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L’imagination

L’imagination

Il convient de distinguer l’imagination reproductrice qui est la faculté de se représenter des objets en leur absence de l’imagination créatrice ou fantaisie qui est l’aptitude à l’invention mentale, c’est-à-dire à la création de nouvelles combinaisons d’images et d’idées.
Imaginer est un moyen de se libérer des contraintes du réel et du Présent. L’homme seul a ce pouvoir de s’éloigner du réel en le pensant autre qu’il n’est. C’est en niant le réel que la conscience prend conscience d’elle-même. Or cette négation est déjà à l’œuvre dans l’imagination. Pourtant tout un courant de la pensée occidentale, héritier de Socrate, tend à dévaloriser l’image comme copie par rapport à l’original et comme chimère par rapport au réel.

I. — L’imagination et l’irréel

A. L’image comme copie

Platon fidèle à la pensée socratique, affirme dans “Timée” que le monde dans lequel nous vivons n’est qu’une image. Il n’est que la copie d’un modèle, le monde des «Idées», monde parfait, éternel et immobile qui se conserve toujours identique à lui-même. Le temps n’est que l’image mobile de l’éternité. Et dans le livre VII de “La République“, par la fameuse allégorie de la caverne, il nous est montré que le monde sensible est le monde de l’ombre et de l’illusion, celui où triomphent la sensation et l’imagination. Ceux qui croient que les choses naturelles ou fabriquées sont réelles sont semblables à des prisonniers enchaînés au fond d’une caverne, tournant le dos à l’ouverture et n’ayant devant eux, projetées sur la paroi, que les ombres d’objets divers portés par des gens qui défilent derrière un feu qui brûle au-dehors.
Au-dessous des choses naturelles ou fabriquées de la réalité, desquelles l’illusion nous est donnée, il y a des fictions des arts qui imitent. Ainsi la représentation peinte d’un lit n’est pas la production du lit tel qu’il est, mais une simple image en trompe-l’œil. Le lit lui-même qui est un objet fabriqué n’est que la copie de l’«Idée» du lit. L’art est donc doublement illusionnisme puisqu’il n’est que l’imitation de quelque chose qui n’est déjà elle-même qu’une apparence.
Dans le livre X de “La République“, Platon soutient qu’il convient de récuser le jugement des poètes et de leur retirer leur fonction d’éducateurs. Si les poètes passent pour connaître « tous les arts, toutes les choses humaines qui se rapportent à la vertu et au vice, et même les choses divines», c’est parce que leur compétence ne se rapporte pas à l’être mais à un simple «fantôme». Autrement dit, si l’art peut tout exécuter, « c’est, semble-t-il, qu’il ne touche qu’une petite partie de chaque chose, et cette partie n’est qu’un fantôme ». L’art n’est donc qu’imagerie ou copiage.
Il y a donc, dans le platonisme, une dévalorisation de l’image et de l’imagination. L’image est l’art de produire l’illusion. Elle est illuminante. Or ce n’est pas d’illusion mais, de vérité que l’on doit nourrir l’âme. La vérité, !a vraie réalité – est ailleurs, dans un lieu supra-terrestre où résident les purs objets de la contemplation, c’est-à-dire les « Idées».
Or ces « Idées », ces choses incorporelles, qui sont les plus grandes et les plus belles de toutes, on ne peut les faire connaître clairement « que par le raisonnement, et par rien d’autre». Il est donc vain de vouloir comprendre par l’imagination ce qui ne peut l’être. D’autant plus que l’imagination abuse la raison. Elle n’est que le pouvoir de créer des images imparfaites et des copies dérisoires.

B. La philosophie de Platon comme exercice de l’imaginaire.

La philosophie platonicienne dévalorise l’imagination et cependant lui accorde paradoxalement une place importante en y faisant constamment appel.
En effet, l’imagination se manifeste d’abord dans la perfection formelle de l’œuvre de Platon, dans la forme même du dialogue, sorte d’affabulation littéraire qui met en jeu des personnages qui discutent. Mais aussi dans – les fables, les contes et les mythes que l’auteur arrange ou compose et qui sont autant de poétiques incitations à penser. Ainsi, par exemple, le mythe de la caverne, qui a pour fonction de dévaloriser l’image, n’est jamais qu’un récit raconté par l’image. On y voit une grotte en contrebas d’une route que domine un feu, sur cette route des passants qui se succèdent et qui portent statues et objets divers, des prisonniers enchaînés… Tout un jeu d’images affleure partout. Le mythe est non seulement une illustration de l’idée, une allégorie, mais aussi ce qui supplée à la raison qui bafouille, qui ne peut plus dire.
L’imagination se manifeste enfin dans la mise en scène d’un Socrate « grand sorcier» aux paroles envoûtantes.
Si Platon fait appel à l’imagination, c’est bien parce qu’elle touche à quelque chose de plus profond. En un sens, la philosophie de Platon est une philosophie . de l’imaginaire qui ne cesse de nous exhorter à ne pas accorder de l’existence aux choses du monde mais aux Idées. Ainsi toute la réalité se vide de son être pour passer dans l’Idée. Ce tour de passe-passe, ce renversement auquel nous sommes conviés est impossible sans le pouvoir de l’imagination. Déréaliser la présence pour accorder la réalité à l’absence, transformer l’irréel en réel, voilà qui témoigne du pouvoir extraordinaire de l’imagination. Pour comprendre la philosophie de Platon, il nous faut imaginer que le monde sensible est l’image du monde des Idées, que le premier caractère de la réalité est d’être invisible. Le platonisme est bien un exercice de l’imaginaire et ce n’est pas sans raison que Nietzsche a pu parler de Platon comme de l’« halluciné de l’arrière-monde».

C. L’imagination comme maîtresse de fausseté.

L’imagination est souvent considérée comme maîtresse de fausseté. Pour Pascal, elle est la « superbe puissance ennemie de la raison», la faculté qui se laisse prendre aux apparences. Ainsi, par exemple, les habits magnifiques des juges et des avocats nous font paraître plus juste leur cause. Autrement dit, les arguments parlant à notre imagination ont plus de poids que les arguments rationnels.
Là où l’on imagine, dit Descartes, il y a erreur dans l’esprit. Les images donnent une apparence illusoire des choses. Ainsi, par exemple, un bâton plongé . dans l’eau paraît tordu. Les corps mêmes ne peuvent donc pas être connus par les sens et par la faculté d’imaginer, mais « par le seul entendement».
Pour Spinoza, enfin, l’imagination est une forme de connaissance appauvrie, fondée sur des ouï-dire. A l’inverse de la raison qui considère les choses comme nécessaires, l’imagination nous les représente comme contingentes et fait ainsi naître en nous deux passions fondamentales : l’espoir et la crainte. Or la crainte est la cause qui « engendre, entretient et alimente la superstition». Et la superstition est elle-même à l’origine de toutes les horreurs du monde.
L’imagination est la faculté de nos chimères, elle engendre émotion et passion: « On rêve au-delà du monde et en deçà des réalités humaines les mieux définies», dit Bachelard. Autrement dit, « le monde est beau avant d’être vrai, le monde est admiré avant d’être vérifié». L’imagination est donc à l’origine de la déroute de la raison.

II. — L’imagination comme compensation de la réalité

L’imagination, sous quelque forme qu’elle se manifeste, exprime pour Freud la puissance d’un désir qui déborde la réalité. La «libido» subit un refoulement sous l’influence de la pression sociale et de l’éducation. Mais le «refoulé», qui constitue une dynamique très forte de la vie inconsciente, tend à faire retour sous une forme déguisée à travers les troubles ou symptômes de la névrose mais aussi dans. les images ou symboles des rêves ou des fantasmes et même dans les œuvres d’art.
Le rêve est ainsi une compensation mentale. Il exprime un désir inconscient à travers des images. De même le fantasme, qui est un scénario imaginaire où le sujet est présent, figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir inconscient.
Les images sont donc pour Freud le résultat d’un conflit entre la « libido» et la censure. Elles sont des satisfactions substitutives et métaphoriques. L’imagination est donc la compensation de la réalité. Le royaume de l’imagination, dit Freud, est «une réserve organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité afin de permettre un substitut à la satisfaction des_ instincts à laquelle il faut renoncer dans la vie réelle».
L’image, chez Freud, n’est donc rien par elle-même. Elle n’est que le signe d’un conflit. Le sens caché derrière les images symboliques peut être déchiffré à la manière dont un géologue reconstitue la nature d’un terrain dans ses profondeurs. Le mode de production de ces images obéit à des lois rigoureuses qui sont celles de l’inconscient. Il y a aussi dés images types qui reviennent avec une certaine fréquence et qui ont, en dernière instance, une signification sexuelle. Ainsi, par exemple, l’eau est le symbole de la naissance et de la vie intra-utérine, la maison symbolise le corps maternel, etc. Il est donc toujours possible d’atteindre à travers le contenu manifeste le contenu latent. L’interprétation est sans appel. Elle renvoie toujours à la cause formatrice des images, c’est-à-dire au conflit entre des désirs inconscients et leur censure.
On peut objecter à Freud que l’image-symbole ne se réduit pas toujours à un signe, qu’elle n’a pas qu’un sens, qu’une imagination appauvrie, au point que l’image n’est plus que le signe d’un conflit, caractérise la névrose et elle seule. La production imaginative d’un névrosé est en effet réduite à une symbolique pauvre parce qu’elle est aliénée, prisonnière d’un conflit. Dans la névrose, l’image perd sa verticalité, son ouverture, son appel. L’image névrotique est une image fermée qui ne renvoie qu’au conflit.
L’image libre est autre, elle conduit à une pluralité d’interprétations, elle est polysémique. L’image se donne alors à interpréter, elle est dynamique son pouvoir est de nous mettre en quête d’une interprétation toujours recommencée, jamais vraiment exhaustive, d’une compréhension cherchant à être toujours plus profonde.

III. — L’imagination créatrice

L’imagination est ce pouvoir de nous représenter un objet même en son absence. Mais le travail de l’imagination ne consiste pas en la simple reproduction de perceptions reçues, en l’absence des objets qui les ont provoquées, il aboutit aussi à la fabrication d’œuvres. L’imagination est aussi l’aptitude à dépasser ce qui est et à organiser des formes nouvelles. Elle est donc création, invention et, en ce sens, elle est essentiellement dynamique. L’imagination, dit Bachelard, est « la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images (….) Elle est dans le psychisme humain l’expérience même de l’ouverture, l’expérience même de la nouveauté ».
Si l’imagination peut créer, c’est parce que tout n’est pas, parce que quelque chose manque. Autrement dit, l’homme n’invente que lorsqu’il éprouve l’absence de quelque chose comme un manque. Il imagine l’objet absent, mais il ne l’imagine que parce qu’il le désire et il ne le désire que parce que la réalité à la fois le lui refuse et cependant le lui accorde en le manifestant comme possible.
Si l’imagination est création, invention, elle ne l’est certes pas à partir de rien. Elle suppose des données, des éléments à partir desquels elle peut travailler et faire autre chose, autrement. Mais si l’invention est toujours relative, liée au passé et n’apportant qu’une légère nouveauté par rapport à ce qui précède, elle permet toujours d’anticiper, de résoudre par avance les difficultés du présent. En ce sens, dans l’invention, l’avenir détermine le présent, autrement: dit, la négativité détermine et hante l’être. L’imagination change donc le monde et le crée à l’image du désir de l’homme. Dans la nature, elle accomplit par la technique ou la création artistique le désir de l’homme comme sur-nature.
En tant qu’exprimant nos désirs les réalisations imaginatives sont aussi vécues comme réelles. Ainsi l’art nous fait vivre l’irréel comme le réel, il est un autre réel, un monde irréductible à celui que nous connaissons. Comme l’affirme Malraux, l’art « naît de la fascination de l’insaisissable, du refus de copier des spectacles, de la volonté d’arracher les formes au monde que l’homme subit pour les faire entrer dans celui qu’il gouverne» et les grands artistes « ne sont pas les transcripteurs du monde, ils en sont les rivaux ». Les artistes ne reproduisent donc pas la nature mais en sont les rivaux et les œuvres d’art sont d’authentiques créations même si le matériel vient de la réalité. Si l’art est un monde, c’est bien parce que l’imagination est créatrice.
Dans “L’imaginaire“, J.-P.. Sartre affirme que nous appréhendons une œuvre d’art dans le monde de l’irréel. Quand j’écoute la VIIe Symphonie de Beethoven, dit-il, celle-ci se donne comme « un perpétuel ailleurs, une perpétuelle absence. Il ne faut pas se figurer qu’elle existe dans un autre monde, dans un ciel intelligible. Elle n’est pas simplement — comme les essences par exemple — hors du temps et de l’espace : elle est hors du réel, hors de l’existence. Je ne l’entends point réellement, je l’écoute dans l’imaginaire». Autrement dit, pour Sartre, l’oeuvre d’art existe sur le mode de l’irréel, hors du sensible, hors du temps, non comme une essence intemporelle, mais comme une absence. En fait, Sartre méconnaît que les images créées par l’art ont une réalité qui, bien loin d’être un moindre réel ou un irréel, est tout simplement un surréel. L’imagination est, en effet, plus que la faculté de l’irréel. Elle est aussi celle du surréel. Elle est la faculté de “déformer des images“, cad de rompre avec tout asservissement au réel antérieurement perçu mais elle est aussi et surtout, comme l’affirme Bachelard, « le pouvoir de former des images qui chantent la réalité». Imaginer pour l’homme, c’est donc entrer dans un monde nouveau et non pas se perdre dans l’irréel.
L’image est beaucoup, plus qu’un simple signe, elle tend vers le symbole. Or le symbole a de multiplies sens qui ne peuvent être saisis exhaustivement. Il est riche, inépuisable et renvoie aux grands archétypes inconscients de l’humanité, c’est-à-dire à ces images présentes en l’homme, en tout homme et qui sont à la source de tous les mythes, du folklore, et qui véhiculent aussi le mystère. En ce sens l’imagination est la création d’êtres qu’elle ne peut plus inventorier exhaustivement mais qui sont vrais dans la mesure où ils expriment les possibilités inépuisables que le monde offre à la conscience qui l’interprète. L’imagination est donc le pouvoir de se dépasser elle-même. Comme l’a vu Bachelard, l’imagination est une faculté de surhumanité : « Un homme est un homme dans la proportion où il est un surhomme. On doit définir un homme par l’ensemble des tendances qui le poussent à dépasser l’humaine condition… L’imagination invente plus que des choses et des drames, elle invente de la vie nouvelle, elle invente de l’esprit nouveau, elle ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de visions. » L’imagination chante donc non seulement le monde mais aussi l’homme comme être du possible.
Enfin, à l’opposé de la raison qui apporte souvent la solitude et la souffrance, l’imagination est source de joie. A l’opposé de la pensée qui s’accomplit par des médiations, l’image se donne immédiatement et nous comble instantanément. Ainsi l’imagination nous soustrait à l’emprise du temps et nous en délivre. Elle est une puissance euphémisante qui destitue le temps et la mort de leur gravité. Elle est, pour reprendre un mot de Malraux, un « antidestin».

Sujets de dissertation

1. Imaginer, est-ce se perdre dans l’irréel?
2. L’imagination et la connaissance.

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