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L'ESPACE (synthèse)

• Distinguez bien l’espace vécu et concret — celui qui structure toute notre vie quotidienne — de l’espace abstrait, cadre vide, infini et homogène (§ 1). Consultez à ce propos la fiche sur «le temps» : la même distinction est opérée, entre temps vécu subjectif et temps objectif (comme milieu et forme).
• Nous pouvons donner, comme exemples d’espace concret, ceux du primitif (§ 2) et de l’enfant (§ 3). Celui-ci se détache progressivement d’une perspective subjective.
• Retenez bien les caractères de l’espace euclidien (§ 3) : homogénéité, infinité, etc.
• L’espace kantien (§ 4) représente la traduction philosophique de l’espace euclidien. Lisez, dans la fiche sur le temps, l’analyse consacrée au temps kantien.
• L’espace euclidien et kantien ne représente qu’un moment dans le parcours intellectuel et scientifique (§ 6), où s’engendrent les différentes formes d’espace. On peut donc décrire des espaces de plus en plus abstraits : en mathématiques, l’espace riemannien et, en physique, l’espace-temps d’Einstein.

I — Première approche : espace vécu et espace abstrait

L’espace abstrait — ce milieu global dans lequel sont localisées nos perceptions ainsi que les étendues finies — ne doit pas être confondu avec cet espace qualifié, vécu et hétérogène qui informe le cours de notre existence quotidienne. Si le premier est objectif, le second, subjectif, est marqué de nos préférences ou de nos sympathies. L’un est un système de correspondances universelles alors que l’autre est la forme de notre sensibilité individuelle.

II — Un exemple d’espace concret : l’espace du primitif

C’est de l’espace vécu qu’il faut partir, car il est le champ premier de toute expérience. Tel est, par exemple, l’espace du primitif ou celui de l’enfant, marqués du même égocentrisme. Ainsi le primitif n’a-t-il aucunement l’idée d’un espace indéfini et homogène : son étendue, modelée par les projections individuelles et subjectives, ne s’étend pas au-delà des horizons visibles et se borne à l’environnement proche, porteur des puissances totémiques (le totem est, chez le primitif, l’animal ou le végétal considéré comme l’ancêtre du groupe).
«L’espace vital du primitif s’organise autour du lieu consacré par l’autel où l’influx totémique prend terre… L’espace primitif apparaît donc comme une sorte de clairière déchiffrée et organisée par les mythes communautaires au sein de l’immensité d’un monde hostile et inconnu… (Il) est le lieu propre de l’homme, consacré par les présences tutélaires.» (G. Gusdorf,Mythe et métaphysique“, Flammarion, 1953)

III — La construction de l’espace chez l’enfant

L’espace de l’enfant, tout comme celui du primitif, est concret et qualitatif. Au début, existent autant d’espaces que de sphères sensorielles (espace buccal, visuel, tactile). Ces différents espaces sensoriels, l’enfant les unifie; il constitue, par étapes, un espace général et homogène et abandonne progressivement son égocentrisme originel. Ainsi se détache-t-il d’une perspective subjective et uniquement relative à son corps propre pour construire finalement l’espace géométrique, aboutissement d’une longue évolution psychologique et mentale.
« Les idées fondamentales d’ordre, de continuité, de distance, de longueur, de mesure, etc., ne donnent lieu, durant la petite enfance, qu’à des intuitions extrêmement limitées et déformantes. L’espace primitif n’est ni homogène, ni isotrope (il présente des dimensions privilégiées), ni continu, etc., et surtout, il est centré sur le sujet au lieu d’être représentable de n’importe quel point de vue. C’est après sept ans qu’un espace rationnel commence à se construire.» (Piaget, “Six études de psychologie“, Éditions Gonthier, 1964)

IV — L’espace géométrique et euclidien — Ses caractères

Ainsi pouvons-nous maintenant envisager l’espace géométrique et euclidien à trois dimensions. Ce n’est pas une donnée, mais le fruit d’un long parcours, à la fois individuel, culturel et scientifique. Il constitue un milieu et un cadre homogènes s’opposant en tous points à la discontinuité qualitative de l’espace vécu.

Plusieurs propriétés le caractérisent en effet : l’homogénéité, l’infinitude, la continuité, l’isotropie (ses caractères sont identiques dans toutes les directions).
«Il est homogène (sans région privilégiée), isotrope (sans direction privilégiée), infini (sans bornes), continu (sans éléments ultimes). On ne conçoit pas qu’il puisse être altéré ou détruit : immuable et éternel comme Dieu même, il se distingue nettement par là du réel physique qui peut, de façon contingente, venir l’occuper. C’est précisément parce qu’il est un pur réceptacle, vide de lui-même et complètement indifférent à son contenu, qu’il peut faire l’objet d’une géométrie a priori, totalement indépendante de la physique qui, au contraire, le présuppose.» (R. Blanché, “La science actuelle et le rationalisme“, PUF, 1973)

V — L’espace kantien

L’espace kantien n’est que la traduction philosophique de cet espace euclidien à trois dimensions, espace qui est aussi celui de la science newtonienne. En somme, Kant a élaboré sur le plan philosophique une notion d’espace qui était donnée dans la science de son temps, au XVIIIe siècle.
Dans la “Critique de la raison pure“, Kant décrit — dans l’ “Esthétique transcendantale” — les caractères de l’espace. Il fait de l’espace, non point une donnée des choses, mais une forme a priori de la sensibilité, non point une réalité de l’expérience externe, mais une condition a priori de la possibilité des phénomènes. L’espace, cette intuition pure a priori, fonde la géométrie. En somme, ce que Kant a voulu nous montrer, c’est que l’espace est une structure de l’esprit humain, comme le temps. C’est le cadre à l’intérieur duquel les sensations sont liées.
«L’espace n’est pas un concept empirique, dérivé d’expériences extérieures… L’espace est une représentation nécessaire, a priori qui sert de fondement à toutes les intuitions extérieures. Il est impossible de se représenter qu’il n’y ait point d’espace, quoiqu’on puisse bien concevoir qu’il ne s’y trouve pas d’objets. Il est donc considéré comme la condition de la possibilité des phénomènes, et non pas comme une détermination qui en dépende, et il n’est pas autre chose qu’une représentation a priori, servant nécessairement de fondement aux phénomènes extérieurs.» (Kant, “Critique de la raison pure“)

VI — L’espace kantien, fruit d’une culture

Que subsiste-t-il de cette théorie kantienne? L’espace euclido-newtonien est bel et bien, en un certain sens, à notre échelle, condition formelle de notre expérience. C’est dans cette forme que nous percevons le réel objectif. Les cadres de l’espace et du temps, tels que les décrit Kant, permettent d’organiser le réel.
Mais ces cadres sont eux-mêmes le fruit d’une culture. La structure euclido-newtonienne-kantienne n’est qu’un moment de l’évolution scientifique et culturelle.
« On peut douter que… les cadres de l’espace et du temps nous soient ainsi donnés une fois pour toutes et ne varietur, imposés à notre constitution mentale comme une condition… dont il faut que nous nous accommodions bon gré mal gré. Ils ont un caractère plus intellectuel que purement biopsychique. Notre raison intervient pour les informer, ils résultent d’une éducation intellectuelle, ils sont le fruit d’une culture.» (R. Blanché, “La science actuelle et le rationalisme“, 1973)

VII— De l’espace riemannien à l’espace-temps d’Einstein

Des conceptions de plus en plus abstraites de l’espace vont se faire jour au milieu du XIXe siècle, avec Lobatchevski et surtout Riemann.
L’espace riemannien servira d’outil théorique à la conception de la relativité généralisée d’Einstein. L’hypothèse, non contredite à ce jour, selon laquelle la vitesse de la lumière dans le vide est une vitesse maximum absolue dans tout l’univers, a conduit à lier indissolublement l’espace géométrique et le temps pour constituer « l’espace-temps» dans lequel se déroulent tous les phénomènes physiques. La réalité physique n’apparaît dès lors compréhensible que dans le cadre d’un continuum indissociable d’espace-temps.
«Albert Einstein a simplement exprimé le fait que l’univers qui nous est perceptible ne peut pas se définir seulement par trois dimensions (longueur, largeur, hauteur) mais qu’il faut également tenir compte d’une 4e coordonnée, disons 4e dimension, dans laquelle doit nécessairement entrer un 4e paramètre, le temps.» (J. Charon, “La connaissance de l’univers“, Seuil, 1961)

Conclusion

L’espace euclidien ou riemannien, ces espaces abstraits de la raison, ne sauraient occulter l’espace vécu, lieu de nos angoisses ou de nos joies, ancrage de notre corps dans le monde.

1 comment on L'ESPACE (synthèse)

  1. L’ESPACE
    Distinguer espace vide el étendue concrète.
    I. RÉALISME
    — A — Gnoséologique.
    L’empirisme considère l’espace comme un concept empirique, formé à partir de données sensibles : données de la vue (Platner) ou de tous les sens (James) pour le nativisme, données de la vue éduquées par celles du toucher pour le génétisme (Berkeley). Pour Descartes (réalisme des idées) l’idée d’espace est une idée innée.
    — B — Ontologique.
    Descartes voit dans l’étendue l’essence même de la matière, et pour Newton, l’espace, comme le temps, est, une réalité absolue, indépendante des choses qui se trouvent en elle. De même pour Lagneau, « l’étendue se rapporte à la nature même des choses ».
    C — Discussion.
    Kant a montré que l’espace ne peut être un concept empirique puisqu’il est la condition de l’expérience, qu’il est un tout donné avant ses parties et qu’il peut être représenté indépendamment de tout objet. Cependant Kant ne pense pas avec Newton et Descartes que l’espace soit une réalité existant par elle-même ou dans les choses.
    II. L’IDÉALISME
    — A — Nature de l’espace selon Kant.
    L’espace est une forme a priori de la sensibilité ou intuition pure, c’est-à-dire qu’il est le cadre dans lequel se situent nécessairement toutes nos perceptions externes. Il en résulte que tout se passe comme si l’espace était dans les choses puisque nous ne pouvons percevoir les choses que dans l’espace (réalité empirique et idéalité transcendantale).
    — B — La perception de l’espace selon M. Pradines.
    Cette conception s’accorde avec les travaux de M. Pradines qui conclut que l’espace est une « genèse première », c’est-à-dire une construction originelle inséparable de la sensation ; en effet « les sensations sont des impressions qui ne peuvent être senties qu’à la condition d’être comprises », c’est-à-dire interprétées comme les signes d’un excitant à distance, hors de nous (passage de la sensibilité réflexogène à la sensibilité représentative).
    — C — Objections et réponses.
    On reproche souvent à Kant d’avoir confondu l’espace abstrait et l’espace sensible ou étendue concrète. Mais cette distinction, que font les sociologues et les pragmatistes, ne saurait avoir aucun sens réel pour Kant. De même on ne saurait invoquer contre Kant les espaces non euclidiens (Cf. Poincaré, Einstein) car l’espace décrit par Euclide reste bien celui de notre perception à partir duquel .on peut évidemment construire d’autres espaces.
    CONCLUSION
    « Nous percevons les choses dans l’espace, mais l’espace n’est pas un objet des sens quoique les objets des sens ne soient ordonnés, distingués et perçus que par l’espace » (Alain).

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