Marcel Jouhandeau
Romans et récits :
La jeunesse de Théophile, 1921 ; Monsieur Godeau intime, 1926 ; Opales, 1928 ; Tite-le-long, 1932 ; L'amateur d'imprudence, 1932 ; Monsieur Godeau marié, 1933 ; Binche-Ana, 1933 ; Le jardin de Cordoue, 1938 ; Chroniques maritales, 1938 ; et Nouvelles chroniques maritales, 1943 ; l'ensemble réédité en 1962 et en 1964 dans le Livre de Poche ; Requiem... et lux, 1940 ; La Parricide imaginaire, 1942 ; Les Miens, 1942 ; L'onde Henri, 1943 ; Animaux familiers, 1947 ; La faute plutôt que le scandale, 1949, éd. de Flore ; Léonora ou les dangers de la vertu, 1951, La Passerelle ; Portraits de famille, 1951 ; Derniers jours et mort de Véronique, 1953 ; Du pur amour, 1955 et 1969 ; Les Argonautes, 1959, Grasset ; L'École des filles, 1960 .Animaleries, 1961 ; Une adolescence, 1971; Azaël, 1972 ; Cycle du mémorial : Le livre de mon père et de ma mère, 1948 ; Le fils du boucher, 1951 ; La paroisse du temps jadis, 1952 ; Apprentis et garçons, 1953 ; Le Langage de la tribu, 1955 ; Les chemins de l'adolescence, 1958 ; Bon an mal an, 1972 ; Scènes de la vie conjugale : Ménagerie domestique, 1948 ; L'Imposteur, 1950, Grasset ; Élise architecte, 1951, Grasset ; Nouveau bestiaire, 1952, Grasset ; Galande ou convalescence au village, 1953, Grasset ; Ana de madame Aprement, 1954 ; La ferme en folie, 1950 .Jaunisse, chronique suivie d'Elisaena, 1956 ; L'Éternel procès, 1959; Hagiographie Vie de Saint Philippe Néri, 1957, Plon.
Théâtre
Théâtre sans spectacle : Le Meurtre de la Duchesse de Choiseul-Praslin, Antoine et Octavie, Viol, 1957, Grasset; Léonora ou les dangers de la vertu, « Le Manteau d'Arlequin », 1970 ; Olympias, suivi de Antistia et de Tout ou rien, « Le Manteau d'Arlequin, » 1970 ; Correspondance Correspondance avec André Gide, 1958, Sautier; Lettre d'une mère à son fils, 1971 ;
Entretiens, études
La vie comme une fête, entretiens avec Marcel Jouhandeau, J.-J. Pauvert, 1977 ; Entretiens avec Élise et Marcel Jouhandeau par Jacques Danon (Pierre Belfond) Jouhandeau par José Cabanis (« La Bibliothèque idéale »).
N.B. Les œuvres dont nous n'avons indiqué ci-dessus que les dates de publication, sans précision, ont toutes été publiées chez Gallimard.
Romancier et moraliste, né à Guéret, dans la Creuse. Venu à Paris à l’âge de dix-huit ans, il fut professeur dans une école libre à Passy de 1910 jusqu’en 1949. À quarante ans, il épousera la danseuse Caryathis (Élisabeth Toulemon). Ses premiers livres (ainsi, en 1921 : La Jeunesse de Théophile, sous-titré Histoire ironique et mystique) ne rencontrent guère d’écho jusqu’en 1950 environ que chez les lettrés; lorsqu’à cette dernière date, Grasset lance, en un pur « style publicitaire », L’Imposteur, ou Élise iconoclaste. Le personnage d’Élise - déjà créé par l’auteur en 1933 - va réapparaître, non sans quelque complaisance, dans Élise architecte (1951), et dans Eliseana (1956). Quant au cycle de Monsieur Godeau (1926-1933) et des Chroniques maritales (1938-1943), il est plus mémorable encore, quoique moins connu du grand public. S’y rattachent également les Binche-Ana (Juste Binche est un des innombrables aspects de l’auteur, qui est aussi un peu Théophile, M. Godeau, voire le très ambigu Tirésias), complétés par le cycle de « Chaminadour » (1934, 1936,1941). Chaminadour est, dit-on, le nom donné par l’auteur à la petite ville de Guéret où il naquit. En réalité, Jouhandeau ne fut jamais qu’un auteur de fictions, un conteur, et ce serait lui faire injure que le traiter de peintre de la réalité sociale, de fin psychologue, de portraitiste scrupuleux, et autres éloges habituels. Élise (du moins sous l’apparence où nous la voyons) n’est pas sa femme. Aucun des personnages du cycle de Chaminadour n’a jamais existé tel, sinon dans le rêve de l’auteur ; rêve dont le caractère insoutenable tient, justement, à ce qu’il feint d’être la réalité. Par quels moyens? (ou plutôt, pour employer les deux mots les plus chers à l’auteur: par quelle infernale imposture?) Par la minutie d’abord, par l’acuité cruelle de ces microscopiques tableaux de quelques lignes parfois, qui font semblant d’être d’humbles notes prises « sur le vif ». Ensuite, par le ton neutre, pour ne pas dire glacial, qu’affecte le conteur, aussi peu concerné que l’« objectif » d’un appareil photographique. Et enfin par une rouerie suprême, dont il n’est pas peu fier; celle qui consiste à répandre dans toutes les salles de rédaction, d’où la formule a passé bientôt dans tous les manuels : Chaminadour = Guéret. Relisons un chapitre comme Le Café de France. Ou, mieux encore, Le Club des muets. Il n’y a pas là « notations » (réalistes, vécues, etc.) mais, bien au contraire, jeu verbal et jeu d’images à l’état pur : Plinjat, Desguênes et Bonnetaud ne sont pas des photos mais les héros d’un poème, et Jouhandeau, leur père, est un visionnaire. Même remarque pour Héliodore, Clodomir, Olympe, Phasie et Euphémie, la Toine, la Julia, Marie Quinte et Marie Tauillouse. Voici, par exemple, la pitoyable et inquiétante Mme Cadusseau : L’unique pièce, où elle se tenait jour et nuit avec le père, était la seule de la maison qui fût meublée de clinquant comme la chambre des courtisanes [...] Quand elle sortait, la nuit, [....] son nez était blanc de poudre, ses cheveux étincelants de paillettes, [ses fils], s’en allaient, promenant leur marchandise autour de la ville, avant de venir, à un sou près, le soir, rendre leurs comptes dans la chambre somptueuse, où ne les attendaient bien souvent pour toute récompense qu’une hargne et deux soufflets. (Notons au passage que certains critiques un peu pressés, naguère, ont osé reprocher à ce styliste son écriture « maladroite » !) À la vérité, le « diabolique » Jouhandeau (semblable sur ce point à La Bruyère, dont il fut le très malicieux préfacier) est un inventeur de personnages, de portraits « bouffes », qui s’amuse fort à l’idée d’être pris, quelque jour, pour un auteur à « clés » ; or, il n’y a pas ici vraiment - non plus que chez La Bruyère - de clés. Chaque image est composite, chacun de ces prétendus croquis est composition. Si Jouhandeau aime être vu par son auditoire médusé sous les traits du « fin et fidèle observateur », c’est parce qu’en effet ce rôle et plus encore cette attitude de l’observateur lui plaisent. Il aime, lui qui ne bouge guère, se faire passer pour la furtive, indiscrète et omniprésente créature du diable Asmodée. Il joue à voir tout, lui qui, comme chacun de nous, ne peut, hélas, tout voir. En rêve, il épie, il détecte ; et ce, au sens propre du mot, c’est-à-dire qu’il soulève le toit des maisons. Et, ainsi, assiste à mille petites ignominies enfouies, à mille sales petites haines recuites. Que le conteur Jouhandeau soit au fond, comme son maître La Bruyère, un moraliste, il nous le répète (si nous voulons bien l’écouter) dans les plus précieux de ses ouvrages, et les plus « travaillés », qui sont l’Algèbre des valeurs morales (1935), et De l’abjection (1939) ; de celui-ci, surtout, il tire un orgueil légitime. Lorsqu’en 1948'il lancera dans le public les très curieux Carnets de Dori Juan, dont il augure enfin quelque succès, il y ajoutera ce sous-titre : Par l’auteur du « Traité de l’abjection ». (Citons encore - plus récents mais moins réussis - les Éléments pour une éthique, 1955 ; et Du pur amour, 1970.) Sans parler d’une étrange série auto-hagiographique ou naïvement prophétique (qui va du Péril Juif, 1939, et de L’Essai sur moi-même, 1946, à Dieu et l’homme, 1954, et au curieux Saint Philippe de Néri, 1957). On leur préférera sans doute cette autre série, ou plutôt cette double série : Mémorial I, II (1949-1958)... et Journaliers I, II (1961-1967)... « Descente aux enfers », lit-on à l’entrée d’un de ces Journaliers ; et c’est là, notons-le pour finir, un des thèmes - ou faut-il dire, une des hantises, une des préoccupations majeures - du poète Jouhandeau : il aimerait fort qu’on le prenne pour un familier de ces lieux maléfiques. Pour le Diable lui-même, si possible ; ou, tout au moins, pour quelque humble envoyé subalterne, quelque petit « diable boiteux ». Dès 1929, Astaroth nous suggérait, à voix basse, cette filiation ténébreuse. Mais Jouhandeau va insister; trois récits (presque bénins cependant), qui remontent à sa jeunesse et au début de sa toujours verte maturité, seront regroupés plus tard, sans raison, sous le titre Contes d’enfer. C’est dans un tel souci de se présenter à nous comme un maître ès diableries que réside peut-être le point faible de cet écrivain. Homme sédentaire et paisible, sans grande volonté ni grande force - il rêve même d’être femme sous les traits de Tirésias —, Jouhandeau aimerait tellement nous faire peur. Après tout, chez un conteur, c’est là travers bien naturel. Et, dès lors que nous ne perdons pas de vue ce trait de son personnage, nous voilà prémunis contre tout jugement défavorable, contre toute tentation de le prendre pour autre chose que ce qu’il est, à la vérité, c’est-à-dire un conteur, en effet ; et le plus prodigieusement doué (tant pour ce qui est de l’écriture que de l’imagination), le plus grand de tous les conteurs fantastiques de notre littérature.