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LA CONSCIENCE

THEMATIQUE: LE SUJET

  • La subjectivité Implique la présence en l’individu de la conscience, saisie immédiate de soi-même et de son rapport au monde, et de la perception, qui le met en relation avec un monde extérieur dont fait partie autrui.
  • Pour la pensée classique, la conscience est omnipotente. Au XIXe siècle, la philosophie «   soupçonne » ses capacités d’être limitées : Comte montre que l’introspection ne peut analyser un phénomène psychique tel qu’il existe ; Marx enseigne que la conscience d’un sujet est déterminée par sa situation sociale ; Nietzsche considère qu’elle est «  superflue pour l’essentiel ».

  • Freud vient parachever ces restrictions : pour lui, c’est d’abord l’inconscient qui détermine nos réactions ; or, l’inconscient est par définition ce qui ne peut accéder à la conscience. Le «  moi », ou le sujet, semble ainsi incapable de connaître sa vérité et demeure soumis à un ensemble de désirs qu’il ne peut lucidement contrôler.
  • Cela ne signifie pas que le sujet perd sa dimension morale, c’est-à-dire sa responsabilité. Sa singularité, issue de sa propre histoire, est telle que son existence paraît irréductible à une essence ou définition a priori, mais il lui faut assumer des choix, et des actes, qui ont du sens pour d’autres. L’être humain ne peut échapper au temps, mais c’est aussi relativement à ce dernier qu’il peut marquer son passage : dans cette optique, le désir acquiert une autre signification, puisqu’il est aussi moteur de l’action.

CITATIONS

  • Descartes : « Cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. »
  • Marx : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. »
  • Freud : « Le rêve est ta réalisation (déguisée) d’un désir (refoulé). »
  • Lévinas : « L’autre, c’est le prochain – mais la proximité n’est pas une dégradation ou une étape de la fusion. »
  • Platon : « L’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine. »
  • Rousseau : « Tant qu’on désire, on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir. »
  • Saint Augustin : « Qu’est-ce que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus. »
  • Sartre : « L’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et il se définit après. »

La Conscience – Matière & Esprit

Distinguer

* Conscience psychologique : le fait que le sujet possède une certaine connaissance de ces actes psychiques (sensations, perceptions, imaginations, pensées, etc.)

* Conscience morale : ce qui en nous est juge du bien du mal (cf. l’expression “avoir bonne conscience”.) Voir la notion de devoir.

La conscience psychologique peut être soit :

* spontanée (immédiate).

* réfléchie : le sujet se saisit comme conscience, il est conscient d’être conscient.

La conscience comme certitude de soi

Cogito cartésien

Le « je pense » comme dignité et personne morale

Pascal et Kant

La conscience comme intentionnalité

Toute conscience est conscience de quelque chose (Husserl)

La conscience comme mémoire

Bergson, Proust.

Les critiques/relativisations de la conscience

* Nietzsche : la conscience n’est qu’un épiphénomène. 


* Marx : la conscience individuelle comme résultante rapports sociaux.

* La conscience = esprit ou matière ?

* Freud : la conscience ne constitue pas l’essence du psychique (cf. l’inconscient).


Introduction

Polysémie du mot « conscience » dans la langue courante. On peut classer ces locutions en 2 champs sémantiques.

  1. Registre moral = avoir bonne ou mauvaise conscience, avoir la conscience tranquille, être consciencieux, etc. => CONSCIENCE MORALE = propriété qu’aurait l’esprit humain de porter (innée ou acquise ?) des jugements moraux sur ses propres actions comme celles d’autrui. Par elle, nous sommes responsables. La conscience n’est pas qu’un témoin mais un juge. La conscience morale correspond à ce que Socrate appelle son « démon », sorte de voix intérieure qui le retient tout en lui laissant la liberté et la responsabilité de ses actes. Le démon n’indique pas le chemin à suivre, c’est à l’homme de le découvrir et de faire son choix. On retrouve des représentations allégoriques de la conscience morale comme l’œil qui regardait Caïn jusque dans la tombe dans « La conscience » de V.Hugo. Jiminy Cricket est la conscience de Pinocchio dans le film de Walt Disney! Voir la notion de devoir.

(TL) Prolongement : Analyse de la mauvaise conscience: http://www.devoir-de-philosophie.com/flashbac/37h.htm

  1. Registre psychologique = perdre ou prendre conscience, être inconscient (au sens d’avoir perdu connaissance), etc. => CONSCIENCE PSYCHOLOGIQUEconsciousness » en anglais, « Bewu$tsein » en allemand). C’est essentiellement avec Descartes (1596-1650) que « conscience » désigne désormais la saisie immédiate de la pensée par elle-même. La saisie immédiate qu’un sujet a de lui-même, de ses pensées, de ses actes, la simple présence du sujet au monde, à lui-même (à ses représentations), bref la conscience qui accompagne tout acte du sujet. Nécessairement, si je pense, je sais que je pense : aussi, écrit Descartes, « par le nom de pensée, j’entends tout ce qui se fait en nous de façon que nous en soyons conscients, et pour autant que nous en avons conscience » (« Principes de la philosophie », 1645).

2 registres différents =

J’ai mal est un jugement de fait. Les jgts de fait se contentent de constater la réalité telle qu’elle est.

C’est mal est un jugement de valeur. Les jgts de valeur visent la réalité telle qu’elle devrait être.

DEFINITIONS DE LA CONSCIENCE:

    Le terme « conscience » vient de deux mots latins : « cum » et « scientia » cad « avec savoir », « avec connaissance ». Savoir, connaissance de qui ou avec qui ? Avec soi-même précisément.

    La conscience est ainsi présence à soi, relation intériorisée immédiate ou médiate qu’un être est capable d’établir avec le monde où il vit, avec les autres ou avec lui-même.

    La connaissance qu’à l’homme de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes. La conscience, par cette possibilité qu’elle a de faire retour sur elle-même, est toujours également conscience de soi.

  • La conscience est la capacité humaine de pouvoir dire « j’étais », « je suis », « je serai ».

  1. Nature de la conscience psychologique

Dans la conscience psychologique, on distingue :

  • La conscience immédiate = Immédiate, la conscience est indifférenciée, tacite et comme absorbée par son objet. Elle est présence ou perception. Conscience au premier degré que nous partageons avec l’animal. Le fait conscient ne se distingue pas de la conscience qu’on en a. La conscience est d’abord un savoir ou une intuition immédiate de ce qui se passe en nous ou hors de nous.
  • La conscience réflexive = Réfléchie, la conscience est retour sur soi, distance, dédoublement, mouvement de différenciation vis-à-vis de son objet et objectivation de celui-ci. Conscience au second degré (j’ai conscience d’avoir conscience). Nous ne la partageons pas avec l’animal. Le fait conscient se distingue de ce dont elle est conscience. Aperception. Retournement de la pensée qui se pense elle-même.

Ce qui est donné à ma conscience ce n’est pas seulement les choses du monde (cette table, ces élèves), c’est aussi moi-même. Je suis qqchose pour moi, je suis un être « pour-soi » et cela suffit par exemple à me distinguer d’une simple machine : ainsi ma calculatrice peut bien effectuer des opérations complexes mais sans avoir conscience de les faire et sans avoir conscience de son existence.

  1. Conscience et réflexivité
  1. Définition psychologique

La conscience est un phénomène psychique qui consiste à se représenter mentalement son existence propre en même temps que celle des choses extérieures. Quand on perd conscience, ou quand on dort profondément, c’est cette double représentation qui disparaît. L’élément déterminant pour qu’il y ait conscience est la réflexivité : en même temps que l’on agit, que l’on perçoit, on se représente par la pensée ce que l’on est en train de faire. La conscience donne une sorte de perception tournée vers le « dedans », que l’on appelle aussi « l’aperception », selon le terme formulé par Leibniz.

  • Caractère réflexif de la conscience. La conscience peut se prendre elle-même pour objet de pensée. Distinction entre un « objet » et un « sujet », cad un être qui sait qu’il réfléchit sur cet « objet » de conscience.
  • La conscience réflexive définit la conscience par excellence. Être conscient, ce n’est pas seulement savoir qu’on est présent au monde, c’est savoir qu’on le sait.

b) Existence dédoublée

La réflexivité est complète. Le miroir représente le symbole de la conscience de soi. Le verbe « réfléchir » renvoie à l’action physique du reflet et à l’opération mentale de la pensée. Autant on peut supposer qu’un animal arrive à se représenter ce qu’il fait et dans quelle situation : un chien « sait » qu’il aboie pour garder la maison par exemple ; autant ce chien ne « sait » pas qu’il est méchant, ou brave. Les êtres humains dotés de conscience se représentent ce qu’ils font, mais aussi ce qu’ils sont, leurs traits de caractère, leurs qualités, leurs défauts. Ils existent, d’après l’expression de Hegel, selon le mode du « pour soi », c’est-à-dire avec la capacité de se donner un portrait d’eux-mêmes: « Les choses de la nature n’existent qu’immédiatement et d’une seule façon, tandis que l’homme, parce qu’il est esprit, a une double existence; il existe, d’une part, au même titre que les choses de la nature, mais, d’autre part, il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui-même, se pense, et n’est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. » (Hegel, « Esthétique »). Par la conscience, la pensée, l’homme accède à une double existence. En tant que conscience immédiate, il est déjà cet être, cette chose, un corps. En tant qu’être pour-soi, il est conscience réflexive, conscience au second degré. C’est prq les hommes cherchent toujours à avoir de leur être une représentation adéquate et solide, une confirmation objective de ce que leur conscience leur livre. Etre doué de conscience de soi, c’est vouloir prendre conscience de soi, cad vouloir se saisir, se représenter, bref se connaître. Un être doué de conscience de soi ne se contente pas de savoir qu’il existe et qu’il est au monde, il veut partir à la découverte de lui-même et du monde. On comprend ainsi l’adage grec : « Connais-toi toi-même » ! // Attitude de l’enfant, dans sa curiosité à l’égard de lui et du monde // Attitude de l’espèce humaine qui ne cesse de s’interroger métaphysiquement sur elle-même et sur le monde qui l’entoure.

  • Quelle différence faites-vous entre une main et un œil?!
    Une main ne se prend pas elle-même, un estomac ne se digère pas lui-même. La pensée et la conscience, oui! L’œil également (et c’est pourquoi la conscience a souvent été figurée par le regard). Lorsque je me regarde dans un miroir, j’existe deux fois comme sujet regardant et objet regardé. Ce que le français exprime bien par les deux pronoms différenciés:
    JE ME pense.
  • Distinction entre le JE et le MOI:
  • « JE » = sujet en tant qu’il est source d’activité. Condition de toutes les représentations que j’ai de moi.
  • « MOI » = Forme que prend le « JE » à un moment donné de son histoire.
  • La conscience de soi suppose un écart de soi à soi, un décollement de soi par rapport à soi. Cette conscience de soi est acquise. Lacan parle du « stade du miroir » ou “spéculaire” = vers l’âge de 2/3 ans, l’enfant se reconnaît dans le miroir. Avant 2 ans, il croit avoir affaire à un autre. Idem pour l’acquisition du « JE » dans le langage. L’enfant commence à parler de lui à la 3ième personne comme s’il était étranger à lui-même.


c) Existence problématique

Cela n’empêche pas une certaine forme d’étrangeté à soi-même. Chacun peut dire, comme le fait Sartre de façon volontairement contradictoire, « je ne suis pas ce que je suis », puisque je suis toujours un peu ailleurs que là où telle caractéristique m’emprisonnerait. Dire « je suis jaloux », c’est en avoir conscience, et c’est donc avoir un peu de recul par rapport à cela, d’où la possibilité d’y faire attention, ou, au contraire, de le revendiquer. On peut aussi dire « je suis ce que je ne suis pas », puisque je suis quelqu’un qui se représente ou qui s’assigne comme projet d’être moins jaloux. On a donc toujours une responsabilité à l’égard de ce que l’on est.

«  L’EXISTENCE PRÉCÈDE L’ESSENCE »

Contrairement aux objets qui ont été conçus avant d’exister, l’homme existe d’abord. Il se définit ensuite par ses actes, et ne peut prétendre être autre chose. Ce postulat central consiste donc à nier l’existence d’une nature humaine, et fait reposer sur chacun le poids d’une situation qu’il n’a pas choisie. L’homme est un être en situation, c’est-à-dire qu’il doit décider de lui-même à partir de circonstances qui s’imposent à lui. C’est dans ce sens que l’existentialisme est un humanisme centré sur l’existence en tant qu’elle crée sa propre essence.

Lorsque je dis au prêtre (ou à qui vous voudrez) que je suis « gourmand », « menteur », « égoïste », etc., il y a aussitôt en moi deux personnages qui se séparent l’un de l’autre, de sorte que je ne suis plus tout à fait identique à moi-même : il y a un moi-sujet qui parle d’un moi-objet. Il y a le moi qui dit « je suis gourmand », et le moi qui est gourmand, et les deux ne sont jamais tout à fait identiques : je suis toujours plus ou moins en décalage avec moi-même, au-delà de moi, en « projet », comme dit Sartre. Il s’agit d’un dédoublement qui fait qu’au moment où je parle, je ne suis pas tout à fait ce que je suis. Cette distance entre moi et moi dont nous faisons tous l’expérience dans la conscience que nous avons de nous-mêmes, dans la « conscience de soi », correspond exactement à ce que Sartre appelle le « néant », justement à cause de ce « ne pas » qui figure dans la phrase « Je ne suis pas ce que je suis », là où l’animal, comme le coupe-papier, est exactement ce qu’il est : un « gros plein d’être », comme dit Sartre, une « nature ».

Autre exemple sartrien, on ne dit pas de quelqu’un qu’il est « jaloux » comme on dit d’un coupe-papier qu’il est tranchant, car pour ce quelqu’un il est toujours possible d’être moins jaloux. Penser qu’un jaloux est condamné à l’être, c’est le nier comme sujet, c’est le chosifier, le réifier. Parce qu’il est conscient et libre, l’homme est « projet » dit Sartre, et non « objet » (= « en-soi »).

Csq: je suis moi et en même temps toujours plus et autre que ce que je suis. Je peux à tout moment dépasser mes déterminations, échapper à toutes les définitions. L’homme choisit le sens de son passé, de sa situation, de sa vie: « le pour-soi est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est » (Sartre, « L’être et le néant », Gallimard tel © 1943, p. 57.). Impossible, par exemple, d’être totalement sincère lorsqu’on dit à quelqu’un qu’on l’aime, impossible de dire de soi quoi que ce soit, sans figer son être, sans lui être de ce fait partiellement infidèle. Le fait même de prendre conscience de son être concret le met à distance et est déjà le début d’une transformation. Chaque prise de conscience m’éloigne donc de mon être et me donne la possibilité d’en changer.

Ce n’est pas simple, et ce peut être angoissant. Assumer sa liberté, c’est en effet assumer l’infinité des possibles qu’elle ouvre devant moi, accepter de choisir et de porter la responsabilité de ses choix. L’angoisse est donc le sentiment « naturel » de la conscience, dès lors qu’elle s’accepte pleinement comme liberté, comme ce qui ouvre les possibles dans le monde : « l’angoisse est la saisie réflexive de la liberté par elle-même » (J.-P. Sartre, « L’Être et le Néant »).

Note: L’  « en-soi » et le « pour-soi » chez Sartre.

Sartre oppose, en l’homme qui n’est pas fait que de conscience, deux types d’être : « l’être-en-soi » et « l’être-pour-soi ».

L’être-en-soi c’est la réalité contingente d’un être particulier. Cet être-en-soi, qui est aussi appelé « facticité », est le fait que l’être soit absolument et résolument affirmé. Chez l’homme, ce qui correspond à l’être-en-soi ou à la facticité, c’est son passé, là où son être s’est manifesté, affirmé et incarné en habitudes, en caractère, en personnalité. L’être-en-soi que je suis est tout ce que, dans le passé, j’ai choisi de faire ou d’être et qui m’entraîne et même m’enchaîne dans le présent. C’est aussi mon corps, ainsi que toutes les déterminations qui pèsent sur moi, sociales, psychologiques, physiologiques, génétiques, etc.

En tant qu’être humain cependant, et selon Sartre, je ne suis jamais complètement déterminé à être ceci ou cela. Je suis aussi liberté, parce que je suis une conscience. Sartre appelle « pour-soi » cet être très particulier qu’est la conscience, parce que la conscience est réflexive, retour sur soi dans une conscience de soi. Or cet être-pour-soi n’existe que s’il y a une mise à distance de l’être, que si nous ne sommes pas emportés par l’être, que si nous ne collons pas complètement à lui, bref que si nous ne sommes pas complètement ce que nous sommes. C’est ce qui fait dire à Sartre que la mauvaise foi est constitutive de la conscience. La mauvaise foi est propre à l’être humain en tant qu’il est un être conscient.

TRANSITION: Si l’existence de l’homme se trouve dédoublée, si l’homme est comme toujours étranger à lui-même, alors se pose la question de l’identité personnelle.

    2)    Conscience et identité

3 expériences sur l’identité personnelle:

  • Lorsque nous regardons une photographie de nous lorsque nous étions enfants, qu’est-ce qui nous permet de dire : « c’est moi » alors que de multiples changements physiques et psychologiques ont eu lieu ?
  • Comment se fait-il que tous les matins au réveil, vous vous retrouvez être celui que vous étiez la veille ?
  • En admettant la possibilité de dupliquer parfaitement un être humain, d’en faire plusieurs clones, l’identité personnelle demeurerait-elle ?

    PRB : Existe-t-il quelque chose qu’on appelle le moi, qui resterait permanente ou constante dans le temps et résisterait aux changements multiples qui nous affectent ? Existe-t-il un moi substantiel assurant la permanence et l’identité de ce que je suis? Bref, qu’est-ce qui fait que je suis moi et pas un autre?

  1. L’identité personnelle

Ce qui fait que je suis « moi » n’est pas la somme de mes traits de caractère, car ils peuvent changer, ni des détails de mon apparence physique, pour la même raison, mais le simple fait d’avoir toujours conscience de moi. C’est la permanence de la conscience en elle-même qui constitue l’identité personnelle. Locke (1632-1704), philosophe anglais empiriste, affirme ainsi que ce qui fait la même personne, ce qui constitue la permanence d’une personnalité est la conscience de son identité, c’est-à-dire l’identité de la conscience, à travers tous les changements ou les oublis. Il situe l’identité personnelle dans la mémoire : c’est parce qu’un être se souvient de ses pensées et de ses actes qu’il peut être considéré comme un seul et même tout au long de sa vie. On voit bien le problème des amnésies, ou de certains troubles mentaux (psychose, schizophrénie) : c’est cette identité-là qui est atteinte.


Prolongement philosophique (à visionner chez vous):

https://www.youtube.com/watch?v=EZmvdkNjev8 et https://www.youtube.com/watch?v=HPWQufM2sAg

  1. Le rôle de la mémoire [TA: LA MEMOIRE]

    Posséder une représentation de soi suppose donc que la mémoire s’exerce, car chacun des changements qui nous affecte, physique ou psychologique, n’empêche pas de garder la même conscience de son identité. Un esprit qui s’exercerait dans un pur présent, sans garder en lui ce précède ni anticiper ce qui suivra, ne serait pas conscient de lui-même. L’esprit s’occupe de ce qui est, en vue de ce qui va être. Bergson (1859-1941) va jusqu’à dire que « conscience signifie avant tout mémoire » cad conservation et accumulation du passé. Le passé se conserve, il dure en nous jusqu’en ses moindres détails. La conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, « un pont jeté entre le passé et l’avenir » (in « L’énergie spirituelle »).



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« Toute conscience est donc mémoire, – conservation et accumulation du passé dans le présent. Mais toute conscience est anticipation de l’avenir. Considérez la direction de votre esprit à n’importe quel moment : vous trouverez qu’il s’occupe de ce qui est, mais en vue surtout de ce qui va être. L’attention est une attente, et il n’y a pas de conscience sans une certaine attention à la vie. L’avenir est la; il nous appelle, ou plutôt il nous tire à lui: cette traction ininterrompue, qui nous fait avancer sur la route du temps, est cause aussi que nous agissons continuellement. Toute action est un empiétement sur l’avenir. Retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà donc la première fonction de la conscience. Il n’y aurait pas pour elle de présent, si le présent se réduisait à l’instant mathématique. Cet instant n’est que la limite, purement théorique, qui sépare le passé de l’avenir; il peut être à la rigueur conçu, il n’est jamais perçu; quand nous croyons le surprendre, il est déjà loin de nous. Ce que nous percevons en fait, c’est une certaine épaisseur de durée qui se compose de deux parties : notre passé immédiat et notre avenir imminent. Sur ce passé nous sommes appuyés, sur notre avenir nous sommes penchés: s’appuyer et se pencher ainsi est le propre d’un être conscient. Disons donc, si vous voulez, que la conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir. » BERGSON

La mémoire me permet d’unifier mon existence et mon vécu, de ressaisir le centre d’intérêt de mon être et de parvenir ainsi à une certaine intelligibilité. Dans ma vie immédiate, je me disperse et me morcelle. Mais, par l’acte de mémoire, je me retrouve et assure la synthèse des différentes facettes de ma vie. La mémoire me permet, grâce à cette synthèse, d’accéder à la réalité de la personne. A travers l’évocation temporelle, je ressaisis en effet la transcendance de mon être : je suis bel et bien un sujet moral, libre et responsable, une personne marquant du sceau de l’unité et de l’identité ses différents choix dans le monde. La mémoire a pour fonction essentielle de me diriger vers la personne.

  1. La fonction positive de l’oubli [TA: LA MEMOIRE]

L’oubli a, lui aussi, une signification éminemment positive. Il ne s’agit pas ici de l’oubli comme raté de la mémoire (lorsque j’ai besoin d’un nom, par exemple, et qu’il me fait défaut), mais de l’oubli comme mise en place du passé et comme effacement positif de certains souvenirs. Comment pourrais-je conserver la totalité de mes faits psychiques sans être submergé par eux? Il me faut bien les trier et les sélectionner pour construire et édifier mon passé. L’oubli, en ce sens, n’est pas une maladie de la mémoire, mais une condition de la vie.

« On imagine ce que serait un esprit qui n’oublierait rien de ce qu’il a appris et de ce qu’il a vécu. Voyageur accablé sous le poids de ses bagages, noyé, perdu dans la masse de son passé qui l’empêcherait tout à fait d’exister dans le présent. » (G. Gusdorf in « Mémoire et personne », tome II, PUF, 1950).

  • Illustration littéraire : « Funes ou la mémoire » de Borgès (écrivain argentin, Ɨ 1986): Suite à un accident, le héros de la nouvelle retient tout, à partir du moment qu’il le voit, le sent ou l’entend. Mémoire absolue. Existence parasitée en permanence par un jaillissement de souvenirs d’une précision inutile. Il devient incapable de vivre avec une telle mémoire. Hypermnésie : « J’ai à moi seul plus de souvenirs que peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde. ».?
    L’absence d’oubli l’empêche de vivre, de dormir, d’avoir des idées abstraites. Penser c’est abstraire, c’est à dire oublier pour un temps le particulier. Si j’ai l’idée de cheval, c’est que je peux mettre de côté tous les chevaux que j’ai pu voir. Et Funes en est bien incapable. Ainsi se souvenir de tout aboutit à un isolement et à la mort de la pensée. Ce n’est donc plus l’oubli qui est une défaillance mais la mémoire elle-même:
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Funes_ou_la_Mémoire

L’oubli comme gardien de la vie : Nietzsche

Nietzsche a bien souligné la fonction positive de l’oubli. Il n’est pas une simple force d’inertie, mais représente l’accomplissement d’une fonction vitale. De temps en temps, il faut fermer les portes et les fenêtres de la conscience, il faut refouler les contenus mnésiques qui m’empêchent de jouir du présent. Sans cette table rase de l’oubli, je demeure prisonnier de représentations passées qui entravent ma jouissance du moment. Celui qui n’oublie jamais est ligoté par son passé, voué par cela même à l’impuissance existentielle. Tout demeure en lui et tout l’affecte. Tous les événements laissent des traces dans sa conscience meurtrie. L’oubli est donc une condition de la bonne santé mentale, du bonheur et de la vie.

« Nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourraient exister sans la faculté d’oubli. L’homme chez qui cet appareil d’amortissement est endommagé… n’arrive plus à “en finir” de rien. » (Nietzsche, « La généalogie de la morale »)

La finalité positive de l’oubli chez Freud et Bergson

Cette finalité de l’oubli, les théories de Bergson et de Freud la souligneront également. Ainsi Freud a-t-il mis en lumière l’existence d’un refoulement qui rejette hors du champ de la conscience ce qui est pénible, voire insupportable. Ce refoulement et cet oubli sont en partie négatifs, parce qu’ils peuvent engendrer des troubles névrotiques, mais également positifs parce qu’ils correspondent à des mécanismes très puissants de défense du moi.

Bergson a également insisté sur la finalité de l’oubli : il représente la condition même de l’action. Si tous les souvenirs se perpétuent en moi sous forme immatérielle, il ne s’ensuit pas qu’ils soient conscients. Ils demeurent en moi à l’état inconscient : je n’actualise que ceux qui me sont utiles. En somme, oublier c’est rejeter hors du champ de la conscience les souvenirs inutiles à nos besoins pratiques.

PROLONGEMENT: LES DEUX MÉMOIRES CHEZ BERGSON

Selon Bergson, la durée étant une continuité indivisible, la conscience est coextensive à la continuité de son passé. Celui-ci est conservé dans la mémoire pure, essentiellement contemplative et désintéressée. Tout notre passé est disponible dans la mémoire pure, mais nous le vérifions rarement parce que l’intérêt que nous portons au présent rétrécit le champ de notre mémoire pour le faire coïncider avec les souvenirs utiles à l’action, conservés dans la mémoire-habitude.

  1. Une identité multiple, éclatée

Certes, la mémoire tient une place importante dans la constitution de l’identité personnelle. Mais, ajoutons d’autres facteurs constitutifs. Mon identité personnelle dépend également :

  • des autres: Le jugement, le regard que les autres portent sur moi me constituent comme identité. Autrui est le médiateur indispensable pour que le moi puisse atteindre une quelconque vérité sur lui-même, « pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre. » (Sartre). Le sujet n’est sujet que par et pour autrui : « La découverte de mon intimité me découvre en même temps l’autre. » Autrui est donc nécessaire à la fois à mon existence et à la connaissance que j’ai de moi. (Cf. cours sur autrui)
  • des rôles sociaux (thèse sociologique): [Rappel étymologique] Dans le théâtre romain, « persona » désignait le masque des acteurs. Ce masque servait à désigner la condition sociale ou même le caractère moral du personnage qui était en scène : esclave ou affranchi, ivrogne ou avare, veuve ou courtisane…
    La vie collective nous différencie les uns des autres d’abord en nous faisant naître dans un milieu déterminé. Le genre de vie mené durant l’enfance, les réflexions enregistrées, les exemples dont on a été le témoin laissent une empreinte profonde : le même enfant sera bien différent, parvenu à l’âge adulte, suivant qu’il aura été élevé par une famille française ou par une famille allemande ; un petit français fils d’un manoeuvre sans aucune culture aura, parvenu adulte, une personnalité bien différente de celle d’un fils de famille élevé dans un milieu cultivé et qui aura bénéficié de tous les moyens de formation humaine que permet la fortune. C’est la société qui nous fait prendre conscience de notre position dans le milieu dans lequel nous vivons. On pourrait dire, retournant une formule célèbre, qu’elle nous oppose et qu’en nous opposant elle nous pose, voire nous impose des rôles, des stéréotypes.
  • des choix et projets (thèse existentialiste): L’homme n’a pas d’essence, d’identité rassurante derrière laquelle se cacher. L’existentialisme est une perspective intéressante pour penser l’identité individuelle: « L’existence précède l’essence ». Un coupe-papier a une fct bien précise et définie= couper! Sa production dépend de cette utilité. L’essence du coupe-papier (son être propre, sa particularité ici le fait de couper) précède donc son existence concrète dans le monde. Or, l’homme n’a pas d’essence prédéfinie. Aucune fonction propre qui justifierait son existence, et du même coup la déterminerait. L’homme doit se donner son essence, il est libre de se faire tel qu’il choisit d’être = nous nous forgeons nous-même. Dès lors, nous ne sommes jamais complètement ce que nous sommes puisque ce que nous sommes n’est pas donné comme inné, nécessaire mais acquis et contingent. Si nous nous fabriquons par nos choix, projets, engagements, ceux-ci auraient toujours pu être autres que ce qu’ils sont. L’être humain parce qu’il choisit son être sent qu’il n’est jamais complètement son être. L’homme se fait en se faisant.

    • Une identité morcelée : Pour Wilde la personnalité est multiple ; pour lui, celle-ci n’est pas une entité immuable constituée a priori. Elle est au contraire une construction langagière, sociale et obscurément psychique, et Wilde se demande même si le faux (ou l’hypocrisie qui lui correspond, en tant que trait de caractère) ne la rendent pas plus intense. Comme il l’écrit dans « Le Critique comme artiste », « l’insincérité n’est guère qu’une méthode qui nous permet de multiplier nos personnalités », dont on peut supposer qu’elles sont autant de facettes du moi, en fin de compte toutes aussi « vraies » (ou tout aussi « fausses ») les unes que les autres.


  1. Valeur de la conscience

  1. La grandeur de la pensée

    La conscience est le propre de l’homme. Ce n’est pas par notre corps que nous pouvons avoir une place particulière dans le monde. Comme toute autre parcelle de matière, nous sommes soumis aux lois physiques ; comme tout être vivant, nous subissons le vieillissement et la mort. Mais par la conscience de nous-mêmes, par la pensée de notre condition, nous atteignons un rang spécifique. Pascal, dans les « Pensées », insiste ainsi sur cette disproportion entre notre petitesse dans l’immensité de l’univers d’une part, et notre grandeur d’autre part, du fait que l’on se représente notre petitesse, du fait que l’on se sait « misérable ».

    L’univers, lui, ne se sait pas infini. Nous nous connaissons finis et mortels.

LE ROSEAU PENSANT DE PASCAL

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.

Penser fait la grandeur de l’homme.

Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir un homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute.

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand [si] l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » PASCAL in « Pensées », Brunschvicg 558-759-347-348 / Lafuma 114-346-111-200

Approche : Dans ce texte, Pascal veut montrer à la fois la faiblesse et la puissance de l’homme. Il nous compare en effet avec l’univers, c’est-à-dire avec la nature, entendue comme l’ensemble des phénomènes matériels indépendants de la volonté humaine. Et de cette comparaison émergent une singularité et une force propres à l’homme, la pensée et la conscience, qui compensent l’impuissance humaine à dominer la nature. Mais il peut acquérir une certaine « dignité », car son esprit, à la différence de l’univers, est capable tout à la fois d’être conscient de sa propre existence, de connaître la nature et de posséder un sens moral. Le thème central de l’extrait, c’est donc la spécificité de la nature humaine. Référence au « Roseau » de la Fable de La Fontaine. La conscience de la faiblesse est une force. Une victoire paradoxale. La pensée fait la valeur infinie de l’homme.

Conférence d’Henri Guillemin sur PASCAL :

https://www.youtube.com/watch?v=HpUUwkbPp2U&ab_channel=HistoireDeFrance

https://www.youtube.com/watch?v=jfMKdjiZ6c4&ab_channel=HistoireDeFrance

 

  1. La dignité de la conscience

L’être conscient ne peut pas être traité comme un simple objet, d’une part parce qu’il se représente ce qu’on lui fait éventuellement subir, et d’autre part parce qu’il est autre chose que tous les changements qu’il traverse ou qu’il éprouve. Il est justement ce qui se tient en quelque sorte « derrière » et qui rapporte tout ce qu’il vit à ce qu’il est. Comme le développe Kant, le fait de pouvoir dire « je », ou d’avoir la pensée de sa personne, nous élève infiniment au-dessus des objets et des animaux. Or, traiter quelqu’un comme un objet ou comme une pure fonction, c’est justement oublier cette donnée essentielle. Être sujet, d’un point de vue psychologique, c’est être une personne, d’un point de vue moral. La conscience est une énigme, qui se trouve à la racine de notre être. Elle est ce qui nous donne un prix impossible à chiffrer, une valeur absolue, quasi sacrée puisque chacun de nous se sent grâce à elle spécimen original et unique au monde. Elle est le fondement du respect de soi-même et de toute autre conscience, donc elle est à la base de l’éthique (= la morale).

La conscience de soi révèle à l’homme sa propre existence mais aussi sa dimension morale. La conscience lui donne le pouvoir de surmonter, s’il le veut, ses penchants égoïstes, au nom de valeurs supérieures. La perte de l’innocence animale et la noblesse de ses choix moraux lui valent le respect qui est attaché à toute personne humaine.

« Posséder le Je dans sa représentation [être capable de se saisir soi-même par un retour sur soi comme un être unique et identique à soi-même dans le temps, autrement dit accéder à la conscience de soi.] : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur terre. [L’homme transcende l’ordre naturel. Il se distingue radicalement de l’animal qui, n’ayant pas accès à la conscience de soi, fait partie des choses. Il existe entre l’homme et la nature une différence de nature et non de degré. Kant est, comme Descartes, un dualiste et un spéciste.] Par-là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne [Seul un être, ayant conscience d’être un et identique par-delà la multiplicité des états de conscience internes et des expériences vécues, peut être un sujet ayant des droits et des devoirs. Tout homme peut dire « je », c’est-à-dire totaliser le divers, et doit reconnaître tous les autres qui peuvent dire « je ». Pouvoir synthétique/unificateur de la conscience. La personne est une catégorie morale : un sujet ayant des devoirs de vertu, en particulier celui de travailler au bonheur de ses semblables ou tout au moins de se donner comme fin à ses actions le respect de l’humanité en sa personne et en celle d’autrui.], c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise [L’homme est une personne, un sujet moral responsable et possédant une dignité, une valeur absolue. Contrairement aux choses qui ont une valeur relative et qui peuvent être utilisées comme simple moyen, l’homme constitue une fin en soi.] ; et ceci même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement. [L’entendement ou le pouvoir d’unification de la conscience. Le Je est défini comme pouvoir de penser les objets au moyen de concepts unifiant et ordonnant le divers. L’absence du mot « je » dans certaines langues n’implique donc pas l’absence de cette faculté propre à tout homme d’unifier le divers de la représentation.]

Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble pour lui qu’une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense. » [La formation du pouvoir de dire Je chez l’enfant. L’enfant ne dit pas spontanément Je, mais parle d’abord de lui à la 3ième personne. L’éveil de l’enfant à la conscience de soi est une maturation. Apparition du Je chez l’enfant est irréversible. Ayant conscience de lui-même, il accède au règne des personnes morales. Il devient un sujet : « Auparavant, il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense ». Autrement dit, il s’élève d’une existence purement sensible à une existence où l’activité intellectuelle de l’esprit lui permet d’accéder à la sphère de la moralité.]

E. KANT, « Anthropologie du point de vue pragmatique »

INTERET PHILOSOPHIQUE

Le premier intérêt de ce texte est de mettre en lumière l’importance décisive pour l’homme de se saisir lui-même comme un « je », comme un sujet ayant la possibilité de faire retour sur lui-même, de se penser lui-même. Descartes avait conclu son doute radical par le fameux « cogito ». Doutant de tout, je ne peux douter que, moi qui doute, j’existe en tant qu’être qui doute et donc qui pense (c’est bien par une sorte de retournement de la pensée qui se pense elle-même que le sujet accède à la conscience de soi). Si Kant se sépare de Descartes qui prétendait avoir prouvé par-là que la conscience existe comme une réalité en soi, il n’en demeure pas moins qu’il considère avec ce dernier le « je pense », le « j’ai conscience de moi-même » comme le point de départ de toute connaissance.

L’intérêt de ce texte réside aussi dans l’affirmation que la conscience est unité, effort de synthèse. Ce que souligne aussi Pradines: « le caractère qui a sans doute le plus frappé dans la conscience l’opinion de tous les temps puisqu’elle l’a inscrit dans le terme même dont elle la désigne […] est que la conscience est une mise en faisceau, une organisation de connaissances (cum scire) donc une opération unifiante accomplie avec intention. »

Enfin, et c’est peut-être là l’essentiel, ce texte met l’accent sur une des conséquences fondamentales de ce pouvoir de dire je: l’homme transcende l’ordre de la nature. Il est un sujet moral responsable de ses actes qu’il faut, en tant que tel, respecter.

Conclusion.

Ce texte nous fait pleinement comprendre quelle est la véritable signification de ce pouvoir qu’à l’homme de dire « je ». Le retournement de la conscience sur elle-même est ce qui fait de l’homme un être qui a le sentiment de son identité, un être capable de connaissance, mais aussi et surtout un être suprasensible, radicalement distinct des choses, ouvert à l’éthique et aux valeurs.

  1. La conscience comme valeur de vérité

Philosophe français du xviie siècle, René Descartes (1596-1650) a développé une pensée qui est la base de la pensée moderne, à tel point qu’il nous arrive en le lisant de croire qu’il pense comme nous, alors qu’en fait nous sommes simplement toujours très cartésiens. Contre toute forme de dogmatisme et faisant table rase du passé, celui que Hegel appelait le « héros de la philosophie moderne » a affirmé la toute-puissance de la raison et de la volonté humaines.

DECARTES – Méditation première : Le doute hyperbolique :

https://drive.google.com/open?id=1bwtk1JEni1f0FNa8v1yIOGe6cNj9vWLo

« Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites car elles sont si métaphysiques et si peu communes qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde. Et toutefois, afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus; mais, pour ce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer. Et pour ce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet à faillir, autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations. Et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit, n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. » DESCARTES, « Discours de la Méthode », IVe partie.

Premier extrait: Suis-je?

Le problème de Descartes est celui du fdt de la connaissance.
Descartes se trouve confronté à la question de la valeur de ses connaissances. Qu’y a-t-il de vrai dans l’énorme quantité des croyances, habitudes mentales, opinions et connaissances apprises à l’école ou ailleurs ? L’auteur, par une décision totalement révolutionnaire, se propose de tester de la validité de toutes ses opinions et connaissances, de les soumettre au doute.

Distinction entre théorie et pratique:

  • Exigence métaphysique = domaine de la théorie, de la connaissance, de la vérité. On a tout le temps donc, on peut douter de tout. Recherche de la certitude, de l’indubitable.

  • Exigence morale = domaine de la pratique, mœurs, action. On n’a pas le temps de chercher la certitude absolue, on accepte l’incertain et le probable.

Il fait alors du doute une méthode, qui doit lui permettre de discriminer entre les connaissances, entre celles qui résistent au doute et qui, donc, sont vraies, et celles qui sont douteuses, et qu’il considérera comme fausses, en attendant de sortir du doute. L’auteur n’examine pas les connaissances médiatisées par les autres, les connaissances apprises, tant elles sont peu sûres. La question de la validité du fondement que représente l’apport extérieur, l’éducation donc, n’est dès lors pas posée. En outre, Descartes ne peut soumettre à l’exercice du doute toutes les connaissances qu’il possède, et cela les unes après les autres, car cela prendrait trop de temps. Il s’attaque donc aux fondements même des connaissances.

Doute hyperbolique = expérience intellectuelle qui consiste à accroître constamment le doute exigeant une certitude absolue.

Doute méthodique = cad volontaire, rigoureux => Remise en cause de l’héritage du passé (parents, nourrices, maîtres, etc.).

Les 3 objets du doute:

  1. Le doute quant aux données sensibles: Les sens sont trompeurs.
    Nous percevons le monde par nos sens. Mais ceux-ci peuvent nous tromper et conduire à l’illusion. En effet, la vue peut être altérée et soumise à des illusions d’optique. L’ouïe peut attribuer un bruit à une réalité alors qu’il provient d’une autre. Aussi, l’erreur des sens peut conduire le sujet à percevoir le monde de manière erronée. C’est pourquoi les sens constituent le premier facteur d’illusion. C’est en ce sens que Descartes les considère comme trompeurs et source d’erreurs. Puisque je ne peux me fier totalement aux sens, il faut, en effet, et en application du doute méthodique et hyperbolique, disqualifier les connaissances sensibles.

  2. Si l’on ne peut se fier aux sens, est-il au moins possible de se fier à son intelligence et considérer comme vraies les connaissances qui en sont le pur produit ? Certes, l’intelligence est infiniment plus fiable, selon Descartes, que les sens, et les connaissances issues de l’intelligence résistent au doute, en se présentant sous la forme de l’évidence. Cependant, dans les «  Méditations métaphysiques  », Descartes use d’un argument très spécial, celui de l’existence possible d’un « malin génie » qui pourrait brouiller la clarté de son esprit, à tel point que l’évidence elle-même ne serait plus sûre. Descartes montre que si on s’est trompé une fois en raisonnant (en faisant des maths par exemple), alors, on peut penser qu’on se trompe toujours. Possibilité de l’erreur conduit à un doute absolu.

    (Rappel de l’hypothèse du « malin génie »): Peut-être l’univers entier n’est-il qu’artifice, illusion, objet destiné à tromper l’oeil et l’esprit. Dans le cheminement du doute, Descartes se figure (pour pousser le doute à l’extrême) un certain « Mauvais Génie », fort puissant, figurant toutes les puissances malignes et égarantes dont il faut se préserver. Le « Malin Génie » n’est précisément rien d’autre qu’un grand illusionniste. Anti-Dieu, Antéchrist. Tout aussi rusé que puissant, il emploie peut-être toute son industrie à me tromper et à m’égarer. Aussi mettrai-je tout en doute pour m’arracher à ses maléfices. Tout ceci (rêve, tromperie du « Malin Génie ») constitue le domaine de l’illusion, qu’il faut expulser du champ du savoir.

  3. L’indistinction rêve et veille

    Deux exemples tirés de la philosophie orientale : quelle différence entre un empereur rêvant douze heures par nuit qu’il est esclave et un esclave rêvant douze heures par nuit qu’il est empereur ? Et l’autre : un philosophe chinois se demandait au réveil si c’était lui qui avait rêvé de papillons, ou les papillons de lui.

Dans la mesure où les images de rêves ne s’indiquent pas d’elles-mêmes comme « images de rêves », la différence entre veille et rêve devient impossible à déterminer. Donc, il n’y a pê que du rêve, que des illusions (// Calderón : « La vie est un songe »). Pendant que je rêve, je suis persuadé que ce que je vois et sens est vrai et réel, et pourtant, ce n’est qu’illusion. Le sentiment que j’ai pdt la veille que tout ce qui m’entoure est vrai et réel n’est donc pas une preuve suffisante de la réalité du monde, puisque ce sentiment est tout aussi fort durant mes songes. « Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier, que cette tête que je remue n’est point assoupie; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne me semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. » (Descartes, « Méditations métaphysiques »). Par suite je dois, si je cherche le vrai : « feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que l’illusion des songes. ».

Nous voilà perdu dans ce que Descartes appelle « l’océan du doute ». Je dois feindre que tout ce qui m’entoure n’est qu’illusion, que mon corps n’existe pas, et que tout ce que je pense, imagine, sens, me remémore est faux. Vais-je me noyer dans cet océan ? Où trouver « le roc ou l’argile » sur quoi tout reconstruire.

  1. Cogito : première vérité et vérité première

Mais le doute doit bien s’arrêter quelque part ; car si toutes mes pensées ne sont qu’erreur et illusion, il y a forcément un sujet de l’illusion, qqc qui est illusionné. Il ne peut pas se faire que doutant, me trompant, m’illusionnant, je ne sois pas. Descartes présente sous la forme d’un syllogisme le cogito (je pense). Pour penser, il faut exister : je pense donc j’existe. Mal penser, penser faux, c’est penser donc exister. Penser = être. Un néant ne peut penser. Une pensée implique un penseur, un sujet pensant. Au moment où je doute, je pense et au moment où je doute, je suis. Même si je pense faux, je pense : le « je pense » conditionne le doute lui-même ; il est hors de doute parce qu’il est hors du doute. La première certitude que j’ai est donc celle de mon existence, mais comme pure pensée, puisque, en tout rigueur, je n’ai pas encore de preuve de l’existence de mon corps.

«  Cogito  » = première vérité et vérité première, pierre angulaire pour construire sa philosophie. Modèle d’évidence, de la vérité. Le cogito se donne comme évident, cad comme indubitable, comme vrai.

Descartes, père de la philo moderne qui place le sujet au centre de la construction du savoir. Subjectivité = volonté et raison (entendement).

Geste révolutionnaire. Faire table rase du passé, des traditions. Avec Descartes, on part de l’EGO. Avec les grecs, on partait du COSMOS. Avec les chrétiens, on partait du THEOS. Descartes, dans cette célèbre expérience du cogito, nous montre une vérité essentielle, qui inaugure toute la modernité en centrant la philosophie sur le sujet. À partir de lui, en effet, la philosophie ne portera plus sur la question de l’être qui est l’objet de recherche et de réflexion dans l’Antiquité, ni sur celle des relations de l’être infini à ses créatures finies, comme au Moyen Âge théologique, mais sur le sujet, sur la conscience, et sur ses relations à l’objet (de connaissance, du désir, etc.).

  1. La substance pensante

Descartes – « Discours de la Méthode » – IVe partie = L’homme est une substance qui pense.

« Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point, et qu’au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais, au lieu que, si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été, je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est. »

http://www.litteratureaudio.org/mp3/Discours_de_la_methode_04.mp3 (à partir de 3’31)

Le premier extrait répondait à la question « suis-je? », le deuxième répond à la question: « Que suis-je? »

2 thèses:

  1. Je suis ce sans quoi je n’aurais pas d’être, je ne suis pas autre chose qu’une conscience de penser, conscience distincte du corps dont je puis toujours feindre de douter. Pour Descartes, cette conscience est une entité, une chose en soi et non une simple capacité de nos esprit = une « substance pensante », cad un esprit, une âme!

Qu’est-ce qu’une substance ? ce qui fait qu’une chose reste un et la même à travers divers changements (ou accidents).

Exemple = Socrate est chauve et assis = la substance, c’est le substrat qui reçoit ces qualités, qui fait que Socrate, malgré tous les changements qui l’affectent, reste le même (« sub » = au-dessous, « stare » = rester).

REPERE: ESSENTIEL / ACCIDENTEL

Dans le langage philosophique, ce qui est essentiel concerne la partie la plus importante, indestructible, d’une chose ou d’une personne, son essence. Il fait partie de l’essence de Socrate d’être mortel. En revanche, l’accidentel désigne ce qui peut être attribué à un individu mais qui peut lui être ôté sans le détruire. La barbe de Socrate est accidentelle, car il peut ôter cette qualité (en se rasant) sans détruire son essence d’être mortel nommé Socrate.

Qu’est-ce qu’une substance pensante ? Dire que le je pensant est une substance pensante c’est donc dire que les états mentaux, qui lui appartiennent, sont ce qui arrive à cette substance ; et que au-delà, il y a quelque chose, un moi, ou l’âme qui sert à les relier, qui les retient, qui en est l’origine. En effet, la substance, condition sine qua non de la conscience. La substance est ce sans quoi rien ne peut ni être ni être conçu ou pensé = SUBSTANTIALISME CARTESIEN.

L’âme est plus facile à connaître que le corps, puisque je ne puis douter ni qu’elle est (puisque c’est moi) ni de ce qu’elle est (pure pensée). Scission radicale entre 2 domaines, esprit et matière/ âme et corps. On a d’un côté le domaine du purement spirituel, étranger à l’espace, indivisible : c’est l’intériorité pure. De l’autre, ce qui est purement matériel, mécanique, le corps, fragment d’étendue, divisible : domaine de l’extériorité. La pensée est libre par rapport à la matière et inversement. Tout ce qui en moi échappe à la pensée, à la conscience appartient au corps et s’explique, par csq, par des mécanismes physiologiques. La conscience est un monde à part une citadelle intérieure, inexpugnable = DUALISME CARTESIEN.

Approfondissement: Conférence de Luc Ferry sur René DESCARTES:

https://drive.google.com/open?id=0B4nRPzoUP3kTN1hQaWdWZ1VfMUk

Résumé de la démarche cartésienne :

  1. Le doute méthodique

    La conscience ne peut pas se tromper sur elle-même, ni sur sa nature, ni sur son existence. C’est même la seule faculté qui nous donne une vérité de fait totalement indubitable. Descartes parvient à cette idée en appliquant une méthode exigeante de recherche de vérité. Il force délibérément l’exercice du doute sur des affirmations conçues comme allant de soi. Sa méthode est la suivante : tout énoncé qui pourra contenir la moindre parcelle d’incertitude sera considéré comme faux. Le but étant de voir ce qui pourra résister à ce doute corrosif, à ce tamis très fin ne laissant rien passer.

b)    Etapes du doute

Ainsi, la réalité extérieure, telle qu’elle m’apparaît par les sens, doit être mise entre parenthèses, car les sens nous trompent parfois. De même pour mon corps : les sensations physiques ne sont pas fiables sur ce qu’elles sont censées manifester. Les manchots sentent parfois leur bras manquant comme s’il les démangeait. De façon plus générale, il nous arrive de rêver marcher ou tomber alors qu’il n’en est rien. Ce qui amène Descartes à envisager que rien de ce que l’on se représente n’est vrai, ni réel. Du moins n’en possédons-nous pas la certitude absolue. S’il existait un malin génie, un dieu trompeur qui nous donne la représentation mentale de tout ce que nous voyons et vivons, mais sans que cela n’existe réellement, nous aurions la même impression d’évidence que dans la vie courante.

c) Le cogito

En supposant que je me trompe sur chaque chose, chaque fait que je me représente, j’ai conscience que ma pensée s’exerce. Voilà quelque chose de réel. Je pense, j’existe : ce sont deux vérités indubitables. Pour être plus précis, c’est parce que je pense et possède une conscience de moi comme être pensant que je sais que j’existe. « Je pense, donc je suis », dit Descartes. En latin, « cogito ergo sum ».

d) Les qualités de la conscience

  • La transparence de la conscience : Le contenu de la conscience est directement accessible. Une simple introspection (regard en soi) suffit. Ce qui se présenterait comme zone d’ombre, d’obscurité ne serait que la conséquence de l’inattention. Rien de ce qui est dans ma pensée ne m’est étranger. Tout phénomène psychique est nécessairement conscient. Penser, c’est savoir que l’on pense. Prendre conscience de soi, c’est comme se regarder dans un miroir. De moi, j’ai une conscience pleine et entière. Autrement dit, je lis dans ma conscience comme à livre ouvert. La certitude n’est jamais que l’adhésion de la conscience à une vérité reconnue par elle avec évidence comme telle. La conscience de nos pensées constitue une certitude absolue.
  • L’immédiateté de la conscience : Nul intermédiaire, la conscience se donne immédiatement à elle-même. Etre conscient ou penser, c’est immédiatement et simultanément, penser à quelque chose et savoir qu’on y pense. Pour Descartes, la vérité se saisit dans le présent, dans l’instant. C’est au moment où je prononce le cogito que cette proposition est vraie. Le présent est la seule chose qui échappe au doute. La pensée consciente est la pensée présente à l’esprit à l’instant où il pense. Le « je pense » n’est légitime qu’au présent de l’indicatif. En revanche, le passé implique la mémoire, dépend de sa fiabilité et de sa reconstruction. Le présent est le temps de la vérité de la conscience. Toute pensée est immédiatement consciente d’elle-même.
  • L’unité/synthèse de la conscience: Le courant psychique est mobile, changeant, mais la conscience demeure, en tant qu’unité. Nos états psychologiques, si multiples, si variés soient-ils, se fondent dans l’unité de la conscience. Ils sont miens. C’est la synthèse de la conscience qui établit un lien entre les différents éléments de la représentation: le « je pense ». La conscience est un pouvoir unificateur, une liaison opérant la synthèse du divers, une activité de synthèse. Cette activité de synthèse est, pour ainsi dire, le creuset où la multiplicité vient se fondre. Par-delà la multiplicité de ses objets, la conscience est ce qui se présente comme qqc d’unique. La multiplicité des états de conscience ne prend sens que sur fond d’unité de la conscience. La conscience s’apparaît donc comme fondamentalement unique et identique. Elle est un pouvoir unificateur. Cette unité de la conscience assure à l’accès à la personne. Ce pouvoir de dire « je », c’est la conscience d’être un et identique par-delà la multiplicité des états de conscience internes et des expériences vécues. « Je » = responsabilité juridique et morale. Kant nomme le « Je pense », aperception transcendantale, conscience pure, originaire et synthétique qui assure la liaison et donc la conscience réflexive du flux intérieurs des états de conscience, permettant la constitution d’un « moi » fixe et permanent.

La conscience, activité de synthèse

La principale fonction de la conscience étant l’adaptation au réel, cette « fonction » du réel suppose une activité de synthèse: synthèse temporelle (la conscience n’est pas prise dans l’instant présent, mais elle unifie le passé au présent et elle est tendue vers l’avenir); synthèse perceptive (elle rassemble et organise les données de la sensation); synthèse cognitive (elle rassemble savoirs et savoir-faire) ; synthèse personnelle (elle unifie tous ses états en les rapportant au moi).

  • La liberté de la conscience : Immédiateté et présence de la conscience à elle-même assurent la présence du sens. Unité de la conscience = pôle d’identité. De cela et sur cela, on peut fonder le pouvoir de la conscience. Le sujet est pleinement conscient et pleinement responsable. La conscience donc la pensée est le lieu de la vérité (évidence du cogito) et de la liberté ou volonté (maîtrise de soi). On pourrait tout aussi bien dire « je pense donc je suis libre ». Le cogito cartésien prouve l’existence même de la liberté humaine. (la démarche du doute est volontaire). Ce dont Sartre se rappellera. De plus, la pensée est le lieu de la vérité. La vérité surgit de l’intériorité de la conscience et nullement de l’extériorité du monde.
  • La dignité de la conscience (cf. texte de Kant ci-dessus): Kant montre que la conscience de soi ou le pouvoir de dire « Je » constitue un privilège qui fait de l’être humain, une personne ayant une dignité et une valeur absolue, par opposition aux autres êtres qui ne sont que des choses. « Je » est une personne cad le sujet porteur de la loi morale qui, en tant que tel, a une valeur absolue, une dignité et ne saurait donc être traité comme un simple moyen mais toujours en même temps comme une fin en soi.

RAPPEL DU TEXTE DE KANT:

On notera, pour Descartes comme pour Kant, que l’animal, n’ayant pas accès à la conscience de soi fait partie des choses. Seul un être, ayant conscience d’être un et identique par-delà la multiplicité des états de conscience internes et des expériences vécues peut être un sujet ayant des droits et des devoirs.

  • Cette unité de la conscience va être battue en brèche par les théories psychanalytiques, celles de Freud et de ses continuateurs. Seront battues en brèche, de même, la notion de la transparence de la conscience, les notions de la liberté et de la responsabilité de l’homme. On comprend dès lors pourquoi la théorie de Freud fut à la fois une révolution et un terrible camouflet pour l’image que l’homme se fait de lui-même, et pourquoi elle fut et reste, pour certains, un scandale inacceptable.

III) Limites de la conscience

  1. Le refus de la substance

Rappel de la thèse de Descartes : Nous ne pouvons pas penser sans immédiatement avoir conscience d’un « Je » pense. Le « Je » du « je pense » serait ainsi une donnée aussi immédiate que l’existence de mes pensées. Le cogito, tel qu’il est présenté dans les « Méditations », est un exemple unique et pour cela très fameux de la réflexivité qui est propre à la conscience et qui accompagne toujours de façon sous-jacente toute activité de conscience. Cette réflexivité y est manifeste, car Descartes a éliminé tous les objets de la conscience, tous sont frappés de doute quant à leur existence. Le sujet apparaît alors. Si, en effet, comme nous le verrons, « toute conscience est conscience de », au sens où toute conscience n’existe que sollicitée par l’objet qu’elle révèle, « toute conscience est aussi conscience de soi », le sujet n’est jamais totalement absorbé dans l’objet, sans quoi il n’en serait pas conscient. Une part de lui est tournée vers lui-même, et c’est précisément ce que révèle l’expérience du cogito.Mais, pour Descartes, ce « Je » qui pense n’est pas simplement une idée ou une pensée mais est un existant (une substance). Ainsi la conscience immédiate que j’ai de penser est conscience de l’existence d’une « chose qui pense », cad d’une âme. La conscience de la pensée est donc en même temps conscience de l’âme.

La conséquence de la démarche cartésienne est, selon son auteur, d’établir l’existence de l’esprit indépendamment de celle du corps. L’esprit est en effet une « chose pensante », une substance capable de plusieurs opérations : douter, imaginer, raisonner, sentir, etc., de la même façon qu’un corps est toujours une substance étendue et matérielle susceptible de prendre des formes différentes. Ce que Descartes appelle « substance étendue » correspond à l’ensemble de la réalité matérielle, à tout ce qui existe en tant que réalité corporelle occupant une localisation spatiale. Pour parler plus simplement, relèvent de la substance étendue tous les corps et donc l’ensemble de la réalité minérale et vivante, l’ensemble des êtres vivants, dont l’homme fait partie, en tant qu’il a un corps. Néanmoins l’homme, en tant qu’il est aussi esprit, participe à la substance pensante, et constitue, dans cet univers fait de pure matière, une exception. Ce sont donc bien deux réalités distinctes, avec des propriétés spécifiques chacune. Mais il y a sur ce point une difficulté fondamentale.


  1. Le moi introuvable

Pascal met en évidence, à travers le thème de l’amour, cette illusion substantialiste qui nous fait croire en l’existence du moi.

« Qu’est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. » Blaise PASCAL, « Pensées ».

– Pourquoi l’expérience de l’amour est-elle révélatrice au plus haut point de cette illusion?

Pascal montre que dans l’amour, ce n’est pas le moi qui est aimé mais des qualités qui ne sont pas moi. Ces qualités sont dites « empruntées » cad tout à la fois contingentes et apparentes. Nous n’aimons que des personnages, c’est-à-dire personne en particulier. Le moi n’est peut-être rien, ou presque rien : que l’illusion d’être quelqu’un. Pascal démystifie ainsi l’illusion substantialiste qui consiste à croire que par-delà les qualités qu’on chérit chez une personne, c’est celui qui les possède qu’on aime, de même qu’il révèle comme vain le désir que nous avons d’être aimés en nous-mêmes et non pour nos qualités fugaces. Ce qui est constitutif de l’être est éphémère, vulnérable, apparent. 

P.S.: Relativité et précarité de la condition humaine thèmes de la maladie, de la folie, de la mort). Disqualification de toute prétention à l’absolu en matière de sentiments = « Misère de l’homme sans Dieu », misère du « divertissement ». Egalement dénonciation de l’idéalisation et de la mystification de l’amour humain.

  1. Critique de la substance

Descartes passe du « Je pense » à une substance, une « chose » pensante. Passage qu’aucune expérience ne saurait justifier. Nous avons certes de multiples expériences de conscience mais jamais d’expérience de notre âme. D’où le recours au raisonnement suivant:

  1. Une chose est composée de ses propriétés, plus une substance sous-jacente à laquelle elles appartiennent.
  2. S’il y a une propriété alors il doit y avoir une substance à laquelle elle appartient.
  3. Une pensée est une propriété.
  4. S’il y a une pensée (même fausse), alors il y a une substance à laquelle elle appartient (Je, ego, moi, âme).

Par la conscience de soi, on saisit toujours des idées, des sensations, des impressions particulières, mais il est en fait impossible de saisir autre chose derrière ou dessous qui constituerait la « chose » pensante. Hume Traité de la nature humaine », livre I, chapitre IV) met en avant l’alternative suivante : soit j’ai un objet particulier de pensée (une intuition vague, un sentiment qui m’anime, un jugement que je prononce), soit, comme on dit parfois, « je ne pense à rien », mais cela voudrait dire en fait que je ne pense pas du tout : je dors ou je suis évanoui. Autrement dit, la conscience ne se saisit pas comme substance.

En effet, quand je regarde au-dedans de moi, je tombe toujours sur une perception particulière: chaleur/froid, amour/haine, plaisir/douleur, etc. Je ne peux me saisir moi-même sans une perception. On n’a jamais accès à un moi pur, débarrassé de ses oripeaux psychologiques (# Descartes), mais toujours à des représentations. Quand les perceptions sont écartées, quand la conscience est sans objet, je n’ai plus conscience de moi!

  1. Dépendance sujet/objet

    Essayez donc, pour parler plus clairement, de penser sans objet de pensée, d’avoir une conscience vide de tout objet. C’est impossible.

    Comme nous l’ont clairement montré les phénoménologues : toute conscience est « conscience de… ». Toute conscience est conscience de quelque chose. Il n’y a de conscience que s’il y a un objet de la conscience.

    L’objet est nécessaire à l’acte de conscience, fût-il, comme dans les «  Méditations cartésiennes  », le sujet qui se prend lui-même comme objet. Vous ne pouvez donc saisir la conscience qu’en acte, qu’en situation, qu’en train de saisir un objet. C’est pourquoi nous vous avons demandé de faire cette expérience : saisir la conscience maintenant, telle qu’elle vous apparaît. Reprenons-la, et voyons ensemble où elle nous mène.

    Pouvez-vous sentir votre odorat? Pouvez-vous voir votre vue? Il n’y a de sensation que de l’extérieur. L’odorat est inodore, la vue est invisible. Idem pour la conscience.

Le terme de « chose » ou de « substance » n’est pas adéquat à la structure de la conscience. Celle-ci peut se définir davantage comme un mouvement, comme une visée vers son objet, que comme un pur « dedans ».
HusserlMéditations cartésiennes ») établit par cette précision « l’intentionnalité » de la conscience. « Être » conscient, c’est presque « prendre » conscience, aller vers quelque chose d’autre qu’il faut saisir, de sorte que la différence entre sujet et objet tend alors à disparaître, puisque l’un ne va pas sans l’autre. La conscience est en effet tournée vers le dehors, dans la mesure où l’on a toujours conscience de quelque chose qui n’est pas confondu avec elle-même. La conscience est constituée et définie par ce rapport de visée, d’intention. Or, je ne peux pas prendre conscience du monde sans prendre en même temps conscience de moi.

Prolongement: LA RÉDUCTION PHÉNOMÉNOLOGIQUE

La réduction phénoménologique ou « épochè » (« suspension du jugement » en grec) consiste à mettre entre parenthèses le monde objectif, toute adhésion naïve à son égard et tout questionnement sur son existence afin de libérer l’accès à la conscience pure de toute détermination empirique, qu’Husserl nomme l’ego transcendantal. La seule certitude qui demeure alors, c’est la grande différence avec Descartes, est l’intentionnalité de la conscience, sa propriété de se diriger vers autre chose qu’elle-même dans un acte de visée de l’objet.

La conscience n’est pas un simple spectateur, un réceptacle passif. La conscience vise toujours quelque chose d’autre qu’elle-même = un objet. Sartre dira à la lecture de Husserl : « Connaître, c’est s’éclater vers », être hors de soi. Le propre de la conscience est de se « pro-jeter » au-delà d’elle-même. La structure même de la conscience est d’être ouverte, ouverture sur le monde. Allons plus loin : si je perçois un cube, je déclare : « je vois un cube ». Or, en toute rigueur je ne peux pas voir les 6 faces à la fois. Je ne vois que 2 faces du cube, mais ma conscience anticipe sur celles (les faces) que je vais voir.

Autre exemple, j’écoute une mélodie. Ce ne sont pas les notes qui analytiquement et une par une sont écrites sur le papier, que j’entends ; c’est « l’air », la mélodie, c’est à dire les rapports de hauteur, de timbre, de rythme, etc.

La preuve, c’est qu’on peut changer tous les “éléments” et conserver la mélodie que je reconnaîtrai aussitôt : il suffit de “changer de ton” selon l’expression des musiciens.

La conscience est anticipation et construction de son objet, cad du monde. La conscience est constituante et non constituée par le monde. La conscience est donatrice de sens. La conscience n’est pas une « chose pensante » (Descartes) mais une visée, une intention.

Par exemple, l’amour n’est pas quelque chose de purement intérieur, c’est une certaine façon de me diriger, de me comporter vers autrui. Je ne vois pas (ou je ne vise pas) les personnes que j’aime de la même façon que je vois celles qui me laissent indifférent. Idem pour le paysage que je contemple ou plus précisément que je construis.

Je ne suis concrètement, c’est-à-dire avec un caractère, une affectivité, une subjectivité active, que parce j’ai aimé, haï, désiré, bref expérimenté, et donc assimilé et digéré, les objets du monde, qui m’ont fait être ce que je suis, et me permettent à présent de comprendre le monde et ses objets à ma façon.

Pour rendre ce discours moins abstrait, il suffit d’évoquer l’exemple que donne Sartre dans « L’Être et le Néant » : j’ai rendez-vous avec Pierre dans un café ; je suis en retard. J’entre dans le café et cherche Pierre, qui n’est pas là. Que vois-je ? L’absence de Pierre. Je ne vois pas le café, les tables, les verres et les personnes qui sont là. Je les vois sans les voir. La positivité de l’être qui est là m’est transparente, elle a moins de réalité que cette irréalité qu’est l’absence de Pierre. Ce que je vois vraiment, c’est que Pierre n’est pas là. Ce qui fait donc présence pour moi, c’est précisément cette non-présence de Pierre. Le café est alors ce fond indifférencié sur lequel se détache cette irréalité de la présence de Pierre : « […] Je m’attendais à voir Pierre et mon attente a fait arriver l’absence de Pierre comme un événement réel concernant ce café, c’est un fait objectif, à présent, que cette absence, je l’ai découverte et elle se présente comme un rapport synthétique de Pierre à la pièce dans laquelle je le cherche : Pierre absent hante ce café et il est la condition de son organisation néantisante en fond. ».

  • Conséquence (1): La perception est sélective

« On ne perçoit pas n’importe quoi ni n’importe comment, écrit le psychanalyste Daniel Lagache. […] L’être vivant perçoit ce qui le concerne et ce qu’il cherche, et la vision du monde qui l’entoure est à la fois partielle et partiale » (« L’Unité de la psychologie », 1949).

Husserl // Les « existentialistes » ont parlé d’un être-dans-le-monde et l’on peut dire que cet être-dans-le-monde caractérise fort bien l’être même de la conscience : elle est tout entière dépassement vers l’objet et transcendance. Sartre, commentant cette idée d’intentionnalité, décrit clairement ce mouvement de transcendance de la conscience.

« La conscience et le monde sont donnés d’un même coup : extérieur par essence à la conscience, le monde est, par essence, relatif à elle. C’est que Husserl voit dans la conscience un fait irréductible qu’aucune image physique ne peut rendre. Sauf peut-être, l’image rapide et obscure de l’éclatement. Connaître, c’est « s’éclater vers », s’arracher à la moite intimité gastrique pour filer là-bas, par-delà soi, vers ce qui n’est pas soi, là-bas, près de l’arbre et cependant hors de lui, car il m’échappe et me repousse et je ne peux pas plus me perdre en lui qu’il ne se peut diluer en moi. » (Sartre, « Une idée fondamentale de Husserl : l’intentionnalité », in « Situations I », Gallimard, 1947)

  • Conséquence (2): La conscience n’est pas passive, mais elle est l’activité de l’esprit se tournant vers l’objet: percevoir une pomme, ce n’est pas avoir une pomme en miniature dans l’esprit, mais viser l’objet pomme lui-même. Ainsi elle peut se définir comme une intentionnalité, c’est-à-dire comme une visée, une direction active vers un objet. La conscience est donatrice de sens et de valeurs.

    Prenons un exemple. Imaginons que vous êtes convié à une soirée et qu’en arrivant vous trouviez, parmi les autres invités, la personne dont vous êtes amoureux en secret. Que se passe-t-il au niveau de cette conscience qui est la vôtre et dont nous avons vu qu’elle organisait le monde dans lequel vous évoluez ?
    Vous ne voyez que cette personne. Les autres invités, le reste du monde, semblent s’effacer en un décor d’arrière-fond.

    Imaginons la même scène, avec cette fois une personne qui vous est particulièrement haïssable. Le même phénomène de focalisation de la conscience, de concentration de l’univers sur un objet précis se produit.

    Nous voyons clairement dans cet exemple ce qui, le plus souvent, le génère : le moteur de la relation de conscience, c’est l’affectivité, et en l’occurrence ici le sentiment. Aimer ou haïr sont, en effet, les deux modes du sentiment, et produisent le même effet : structurer autour de soi le monde, en y mettant du relief. Aimer ou haïr quelque chose ou quelqu’un c’est le faire exister intensément sur un fond d’indifférence. C’est élire tel ou tel objet, et laisser les autres en arrière-fond. Voilà pourquoi l’amour et la haine sont proches et basculent aisément de l’un à l’autre, tandis que leur véritable opposé est l’indifférence, par quoi un être ou un objet existe peu ou n’existe pas du tout pour soi.

    Nous pouvons essayer de conceptualiser ainsi cette nouvelle expérience : c’est la conscience d’un sujet véritablement impliqué dans une relation affective au monde, qui, en quelque sorte, sculpte le monde, lui donne son relief et ses couleurs. Le relief est, nous venons de le voir, donné par le sentiment. Les couleurs du monde sont le résultat de l’émotion. Le langage populaire, qui recèle sa propre sagesse, ses propres intuitions, affirme que lorsque nous sommes heureux, nous « voyons la vie en rose
    », que lorsque nous sommes tristes, « tout est gris », etc. Les cinéastes connaissent bien les effets de la couleur sur une impression d’ensemble, tout comme ceux de la musique, qui participe à la mise en condition du spectateur, autrement dit à l’expression de cette réalité intérieure qu’est l’émotion. Par les couleurs, par la musique, nous accédons à un univers subjectif. Là se situe tout le pouvoir de l’art, celui de nous faire vivre une réalité subjective qui n’est pas la nôtre, de nous faire pénétrer dans la conscience de l’autre, le héros le plus souvent, et de nous donner à voir le monde à travers ses propres yeux.

    Il y a donc autant de représentations du monde que de sujets. Dans cette pièce où se trouvent tous les invités, chacun vit le monde extérieur à travers le filtre de ses propres intérêts affectifs, de sa propre approche sensorielle. Le monde objectif n’est pas accessible à la conscience, qui vit toujours dans un monde subjectivement organisé.

REPERE: OBJECTIF / SUBJECTIF

Le sujet désigne le moi tel qu’il se voit et se vit – de manière, donc, subjective. L’objet, ce sont les choses et les personnes telles qu’on les perçoit de l’extérieur. Cette perspective est objective. Cette différence de point de vue explique les discordances entre une vision subjective et une vision objective des mêmes phénomènes. Dans ce cadre, le jugement subjectif, teinté d’affectivité, ne pourrait prétendre à la rigueur de l’objectivité. En revanche, la dimension subjective de notre existence peut être prise en compte et est même valorisée dans certains domaines comme la psychologie ou l’art.

Cela a des conséquences dans les domaines les plus variés, celui de la justice, où les notions de témoignage et de l’objectivité du témoignage devront être interrogées ; celui de la connaissance scientifique, où il faudra bien d’une certaine manière parvenir à dépasser le caractère aléatoire, changeant et particulier de la subjectivité, pour parvenir à un discours universel sur les choses et fonder la connaissance sur la plus grande objectivité possible.

  • Conséquence (3) : Liberté comme corrélat de la conscience. Exister c’est projeter le sens de l’avenir. Selon Sartre, donc, je peux à chaque instant décider de changer le projet général de ma vie, dans lequel la plupart du temps je m’inscris. À chaque moment, je peux décider d’être autre chose que ce que mes habitudes, mes caractéristiques ordinaires, mes compromissions avec l’être et la situation me font vivre. En témoignent les grandes transformations de vie que certains hommes connaissent, les conversions radicales. Pour donner un exemple moins spectaculaire, mais tout aussi paradigmatique de cette puissance de la liberté en nous face à la facticité, et de l’effort qu’elle représente alors, nous pouvons évoquer le cas d’un enfant d’ouvrier qui décide de faire des études. Ce qui est facile au fils d’ouvrier, c’est de devenir ouvrier lui-même, et d’arrêter au plus tôt ses études, comme le montrent toutes les analyses sociologiques. Dire non à la condition ouvrière lorsque l’on est fils d’ouvrier, c’est aller à contre-courant des déterminations du milieu d’origine. Ce non est toujours difficile, mais toujours possible. Que l’enfant d’ouvrier devienne un ouvrier ou qu’il fasse des études, c’est d’une certaine manière librement. Dans tous les cas, ce fils d’ouvrier est responsable de sa vie, responsable de ce qu’il choisit d’être, ouvrier ou autre chose. Mais nous voyons bien que dans le premier cas, s’il devient ouvrier, la liberté qui est la sienne alors et qui consiste à suivre la pente de la facticité est une liberté qui reste comme endormie. Même si Sartre ne le dit pas, la liberté ne s’exprime vraiment dans sa positivité que lorsque, après avoir nié la facticité, elle invente une autre manière d’être, que lorsqu’elle fait surgir le nouveau du déjà là, niant alors au moins partiellement la puissance de ce déjà là.

La conscience pourrait-elle n’être conscience de rien du tout et rester une conscience ?

Au premier abord, il semble que oui = ne dit-on pas quelquefois que l’on ne pense à rien, voulant dire par là que notre conscience est vide ; qu’elle n’a aucun objet, aucun contenu ? Mais, cela est-il exact ? Lorsqu’on dit qu’on ne pense à rien, pensons-nous vraiment à rien ? En réalité, nous avons encore des pensées, quelque chose à l’esprit, mais ces pensées ne font que nous traverser l’esprit sans qu’on fixe sur elle notre attention. Un flux confus de pensées nous passe par la tête et notre attention est flottante. Lorsque l’on dit qu’on ne pense à rien, on pense à quelque chose ! Husserl en conclura qu’il n’existe pas de pure pensée qui serait pensée de rien !

PROLONGEMENT:

Il s’agit de décrire, non pas d’expliquer ni d’analyser.

RÉHABILITER LA PERCEPTION

Merleau-Ponty corrige l’affirmation d’Husserl selon laquelle « toute conscience est conscience de quelque chose » en lui ajoutant que toute conscience est d’abord perceptive : l’intentionnalité de la conscience est la conséquence de son être-dans-le-monde (que Merleau-Ponty reprend à Heidegger). La perception est en effet l’opération par laquelle se noue notre rapport au monde, l’ancrage irréfléchi dont la réflexion nourrit l’illusion de s’abstraire. Car s’il est une chose dont la réduction phénoménologique ne peut avoir raison, c’est du fait que j’ai un corps qui perçoit et ne peut cesser de percevoir.

La conscience n’est donc pas intériorité pure et simple. Si elle se définit par son intentionnalité et n’est rien d’autre qu’une visée transcendante, alors l’intérieur n’est précisément que l’extérieur. L’intériorité n’est rien sans l’extériorité. Ainsi toute la philosophie moderne nous invite à voir dans la conscience un effort pratique et, par conséquent, un travail moral de formation de soi à travers les choses.

« Nous voilà délivrés de Proust. Délivrés en même temps de la « vie intérieure » : en vain chercherions-nous, comme Amiel, comme une enfant qui s’embrasse l’épaule, les caresses, les dorlotements de notre intimité, puisque finalement tout est dehors, tout, jusqu’à nous-mêmes : dehors, dans le monde, parmi les autres. Ce n’est pas dans je ne sais quelle retraite que nous nous découvrirons : c’est sur la route, dans la ville, au milieu de la foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes. » (Sartre, op. cit.)

  1. La subordination et relativisation de la conscience

    Le pouvoir de la conscience repose sur le fait qu’elle est perçue comme une force autonome susceptible d’ordonner le monde, de lui donner un sens. Mais cette force n’est-elle pas illusoire? La conscience n’est-elle pas toujours déterminée par autre chose qu’elle-même?

    L’ère du soupçon sur la conscience: Relativisation de la conscience

    —> Spinoza : les hommes ignorent les causes par lesquelles ils sont déterminés. La conscience n’est pas l’essence de l’homme. Le désir (persévérer dans son être) est l’essence de l’homme. (Voir cours sur la Liberté et sur le Désir).

    Le monisme de Spinoza: l’esprit et le corps ne constituent qu’une unique réalité: ils sont les attributs d’une seule et même substance en tant qu’elle est conçue soit sous l’attribut de l’étendue, soit sous celui de la pensée. L’esprit et le corps répondent donc à une seule et même connexion de causes et ne peuvent avoir d’action l’un sur l’autre.

    —> Marx : la conscience est un produit social, historique, qui se modifie avec l’histoire. La conscience est le reflet d’une manière d’exister.
    (Voir cours sur L’Histoire & La Religion).

    —> Nietzsche : la conscience est mutilation. La pensée vient du corps. Il inaugure, sans le savoir, la naissance de l’inconscient freudien. (Voir cours sur L’Inconscient).

    L’épiphénoménisme de Nietzsche: le corps est la réalité fondamentale et le fait psychique se ramène au fait physiologique. La conscience n’est qu’un reflet de la réalité organique, un épiphénomène, et ne peut donc avoir une action sur cette dernière (= une existence surajoutée, contingente, c’est-à-dire sans aucune nécessité, bref, inutile).

—> Freud : la conscience n’est pas toute la vie psychique : elle n’est que la partie visible de l’appareil psychique (2e topique = le ça, le moi, le sur-moi). L’inconscient se définit comme une instance psychique constituée de désirs, d’envies et de fantasmes refoulés. Mais, malgré ou à cause de ce refoulement, ces éléments continuent de jouer un rôle dans la constitution des désirs et des représentations conscientes. Parfois, le rôle qu’ils jouent conduit à créer des pulsions entrant en conflit avec la volonté réelle de l’individu, ou bien avec son sentiment de devoir. C’est donc l’existence de l’inconscient qui constitue un obstacle à l’unité de l’être. (Voir cours sur L’Inconscient).

  1. La pensée du corps (Nietzsche)

« Gai savoir »: Relativisation de l’importance de la pensée et de la conscience. « La pensée qui devient consciente ne représente que la partie la plus infime, la plus superficielle de tout ce qui pense. »

La conscience est une activité de pensée, plus qu’une substance. Or, même sur ce point, des difficultés apparaissent. Si l’on reprend la simple phrase « je pense », Nietzsche y voit la croyance, héritée selon lui de l’habitude de manier le langage, que « penser » est un verbe, donc une activité provenant d’un sujet. Mais ce sujet n’est pas nécessairement « moi », comme être conscient, dans la mesure où beaucoup de pensées viennent malgré moi à mon esprit. Dans le rêve, c’est évident, mais dans la réalité quotidienne cela arrive aussi : il faut souvent faire un effort de concentration pour penser de façon précise à quelque chose. On devrait plutôt dire « quelque chose pense », ou bien « il y a de la pensée ».

Il y a de la pensée dans tout l’organisme, voilà à quoi aboutit Nietzsche. Et la conscience est une forme particulière de pensée, présente dans un organisme non pas puissant, mais plutôt faible au départ. Parce qu’il fallait que chacun se représente ce qui lui manque et ce qu’il avait à demander, est apparue la conscience, couplée avec le langage. Elle est une sorte d’instrument du corps résultant de la nécessité de communiquer avec autrui pour faire état de nos besoins. Nietzsche désagrège ainsi, dans le « Gai Savoir » (§ 354), l’étroite dépendance entre pensée et conscience, au profit de celle entre pensée et corps. (Voir cours sur la religion).

Prolongement: Nietzsche, de plus, rejette la foi en la stabilité de l’être. C’est pour cela qu’il oppose au « je », selon lui construction purement verbale, le « moi ». C’est d’ailleurs à partir de cette opposition que Wilde développe de multiples variations autour de la notion de masque ; pour lui, en effet, être fidèle à une seule partie de soi-même, celle que les Victoriens appelaient avec respect le « caractère » et que Nietzsche nommait avec mépris la « personnalité », ne fait que trahir les autres aspects de son être ; à l’inverse, cultiver son « moi » et ses différentes facettes est un idéal esthétique de nature aristocratique.

// Nietzsche et Wilde: le cogito de Descartesje pense, donc je suis ») n’est pour Wilde et Nietzsche qu’une illusion : l’être est changeant, et Nietzsche refuse de croire en une coïncidence du sujet avec lui-même. Le sujet, de même que l’identité, n’existe pas : l’individu est la somme de tous ses masques. De façon comparable, Wilde affirme, dans « Le Portrait de Dorian Gray », que le moi est multiforme puisqu’en l’homme se superposent diverses strates de vies et de sensations.

  1. La pensée de la société

C’est en tant que l’on vit au milieu des autres que notre conscience se développe. Autrement dit, pour expliquer ce qu’un individu pense, il faut toujours regarder hors de lui, le contexte dans lequel il est inséré. On vient de le voir, le fait de penser que la conscience commande toutes nos pensées dépend de notre habitude de tangage. Marx donne un autre exemple : penser que la conscience est une chose à part du reste, penser qu’elle est distincte du corps et de ses exigences, c’est le fruit d’une société où s’est peu à peu constituée une division franche entre les tâches intellectuelles et matérielles, entre le travail intellectuel et le travail manuel. La société et sa structure nous conditionnent à voir dans la pensée une réalité autonome. Mais, selon lui, il n’en est rien. Pour Marx, la conscience est un produit social. La conscience se porte toujours sur l’environnement immédiat. Nos idées ne surgissent pas du néant. Tout être humain reçoit un certain nombre d’influences qui déterminent en partie son champ de conscience: « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. » autrement dit, l’ « infrastructure » détermine la « superstructure ». (Voir cours sur la religion).

RAPPEL: « L’infrastructure détermine la superstructure » (MARX)

Infrastructure = base matérielle. Tout ce qui est relatif à la production cad:

  • Condition de production (climat, ressources naturelles);
  • Forces productives (outils, machines)
  • Les rapports de production (classe sociale, domination, aliénation).

Superstructure = ensemble des idées d’une société, ses productions non matérielles, spirituelles:

  • Institutions politiques,
  • Lois / Droit,
  • Religion,
  • Morale,
  • Philosophie.

    Les conditions de vie déterminent les conditions de pensée.

Marx établit un rapport de détermination: La révolution industrielle a contribué à transformer la société féodale en une société industrielle. C’est l’évolution de l’infrastructure économique (mécanisation, industrialisation, prolétarisation) qui a causé une révolution idéologique (protestantisme, rationalisme, libéralisme).

  1. La conscience = esprit ou matière?

·    Ce problème rejoint celui des rapports du corps et de l’esprit, puisque l’on a longtemps identifié la conscience avec la pensée. Il s’agit de savoir si la conscience et le corps (qui apparaissent comme deux réalités différentes puisque l’une est matérielle et l’autre pas) entretiennent des relations causales (c’est-à-dire si le corps a une action sur la conscience et inversement), et si oui, lesquelles.



Comment se fait-il que l’homme pense? 2 réponses: l’homme pense parce qu’il a une âme (idéalisme) ou l’homme pense parce qu’il a un cerveau (matérialisme)

  • Le dualisme cartésien (rappel) = la conception que Descartes se fait de l’homme est un dualisme. Nous sommes doubles, un corps et une âme. Le corps est conçu de façon mécanique. C’est une substance dont l’attribut essentiel est l’étendue. Tous les corps vivants sont des machines. A la différence, l’âme est une substance dont l’attribut est la pensée, cad la conscience. L’âme est indivisible, le corps est divisible. L’âme est immatérielle, le corps est matériel. La matière ne peut expliquer la pensée.

    [L’idéalisme cartésien est spéciste: Seul l’homme est doué d’une raison, dont la parole est la manifestation (Descartes), seul l’homme est une personne morale (Kant). Différence de nature, qualitative entre homme et animal.]

Le corps de l’homme lui-même serait lui aussi comparable, selon Descartes et les autres philosophes mécanistes du XVIIe siècle, à une machine naturelle. « Qu’est-ce que le coeur, demandera Thomas Hobbes en ce sens, sinon un ressort, les nerfs, sinon autant de cordons, les articulations, sinon autant de roues ? » (« Léviathan », 1651). Corps animal ou corps humain (ce dernier étant, selon Descartes, joint à une âme toute spirituelle), le corps vivant est pensé ici sur le modèle de l’automate.

  • L’hypothèse matérialiste de la conscience = Tout est matériel. C’est la matière qui produit l’esprit et que, scientifiquement, on n’a jamais vu d’esprit sans matière. La matière existe en dehors de tout esprit et qu’elle n’a pas besoin de l’esprit pour exister, et que, par conséquent, ce ne sont pas nos idées qui créent les choses, mais, au contraire, ce sont les choses qui nous donnent nos idées.

Le terme « matérialisme » provient du terme « matière ». Un sens moderne et restrictif limite le matérialisme à une pensée orientée vers la quête des plaisirs et du luxe. Mais il ne s’agit que d’une définition dégradée et limitée du terme. En effet, le matérialisme se définit précisément comme le refus de tout principe extérieur à la matière. Ainsi, il nie l’existence d’une âme, d’une divinité quelconque, d’un principe originel ou d’une finalité dans la nature. Seules les lois de la matière expliquent le monde et ses bouleversements. Ce que nous ne comprenons pas est dû à la somme des lois matérielles que nous ne pouvons pas percevoir dans leur ensemble. Aussi, le schéma matérialiste apparaît fortement déterministe puisque tout est inscrit dans les lois naturelles, et ce, jusqu’au fonctionnement du cerveau.
Si rien n’échappe au règne de la matière, il n’existe aucun principe qui lui est extérieur. Donc, l’âme n’y fait pas exception. Aussi, elle ne peut être considérée comme un principe supérieur garantissant à l’homme une certaine liberté. Elle est plutôt associée au fonctionnement mécanique du cerveau, qui obéit lui- même à des lois matérielles dont la complexité nous échappe. Mais les neurosciences ont la prétention de réduire la part d’inconnu du cerveau humain.

[Le matérialisme est anti-spéciste: chez Darwin (1809-1882): Théorie de l’évolution et de la sélection naturelle. Comparaisons anatomiques pour démontrer le rattachement généalogique de l’homme à la série animale et sa filiation à partir d’un ancêtre lié aux singes catarhiniens de l’Ancien Monde. Continuité dans le règne animal. Différence de degré, de niveau (quantitatif) entre homme et animal. L’homme est un animal comme les autres.]

D’où vient que l’homme pense ? Les matérialistes répondent que l’homme pense parce qu’il a un cerveau et que la pensée est le produit du cerveau. Il ne peut y avoir de pensée sans matière, sans corps. Notre conscience et notre pensée, si transcendantes nous paraissent-elles, ne sont que des produits d’un organe matériel, corporel, le cerveau. L’esprit ne pouvant exister sans matière, il n’y a pas d’âme immortelle et indépendante du corps. Les états psychiques sont des états et des processus cérébraux. Les progrès des sciences neurologiques valident actuellement la position matérialistes.

  • De « L’homme machine » à « L’homme neuronal » = En 1748, La Mettrie écrit, dans un livre au titre évocateur « L’homme machine »: « je crois la pensée si peu incompatible avec la matière organisée qu’elle semble en être une propriété. »

[La Mettrie (1709-1751): Médecin, philosophe matérialiste français, libertin, déiste voire athée, moniste, il développe une théorie mécaniste du corps humain qui a connu un fort retentissement. Il s’oppose à Descartes. Il étend la conception de l’animal-machine à l’homme. Dans « L’Homme machine » (1748), La Mettrie rejette la notion d’âme: le terme « âme » désigne seulement l’organe qui nous permet de penser, c’est-à-dire le cerveau. Il la conçoit donc comme étendue et matérielle. Corps déchristianisé, mécanisé. Matérialisme radical.] => Conférence de Michel ONFRAY: « La Mettrie alias Mr Machine »: https://drive.google.com/open?id=0B4nRPzoUP3kTZ19LYjdFYTRKN2M et https://drive.google.com/open?id=0B4nRPzoUP3kTQjlHWVZtN2stam8.

En 1861, Paul Broca, un médecin anatomiste français découvre le « centre de la parole » dans le cerveau (aire de Broca) située dans la 3ième circonvolution du lobe frontal. Il est parvenu à cette découverte en étudiant les cerveaux de patients aphasiques, en particulier, le cas de son premier patient à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, monsieur Leborgne, surnommé « Tan-Tan » parce que c’était la seule syllabe qu’il pouvait prononcer. Broca pratiqua une autopsie du cerveau de Leborgne à sa mort et constata une importante lésion syphilitique de l’hémisphère gauche. Il conclut que la lésion du lobe frontal est à l’origine de la perte de la parole (= aphasie).

Viendront ensuite la découverte des neurones (cellules du système nerveux), des synapses, des différentes fonctions entre cerveau gauche/ cerveau droit, la carte des localisations (à chaque partie du corps correspond une région du cortex), etc.

En 1983, Jean-Pierre
Changeux publie « L’homme neuronal ». Depuis les années 70, psychiatres, psychanalystes, psychologues pratiquent une thérapeutique basée sur la parole, sans préoccupations physiologiques. Le psychisme a une anatomie et une biologie // Rôle de l’ADN en biologie moléculaire. Le cerveau = des 10aines de milliards de cellules nerveuses, les neurones qui établissent des quantités énormes de connexions, les synapses, libération de substances chimiques, les neurotransmetteurs. L’activité mentale se résume à des propriétés physico-chimiques. Changeux proclame son matérialisme, affirme la nécessité d’évacuer toute métaphysique. On lui reprochera de réduire l’homme à un ensemble de mécanismes aveugles, de réduite le supérieur (la pensée) à de l’inférieur (la matière).
La conscience n’est qu’un champ électromagnétique, résultat de l’activité des neurones.

Exemple de l’amour et du coup de foudre: pas ressentis par notre cœur mais par notre… cerveau. La première zone érogène, c’est le cerveau! Les zones cérébrales qui s’activent lors d’une sensation amoureuse sont les mêmes que celles qui s’activent lors de la prise de cocaïne! Libération de molécules chimiques euphorisantes comme dopamine, ocytocine, adrénaline, etc. De plus, la science confirme bien que l’amour rend aveugle! En effet, les régions du cerveau critique (cortex préfrontal médian) s’éteignent et celles du plaisir s’activent.

  • La neurobiologie contre l’idéalisme philosophique = Les états mentaux sont réductibles à l’activité des neurones. Rejet du dualisme qui pose l’âme, soit la conscience comme immatérielle et donc non réductible à des mécanismes tels ceux auxquels le corps est soumis. Le fait psychique est un fait neuronal. Selon les neuroscientifiques, l’âme (= esprit) est de même nature que le corps (= matière) et donc soumis aux mêmes mécanismes qui la rendent compréhensibles. Conscience = fonction parmi d’autres du cerveau comme la respiration ou la digestion.
  1. Remise en cause de la tradition cartésienne par la psychanalyse freudienne.

En considérant que l’existence d’une « substance pensante » (= l’âme) constitue la première vérité indubitable de la philosophie, Descartes a affirmé la souveraineté de l’esprit sur la moindre de ses productions et identifié la pensée avec la conscience. Rupture avec la tradition cartésienne « La division du psychique en un psychique conscient et un psychique inconscient », écrit Freud (1856-1939), « constitue la prémisse fondamentale de la psychanalyse » (« Essais de psychanalyse », 1927). Il va de soi que c’est là prendre le parfait contre-pied de la tradition issue du cartésianisme. Descartes avait, en effet, soutenu, au contraire, qu’il ne peut y avoir aucune pensée de laquelle, « dans le moment qu’elle est en nous, nous n’ayons une actuelle connaissance » (« Réponses aux Quatrièmes objections », 1641). Dans la conception classique du psychisme, issue de la théorie cartésienne de la conscience, le sujet est une évidence : toutes les émotions, tous les sentiments, toutes les pensées, etc., sont reliés entre eux par la conscience que j’ai de les ressentir. C’est la pensée de la joie que j’éprouve ou de la tristesse qui m’accable qui fait que je peux dire que ce sont bien mes émotions, et non celles du voisin. Cette conscience unifie autour d’elle, dans un moi unique, tous les éléments divers du psychisme.

Or, dans l’appareil psychique que décrit Freud, les instances de la seconde topique agissent à l’insu les unes des autres et surtout du moi lui-même auquel s’identifie le sujet, comme si elles étaient des entités séparées, des îlots de personnalités, chacune comme une espèce de moi dans le moi, avec ses propres volitions, ses propres ruses. La personnalité psychique du névrosé, mais aussi, celle de l’homme ordinaire, apparaissent comme complètement clivées, avec chacune un moi qui ignore les sentiments et émotions qui grouillent de manière souterraine qui seraient l’essentiel de sa vie psychique. Relisons, à ce sujet, les termes mêmes avec lesquels Freud parle du moi et du scandale que, précisément sur ce point, sa théorie produisit : « Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. ».

Selon Freud, à l’inverse, il est indispensable de cesser de surestimer la conscience pour bien comprendre la vie psychique : l’inconscient constitue d’après lui le fond de toute vie psychique.
Il y a en l’homme un autre sujet que le sujet conscient de la psychologie traditionnelle dont les racines sont à trouver du côté de la sexualité, de l’inconscient. Cette séparation entre le moi (= la conscience cartésienne) et le ça (= l’inconscient) conduira Lacan à postuler un « sujet clivé ». L’homme est pensé, parlé par son inconscient plutôt qu’il ne pense et parle : « Je suis où je ne pense pas, je pense où je ne suis pas. »•

Conclusion: le métier de vivre.

SOURCE (cours à lire): {https://books.google.fr/books?id=5C2WWdoWT1YC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false}

« Je ne suis donc pas celui que je crois être. Si j’ai conscience de mes sentiments, de mes désirs, de mes actions, j’en ignore la source et je leur attribue une signification le plus souvent erronée. Je crois penser, mais je suis pensé, je crois agir, mais je suis agi. C’est aussi ce que Rimbaud, ce voyou-voyant, nous dit : « C’est faux de dire : je pense; on devrait dire on me pense. Pardon du jeu de mots. Je est un autre
(*) » {« Lettre à George Izambard du 13 mai 1871 »). Le « je », bourgeois, banal, ordinaire est le réceptacle de tous les préjugès, de tous les stéréotypes de l’époque. Dénonciation du mythe du « je ». La psychanalyse analysera cette mythologie de l’ego dans un discours plus systématique et scientifique.

(*) « Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. — Pardon du jeu de mots. — Je est un autre. »

Si je ne suis pas celui que je crois être, je peux toutefois en prendre conscience et m’efforcer d’accéder, par la connaissance de ce qui me détermine, à une certaine vérité sur moi. C’est ce que Freud a exprimé dans une formule célèbre qui indique le but de la cure psychanalytique et où il entendait par « Es » (« ça ») l’inconscient en général et par « Ich » (« Je ») la conscience et la volonté : « Wo Es war Soll Ich werden » ( « Où était ”ça”, ”je” doit devenir
»). Ce qu’on pourrait traduire, avec Lacan, ainsi : « Là où fut ça, il me faut advenir ». Il y a donc de ce lieu où « ça » était, un devenir possible vers le « Je », vers la personne. »

Source : {https://books.google.fr/books?id=5C2WWdoWT1YC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false}

Commentaire de cette citation à lire pendant les vacances de la Toussaint: http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/68147.pdf

=> Dès lors, il conviendrait de penser la subjectivité comme une tâche à accomplir plutôt que comme une identité rassurante et figée. NOUS AVONS A ETRE. Notre identité personnelle n’est pas tant dans le passé mais dans l’avenir que l’on a à être. A proprement parler, on n’est pas soi-même mais on a à le devenir. La conscience de soi, contrairement à Descartes, n’est pas une donnée, mais une conquête. On ne naît pas libre ou conscient, on a à le devenir. Lorsque Freud dit: ” La conscience n’est pas donnée, elle est une tâche.”, il veut dire que c’est un devoir pour l’homme, aussi bien individuellement que collectivement, d’augmenter son champ de conscience, sa lucidité, et peut-être aussi son niveau de conscience. Aujourd’hui l’on parle de “conscientisation“. La conscience est à constituer. La conscience n’est donc pas donnée, mais une faculté en évolution, où chaque prise de conscience est une conquête de lucidité sur l’aveuglement des habitudes mentales. En acceptant le nouveau, le sujet se remet en question, et ainsi évolue, assimile de nouvelles expériences, et par là même permet à la conscience qu’il a du monde d’évoluer. L’univers ainsi saisi est sans cesse transformé. À chaque prise de conscience du sujet, il renaît autre. On peut dire que chaque prise de conscience est à la fois une redéfinition du moi et du monde. Ce qui rend cette conquête possible, c’est le fait que la liberté est l’être même de la conscience. L’autre nom de la liberté, c’est en effet le vide et le néant. Ce vide est souffrance, négativité, refus de ce qui est, et par là même révélation de ce qui est, mais est aussi promesse de création. Il est désir d’être, appel vers un être qui puisse le combler.

=> Nous avons à être, comme le montrent les existentialistes, de sorte que pour reprendre le titre d’un ouvrage de Cesare Pavese : « Le métier de vivre », le métier d’homme. Exister est un métier, une tâche incessante à accomplir.

NOTE: SE CONNAÎTRE SOI-MÊME POUR MONTAIGNE

« Je suis moi-même la matière de mon livre » : s’il n’y a pas de système chez Montaigne, sa personne, ses goûts, ses besoins et ses habitudes constituent le lien qui unit entre elles toutes ses idées. Le Moi a beau être changeant, il est non seulement possible de se connaître en se disant, mais l’examen de soi révèle un principe unificateur qui confère au Moi son identité : il s’agit de la pratique constante du jugement en quoi consistent les « Essais », et plus particulièrement du jugement moral. Le Moi n’est pas une donnée préalable mais une tâche à accomplir, la connaissance de soi étant indissociable de la prise de conscience de notre destination éthique.

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