subissent les autres êtres vivants de la part de l’homme. Si les animaux ne sont que des machines, on peut en user comme on veut, à coup d’élevage intensif, de traitements hormonaux divers, etc. Mais si l’animal n’est pas plus que l’homme une machine ? L’intelligence animale se mesure, elle est susceptible de degrés, que les éthologues et les biologistes évaluent, et qui font que l’homme n’est pas unique dans l’univers, mais dans une chaîne continue ; c’est bien la même intelligence, qui passe par les mêmes stades, chez l’animal ou chez l’homme, même si chez l’homme elle va plus loin.

Contre Descartes, la solution serait d’étendre au monde animal et en particulier au monde animal évolué une certaine forme de respect ou du moins un traitement qui prenne en compte la sensibilité des animaux, et en particulier leur capacité à souffrir. Les animaux ne peuvent plus être considérés comme de purs objets, de la matière animée, des machines qu’on peut exploiter sans merci et traiter sans humanité. L’animal supérieur a incontestablement une intelligence et une sensibilité qui imposent à l’homme d’avoir à leur égard une attitude plus douce et compassionnelle que celle qu’il manifeste à l’heure actuelle. Découvrir la proximité qui existe entre l’homme et l’animal, une proximité que toute personne qui a eu un animal domestique a pu vivre, devrait conduire à une prise de conscience plus générale, qui ferait qu’on ne saurait traiter les animaux de manière inhumaine.

2. L’existence humaine s’éprouve et se fait à chaque instant

    

(En réfutant l’argument ontologique (l’essence de Dieu est d’être parfait; or l’existence est une perfection; donc Dieu existe), Kant montre qu’on ne peut passer de l’essence à l’existence par un raisonnement: l’existence ne relève pas des concepts, mais de l’intuition (au sens kantien, c’est-à-dire de la perception); elle ne se prouve pas, elle s’éprouve. C’est dans l’expérience seulement que l’existence est donnée. En d’autres termes, l’existence n’est pas une perfection mais un objet de sensations. Le passage du possible (l’essence) au réel (l’existence) ne se fait que par l’expérience. cf. cours sur la religion),


Kierkegaard (1813-1855)

Soren Kierkegaard est un philosophe danois du XIXe siècle. Premier penseur radicalement anti-dialectique, il s’oppose à Hegel et aux philosophes qui comme lui ont fondé un système : contre la réflexion abstraite et l’objectivité, Kierkegaard affirme le primat de la subjectivité et de l’existence, lieu de toute vérité qui nous soit accessible. Il est le fondateur de l’existentialisme.

Kierkegaard
(1813-1855) = Réhabilitation de l’existence cad surgissement absolu, jaillissement irréductible. Ni la foi, ni l’existence ne peuvent être expliqués. Elles sont de l’ordre du vécu et de l’expérience. 3 choix existentiels fondamentaux qui sont des 3 “Étapes sur le chemin de la vie:

1) Stade esthétique= jouissance de l’instant présent (figure de Don Juan). Quête de la sensualité. Hédonisme, libertin, Fête perpétuelle. L’homme esthétique a choisi l’aventure, la jouissance instantanée. Immédiateté du désir. Refus de choisir. Fidèle à l’infidélité. “Journal du séducteur“. Mais, impasse de la répétition, de l’ennui, du désespoir. Pour avoir placé le définitif dans l’instant, sa vie ne sera qu’un temps vide. Pour avoir choisi de ne pas s’attacher, Don Juan, de conquête en conquête, ne connaîtra que des échecs. Pour lui, chaque femme représente une possibilité d’existence. Mais, il choisit de ne pas choisir et reste suspendu entre toutes les possibilités qu’offrent ses conquêtes. A
les vouloir toutes, D.J. sombre dans l’angoisse du rien du tout, de la vacuité. A courir trop de proies, le chasseur ne revient qu’avec l’ombre.

2) Stade éthique = L’éthicien, homme de bonne volonté, soumet l’existence à l’unité de la règle (le devoir dans la vie conjugale, familiale, professionnelle, etc. Harmonisation avec les lois sociales (mariage, travail). Temps de la durée et de la continuité (donner un sens et une valeur à l’existence): continuité du devoir, fidélité à lui-même et aux autres, il se conforme à l’universel et vit dans la durée. Si la figure de la vie esthétique est celle du séducteur, celle de la vie éthique prend les traits de l’époux, de l’homme marié. Passage de l’homme à femmes ou de la femme à hommes à l’homme d’une seule femme ou la femme d’un seul homme. Sérieux et responsabilité, engagement (enfants, famille). En choisissant, il se choisit (figure de l’« Éternel Mari » (Dostoïevski). Mais, à vouloir pérenniser l’amour dans l’institution du mariage, du contrat, l’homme éthique met en place les conditions du désamour (édulcoration du sentiment dans la routine). D’une manière ou d’une autre, l’existence rappelle l’homme éthique à sa contingence : erreur, trahison, souffrance, maladie et mort… rompent le bel édifice de l’existence éthique, morale.

3) Stade religieux (in “Crainte et Tremblement“) = Saut qualitatif dans la foi, dans l’absolu, dans l’Absolu. Adhésion au paradoxe de Dieu. Figure de Job et d’Abraham (prêt à sacrifier son fils, Isaac). Scandale absolu. Injustifiable par la théologie rationnelle. Le sens de la foi est d’être une obéissance sans condition, envers et contre les certitudes de l’homme éthique. Le geste d’Abraham est absurde, immoral. Par ce commandement, Abraham est exclu de la communauté des hommes. Du point de vue “éthique”, Abraham est un meurtrier. Du point de vue “religieux”, c’est le héros de la foi.

L’EXISTENCE : POSSIBILITÉ, ANGOISSE, DÉSESPOIR

L’existence humaine est caractérisée par son inscription dans le temps. En devenir, elle est en permanence confrontée à la nécessité de choisir parmi la multiplicité des possibilités qui s’offrent à elle : exister, c’est décider de soi. C’est aussi choisir un certain type de rapport au monde et à Dieu. Pris de vertige devant l’infinité des possibilités, l’individu fait l’expérience de l’angoisse, c’est-à-dire d’un malaise dont la cause n’est pas identifiable. Et le fardeau que représente la nécessité de décider de soi plonge l’individu dans le désespoir. Si la foi est susceptible de sauver l’homme de l’angoisse et du désespoir, elle n’est elle-même qu’une possibilité, un choix qui pour Kierkegaard représente le troisième stade de l’existence.


=> Kierkegaard = père de l’existentialisme chrétien. Retour à un christianisme authentique, originel => Fidéisme (cad 1 doctrine religieuse qui prétendait disqualifier totalement le rôle de la raison dans la connaissance en affirmant que celle-ci est le fruit d’une compréhension fondée sur la Révélation).


Illustration du fidéisme = “Je crois parce que c’est absurde”. Saint Augustin => Cette phrase définit la foi. Nous n’avons nulle preuve de l’existence de Dieu. Croire en Dieu (ou n’y pas croire) relève d’un choix d’existence mais qui reste infondable en raison.

Critique du fidéisme = Risque de fanatisme et d’intégrisme religieux. “La volonté de Dieu, cet asile d’ignorance” (Spinoza – “Éthique“) = conception vulgaire de Dieu est anthropomorphique, superstitieuse, délirante (cultes, offrandes, sacrifices). Refus du théisme (Dieu n’est pas une personne) pour le panthéisme («  Deus sive natura  »). Dieu de Spinoza = force qui produit la totalité de la nature et des êtres. (cf. cours sur la religion).

La philosophie de l’existence de K. a influencé l’existentialisme moderne d’un Sartre. Rôle central du sujet singulier et sa liberté angoissée et angoissante. Affirmer l’existence contre toute théorie essentialiste, c’est accorder un droit absolu à la liberté humaine individuelle.

« Penser l’existence abstraitement et ”sub specie aeternitatis” signifie la supprimer essentiellement… Il en est de l’existence comme du mouvement : il est très difficile d’avoir affaire à elle. Si je les pense, je les abolis, et je ne les pense donc pas. Ainsi, il pourrait sembler correct de dire qu’il y a quelque chose qui ne se laisse pas penser : l’existence. » (Kierkegaard, “Post-scriptum aux miettes philosophiques“)

Prolongement facultatif sur KIERKEGAARD:

https://www.youtube.com/watch?v=JrcOhB0YknU&t=117s



REPERE: CONTINGENT / NECESSAIRE / POSSIBLE
Dans ce qu’on appelle la logique des modalités, qui concerne la manière dont on affirme quelque chose, il faut distinguer plusieurs cas. Soit ce qu’on dit est contingent, c’est-à-dire que l’événement dont on parle aurait pu ou peut se dérouler autrement. « Napoléon est mort à Sainte-Hélène » est une affirmation contingente, car il n’est pas logiquement absurde qu’il soit mort ailleurs. En revanche, dire que Napoléon est mortel est une proposition nécessaire, car cela ne peut pas être autrement. Le possible et l’impossible servent à distinguer le contingent (ce dont le contraire est possible) et le nécessaire (ce dont le contraire est impossible).

« Condition humaine » chez Sartre (// Malraux)
= Pas de concept universel de l’homme mais des conditions sociales, historiques d’existence auxquelles ma liberté, mon choix donne sens : Être mortel (limite temporelle), vivre dans le monde (limite spatiale), cohabiter avec autrui (limite de ma liberté). Il n’y a pas d’essence, d’Idée de l’homme à laquelle je devrais me soumettre ou me conformer. Seulement des conditions d’existence, matière de ma liberté.

·    

(*) La “Mauvaise Foi” chez Sartre= Se démettre de sa capacité de choix, méconnaître la liberté de notre conscience. Avec la « MF  », l’homme se “réifie”, il se transforme en chose en s’attribuant une essence fixe et déterminée (« en-soi »). Alors que la conscience est « pour-soi » (« le pour-soi est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est ». L’hô se projette sans cesse, par delà le présent, dans le futur. Par ce projet il est – tjrs déjà – au-delà de soi, il est ce qu’il n’est pas encore et il n’est déjà plus ce qu’il est). Chez Sartre, l’« être », c’est la mort, et, le « néant », c’est la liberté. Nous ne coïncidons jamais avec notre être. Nous tentons constamment dans l’existence de nous réifier, de nous chosifier, de correspondre à l’idée que le regard d’autrui nous donne de nous-même. C’est le modèle du garçon de café, de l’épicier, du militaire, de la femme de mauvaise foi ou de l’homosexuel. Pour Sartre, il est mortifère de se chosifier, de devenir son propre personnage, de jouer à « être » soi-même. L’homme de mauvaise foi se prend pour lui-même. Vivre en usurpant son identité. La mauvaise foi, c’est le refus du caractère relatif et gratuit de l’existence. Correspondre à l’image que les autres nous donnent de nous. Se prendre pour soi-même. Refus de la responsabilité = 2 figures singulières : le « lâche (celui qui « par des excuses déterministes, se cache sa liberté totale », le garçon de café) et le « salaud » (celui qui « essaie de montrer que son existence est nécessaire, alors qu’elle est la contingence », le bourgeois).

(**) Face à l’existence ou non de Dieu, je suis dans la situation du joueur devant une alternative. Si je me conduis comme un salaud (celui qui est prêt à sacrifier autrui à soi) et que Dieu existe, je risque l’enfer pour un gain minime cd les avantages de ma mauvaise conduite. Si je me conduis en bon chrétien, je peux toucher le gros-lot (le Paradis) avec une perte ridicule cad qq privations de ma vie terrestre). Il faut donc, pour Pascal, parier que Dieu existe.

Dieu existe

Dieu n’existe pas

Vie chrétienne

Paradis (+∞)

Perte de biens finis (-0)

Vie libertine

Enfer (-∞)

Gain de biens finis (+ 0)

  • Si vous gagnez, vous gagnez tout. Si vous perdez, vous ne perdez rien.

Le carré de décision


    

Ma vie est un exemple pour les autres, elle témoigne des valeurs qui m’animent – que je le veuille ou non. On a la vie que l’on mérite.
L’existentialisme est avant tout un humanisme individualiste à visée humanitaire et sociale. Il affirme à la fois la liberté de l’individu et sa responsabilité à l’égard de lui-même, et étend ensuite cette responsabilité à l’égard des autres et même de tous les autres.


Je ne suis pas seulement responsable de moi dans l’intimité de ma conscience mais devant l’humanité entière. Chacun, comme le dit Sartre, est responsable de la définition même de l’homme, de ce que l’humain peut signifier concrètement : « la conséquence essentielle de nos remarques antérieures, c’est que l’homme, étant condamné à être libre, porte le poids du monde tout entier sur ses épaules : il est res¬ponsable du monde et de lui-même en tant que manière d’être ». Ainsi, chacun de nous, dans son projet d’être, dans ses choix de vie, entraîne derrière lui une définition de l’homme, et il est certain que celle-ci, sans Mozart, sans le Christ, sans Einstein, mais aussi sans Caligula ou Hitler, pour prendre quelques exemples extrêmes, ne serait pas ce qu’elle est. « L’homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l’homme. » (Sartre, « L’existentialisme est un humanisme », coll. Pensées, Nagel, 1970, p. 38.)


Conférence sur Sartre (Luc Ferry) – Durée: 78 minutes:
https://drive.google.com/open?id=0B4nRPzoUP3kTYXVCQjRNLTQ4VW8

III) L’homme et la mort


0) La mort entre nature et culture.

A — Mort et biologie / nature

Avant d’être une catégorie du vécu de la conscience, la mort se présente à nous comme un phénomène biologique : prescrite par le programme génétique lui-même, elle n’est ni un accident, ni une réalité contingente, mais une partie intégrante du système vivant. Comme le remarque François Jacob, le vieux rêve humain d’immortalité ne paraît guère compatible avec les données de la biologie, qui convergent pour nous faire voir dans la mort une nécessité inéluctable et une exigence de la vie ; la mort semble imposée du dedans, au sein de l’organisme lui-même. Pour aller plus loin: https://fr.wikipedia.org/wiki/Apoptose

« Les limites de la vie ne peuvent être laissées au hasard. Elles sont prescrites par le programme qui, dès la fécondation de l’ovule, fixe le destin génétique de l’individu… La mort fait partie intégrante du système sélectionné dans le monde animal et dans son évolution. » (F. Jacob, « La logique du vivant », Gallimard, 1978).

B — Mort et culture : la sépulture

Mais la mort est aussi un phénomène culturel, et nous pouvons même saisir à travers elle le passage de la nature à la culture car l’homme est le seul animal qui enterre ses morts; partout et toujours, à toutes les époques et dans toutes les civilisations, le seul passeport d’humanité en règle, c’est la sépulture. Ici convergent toutes les descriptions ; aucun groupe humain, si primitif soit-il, n’abandonne ses morts sans rites et sans sépulture.

C — La pensée de la mort : difficultés

La description anthropologique ou historique ne peut évidemment répondre à nos ultimes interrogations sur le sens de la mort. Aussi doit-elle laisser place à la réflexion philosophique. Dès lors se pose à nous une question théorique : peut-on penser sa mort?

Certes, l’homme est le seul animal qui sache qu’il doit mourir, mais il y a dans ce savoir même quelque chose d’opaque et de mystérieux. D’une façon générale, la pensée de la mort ne se donne nullement à moi dans l’évidence de la réflexion. La mort est, en effet, une irréalité et, comme telle, paraît difficilement pensable. Je puis, à la rigueur, parler de la mort de l’autre et en faire l’objet d’un concept. Mais je semble condamné à penser autour de ma mort ou à propos d’elle. La pensée de la mort me hante, mais il y a en elle quelque chose d’impénétrable, d’impensable, d’inimaginable.

Tout d’abord, la mort, en tant que néant, est l’impensable même. Il y a une véritable impossibilité pour la conscience humaine à saisir son propre néant, à se saisir, elle-même, comme n’étant pas, n’étant rien et ne pensant rien. La conscience est en effet la rencontre d’un sujet et d’un objet. Elle n’est possible que par cette rencontre. S’il n’y a pas d’objet ou si le sujet manque, elle n’est pas. Or, penser la mort c’est avoir à saisir le néant comme objet, par un sujet qui n’est plus là. C’est littéralement impossible.

Il est dans l’être même de tout être de conscience de se penser soi-même comme existant. Cet incontournable fait de conscience est ce qui fonde le cogito de Descartes. L’expérience intime de la mort est impossible car contraire à l’expérience du cogito, qui est l’expérience première et incontournable de la conscience. Il m’est impossible de me représenter comme « non existant », parce qu’il est impossible de me représenter comme non pensant. Comme le dit Alain, dans « Les Propos d’un Normand », « être vivant et penser qu’on est mort, c’est mieux qu’insupportable, c’est impossible. Quand je méditerais tous les jours sur une tombe, je n’arriverai jamais à penser que je ne pense plus ». Je peux toujours me représenter mon propre corps allongé sur mon lit de mort, puis la mise en bière, mon propre enterrement, et la douleur de mes proches, ce faisant, je suis là, regard immortel sur cette scène, conscience inaliénable de mes propres productions mentales.

On pourrait penser que si la conscience ne peut saisir sa propre négation dans la mort, c’est que la mort est refoulée dans l’inconscient. Or, selon Freud, l’inconscient se pose d’emblée comme immortel. La mort propre, en tant que disparition du moi, semble donc à la fois impensable pour la conscience et inexistante pour l’inconscient.

Si sa propre mort est impensable sous le mode du néant, la croyance en une survie de l’âme est, quant à elle, totalement abstraite. La survie de l’âme dans l’au-delà est totalement inimaginable. Non seulement de cette vie éventuelle future on ne sait rien, mais pire encore, les représentations qu’on peut s’en faire restent toujours très insatisfaisantes et souvent très infantiles, images d’Épinal d’une humanité immature.

« A quelque moment que nous entreprenions de le penser, l’a priori mortel est déjà là, opaque, impénétrable et enveloppant; la pensée a beau reprendre son élan pour tenter de faire de la mort un objet, elle ne parvient pas à l’insérer, et elle glisse, impuissante, sur ce monstrueux a priori. Dans la muraille lisse et massive qui la surplombe, elle cherche en vain des prises pour s’accrocher et faire levier. » (Jankélévitch, “La mort“, Flammarion, 1977).

1. Le souci de la mort

    

ou « le désir d’éternité », qui est refus du temps et de la mort. C’est ainsi, par exemple, que l’amour se jure éternel et que l’ambitieux veut laisser sa marque sur les siècles, précisément pour conjurer sa mort.


A la différence de la pierre sans conscience, l’être humain ne cesse pas de sortir hors de lui et de son présent. Étymologie = “Ex-Sistere” = “Se tenir hors de soi“. La pierre ou l’animal est. Seul l’homme existe (“Ek-siste“: projet de soi vers l’altérité). Notons toutefois qu’être vivant au sens biologique du terme ne signifie pas, pour l’homme, qu’il a vraiment pris pied dans l’existence, qu’il a pris possession de son existence.


Heidegger (1889-1976)

Philosophe incontournable du xxe siècle, Martin Heidegger a laissé une oeuvre d’une puissante originalité qui continue de bouleverser le questionnement philosophique de très nombreux penseurs se situant aujourd’hui dans son héritage. Sa pensée réactive la question de l’Être et du rapport de l’homme à cette question fondamentale, inaugurant une conception de l’homme radicalement nouvelle.

LE DASElN

Cet étonnement, du reste, est constitutif des étants que nous sommes : l’homme est en effet pour Heidegger un étant particulier qui se distingue des animaux, des végétaux et des étants inanimés par le fait qu’il se pose la question de l’Être. Il est Dasein (Être-là), c’est-à-dire l’être qui est là pour lui-même, l’étant singulier qui a pour mode d’être la possibilité, contrairement aux choses ou aux animaux qui sont simplement réels et indifférents à la question de l’Être. La science de l’Être ou ontologie doit donc trouver son point de départ dans l’étude du mode d’être du Dasein : Heidegger l’appelle l’ontologie fondamentale, car elle permettra ensuite de fonder les ontologies régionales des autres types d’étants et les différentes sciences avec elles.

(Angoisse pour Heidegger = signe du sentiment authentique de la condition humaine, elle n’est angoisse d’aucun objet précis, mais aperception brutale de notre déréliction et de notre marche à la mort. La vie est angoisse. A l’état pur, ce sentiment est noble et rare. Il n’a rien à voir avec la peur qui est la crainte d’objets précis et qui se forge rapidement des refuges. Les refuges contre la peur sont matériels et moraux (les institutions, les morales, les religions) et ce ne sont que d’hypocrites moyens de nier notre condition. H. refuse toutes les doctrines offrant un salut, une consolation : autant de refuges nés de la peur petite bourgeoise.). La question de l’être ne se pose donc, pour Heidegger, que dans une perspective temporelle.

Heidegger et la mort: Dès qu’un homme est né, il est assez vieux pour mourir. La mort est le destin de la vie. Elle est à la fois le contraire (être mort, c’est ne plus vivre) et le corollaire (seul ce qui vit peut mourir – « Tu meurs de ce que tu es vivant » – Montaigne.). Elle est constitutive de la vie. Elle est la possibilité la plus intime, ultime de notre existence, l’horizon de tous les horizons  : chaque vie marche à la mort, chaque existence est un être pour la mort. Personne ne peut mourir à ma place : la mort est ce que j’ai de plus personnel et de plus authentique. Vivre authentiquement est donc vivre en attente de la mort. Vivre vraiment, vivre humainement, implique en effet qu’on accepte de se mettre face à la mort. L’homme est un être conscient, il sait donc qu’il doit mourir, il est l’être-pour-la-mort. « L’homme meurt, l’animal périt.  » => Distinction radicale entre homme et animal, entre mourir et périr. Homme = conscience angoissée que l’homme peut avoir de sa propre mort. Être homme, c’est savoir que l’on va mourir. Conscience de la finitude => interrogation sur le sens de l’existence : « animal métaphysique  » (Aristote) comme en témoigne les religions, les rites funéraires dans toutes les cultures // Schopenhauer  : « La mort est le génie qui inspire le philosophe, l’Apollon musagète de la philosophie… S’il n’ y avait pas la mort, on ne philosopherait guère.  ». L’homme pense la mort # L’animal ne fait que la sentir. Pour échapper à la pensée de la mort, on la réduit a un accident banal et ordinaire de la vie : on dit « décédé  », « parti  », « il nous a quitté  » comme s’il s’agissait d’un départ, d’un voyage. On joue, généralement, la comédie de la convalescence au mourant comme dans « La Mort d’Ivan Illitch » de Tolstoï où le héros maudit son médecin et ses proches, car il a compris que tous préfèrent lui mentir sur son sort). C’est que la mort paraît être devenue l’innommable, ce qui effraie tant l’homme moderne qu’il ne faut pas même en parler. Au contraire, pour saisir l’essence de la mort, il faut s’arracher d’abord à l’inauthenticité (vivre en occultant le tragique de la mort) : « on vit », « on meurt ». C’est le règne du « on », de l’anonymat. C’est en acceptant ce fait angoissant et en construisant sa vie autour de lui que l’homme peut vivre comme un homme. L’angoisse est le signe d’une vie authentique. Refuser cette angoisse, par une tenta¬tive permanente de divertissement, c’est se détourner puérilement de sa condition humaine, c’est renoncer à sa dignité d’homme, et perdre le sens même de sa vie. C’est passer à côté de sa propre existence.

Heidegger décrit le monde du “on”, monde de l’anonymat de la vie collective, de l’Inauthenticité, attirance pour l’homme de s’oublier et de se perdre dans les conformismes, les modes, les influences groupales ou sociales déterminantes. Le “On”, c’est à la fois tout le monde et personne.

Si je veux connaître une existence authentiquement humaine et personnelle, alors je dois accepter mon angoisse : dans l’angoisse devant la mort, je saisis alors la mort comme forme même de toute l’existence, et non point comme décès.

« Dans l’angoisse devant la mort, la réalité-humaine est mise en présence d’elle-même, comme livrée à sa possibilité indépassable. Le « On » prend soin de convertir cette angoisse, d’en faire une simple crainte, une peur devant un quelconque événement qui approche. » (Heidegger, « Être et Temps », « Qu’est-ce que la métaphysique ? », Gallimard, 1951).

ANGOISSE (lat. angor, de angere, étrangler)

Gén. Sentiment d’oppression qui n’a pas de cause clairement déterminée, contrairement à la peur qui est toujours relative à un danger précis et connu.

Méta. Les existentialistes font de l’angoisse un sentiment métaphysique révélateur de l’absurdité de l’existence et expressif de notre inquiétude face à la mort, face au néant.

Bref, notre attitude la plus courante et la plus « inauthentique » dit Heidegger est celui d’une fuite perpétuelle devant la mort, une « échappatoire devant cette fin ». Refuser la mort et l’angoisse qu’elle entraîne, c’est donc refuser de vivre une vie authentiquement humaine.  // Le « divertissement » pascalien. Fuir la mort en tentant de l’oublier dans les occupations et les plaisirs futiles de la vie. C’est ce que Pascal nommait le « divertissement » (cf. « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. » in « Pensées »). // Les hommes, constate Montaigne (1533-1592), négligent, de penser à la mort : « ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles » (« Essais », I, 20).

CRITIQUE DE HEIDEGGER: Si la conception de Heidegger a le mérite de nous rappeler qu’aucune réflexion authentique ne peut oublier la mort ou l’occulter, néanmoins, combien il serait stérile et vain de s’absorber uniquement dans la contemplation de notre finitude! Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il pleut qu’il faut se jeter à l’eau pour s’y noyer! Parce que je suis fini et mortel, je dois précisément agir. La saisie de ma finitude et de ma mort n’a de sens que si elle me pousse à l’action, se faisant ainsi invitation urgente à réaliser mes fins dans le monde. Si la mort est inscrite dans la vie alors il y a urgence à vivre pleinement et librement.
Ceux qui ont vécu une EMR (expérience de mort rapprochée) disent avoir été guéris de la peur de la mort, par ce contact qu’ils ont la certitude d’avoir eu avec l’au-delà. Guéris de cette peur, ils sont, comme ceux qui ont simplement échappé à la mort et qui sont conscients de la fragilité de la vie, moins happés par les futilités, plus ouverts à la vie. Tous se disent plus intensément vivants. La mort donne sens et intensifie la vie. « Il faut vivre dangereusement » disait Nietzsche dans le « Gai savoir ». Urgence de vivre. Ne pas mourir avant d’avoir vécu. La vie commence quand on cesse de la vivre comme si on était immortel: Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une. Alain : « Mieux on remplit sa vie, moins on craint de la perdre ».

2. La peur de la mort


La mort semble retirer de la valeur à la vie, en nous en faisant mesurer toute la vanité et la vacuité.


Dernière phrase du “Mythe de Sisyphe“: “Il faut imaginer Sisyphe heureux”. Ayant offensé Zeus, il fut condamné à rouler éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Tâche inutile et éternelle. Face à l’absurdité de l’existence = La révolte contre le suicide (« Je me révolte donc nous sommes » (« L’homme révolté »). La révolte n’est jamais égoïste  : l’homme se révolte au nom d’1 certaine idée de l’homme. L’homme doit prendre conscience de cette absurdité, non pour se désespérer, mais pour vivre lucidement et créer ses valeurs. Joie lucide de l’acceptation de notre destin implacable et écrasant comme celui de Sisyphe. L’homme doit chercher son bonheur dans l’action même plutôt que dans la perspective du résultat. // Malraux: ” Une vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie.”


=> La philosophie sensualiste d’Épicure (anti-heidegger !) nous délivre de la peur de mourir. Pas de rencontre de la mort, pas d’expérience de la mort, donc, pas besoin de s’en soucier : Lorsque je suis, elle n’est pas là et lorsqu’elle est là, je ne suis plus. Lucrèce, romain épicurien : « Comment ne pas voir que dans la mort véritable il n’y aura pas d’autre soi-même qui, demeuré vivant, puisse déplorer sa propre perte. » (« De Natura rerum »). L’erreur ordinaire des hommes est de s’imaginer pleurant sur leur propre cercueil !
La mort est un « rien », le néant absolu. D’où la nécessité de « vivre heureusement » au présent (« Carpe diem »). L’homme est renvoyé à la pure présence de l’existence. Pour une critique de l’épicurisme, voir Heidegger. (Cf. cours sur le bonheur).


(Cf. cours sur le bonheur).

NOTE: L’ATARAXIE

Pour l’être corporel qu’est l’homme, le bonheur est dans le plaisir compris comme ataraxie, absence de troubles de l’âme et de douleur du corps. La recherche du plaisir passe par un ascétisme qui permet de se prémunir de l’insatisfaction perpétuelle. Épicure distingue :

·    Les plaisirs naturels et nécessaires dont la non-satisfaction causerait une douleur réelle : ils sont à privilégier (boire quand on a soif).

·    Ceux qui ne sont ni naturels ni nécessaires, comme les besoins artificiels de la vanité, sont à fuir.

·    Ceux qui sont naturels mais non nécessaires, comme boire un bon vin, sont également à éviter car ils sont susceptibles d’engendrer de l’insatisfaction.

3. La mort donne sens à la vie


LE VOULOIR-VIVRE

N’étant nous-mêmes que volonté et représentation, nous sommes condamnés à une existence misérable : notre représentation du monde n’est qu’un rêve produit par notre cerveau, et notre volonté nous condamne à la souffrance. Tout vouloir particulier a en effet pour principe un manque, donc une douleur ; mais que ce manque soit apaisé et l’homme, n’ayant plus de désirs, va basculer dans l’ennui. La vie est une farce, « une horloge remontée on ne sait pourquoi ». Le pessimisme de Schopenhauer voit l’existence comme une alternance de la douleur et de l’ennui, et pour les rares d’entre nous qui sauront se délivrer du vouloir-vivre, le néant.

La volonté comme essence du monde :


https://drive.google.com/open?id=12AwjmoT92eC3cBniKtzHavG4andygbBH

https://1000-idees-de-culture-generale.fr/hedonisme-aristippe/



[(290 avant J.C.) Selon le doxographe Diogène Laërce, Hégésias
appartient à l’école d’Aristippe de Cyrène. Pas de bonheur possible. La mort est préférable à la vie. Conseil du suicide : “Le bonheur est chose absolument impossible, car le corps est accablé de nombreuses souffrances.” Son enseignement, ayant entraîné de nombreux suicides parmi les disciples, le roi Ptolémée II fit interdire ses livres et fermer son école.]

(cyrénaïsme = école fondée par Aristippe = le plaisir est le souverain bien.)

(Pour Schopenhauer, pas de libre arbitre, homme esclave du « vouloir-vivre » cad du désir qui oscille entre souffrance et ennui. Souffrance quand le désir n’est pas satisfait, ennui quand la volonté vient à manquer d’objet ou quand une prompte satisfaction vient lui enlever tout motif de désirer. En effet, si nous plongeons en nous-même que voyons-nous  ? Une tension perpétuelle qui nous entraîne de désir en désir. Tout l’univers (de l’amibe jusqu’à l’homme. Vouloir-vivre = principe unique, aveugle, anonyme, universel.

Dans cette conception pessimiste de l’existence, par exemple, la mort apparaît comme une délivrance. Puisque « l’histoire d’une vie est toujours l’histoire d’une souffrance » (oscillant de la douleur du désir insatisfait à l’ennui qui suit sa satisfaction), il ne faut évidemment pas craindre la mort. Cf. Leconte de Lisle: « O morts ! Morts bienheureux en proie aux vers avides ! Souvenez-vous plutôt de la vie et dormez ! »

Bref, pour Schopenhauer, la souffrance est notre condition. De tous les mondes possibles, il est le plus mauvais. (# Leibniz). Remède = contemplation esthétique, Nirvana. (cf. cours sur le désir)

Contre Schopenhauer et son pessimisme, Nietzsche a prophétisée et décrite de façon remarquable, celle du nihilisme européen, mal de notre temps. A un certain moment de l’histoire, au XXe siècle, apparaît, en effet, le phénomène du nihilisme (étymologiquement, du latin «  nihil  » : «  rien  »). Cet avènement est marqué par la mort de Dieu et des idéaux suprasensibles, par la dévaluation de toutes les valeurs, par la tyrannie de l’absurde. Désormais, il n’est plus de réponse à la fameuse question : à quoi bon? La notion de Sens de la vie disparaît. Dans la perspective de Nietzsche, le nihilisme sera dépassé quand naîtra le surhomme, créateur de nouvelles valeurs.

« Que signifie le nihilisme? Que les valeurs supérieures se déprécient. Les fins manquent; il n’est pas de réponse à cette question : « à quoi bon ? » » (Nietzsche, « La volonté de puissance »)


4) La mort comme initiation

Le contact avec la mort opère comme une véritable initiation à soi-même, au sens traditionnel du terme. Mircea Eliade montre que dans toutes les sociétés traditionnelles, il y a, pour les individus qui la composent et qui passent de l’enfance à l’état adulte, une épreuve initiatique qui permet ce passage, tout en le consacrant. Il s’agit toujours de mourir à l’enfance pour naître à l’état adulte. Dans toutes les religions il y a aussi des rites initiatiques, où il s’agit de mourir au vieil homme pour renaître à soi transfiguré. Or ces rites, s’ils sont souvent symboliques, peuvent comporter de véritables épreuves, où la vie est effectivement mise en danger.

Pourquoi seule la mort peut-elle ainsi initialiser un nouveau départ et une véritable renaissance à soi, un contact avec soi et une relation à la vie plus authentique ? Nous pensons que Hegel donne une réponse intéressante à cette question, dans la « dialectique du maître et l’esclave ». À l’issue de l’affrontement qui se joue entre deux consciences lorsqu’elles se rencontrent, une hiérarchie se met en place, entre un maître et un esclave, et une hiérarchie qui est issue de ce contact que ces deux consciences ont accepté d’avoir avec la mort. Le maître est celui qui a su affronter sa peur de la mort et avoir eu des valeurs plus importantes que la vie. Il est le maître de l’autre, parce qu’il a accès à son humanité. Seule l’épreuve de la mort pouvait ainsi servir de pierre de touche à l’humain en l’homme.

La mort a donc deux rôles essentiels dans cette initiation à la vie qu’elle propose : d’une part, elle seule permet de dépasser l’espèce d’insouciance qui fait qu’on dépense sa vie en futilités ou en tracasseries superficielles, en divertissements divers, en permettant de prendre conscience du caractère très précieux de la vie. D’autre part, accepter la mort et dépasser sa peur de la mort sont les seuls moyens que nous avons d’accéder à notre humanité véritable et à la dignité qui lui est liée et sans laquelle on ne saurait saisir le sens de sa propre vie. La dignité de l’homme réside en effet dans le fait qu’il a des valeurs à défendre, comme la liberté, le respect de soi et de l’autre, qui doivent compter plus que la vie, et pour lesquelles souvent, dans l’histoire, il a dû manifester son courage.

Conclusion : La mort, comme néant, enrichit la vie

C’est parce que la mort, comprise comme néant, nous dévoile l’absurdité de la vie, que cette dernière pourra être authentiquement vécue, dans la conscience et la révolte : « Il s’agissait de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue. Il apparaît ici au contraire qu’elle sera d’autant mieux vécue qu’elle n’aura pas de sens. Vivre une expérience, un destin, c’est l’accepter pleinement […]. Vivre c’est faire vivre l’absurde. Le faire vivre, c’est avant tout le regarder. Au contraire d’Eurydice, l’absurde ne meurt que lorsqu’on s’en détourne. L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte […] Cette révolte donne son prix à la vie. » (A. Camus, « Le Mythe de Sisyphe », Gallimard, coll. Idées, pp. 76-77). Ainsi, c’est dans le sentiment de notre finitude et la capacité que nous avons de faire face à notre propre mort que nous puisons la force et l’énergie de vivre pleinement et authentiquement la vie qu’il nous est donné de vivre. Camus ne renie pas la condition inextricable et absurde de Sisyphe mais il souligne sa prise de conscience. « Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient » écrit Albert Camus, notant ainsi qu’en prenant conscience de sa situation, l’Homme reprend les rênes de sa vie. Il est devient libre de se révolter.

La dimension temporelle de l’existence humaine nous conduit à donner une importance décisive à chacun de nos actes. Aussi, le bonheur peut déterminer une certaine place dans cette temporalité, car en prenant conscience de notre finitude, on réalise l’urgence de vivre pleinement ce que nous avons à vivre en rendant aux actes l’importance qui leur revient. C’est pourquoi la mort ne peut être un obstacle définitif au bonheur : elle peut au contraire hâter l’homme à le rechercher. Certains événements nous ramènent à nous-mêmes, nous rapprochent de notre être essentiel. La rencontre avec la mort peut faire partie de ces événements, lorsque par exemple nous sommes sauvés in extremis d’une mort certaine. Nous nous retrouvons alors en vie, en sursis de vie, avides d’authenticité et de réalité essentielle, refusant désormais de perdre notre temps à des futilités, à des divertissements qui nous détournent de nous-mêmes. Nous recherchons alors l’essentiel qui est en chacun de nous en essayant de profiter de tous les instants de bonheur.

  • Chez l’animal, la vie, déterminée par l’instinct et sans conscience de la mort, ne produit aucune signification.
  • Une existence humaine privée de fin demeurerait sans projet (celui-ci implique la temporalité). Une existence sans (conscience de) la mort n’entreprenait rien et ne pourrait manifester ni intention, ni signification. Elle serait condamnée au sur-place, à la procrastination et à l’absence d’histoire. Dieu, immortel, ne connaît pas d’historicité. Dans la vie humaine, la mort imprime une sorte d’urgence à toutes nos entreprises. Sans la mort, la vie ne serait qu’un jeu sans enjeu.
  • La conscience de la mort fournit ainsi le cadre à l’intérieur duquel l’action humaine sedéploie (à l’échelle de l’histoire aussi bien que d’une vie) pour donner à l’homme une définition de l’existence – pour lui permettre de faire surgir du sens. La mort ne rend pas vaine toute entreprise, mais au contraire qu’elle seule permet de donner aux entreprises humaines leur sens et leur valeur. Le sens de la vie est lié au sens de la mort. Ce à quoi nous consacrons notre vie tire sa valeur de la vie que nous y consacrons. Or cette valeur tient au fait que cette vie est unique et limité.
  • Si la conception de Heidegger a le mérite de nous rappeler qu’aucune réflexion authentique ne peut oublier la mort ou l’occulter, néanmoins, combien il serait stérile et vain de s’absorber uniquement dans la contemplation de notre finitude! Parce que je suis fini et mortel, je dois précisément agir. La saisie de ma finitude et de ma mort n’a de sens que si elle me pousse à l’action, se faisant ainsi invitation urgente à réaliser mes fins dans le monde.
  • Ainsi, c’est dans le sentiment de notre finitude et la capacité que nous avons de faire face à notre propre mort que nous puisons la force et l’énergie de vivre pleinement et authentiquement la vie qu’il nous est donné de vivre. La grandeur de l’homme vient de ce qu’il s’élève sans cesse contre elle tout en sachant qu’il sera vaincu par elle.

    Si vous prenez conscience de la mort. La vie vous apparait fragile et précieuse. D’où l’impératif d’en faire quelque chose d’essentiel. La mort est le sel de la vie. Amour de la vie, célébration de la vie. Penser à la mort, à sa propre mort, peut permettre à l’homme un véritable éveil et de devenir enfin vraiment vivant. Avoir en tête que nous ne sommes pas immortels et que le temps nous est compté est la condition pour ne pas s’endormir dans une vie sans âme et sans intensité. Accepter d’être limité dans le temps permet, en effet, d’avoir intensément conscience que tout ce que nous vivons est éphémère et donc unique et d’autant plus précieux. Penser à la mort n’a donc rien de morbide ou de malsain bien au contraire, car, par-delà l’angoisse qu’elle provoque et par elle, la mort est aussi, nous le verrons, ce qui donne un sens à l’existence humaine, une existence faite de conscience, de choix de vie clairs et bien pesés. La rencontre avec la mort biologique, pour douloureuse et tragique qu’elle soit, peut donc se révéler initiatique et permettre la rencontre avec la vie dans son sens le plus important pour l’homme, ce sens qui fait dire que certains hommes sont plus vivants que d’autres, sont vraiment vivants d’une vie intensément vécue. (Cf. ci-dessous)

  • La mort, loin de rendre ce que nous avons vécu éphémère, le rend définitif et irrévocable. « Cela a été » est désormais une vérité pour l’éternité. Paradoxalement, la mort conduit à envisager la vie sub specie æternitatis, autrement dit sous l’aspect de l’éternité.
  • Le maximum de certitude quant au caractère inéluctable de la mort s’allie au maximum d’incertitude quant aux modalités de la mort. Cette conscience du caractère à la fois inéluctable de la mort et de l’incertitude quant à l’heure de notre mort devrait conduire les hommes à refuser toute dissipation, toute perte de temps en futilité. Or ce n’est pas le cas, les hommes agissent comme s’ils étaient immortels.

    Prolongement: Et si vous deviez mourir demain?

Nous vous invitons donc à réfléchir à cette question : que se passerait-il, si vous appreniez qu’il ne vous reste plus qu’un an à vivre ou quelques mois, quelques jours, un jour (en admettant que ce temps resterait libre de toute contrainte médicale ou matérielle) ? Qu’est-ce qui changerait alors dans votre relation au monde, dans votre vie ? Quatre réponses sont généralement données à cette question :

  • (1)    Pour une petite partie des hommes, ça ne changerait rien en apparence, les mêmes activités seraient continuées, la vie quotidienne suivrait son cours.
  • (2) Pour une grande partie (la majorité), il s’agirait de remplir le plus possible le temps restant : de faire des voyages, de faire la fête le plus possible, de ne plus accepter de contrainte ou de limites à ses désirs.
  • (3)    Une troisième partie se préparerait à la mort, par une retraite de type spirituel.
  • (4)    Enfin, une dernière partie ne s’imaginant pas pouvoir affronter cette idée, se verrait sombrer dans une dépression ou même être conduite au suicide.

Cette question est révélatrice. Elle manifeste bien comment la mort est la plupart du temps très loin de la conscience et de l’organisation ordinaire de la vie, puisque dès que la mort propre se date, trois réponses sur quatre imposent un changement radical de vie. Or, la mort est là, toujours au-dessus de nos têtes, comme l’épée de Damoclès. Apprendre qu’il nous reste peu de temps à vivre ne fait rien d’autre que de rendre concrète, sous la forme d’une date limite, une réalité jusqu’alors effective mais floue et tenue éloignée de la pensée. Examinons de plus près les quatre réponses qui nous sont généralement données à cette question.

La réponse dépressive (la quatrième) manifeste comment la pensée de la mort, si elle nous accompagnait, pourrait frapper de vacuité toute entreprise. À quoi bon se lancer dans telle ou telle activité, à quoi bon se donner du mal, quand tout doit disparaître ? Sans doute l’homme a-t-il besoin d’oublier la mort pour se lancer vers l’avenir. Cette réponse est très rarement celle d’adultes ayant des enfants. Les parents ont, en effet, un « au-delà de leur propre vie » en celle de leurs enfants, un au-delà qui donne sens à la vie propre, quand bien même celle-ci doit disparaître. La vie vaut alors toujours la peine d’être vécue, parce qu’elle se prolonge, et les efforts sont justifiés parce qu’il y a chez tout parent suffisamment d’identification aux enfants. Cette réponse est le plus souvent celle d’adolescents, à cette période où le suicide peut exercer une fascination, du fait qu’il semble un acte absolument libre, qui peut contraster avec le reste d’une existence vécue sous le mode de la contrainte. Se suicider apparaît alors comme la réappropriation ultime de sa propre vie, lorsque celle-ci semble totalement aliénée, en l’occurrence ici, la maladie grave et l’imminence de la mort peuvent être vécues comme des contraintes intolérables que seul le suicide, paradoxalement, semble pouvoir permettre de dépasser. Bien évidemment cette impression que peut avoir le suicidaire de se réapproprier sa propre vie est une illusion, car la mort est toujours l’expression d’une dépossession extrême des conditions de sa propre existence.

La réponse qui nous semble souvent la moins honnête, est celle de la négation du choc que représenterait l’annonce de l’imminence de sa mort, la première réponse. Elle n’est une réponse authentique, nous semble-t-il, que si l’individu était auparavant si pleinement épanoui dans sa vie, si conscient par ailleurs de sa condition de mortel qu’effectivement l’annonce d’un temps de vie court ne change rien. Cette réponse n’a d’authenticité que si elle est celle du sage. Dans les autres cas, elle montre plutôt le prolongement de ce refus de la pensée de la mort, qui est la relation ordinaire de l’homme à la mort.

Les deux autres réponses (2) et (3) sont des tentatives pour intégrer l’information de l’imminence de la mort dans une réforme de vie. Dans l’une, il s’agit, plus ou moins adroitement de remplir son existence, de concentrer dans un temps réduit ce qui semble être le plus important et le plus intéressant dans la vie. Dans l’autre, c’est tenter d’aller à l’essentiel, en acceptant d’intégrer la mort au sein de la vie, dans un retour en force de la spiritualité et du religieux, ces dernières instances étant considérées comme les plus essentielles et comme ce qui mérite tout le temps vécu, désormais compté et donc éminemment précieux. Ces deux réponses sont positives, car elles accueillent la mort, en cherchant, chacune à leur manière, l’une horizontale, l’autre verticale, à vivre de manière plus intense ou plus juste. La première est, cependant, enracinée encore dans les illusions du désir, et seule la seconde semble exprimer l’intensité et la profondeur que la conscience d’une mort imminente peut permettre à l’homme.

C’est pourquoi toutes les personnes qui ont été en contact intense avec la condition de mortel, toutes les personnes guéries par exemple d’une maladie très grave et qui ont senti sur eux le souffle de la mort sont rendues à la vie avec un appétit de vivre accru, avec un plus grand détachement à l’égard des petits tracas de la vie, avec une aptitude plus grande à gérer et à organiser sa vie, à faire des choix, à avoir le sens des priorités, etc. Ce qui donne cette conscience accrue, c’est la conscience de la fugacité du temps. Chaque instant prend alors une valeur intense. Il ne s’agit plus de le perdre par une dévalorisation du vécu présent au profit du passé ou des projections imaginaires vers l’avenir. Il s’agit de profiter de la vie, vécue désormais comme un cadeau précieux.

Ce contact avec la mort a donc un effet d’éveil et de verticalisation. Au lieu d’une vie tournée vers l’avoir et le faire, vers la consommation, au lieu d’une vie parfois frénétique, où la recherche des divertissements est première ou encore d’une vie vouée à des ambitions stériles, il s’opère une radicale mutation des valeurs. L’individu n’est plus alors centré sur le désir d’acquérir du pouvoir sur le monde extérieur ou de s’y étourdir, mais sur celui, plus essentiel, de se rencontrer soi-même. C’est l’Être qui devient le centre de ses intérêts. Tous ceux qui, par cette difficile rencontre avec la mort, se sont ainsi recentrés sur l’essentiel disent connaître des moments de paix et de sérénité comme jamais auparavant. Savoir intimement, et non abstraitement comme c’était le cas jusqu’alors, qu’on va mourir semble donc avoir pour conséquence une véritable réforme de la vie, qui permet d’accéder à une existence enfin authentique et vivante. C’est en effet la conscience intime et forte du « jamais plus », de l’irréversibilité du temps dont la mort est l’expression définitive, qui permet de saisir la vie dans sa beauté tragique et dans sa vérité.

À l’inverse, s’il n’existait pas de terme, si la mort ne menaçait pas l’homme continuellement, c’est la vie de l’esprit elle-même qui disparaîtrait. Dans « Tous les hommes sont mortels », Simone de Beauvoir raconte la lente dévitalisation d’un homme qui a eu l’imprudence de boire l’élixir de l’immortalité et qui ne peut plus mourir, à son grand désespoir. Car ce qui disparaît avec la disparition de la mort, c’est tout ce qui fait que la vie humaine vaut la peine d’être vécue : le courage, l’honneur, l’amour, l’intensité que donne le danger affronté, l’enthousiasme qui ne pourrait durer toujours. C’est le sens même de la vie qui disparaît avec la disparition de la mort biologique.

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