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LE TRAVAIL

Étymologie

Le mot « travail » vient du latin « tripalium » qui désigne un instrument de torture. Dans la Grèce antique, le travail est méprisé dans la mesure où il soumet l’homme à la matière et aux commandements d’autrui. Seuls les esclaves travaillent = dévalorisation des activités manuelles. Au travail s’oppose la philosophie, la politique, le sport.

Négativité du travail

La malédiction du travail et le mythe de l’âge d’or originel : la condamnation d’Adam (cf. Genèse, 3, 17).

La nécessité du travail : cf.
Rousseau, le travail est rendu nécessaire par la pénurie de la nature et le fait que les désirs de l’homme passent ses besoins.

L’aliénation du travail : le travailleur dépossédé de lui-même et qui ne se reconnaît pas dans son activité productrice.

Marx : « Le travail aliéné est sacrifice de soi, mortification ». Nietzsche: Le travail : fuite devant l’individuel et « la meilleure des polices »: la glorification du travail comme « soustraction à la réflexion, à la médiation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine » (Nietzsche)

La division du travail (aspect social)

 

Le travail comme expression de la coopération, interdépendance des hommes. (TES)

Positivité du travail

Le travail comme libération : cf.
Hegel, la dialectique du maître et de l’esclave, le travail libère de la peur de la mort.

Le travail comme réalisation de soi:

Marx : par le travail l’homme réalise son être générique, son essence.

H. Arendt supériorité du travail comme production d’œuvres individuées dans lesquelles l’individu se reconnaît.

Valeur libidinale du travail qui transfère les composantes narcissiques, agressives, voire érotiques de la libido et procède à leur sublimation
dans une activité utile à la collectivité (Freud).


Problématique: Le travail n’est-il qu’aliénation de l’homme (par l’homme) ou permet-il à l’individu de se réaliser, de s’épanouir ? (Tension entre nécessité et liberté) Le travail n’est-il que « forcé » (Alain) ou peut-il être « voulu », désiré par et pour lui-même ? (Tension entre contrainte et désir) Travailler n’est-ce pas développer ses facultés d’intelligence, d’habileté, …, de maîtrise de la nature ? En effet, regardez par la fenêtre ! Que voyez-vous partout sous vos yeux ? Le produit du travail de l’homme. Même la nature porte la marque du travail de l’agriculteur qui l’a façonnée (champs, croisement de végétaux, d’animaux, etc.)


Le travail peut se définir comme la transformation de la nature par l’intermédiaire d’outils ou de techniques.
L’étymologie du mot travail donne à penser qu’il s’agit d’une activité radicalement pénible. Le « tripalium » désigne un supplice, un instrument de torture. Le travail serait pour l’essentiel, et au-delà des sentiments de chacun, une activité douloureuse à laquelle nous serions condamnés. Dans la « Genèse » et dans la tradition judéo-chrétienne qui la prolonge, le travail a un sens religieux. Il est la conséquence du péché originel des premiers hommes. Dieu condamne ceux qui ont transgressé sa volonté à cultiver une terre qui ne donne plus spontanément ce dont ils ont besoin pour subsister. La terre n’est plus un jardin (le paradis terrestre). Elle ne produit que « des épines et des chardons » si l’homme ne la transforme pas « à la sueur de [son] front ». Le travail est le signe de la servitude matérielle de l’homme lié à son état temporel.

Notons que pour les chrétiens, le travail est en même temps ce par quoi l’homme peut se racheter (= gagner sa Rédemption). Mais le septième jour de la semaine l’homme doit se reposer comme Dieu à la fin de la création. Le travail est à la fois une malédiction, et une vertu. Si l’homme l’accepte, il le valorise.

  1. Le travail est-il l’essence de l’homme ?

Traditionnellement, conscience et pensée = essence de l’homme, c’est-à-dire caractéristiques spécifiques qui le distinguerait des autres espèces.

# Au XIX° siècle, Marx préfère caractériser la nature humaine par la notion de travail.

Pourquoi? Et que faut-il entendre par la notion de travail?

Pour la pensée commune, l’idée de travail est associée à celle d’effort, qu’il soit intellectuel ou physique. A ce titre, il va de soi que les animaux travaillent. La fourmi qui transporte dans la fourmilière des insectes nettement plus volumineux qu’elle-même accomplit incontestablement des efforts. Peut-on pour autant en conclure qu’elle travaille ?

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature… Notre point de départ, c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond, par la structure de ses cellules de cire, l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » (Marx, “Le Capital“)

Explication de la citation de Marx : Le travail a un caractère formateur pour l’humanité. En produisant ses conditions de vie, l’homme se produit lui-même, il devient véritablement humain. C’est pourquoi le travail est le propre de l’homme : lorsqu’on le compare à l’activité animale, on s’aperçoit que le travail humain s’en distingue non par la qualité du produit (les cellules de l’abeille sont parfaites), mais par la nature de l’activité elle-même : le travail est une transformation consciente et volontaire de la nature ; il en résulte que le produit du travail est l’objectivation d’une intention humaine

Le travail est une activité consciente et non instinctive. L’homme se représente l’artefact (cad l’objet artificiel) qu’il va produire. La représentation de l’action à mener précède l’exécution de l’action et en détermine les modalités. Spécificité du travail humain, qui implique un plan et un projet spirituel, et se différencie ainsi de l’opération animale. Certes, l’animal construit son nid ou son abri – ainsi font l’oiseau, le castor ou la fourmi – mais il ne travaille pas à proprement parler, car il n’applique aucun plan et ne réalise aucun but consciemment. Il n’exerce ainsi aucune volonté réfléchie.

« Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. »Le Capital », I, 3, 7).

Dans le moindre objet fabriqué est donc investie la totalité de nos capacités (imagination, conception, déduction, volonté, habileté, force). Cet investissement fait de l’objet fabriqué un objet humain, qui objective nos capacités, et cela confère de la valeur à l’objet et le rend respectable. Si l’objet fabriqué – même mal- par le plus mauvais artisan, vaut mieux que la cellule la plus réussie de l’abeille la plus experte, c’est que, dans le premier, on contemple de l’humain, l’activité humaine objectivée. En ce sens, le travail est humain, et même uniquement humain.

Le travail modifie la nature mais aussi la propre nature du sujet qui travaille en développant les facultés.

  • Ainsi, le travail, comme activité consciente, est-il un mode d’action propre à l’humanité. Si le travail est la conscience agissant sur le monde et le transformant, alors, nous pouvons dire avec Marx que le travail est bien l’essence de l’homme.

Le nid de l’oiseau, au barrage du castor, à la toile de l’araignée = pas d’œuvres au sens créateur du terme car l’animal ne fait en l’occurrence qu’exercer mécaniquement et de manière intangible son instinct. De surcroît, il n’utilise à cet effet que ses organes naturels. Contrairement à l’homme, l’animal n’utilise que très peu d’outils. Chez l’homme, l’outil est comme le prolongement de ses mains et la matérialisation de son intelligence. L’outil permet à l’homme d’augmenter les capacités limitées de son corps. Il en repousse les limites (et non les bornes).
L’outil est en effet ce qui rend le corps de l’homme plus performant dans son action sur la matière. Ainsi, le marteau rend la main de l’homme plus puissante et plus ferme, le tournevis la rend plus précise ; la paire de lunettes ou la canne rectifie une impuissance du corps propre, etc. De ce point de vue, on peut dire que l’outil transforme le corps humain, le prolonge, en augmente le potentiel, tout en le protégeant.

L’outil = réalité artificielle, en vue d’un objectif précis, et mis en réserve pour un usage ultérieur.

Les animaux peuvent utiliser des techniques rudimentaires (utiliser une branche pour atteindre un fruit, utiliser une pierre pour casser une noix). Mais, la branche, la pierre ne sont pas conservées pour un usage ultérieur, pour une réutilisation réfléchie et préméditées.

De plus, l’homme ne fait pas que s’adapter à son milieu. Il adapte l’environnement à ses besoins et en fonction de ses projets. Cet environnement, il le façonne en quelque sorte à son image. Exemples = agriculture, élevage, industrie. Adaptation de son environnement à ses désirs à tel point que l’homme peut prendre ses désirs pour la réalité.

Le monde animal appartient tout entier à la nature. L’animal est un être naturel. Il ne connaît qu’une évolution, des changements résultant de phénomènes physiques (physiologique) et inconscients (climat, nourriture, sélection naturelle). L’évolution des espèces naturelles n’est pas volontaire, délibérée, réfléchie. Bref, ni voulue, ni pensée.

L’espèce humaine connaît seule une « histoire », processus temporel où du nouveau surgit en permanence, transformant la nature et par conséquent sa propre nature. Les changements (+ ifs ou –ifs) que connaît l’homme, sont le résultat de son action volontaire, de l’exercice de sa pensée créatrice. L’homme devient l’artisan de son destin.

CCL= Ainsi l’homme se reconnaît-il dans le travail dans la mesure où celui-ci est une activité :
consciente, fruit d’une volonté qui se propose un but et qui mobilise une attention en vue d’atteindre ce dernier ; intelligente : le travail implique la compréhension des lois de cette nature qu’il reproduit ; libératrice : par le travail l’homme s’émancipe du joug de la nature.

II) Le travail est-il une valeur ?

  1. La valeur travail (Thèse)

Grâce au travail, l’humanité va actualiser progressivement toutes les potentialités de son espèce: d’un point de vue collectif et d’un point de vue individuel. Comprendre quelle place il tient dans la constitution même de notre humanité.

Le travail est considéré comme une valeur:

  • il donne du prix et du sens (orientation et signification) et à l’existence,
  • il accroît sa maîtrise sur le monde,
  • il libère progressivement des contraintes,
  • il assure sa subsistance,
  • Il donne un rôle social, une utilité: notre participation sociale s’exprime par le travail, celui-ci étant entendu comme contribution à la vie collective et au bien commun.
  • Il confère une dignité,
  • Il développe les capacités propres de l’individu et celle de l’espèce.
    Par le travail l’homme s’éduque, se forme, s’humanise.

  • Se reconnaître dans son travail: dans le travail chaque homme s’affirme lui-même en même temps qu’il affirme l’essence de l’homme en général. Car si dans mon travail, explique Marx, j’objective « ma production, mon individualité, sa particularité », dans la jouissance qu’autrui aura du fruit de mon travail, je jouis « d’avoir objectivé l’essence de l’homme, donc d’avoir procuré l’objet qui, lui, convenait aux besoins d’un autre être humain ». Ainsi je confirme et réalise directement dans mon activité individuelle « mon essence vraie, mon essence humaine, mon essence sociale ». Aussi, le travail est-il bien ce en quoi l’homme se reconnaît pleinement, puisqu’il s’y reconnaît à la fois comme individu et comme être social. D’où l’idée d’en faire un des « droits de l’homme et du citoyen » (1948) = le droit au travail.

Article 23: 1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. 2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal 3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.” (cf. V) LE TRAVAIL COMME OBLIGATION JURIDIQUE ET MORALE)

Transition: Pourtant, pour la majorité des hommes, le travail est vécu comme une contrainte et une triste nécessité. Comment expliquer ce paradoxe, cet écart entre la théorie et la pratique du travail. Dans quelles conditions s’exerce le travail.

  1. Le travail, « la meilleure des polices » (Antithèse 1)

Comme modification de la nature, le travail est un effort réfléchi # spontanéité de l’instinct. Un travail est nécessaire là où nous rencontrons une résistance de la matière qui ne se plie pas à nos désirs et à notre volonté. Exemple du « travail » de l’accouchement.

Le travail implique effort, délai, voire répétition. On comprend alors que le travail soit vécu comme une activité ingrate, pénible, aliénante. Nombre de traditions mythiques ont perçu le travail comme un châtiment, une déchéance, une malédiction. Le Paradis terrestre, c’est d’abord l’âge d’or où le travail n’existait pas.

PRB: Pourquoi travailler ? Pourquoi loue-t-on le travail comme un bienfait pour l’humanité ? Et donc, pourquoi le travail devient-il une valeur en lui-même ?

Nietzsche = faire le procès du travail, en voir les perversions.


Nietzsche: « Aurore », livre III

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail- on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir-, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême ».

Prolongement: http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/68545.pdf

RESUME: Nietzsche s’interroge ici sur l’origine des déclarations sur la valeur morale du travail, y compris quand il s’agit d’un labeur épuisant. Elles visent, selon lui, à en cacher la véritable fonction répressive. Le travail dont il est question ici, est celui qui n’a pour but que le gain d’argent et les plaisirs qu’on peut acheter (« un but mesquin… »). La valorisation du travail gagne-pain a la même origine que les autres discours moraux : la dépréciation et la peur de l’individu. Et de fait, ce travail empêche ce qui est d’ordre strictement personnel. Il signifie « oubli de soi », soumission à un rythme imposé, intégration à une collectivité. Il n’y a plus de temps pour la solitude, pour la méditation personnelle, plus d’énergie pour les passions individuelles. L’individu, en tant que tel, est dangereux pour la société car il n’a pas pour but l’intérêt général, l’utilité commune, mais seulement lui-même. Il est du plus grand intérêt pour la société que les hommes oublient qu’ils sont des individus, pour se percevoir comme des membres de la société, et le travail est un excellent moyen pour les dépouiller de leur être individuel. D’où l’expression « meilleure police » : le travail est le meilleur garant d’un ordre social fixe et stable. Bref, le travail garantit la sécurité ! Il faut remarquer la spécificité du point de vue de Nietzsche : il ne s’agit pas pour lui de défendre les travailleurs en tant que tels, mais de voir, derrière le travailleur, l’individu.

// « Le travail, c’est le refuge des gens qui n’ont rien de mieux à faire. » Oscar Wilde.

// « Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève. »
RimbaudLettre de Rimbaud à Georges Izambard » – 13 mai 1871)

Nietzsche
dénonce ici le travail contraint, dégradant. Plus de pouvoir créateur. Plus d’épanouissement des potentialités individuelles. Tout est sacrifié sur l’autel de l’utilité sociale et de la rentabilité. Négation de l’individu au profit de la grégarité du collectif.

L’activité dégradante décrite par Nietzsche ne peut être considérée comme une valeur. Le travail est devenu une nécessité triste. Il condamne ceux qui en font l’apologie.

Si le travail, dans son essence, est libérateur, il a revêtu, au cours de son histoire, des formes concrètes aliénantes : esclavage, servage, salariat.

L’esclave, c’est un non-homme (le nègre), un non-civilisé (le barbare, le sauvage), un déchu de l’humanité (le forçat). N’étant pas un égal en humanité, l’esclave est considéré comme pouvant être utilisé comme on utilise les animaux. Tout est fait alors pour entretenir cette différence, qui seule peut justifier l’esclavage. D’où, par exemple, l’interdiction d’apprendre à lire aux nègres esclaves dans le code noir.

Il existe des conditions de travail qui incarnent la négation même de ces spécificités humaines et donc de l’essence de l’homme. C’est ce que Marx appelle le travail aliéné.

Est-ce à dire que ces analyses remettent en cause l’idée même de travail ? Sûrement pas. Rappelons que ces dernières ne concernent que des perversions du travail et non le travail lui-même. Il n’en reste pas moins vrai que le travail, cette activité qui dans l’idéal défini ou rappelé par Nietzsche devrait être libre et créatrice, reste, sauf pour de rares exceptions, une activité contrainte afin d’assurer les moyens de subvenir aux besoins les plus pressants des hommes. Même si, dans le meilleur des cas, cette activité répond à un choix, un intérêt voire une passion, il reste une contrainte sociale à laquelle nul ou quasiment ne saurait échapper. La question est alors de savoir si cette situation est indépassable ou si l’on peut espérer, dans un avenir lointain, échapper non au travail mais au travail contraint.

C’est à cette perspective que Marx a accordé un certain crédit. Ce dernier est convaincu qu’à l’horizon de l’histoire l’humanité peut parvenir à des conditions de production tellement performantes que tous les besoins humains pourront être satisfaits et ce, en ne mobilisant qu’un travail contraint résiduel ou pratiquement inexistant. Il s’agira d’une société d’abondance. Les techniques permettront de réaliser l’idéal du citoyen grec mais pour l’ensemble des hommes, ces dernières remplaçant avantageusement la nécessité des esclaves de l’antiquité afin d’assurer les tâches sociales indispensables à son fonctionnement. Ce sera, aux yeux de Marx la fin de la préhistoire de l’humanité et le début véritable de son histoire, celle où chaque homme pourra se consacrer librement aux activités qui répondront à ses intérêts et à ses talents.

  1. LE TRAVAIL COMME ESSENCE DE L’HOMME MAIS CONTRAINT ET EXPLOITE

La relation de l’homme au travail est une relation complexe, faite d’aliénation et de liberté, de contrainte et d’épanouissement personnel. Il nous faut, en effet, bien comprendre sur quel contexte psychique se jouent les relations économiques et sociales: spontanément, l’homme n’aime pas travailler. En revanche, tout aussi spontanément, il aime consommer. L’amour du métier que l’on rencontre chez l’artisan et chez tout bon professionnel est toujours une longue conquête sur un dégoût premier et puissant. Travailler est toujours un arrachement au mouvement naturel de la paresse et de la jouissance ou, comme le dit Freud, il faut, pour accéder à la jouissance du travail, avoir renoncé à la toute-puissance du principe de plaisir et avoir eu accès au principe de réalité, pour avoir ensuite découvert, à partir de là, un autre type de jouissance.

  1. Le travail est bien l’essence de l’homme…

Pour Marx, le travail est l’essence même de l’homme
car il s’agit d’:

  • une activité qui lui est spécifique, elle est une activité consciente et non instinctive,
  • une activité créatrice et volontaire qui lui permet d’agir sur le monde, de s’en rendre maître,
  • une activité qui lui permet de développer toutes ses facultés et en particulier, la pensée.

Rappelons que le travail est aussi une valeur car:

  • Il donne du prix et du sens à l’existence;
  • Il permet à l’homme d’assurer de manière autonome sa subsistance: Ne pas travailler signifie dépendance et manque. C’est là le sens de la formule proverbiale: « Le travail, c’est la liberté ».
  • Il donne un rôle social, une forme de dignité: II suffit que nous vivions que nous utilisions les produits du travail des autres, par le jeu même de la vie en société et de la division du travail, et donc pour que nous profitions du travail d’autrui. Notre travail sera la contre-partie de cette mise à contribution d’autrui, le paiement de notre dette envers la collectivité. Grâce au travail, l’homme accède aussi par là à son identité sociale. Cette dernière est en effet conférée à chacun par l’exercice d’un métier : c’est par l’exercice d’une profession, je suis « couturier », « agriculteur », « médecin », « marchand », etc., que je suis reconnu comme tel par les autres membres de la société civile. Cette identité sociale fonde une égalité fondamentale entre tous qui vient du fait que tous les hommes sont utiles à la communauté et cela, à travers précisément, la différence qui existe entre eux du fait que chacun a un métier différent.
  • Il développe les capacités, il actualise les potentialités de l’individu et de l’espèce. C’est par le travail que l’homme se fait homme, passe d’une activité instinctive à une activité pensée, d’une spontanéité animale à une discipline rationnelle.
  • Le travail est formateur voire moralisateur: La valeur morale du travail, celle par laquelle il devient une fonction de l’existence morale, est son caractère de création et de responsabilité.
  • Le travail libère de l’angoisse de mort
    (cf. « Dialectique du maître et de l’esclave » ci-dessous)
  • Pour conclure, on dira avec Hegel que « le travail est la seule façon pour l’homme de réaliser son essence, c’est-à-dire d’accéder à la plus haute liberté »

Exemple de plan de dissertation: « Pourquoi travailler ? »

Pour ce type de sujet, plusieurs réponses sont demandées. On partira du plus « concret » au plus « abstrait ».

N.B. : Le « pourquoi » interroge : la causalité et la finalité :

I) L’homme travaille avant tout pour des raisons purement économiques et matérielles

o Le Travail, avant tout synonyme de « métier »

o Le travail, activité nécessaire pour survivre

TRANSITION : Une telle conception du travail n’est-elle pas restrictive ?

II) Le travail comme activité humaine, appartenant à l’essence même de l’homme

o Le travail comme activité non pas seulement utile mais bonne en elle-même, pour elle-même : point de vue moral

o La justification religieuse du travail

TRANSITION : Mais le travail peut-il n’être qu’une succession d’activité dans lesquelles l’homme ne trouverait aucun intérêt ?

III) L’homme travaille parce qu’il y trouve l’occasion de s’améliorer

o Le travail comme effort pousse l’homme à se dépasser. Le travail rend libre.

o Le travail comme moyen de se construire et s’imposer face à l’autre. La dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel.

o Le travail libéré (# travail aliéné) confère une dignité.

  1. … Mais les conditions de travail sont contraintes et aliénées.

Or, il existe des conditions de travail qui sont la négation même de ces spécificités humaines et donc de l’essence de l’homme. C’est ce que Marx appelle le « travail aliéné ».

« Aliéné » qualifie à l’origine les êtres humains qui ont perdu la raison, celui qui perd la raison se voit coupé de son essence, coupé des liens qui le relient à son humanité, d’où le terme d’  « a » (privatif). Marx reprend ce terme pour définir toutes les situations de travail où l’homme ne se reconnaît plus en tant qu’être humain.

Initialement, l’artisan produit en totalité un objet qui est donc sa création propre et dans lequel il se reconnaît. Dans le monde artisanal, le travailleur fait un objet complet. Ce travail requiert un long apprentissage, qui forme véritablement le travailleur. Comme le dit Marx, un tel travail exige des connaissances, de la clairvoyance et une volonté que le paysan ou l’artisan acquiert peu à peu. C’est en ce sens qu’on peut dire que le travail travaille aussi à faire l’homme qui s’y attelle : en même temps qu’il transforme la matière, donne forme à l’objet fabriqué, il transforme et forme l’humain en l’homme. Par le long apprentissage de son métier, l’homme apprend, en effet, la patience et à sublimer certaines forces, il apprend la rigueur, l’exigence, il stimule son intelligence, et bien d’autres qualités proprement humaines. L’objet fabriqué, de plus en plus maîtrisé, est le reflet permanent de cette maîtrise de soi à laquelle le métier permet d’accéder. L’artisan connaît ainsi la valeur de son travail, dont l’objet fabriqué est le reflet. Nous avons vu, en outre, que l’apprentissage d’un métier ne va pas sans l’apprentissage d’une conscience professionnelle, qui « socialise » véritablement l’homme. Progressivement, avec la manufacture, puis la grande industrie, le travail ouvrier devient travail aliéné. En quoi consiste l’aliénation du travail? En ce que l’homme se trouve devant son produit comme devant une réalité qui lui est étrangère et le domine.
Le producteur ne se reconnaît plus dans la chose qu’il produit. Ce phénomène de l’aliénation (« alienus » : étranger) a été mis en lumière par Marx dans les « Manuscrits de 1844 » : le travail devient extérieur à l’ouvrier qui n’y développe aucune énergie libre et authentique, qu’elle soit physique ou morale.

« L’objet que le travail produit, son produit, l’affronte comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur. » (Marx, « Manuscrits de 1844 »).

Qu’est-ce que le travail aliéné selon Marx:

  • il remet en cause les capacités créatrices liées par essence à cette activité ; l’ouvrier ne conçoit pas le produit de son travail ; il ne fait qu’utiliser et fatiguer son corps en vue d’exécuter un projet pensé par d’autres hommes (division travail manuel et travail intellectuel) ; le produit final ne lui appartient pas, il est vendu sur le marché. En effet, dans son effort de rationalisation de la production, la grande industrie a séparé le travail créatif et intellectuel du travail manuel, créant pour cela deux types de travailleurs très différents, avec d’un côté les ingénieurs, les intellectuels, les « cols blancs », qui appartiennent le plus souvent à la classe des riches et des possédants, et de l’autre les manuels, « les cols bleus », les ouvriers, qui n’ont plus l’occasion, dans l’exercice de leur métier, d’user de leur propre intelligence et à qui l’on ne demande qu’une force et une dextérité physiques.
  • il dépend pour assurer cette tâche (nécessaire à sa subsistance vitale) d’employeurs. Aliénation du salariat. Distinction prolétaire et bourgeois.
  • La disparition du savoir-faire artisanal et la déqualification de la force de travail.
    Au Moyen Âge il fallait dix ans d’apprentissage chez un maître et réaliser son “chef d’œuvre” pour être consacré “artisan“.
    On ne demande pas à l’ouvrier d’être vraiment un manuel, d’avoir une véritable habileté, une véritable expérience, un véritable savoir-faire. On exige de lui de n’être qu’un geste. Dans le monde industriel, l’ouvrier est en effet utilisé comme une chose, comme un mécanisme au service de la machine, et n’a plus accès à un travail véritablement formateur. Il est sacrifié à la force productive. Il doit passer des heures à répéter inlassablement le même geste, un geste insensé, puisqu’il ne forme plus un objet complet, qui ne peut plus refléter cette maîtrise du métier qui gratifiait l’artisan.

  • Le travail contraint ainsi conçu devient étranger à l’homme et celui-ci est conduit à valoriser les situations en-dehors du travail où il recouvre sa liberté d’initiative et d’action (loisirs, temps de repos). Ces situations de repos renvoient pour l’essentiel à la satisfaction des besoins vitaux (que l’homme partage avec les autres espèces animales): « Ce qui est animal (les besoins vitaux) devient humain, et ce qui est humain (les activités créatrices de l’homme ou le travail) devient animal ».

    « Ce qui est animal devient humain, et ce qui est humain devient animal. » MARX in « Ébauche d’une critique de l’économie politique » (http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/68112.pdf).

    W. S. se demandait avant Marx : « Qu’est-ce que l’homme, si le bien suprême, l’aubaine de sa vie est uniquement de dormir et de manger ? … Une bête, rien de plus. » « Hamlet » (1601), IV, 4 de William Shakespeare.

Marx : « on fuit le travail comme la peste. » « C’est pourquoi l’ouvrier n’a le sentiment d’être soi qu’en dehors du travail ». Le travail étant devenu animal, machinal, torturant, l’homme s’y voyant dépossédé de sa propre activité, ne peut plus se sentir lui-même qu’en dehors du travail. Or, ce qui existe en dehors du travail, c’est essentiellement (compte tenu, qui plus est, des conditions économiques dans lesquelles on maintient l’ouvrier), la satisfaction des besoins. « On en vient à ce résultat que l’homme n’a de spontanéité que dans ses fonctions animales : le manger, le boire, la procréation, peut-être encore dans l’habitat, la parure, etc. » Ainsi le comble de la perversion est-il atteint en ce que non seulement « ce qui est humain devient animal », mais encore « ce qui est animal devient humain ». Il s’ensuit que la forme actuelle de production, non contente de faire du travail un travail aliéné, de déposséder l’homme de son travail, le plonge et le maintien dans une sphère quasi animale, déniant, rejetant tout ce qui en fait un être humain. Si la notion de « contre nature » avait un sens, elle s’adapterait à ce que Marx dénonce ici comme perversion, monde à l’envers.

L’aliénation produite par le dvp du L (= travail) industriel décrite par Marx dans le Livre I du « Capital » et par Simone Weil ans « La condition ouvrière ». Naissance du machinisme = rationalisation du L en le morcelant et en le simplifiant à l’extrême. Travail en miettes. La parcellisation du travail introduite par le « fordisme » ôte au Leur la possibilité de se reconnaître comme l’auteur d’une oeuvre. C’est ce que Marx met en évidence, dans « Manuscrits de 1844 », lorsqu’il dénonce la séparation radicale introduite par l’industrie entre le travail intellectuel de conception et le travail manuel de production.

(TES) La division du travail augmente la productivité

La diminution de la journée de travail imposée par les luttes a amené le capital à toujours pousser davantage la division du travail pour augmenter la productivité et maintenir ainsi son taux de profit. La première forme de la division capitaliste du travail est la manufacture. Celle-ci rassemble dans un même atelier des artisans de métiers différents, travaillant ensemble à la fabrication d’un même produit. Ainsi les diverses opérations qui concourent à la fabrication d’un objet sont séparées, confiées chacune à un ouvrier spécialisé. Ce dernier est ainsi confiné dans une tâche mécanique simple qui peut être apprise en quelques instants et exécutée rapidement avec l’habitude. La manufacture entraîne la disparition du savoir-faire artisanal et la déqualification de la force de travail. L’ouvrier ne participe que de façon fragmentaire à la fabrication du produit. Le travail, réduit au maniement d’un outil fragmentaire, devient toujours plus mécanique jusqu’à ce que la machine remplace l’homme. Dans la grande industrie, l’homme n’a plus qu’à surveiller la machine et en corriger les erreurs. La machine-outil permet une utilisation purement mécanique des outils. L’habileté manuelle encore requise dans la manufacture disparaît. La force de travail se dévalorise davantage. De plus le travail devient monotone. Enfin l’intensité du travail augmente dans la mesure où le travailleur doit se plier au rythme imposé par la machine.

Exemple:


Il faut se souvenir que les débuts du capitalisme ont été sauvages ; qu’un théoricien libéral comme Smith écrivait calmement : « Dans les progrès que fait la division du travail, l’occupation de la majeure partie de ceux qui vivent de ce travail, cad de la masse du peuple, se borne à un très petit nombre d’opérations simples […] Or l’intelligence des hommes se borne nécessairement par leurs occupation ordinaires. Un homme qui passe toute sa vie à faire un petit nombre d’opérations simples […] n’a pas lieu de développer son intelligence, ni d’exercer son imagination […] et devient généralement aussi stupide et ignorant qu’il soit possible à une création humaine de la devenir. » (« La richesse des nations », 1776).

[TES] A voir sur Adam Smith: https://www.youtube.com/watch?v=ZYlu7xxQogA / https://www.youtube.com/watch?v=azNw7Vx1R8o

La machine se distingue de l’outil au sens où l’énergie qui est utilisée pour son fonctionnement n’est pas celle de l’homme, mais une énergie naturelle, détournée de son cours et transformée par un moteur en mouvement mécanique. Cette transformation par un moteur marque l’ère du machinisme et l’entrée dans le monde industriel. Ainsi, la première révolution industrielle est liée à la machine à vapeur.

La machine utilise une énergie potentiellement infinie et est, du même coup, infiniment plus performante que l’outil. C’est ainsi que l’on peut dire que si, avec l’outil, le corps de l’homme est beaucoup plus efficace, avec la machine il est radicalement transformé et permet à l’homme d’affirmer une puissance sur le monde et la nature que le corps biologique pur ne permet même pas d’envisager : grâce à ses machines par exemple, l’homme peut voler. À partir de l’existence et de l’utilisation des machines, le monde de l’homme change radicalement.

Marx a bien dégagé certains effets immédiats de la machine. Elle permet l’intensification du travail, par la subdivision des tâches. Elle sépare et oppose travail intellectuel et travail manuel. Les puissances intellectuelles de la production se développent d’un côté, tandis qu’elles disparaissent de l’autre. Cette dichotomie du travail intellectuel et du travail manuel constituera un problème grave, dans l’évolution industrielle. Néanmoins, pour Marx, la machine est un instrument de progrès. Le problème n’est pas celui de la technique, mais celui de la maîtrise de la technique par l’homme. Il s’agit de mettre fin à la scission du travail intellectuel et du travail manuel, grâce à un régime social « désaliéné ») => Société communiste (abolition de la propriété privée = nouveau mode de production incluant de nouveaux rapports de production).

En conséquence:

  • Le L de chacun est conditionné par le L de ts = horaires, objectifs, cadence, prime. Tout est imposé, aucune initiative laissée aux travailleurs. Taylorisme sur les chaînes de montage et Management dans les bureaux des grandes entreprises. Ce que dénonce Marx, Taylor quelques années plus tard le systématisera pourtant en rationalisation poussée à l’extrême du travail humain : le travail à la chaîne est la production par une division en étapes, que chaque ouvrier accomplit par un geste cadencé et d’autant plus rapide qu’il est toujours identique. Il est bien évident qu’un tel travail est déshumanisant, abrutissant, ne permet pas le développement d’un potentiel qui reste en friche chez l’ouvrier qui l’accomplit : c’est ainsi que la grande industrie « fait du travailleur un infirme et une monstruosité en cultivant, comme dans une serre, son savoir-faire de détail, tout en étouffant un monde de pulsions et de talents productifs […] l’individu lui-même est divisé, transformé en mécanisme automatique d’un travail partiel, réalisant ainsi la fable stupide de Menenius Agrippa, où l’on voit un homme représenter un simple fragment de son propre corps ». Dépossession du travailleur par rapport à sa propre production. Le geste du travailleur est décomposé étudié dans ses moindres détails, de telle sorte qu’il agisse le plus automatiquement possible à la cadence de la machine, sans avoir à réfléchir. Le travailleur n’exerce plus la souplesse de ses organes, ni sa réflexion, ni son intelligence, ni sa créativité, mais seulement sa force mécanique. Il s’épuise, se déforme, il est dégradé, déshumanisé, rétréci. Les rapports entre les hommes deviennent des rapports entre des choses étiquetées (les ouvriers sont désignés par des numéros, interchangeables), du coup, ils deviennent « idiots, agressifs, brutaux, désespérés » Marx.

    Approfondissement sur le taylorisme : https://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/432703.pdf

  • La tâche de chacun est réduite à des opérations simples répétitives (travail à la chaîne, inauguré à partir de 1910 aux USA). Aucun dvp d’une qualification ou talent, d’aucune aptitude particulière et personnelle. Actes stéréotypés. Les gestes du travailleur ne lui appartiennent plus, ils sont définis, chronométrés, modélisés.

    Le L devient monotone et « sa facilité même devient une torture » (Marx). Le travailleur s’abrutit, il perd toute faculté de penser (« Les temps modernes » de Chaplin), l’homme devient le « servant » de la machine (Marx).
    Charlie Chaplin – Eating Machine: Voir

    La technique accélère les rythmes qu’elle transforme en “cadences” (le rythme est naturel tandis que la cadence est artificielle). D’où le développement du stress.

    Exemple: Un menuisier qui fabrique un lit va choisir le bois (l’essence d’arbre), le découper, monter les morceaux un à un. De ce point de vue, le travail est pénible mais le menuisier maîtrise le sens de son travail dans la mesure où il assure à lui seul la production et sait à quoi il veut aboutir. Supposons maintenant une chaîne où
    chaque étape de construction du lit soit confiée à un ouvrier différent. Celui qui choisit le bois n’a pas besoin de savoir comment on monte un pied et celui qui monte un pied (de lit, bien entendu!) n’a pas besoin de savoir comment on doit couper le pied, etc. La division du travail, issue du taylorisme et du fordisme, aboutit donc à ôter au travail son sens. La conséquence majeure de cette division du travail est l’aliénation du travailleur. Chaque travailleur n’est plus vraiment un producteur, un fabricateur ; il occupe une fonction bien définie dans la chaîne de production mais perd de vue le but de la production. Perdre de vue le but de la production, c’est en perdre le sens.

  • Différence entre deux types de travail. D’un côté est le travail visant à la fabrication/création (œuvre), de l’autre le travail visant à la production (objets industriels). C’est sur une telle différence que se fonde la réflexion de Hannah Arendt (1906 – 1975) dans cette citation tiré de « Condition de l’homme moderne » (p. 176). « Les idéaux de l’homo faber, fabricateur du monde : la permanence, la stabilité, la durée, ont été sacrifiés à l’abondance, idée de l’animal laborans. ». Ce qui crée la modernité, dans le travail, est le remplacement de l’ « homo faber » par l’ « animal laborans ». Ces deux expressions latines signifient pour la première « homme qui fabrique » et pour la deuxième « animal travaillant ». La différence entre ces deux situations est assez claire. D’un côté l’humanité, de l’autre l’animalité. D’un côté la fabrication qui cherche à construire des objets durables (travail artisanal) de l’autre la production industrielle qui vise l’abondance des biens et leur consommation par le plus grand nombre. La différence entre la production artisanale et la production industrielle repose essentiellement sur la parcellisation des tâches.

Alors que le monde artisanal se caractérise par le fait que les forces et les moyens de la production appartiennent au travailleur-producteur : le paysan et l’artisan, par opposition le monde industriel et capitaliste se caractérise par le fait que le travailleur-producteur : l’ouvrier est dépossédé des moyens de la production et qu’il est obligé de vendre son temps et sa force de travail au capital qui les possède.

Art = création d’objets que l’on regarde,

Artisanat = fabrication d’objets que l’on garde,

Industrie = Production de produits que l’on jette.

(Une petite précision permettant de distinguer plus clairement aliénation et exploitation : le mot exploitation » est utilisé pour désigner un fait économique : on affirme qu’une partie du travail effectué n’est pas payée au travailleur. Le terme « aliénation » suppose, lui, un point de vue « philosophique » : il signifie que le travailleur ne se « reconnaît » pas dans son travail. Cela suppose une certaine idée de ce que devrait représenter le travail pour l’homme : permettre la réalisation de l’individu en étant la manifestation, l’extériorisation de lui-même. La critique de l’aliénation fait référence à une « essence » de l’humanité, dont le travail est censé accomplir la réalisation.)

(TES) Travail aliéné # Travail exploité (n’est qu’un aspect du travail aliéné). L’ouvrier, grâce au travail accompli crée de la valeur économique. L’ouvrier ne reçoit pas l’intégralité du supplément de valeur créé par lui = la « plus-value ». Car une part de cette valeur va être consacrée à l’impôt, à l’investissement, une part enfin sert à assurer les revenus des propriétaires des entreprises et de leurs actionnaires ainsi que des ouvriers. Marx ne conteste pas cela.

Mais il prétend que la part qui revient aux ouvriers est calculée au plus juste, c’est-à-dire aux ressources nécessaires en vue de renouveler leur seule force de travail, autrement dit à ce qui est nécessaire pour s’alimenter et se reposer un minimum. C’est ce que Marx appelle « l’exploitation de l’homme par l’homme ».

(TES) L’exploitation du travail : travail et plus-value: Le travail, a montré Marx, est non seulement aliéné, mais également exploité. En effet, le propriétaire des moyens de production achète la force de travail de l’ouvrier, son énergie physique et nerveuse. Cette force de travail constitue la seule ressource des producteurs, qui la vendent quotidiennement. Mais le propriétaire, s’il rétribue les producteurs, ne paye pas pour autant à son juste prix la force de travail incorporée dans les marchandises produites. La part qui revient aux ouvriers est calculée au plus juste, c’est-à-dire aux ressources nécessaires en vue de renouveler leur seule force de travail, autrement dit à ce qui est nécessaire pour s’alimenter et se reposer un minimum. Le travailleur est considéré comme un simple prolongement de la machine.
Sur la valeur de douze heures de travail fournies il n’en paye, par exemple, que celle de six. Les six autres sont gratuites et créent une plus-value, c’est-à-dire une valeur supplémentaire produite par le travailleur, en contrepartie de laquelle il ne perçoit aucune rétribution. Pour Marx, la plus-value, c’est du travail volé à l’ouvrier par le patron.

« La production de plus-value n’est autre chose que la production de valeur, prolongée au-delà d’un certain point. Si le processus de travail ne dure que jusqu’au point où la valeur de la force de travail payée par le capital est remplacée par un équivalent nouveau, il y a simple production de valeur; quand il dépasse cette limite, il y a production de plus-value. » (Marx, « Le Capital »).

  • En conséquence, on peut voir le travail comme une contrainte (thèse), et ce, à 3 titres:

A – Une contrainte naturelle.

Le travail = nécessité qui s’impose à l’homme de produire les conditions et les instruments de sa survie. Le décalage entre les capacités naturelles de l’homme et ses exigences (besoins, désirs) le condamne à travailler, à affronter la nature par des moyens qu’il a lui-même forgés.

B – Une contrainte sociale.

La société exige des individus un certain degré d’utilité et de productivité. Il faut travailler pour gagner sa vie, le travail permet d’acquérir par échanges, des choses qu’on ne peut créer soi-même. Il permet aussi d’acquérir une position au sein de la société. Sans travail, l’individu se voit condamné à une certaine marginalité.

C – Une contrainte religieuse.

La nécessité de travailler a traditionnellement été perçue comme une servitude. Dans la « Genèse », Adam et Ève sont condamnés au travail par une malédiction divine. Travailler est, en effet, le symptôme de notre incapacité à endiguer définitivement les contraintes naturelles. Le travail est sans fin parce que la liberté qu’il procure, à l’égard de la faim par exemple, est toujours provisoire et fragile.

  • Le travail n’est pas une valeur morale. Ce que chacun cherche, c’est le bonheur et non le travail. Personne ne cherche le travail pour le travail. Le travail ne vaut pas par lui-même et pour lui-même. Le travail n’est pas une valeur. Il est une valeur économique mais non une valeur morale. Dans, les « Evangiles », le travail n’est pas une valeur chrétienne mais un châtiment après le péché originel voire un instrument de torture. La salle de travail dans les cliniques c’est la salle où les femmes accouchent. Le travail n’est pas une valeur morale, c’est ce que prouvent les vacances et le salaire. Le propre d’une valeur morale est d’être sans repos ni cesse. Il n’y a pas de congés payés pour la vertu. On doit toujours être généreux. La générosité vaut toujours. Idem pour la justice, qui vaut par elle-même et pour elle-même, s’impose forcément, nécessairement. Or, tout travail mérite repos et salaire. Les valeurs n’ont pas de prix: si l’on me paye pour être juste, c’est de la corruption. Or, tout travail mérite salaire. Il y a un marché du travail. Il n’y a pas de marché des valeurs. Le travail ne vaut rien c’est pourquoi on le paye. Il n’est pas un devoir, c’est pourquoi il a un prix. Il ne faut pas faire du travail, une fin en soi. Le travail est toujours fait pour autre chose que lui-même. Il a un sens extrinsèque et non intrinsèque comme les valeurs qui valent par elles-mêmes et pour elles-mêmes.
  • Etre riche sans travailler. Tout le monde désire être riche et avoir accès à un grand crédit social, puisqu’être riche permet de satisfaire bien des désirs tout en évitant la peine et les ennuis que la satisfaction de ces désirs et besoins impliquerait sinon ; néanmoins, ce que tout le monde désire en réalité, c’est être riche sans effort. Le travail, qui seul produit la richesse, est en effet aussi ce qui est considéré comme une épuisante et détestable corvée, dont tout le monde aimerait être débarrassé.

D – Le caractère pénible du travail fait que l’homme ne rêve que de d’en débarrasser, ou à défaut d’en éliminer l’importance (=> Reprise d’annale du Baccalauréat)

La pénibilité du travail a toujours été clairement reconnue par l’homme et cela se traduit dans la production spontanée des mythes, où s’exprime toujours de manière immédiate la relation de l’homme au monde. Le mythe biblique et chrétien du paradis perdu, dans la « Genèse », exprime clairement que le vécu laborieux de l’homme est semblable, pour lui, à une condamnation et même à une malédiction, qu’on ne pouvait s’expliquer que par une faute originelle.

Interprétation philosophique du mythe de la « Genèse »: il nous semble qu’on peut faire une interprétation philosophique et anthropologique du mythe biblique. Tout se passe comme si ce mythe mettait en image le sentiment que l’homme a d’avoir perdu une forme de bonheur, dans ce paradis originel qu’il habitait, en devenant conscient. La sortie hors de l’Éden initial, dès lors que l’être humain a mangé du fruit de la connaissance du bien et du mal, symbolise, selon nous, la sortie hors de la réalité animale qui était la sienne auparavant. Adam et Ève vivaient, avant la tentation, insouciants (puisqu’ignorants comme l’enfant, et, comme l’animal, en deçà du bien et du mal), nus et sans pudeur, dans un jardin où les arbres sont nourriciers. Le paradis de l’Éden est, de toute évidence, celui de la parfaite adaptation au milieu qui est le lot des êtres vivants. Tentés par le serpent, ces premiers êtres humains, Adam et Ève, mangent à l’arbre de la connaissance du bien et du mal, arbre interdit qui n’est pas destiné aux créatures terrestres, arbre de nourriture divine. Ils furent alors chassés du Paradis, et pour cause. N’étant plus des animaux, puisqu’ayant accès à la conscience, ils durent affronter la condition difficile de l’homme, condition de conscience certes, mais aussi de travail et de peine, conservant néanmoins en eux l’idée d’une époque antérieure bienheureuse, où ils n’avaient pas mangé au fruit de la conscience. Ils rêvèrent alors d’un temps où ils étaient comme tous les autres animaux, dans un état de bienheureuse inconscience et d’adaptation instinctive au milieu, où ils ne connaissaient ni la peine du travail, ni les souffrances qui sont liées à la conscience. Ce qui les a fait entrer à la fois dans l’humanité et dans la souffrance, et les a conduits à une relation laborieuse au monde, c’est bien la conscience, qui est toujours une conscience éthique.

Le vocabulaire manifeste aussi de manière évidente cette pénibilité, dans les deux sens des mots français « peine » (« j’ai de la peine », « je me donne de la peine ») et « laborieux », ainsi que dans le terme latin « labor » qui signifie à la fois travail et peine. Dans l’origine étymologique du mot travail, « tripallium », on a clairement cette notion d’arrachement, de souffrance qui est propre au travail, puisque tri-pallium signifie littéralement « les trois pieux », cet instrument de torture, sur lequel on attachait ceux qu’on voulait soumettre à la question.

Qu’est-ce qui rend le travail si pénible aux hommes qu’il leur est apparu comme une véritable torture ? Il faut d’abord noter que l’activité du travail n’est pas naturelle chez l’homme et qu’elle se fait contre ses tendances spontanées : dormir, se reposer, faire une sieste, se promener au soleil, se divertir ou simplement se dégourdir les jambes, etc. Tout cela est souvent interdit par le travail qui impose une discipline, des rythmes souvent répétitifs, contraignants pour le corps, obligeant à aller au-delà de la fatigue, de la lassitude et de l’ennui, ou des dépenses naturelles des forces physiques et intellectuelles. Travailler, c’est toujours faire un effort, aller à contre-courant d’une pente naturelle. Celui qui travaille lutte contre la matière qui résiste et contre sa propre nature ou son propre corps, qui résistent eux aussi. Il faut imposer sa volonté à ces résistances. Bien évidemment, peu à peu ces résistances se lèvent, l’effort est moins grand, car l’individu s’est renforcé à lutter ainsi contre elles, le corps et l’esprit se font eux-mêmes au travail, l’intègrent en eux en quelque sorte, et le travail devient de moins en moins pénible.

Mais même alors, le travail reste une obligation économique, à laquelle les hommes sont souvent soumis. Si l’homme continue à travailler alors même que cela lui devient pénible, c’est parce que, comme le dit Hannah Arendt, le travail correspond au renouvellement des produits de consommation, qui sont eux-mêmes nécessaires au renouvellement de la vie elle-même. Il faut sans cesse produire et sans cesse reproduire, parce que sans cesse l’homme consomme. Le travail est l’expression de l’asservissement de l’homme à la nécessité. On ne travaille pas pour se faire plaisir, mais par obligation de « gagner sa vie ».

En cela, le travail se distingue radicalement de toutes les autres activités de l’homme, qui sont des activités de loisir, qu’il est « loisible » de faire ou de ne pas faire. Alors que la contrainte domine le travail, la liberté est au coeur des autres activités telles que le jeu, les activités artistiques, les activités sportives, culturelles, religieuses, politiques, de rencontres amicales, de promenades, etc. Il faut donc travailler et vivre une vie de labeur, qui n’est par ailleurs vécue librement, agréablement et de manière intéressante qu’en dehors du travail.

Certes, il y a des métiers passionnants, qui permettent même un épanouissement du travailleur. Mais le métier le plus passionnant se fait toujours au-delà du plaisir, et par là même, porte toujours la marque de la soumission de l’homme à la nécessité. Pour le moniteur de ski, par exemple, quel que soit son plaisir à skier et même peut-être à enseigner le ski, il reste qu’il y a toujours un moment où il aimerait s’arrêter, alors qu’il faut continuer encore et encore. Le skieur en vacances s’arrête, lui, quand il veut, c’est là toute la différence.

Ce qui fait du travail une corvée, c’est le caractère obligatoire de cette activité, le fait qu’il faut la pratiquer au-delà de la fatigue ou du dégoût. Bien peu d’hommes échappent au travail et à ses contraintes, et c’est précisément ce qui le rend si pénible. La plupart des hommes restent en effet soumis à cette contrainte économique que représente la nécessité d’avoir un emploi. Il s’agit pour eux de « gagner leur vie », autrement dit de gagner les moyens de vivre, et si possible de vivre bien, et, entre autres, de vivre en ayant quelques semaines de vacances agréables par an, quelques heures de loisirs intéressants par semaine, où enfin ils peuvent être en accord avec leur propre rythme.

D’où le rêve constant de l’homme d’échapper au travail. Pour ne plus subir le joug du travail ou en diminuer le poids, l’homme a principalement deux solutions : soit il oblige les autres à travailler pour lui et l’esclavage est le pire des cas qu’une telle solution produit, soit il augmente la productivité du travail et se libère d’une partie du temps consacré à la production des biens de consommation. L’histoire du travail humain à travers les temps, de l’évolution technologique, ainsi que celle des relations économiques et sociales qui en découlent, comme d’ailleurs celle des utopies qui inventent des solutions au problème du travail, sont celles de l’alternance de ces deux solutions.

IV) LE TRAVAIL COMME LIBERATION (Antithèse)

LA DIMENSION RÉDUCTRICE DE L’APPROCHE PRÉCÉDENTE = Le travail n’est pas qu’une contrainte (antithèse):

1- Le travail, un instrument de libération (analyse hégélienne du travail)

Saisir le travail uniquement comme une contrainte serait abusivement réducteur. En effet, c’est par le travail que l’homme ébauche et réalise son humanité. Le travail ouvre donc à l’homme une voie hors des contraintes animales. Le travail est libérateur puisqu’il a permis à l’espèce humaine de s’éloigner de son animalité originaire. Par lui, il se libère en agissant sur la nature. Comme instrument de libération, le travail offre à l’individu la possibilité de créer, de matérialiser son intériorité, de se contempler dans un reflet objectif de soi. Sans travail, comment exprimer de façon élaborée le contenu de sa pensée, ou de sa personnalité. Le travail est donc l’une des grandes manifestations de la liberté humaine.

RAPPEL:

a. Le travail affranchit des contraintes naturelles.

b. Travailler, c’est aussi gagner une certaine indépendance sociale.

c. Le travail se révèle également indispensable à la formation de notre conscience personnelle et de notre raison.

2- Une dimension positive de la contrainte.

La contrainte stimule l’homme pour dépasser l’immédiateté de sa vie et lui éviter une stagnation dans l’uniformité de la vie animale. Mais pour qu’il soit satisfaisant et libérateur, le travail doit mobiliser les ressources les plus hautes et convenir au style propre de chaque individu.

Beaucoup de points distinguent l’animal de l’homme. Parmi ces points, il y a le travail. En travaillant, l’homme a peu à peu dominé la nature, a su en tirer le meilleur parti tout en économisant ses efforts. Ce qui n’est pas le cas des animaux, lesquels, obéissant à un déterminisme génétique, accomplissent, de génération en génération, les mêmes gestes.

  • L’exécution d’une tâche est précédée et commandée par sa conception ; le travail requiert l’intervention, entre autres facultés, de l’intelligence, de l’esprit, de la mémoire, de l’imagination et de la volonté. Le travail développe donc aussi les capacités intellectuelles de l’homme. Le travail permet à l’homme de se sublimer et de faire de ses désirs une réalité.

  • Le travail est formateur: Le travail définit l’homme parce qu’il le forme et le produit. L’homme, en transformant la nature et les choses, se construit et se réalise lui-même. Il façonne la nature à son image, et accède ainsi à la conscience et à la liberté. C’est ce que Hegel a bien montré dans sa célèbre « Dialectique du maître et de l’esclave », dans la « Phénoménologie de l’esprit » (1807). Si, dans la lutte des consciences de soi opposées, le maître domine l’esclave qui n’a pas voulu mettre sa vie en jeu, ce dernier va se libérer par le travail. Le maître se contente, en effet, de jouir passivement des choses, d’user des fruits du travail de l’esclave. Ainsi s’enfonce-t-il dans une jouissance passive, alors que l’esclave extériorise sa conscience et ses projets dans le monde. Aussi acquiert-il, progressivement, son autonomie. Être un maître sans travailler représente, par conséquent, une impasse, alors que le travail dans lequel la conscience s’objective est la voie de la libération humaine. L’esclave forme les choses et se transforme lui-même en cette pratique. Il asservira ainsi son maître. L’esclave devient le « maître du maître » et le maître « l’esclave de l’esclave ». Ainsi, a montré Hegel, le travail est le chemin de l’autonomie. La servitude laborieuse est la source de tout progrès humain et historique. Le travail forme et éduque, il transforme le monde et civilise. C’est donc par le travail que l’homme se réalise en tant qu’homme et se définit.

    Hegel et le travail formateur:

    https://drive.google.com/open?id=1-nCrCIf9HsblAhf2KeyLvQ7jzGFupZJb

    Prolongement culturel: « Arbeit macht frei » dit l’allemand Hegel. L’Allemagne est un pays méritocratique et protestant. On est par son travail, pas par sa naissance, « fils de » (comme en Inde et en France = pays de clastes, féodaux). On est (par) ce que l’on fait. La pire insulte en allemand est d’être un « asi » (asozial), cad quelqu’un qui ne participe pas l’enrichessement du groupe / de sa ville par son travail. Tous les jeux éducatifs sont d’Europe du Nord: Lego, Playmobil.
    Max Weber, un des fondateurs de la sociologie avec Durkheim, dans « L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme » montre que le protestantisme est à l’origine de l’éthique du travail du Kalisme. Il tente de comprendre le type d’esprit qui a permis d’aboutir au capitalisme, et montre que l’éthique calviniste a joué dans la formation du système Kaliste un rôle décisif : par son refus du luxe et de l’oisiveté, le calviniste bannit les dépenses inutiles autant qu’improductives. Weber (1864-1920), grâce à des statistiques, montre que les protestants travaillent mieux et sont plus riches que les catholiques. Car le travail et l’enrichissement est vu, par les protestants comme un signe de l’Election divine. À la différence de Marx qui pense que les structures économiques déterminent les façons de penser, Weber montre que le capitalisme moderne n’aurait pas été possible sans un bouleversement dans les mentalités religieuses occidentales. À l’origine du capitalisme, il n’y a pas les financiers, les spéculateurs, il y a Luther et Calvin. La morale semble avoir toujours condamné la recherche avide du gain, la soif de l’or. Or l’éthique protestante non seulement ne condamne pas la recherche de profit,l’investissement, la capitalisation mais l’institue comme un devoir moral. Ce renversement de valeurs est passé par plusieurs étapes, avec Luther puis avec Calvin. Luther est celui qui a revalorisé le travail, entendu non plus comme punition divine au labeur, mais « vocation », c’est-à-dire un appel divin, à une tâche spécifique. Le travail devient alors profession, activité qui sert à glorifier Dieu et le monde. Les activités temporelles et séculières sont l’activité morale par excellence. Calvin ajoute un dogme essentiel : la prédestination divine. Les hommes sont élus à l’avance, aucun rituel superstitieux, aucune prière implorante ne peut changer ce que Dieu a établi de tout temps. Les hommes sont alors renvoyés à une profonde solitude intérieure. Ne pouvant conquérir le salut, ils vont chercher à acquérir la preuve qu’ils font partie des élus. Le travail sans relâche est considéré comme un signe de la grâce, il permet de dissiper le doute. Et la réussite est interprétée comme la confirmation de l’élection divine. À l’inverse, paresse (oisiveté) et pauvreté sont vues comme un renoncement, un pessimisme immoral. L’éthique protestante a ainsi conduit à un nouveau type de vie, de comportements, à un nouvel esprit qui valorise l’application au travail, la ponctualité, la conscience professionnelleDeutsche Qualität »!). L’idée que la vie ne peut être pleinement accomplie si elle ne se réalise pas dans une profession dont on a la vocation s’impose comme une évidence. Parallèlement, la recherche méthodique de profits devant être rationnellement gérés et non pas dilapidés, non seulement n’est pas moralement condamnable, mais elle est un devoir professionnel. Ce nouvel état d’esprit, ce socle moral et psychologique, fut une condition absolument nécessaire au développement du capitalisme moderne. Avec le désenchantement du monde, les racines religieuses de cet esprit du capitalisme ont été oubliées, mais les valeurs et les conduites sont restées, et l’approbation éthique pour le sobre et bourgeois self-made man répond directement à la satisfaction de voir dans la réussite matérielle le signe de l’élection divine.

    Concepts du livre « L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme » de Max WEBER:

    ·    « Esprit du capitalisme » : ensemble de dispositions psychologiques et morales impliquant un type de comportement et un mode de vie spécifique (valorisation du travail comme profession, approbation de la recherche de profits). A rendu possible le développement de l’économie capitaliste moderne.

    ·     « Désenchantement du monde » : rejet de toute interprétation magique et surnaturelle du monde. Va de pair avec la modernité rationnelle. Le monde est scientifiquement, objectivement connaissable. Pas d’animisme

  • Le travail libère de l’angoisse de mort: Mais Hegel a aussi montré la fonction anthropologique du travail en soulignant qu’il libère l’esclave de l’angoisse de mort. Le serviteur a tremblé au plus profond de son être lorsqu’il a commencé à affronter le maître. Il a ressenti la peur de la mort, ce maître absolu, et s’est finalement incliné. Or, par le travail, l’esclave se libère de l’angoisse qu’inspire l’idée de la mort. En s’extériorisant, la conscience serve contemple avec satisfaction son être pour-soi objectivé, et surmonte l’angoisse de la mort. L’idée de Hegel est profonde : le travail peut nous affranchir de cette idée négative qu’est la mort et de l’angoisse qu’elle suscite.

    Illustrons ce point : Par le travail, l’homme façonne le monde à son image. Cette marque (a)posée sur le monde est objective, universelle et éternelle. Par son travail créateur, l’artisan ou l’artiste nous laisse une trace indélébile de son talent ou de son génie. Par notre créativité nous sommes un peu à l’égal de Dieu, des démiurges.

    Note:
    Si le talent (habileté technique) est la limite supérieure de l’artisan, il est la limite inférieure des beaux-arts, « qui doivent nécessairement être considérés comme des arts du génie. » KantCritique de la faculté de juger », Section I, livre II, §46, p. 138).

    Citation: « C’est en servant un autre, c’est en s’extériorisant, c’est en se solidarisant avec les autres qu’on s’affranchit de la terreur asservissante qu’inspire l’idée de la mort ». (A. Kojève, « Introduction à la lecture de Hegel », NRF, 1947). Grâce au travail, l’homme édifie sa liberté, construit le monde historique et s’affranchit de l’idée de la mort.

  • Le travail spiritualise le monde: En travaillant, nous extériorisons notre moi et marquons le monde de la forme du sujet. La conscience, ce « pour-soi », devient alors un « en-soi », une chose, ou plutôt un « en-soi-pour-soi ». Par le travail, la conscience humaine communique sa structure aux objets qui perdent ainsi leur caractère farouchement étranger et prennent l’aspect de l’esprit. Le travail donne un sens au monde.

3 Le travail renforce la sociabilité de l’homme.

Les hommes vivent ensemble et échangent le produit de leur travail et de leur savoir-faire, parce que chacun trouve son compte dans cet échange. Cela signifie que chacun d’entre nous a besoin des autres et même d’une très grande quantité d’autres pour satisfaire ses nombreux besoins, même si souvent nous n’avons pas conscience de l’interdépendance qui nous lie les uns aux autres. Chacune de nos consommations est l’occasion d’une rencontre multidimensionnelle avec le travail des autres, rencontre parfois occulte, faisant d’une partie de nos partenaires économiques des partenaires invisibles.

Ainsi, par exemple, combien de personnes sont en question lorsqu’on achète une baguette de pain ? Dans un système économique traditionnel où les échanges sont simplifiés, on peut compter déjà le paysan, le meunier et le boulanger. Mais eux-mêmes ne peuvent travailler que s’ils ont bénéficié de l’aide d’autres personnes, du forgeron pour faire les outils, du maçon qui a bâti le four, etc. Si on peut dire que le meunier est un partenaire plus évident du boulanger que le forgeron et le maçon, néanmoins ces derniers sont aussi d’incontestables partenaires de cette entraide économique qui lie les hommes bien au-delà de ce dont ils ont souvent conscience.

Cette interdépendance réciproque des membres de la communauté sociale est due à la division sociale du travail. C’est parce que les diverses tâches productives ou de services sont réparties entre les divers membres de la communauté sociale que les hommes ont besoin les uns des autres. Si chacun, en effet, produisait tout ce dont il a besoin pour vivre, il n’y aurait pas d’échanges économiques ou alors de manière très ponctuelle et superficielle. Mais précisément les hommes apprennent un métier et se spécialisent dans un type de travail particulier qui fait qu’ils ont besoin les uns des autres, pour toutes les tâches qu’ils ne font pas eux-mêmes. Nous voyons bien pourquoi, désormais, la division sociale du travail fonde la vie économique, qui génère à son tour la vie sociale comme un organisme vivant, dont chacun est un membre actif.

4 Le travail créé de la richesse [TES]

Ce dont il faut prendre conscience d’abord, c’est que c’est le travail qui fonde la valeur d’un bien ou d’un service. Toute richesse, celle d’une nation ou celle d’un individu, a primitivement pour fondement le savoir-faire, l’ingéniosité, la peine et le temps que des êtres humains ont investis en transformant la matière première et en produisant un nouveau bien. Nous verrons, dans notre étude finale du monde moderne, que la machine produit de la richesse elle aussi, et que cela change beaucoup des relations qui existent ou devraient exister entre la richesse et le travail humain. Il n’en est pas moins vrai que la machine elle-même est un produit de l’ingéniosité humaine. C’est donc bien le travail de l’homme qui, initialement au moins, produit de la richesse.

Ce qui donne de la valeur à un objet c’est le travail. Une table a plus de valeur que le bois dont elle est faite. L’énergie, le temps, l’habileté qu’un homme a transférés dans un objet lui donnent un prix une “plus-value”. Ce prix est estimé en valeur économique et se détermine au “marché”. Le marché est le lieu où se confrontent l’offre et la demande jusqu’à ce qu’une entente entre le vendeur et l’acheteur puisse s’établir sur le principe d’une équivalence des objets proposés. Cette entente est un contrat. Il n’est pas fixe car il y a toujours une fluctuation des valeurs. En effet le prix (la valeur économique) d’un objet dépend de plusieurs paramètres :

* L’offre qui dépend de la quantité et de la qualité du travail

* La demande qui dépend des besoins et des désirs du groupe. Les besoins concernent l’alimentation, le vêtement, l’habitation, le mode de locomotion etc., ils varient en fonction du lieu, du climat, des coutumes. Les désirs sont beaucoup plus difficiles à cerner, ils relèvent de l’utilité, mais aussi et souvent de la mode et du caprice donc de l’inutilité et de l’imprévisible. Quelquefois il suffit de la présence de l’objet pour faire naître le désir (cf. la bouteille de coca dans le film « Les dieux sont tombés sur la tête »). C’est justement la fonction de la publicité dans nos sociétés de créer de toute pièce le désir jusqu’à ce qu’il se transforme en besoin.

V) LE TRAVAIL COMME OBLIGATION JURIDIQUE ET MORALE [Synthèse]

1- Le travail est aussi un droit

  • a) L’humanité s’affirme par le travail : Le travail fait passer l’homme de l’animalité à l’humanité. C’est dans le travail seul que se révèle l’intelligence humaine. Je peux certes considérer que le travail m’est imposé, mais il me procure tout de même une maîtrise des choses. Par le travail l’homme façonne la nature à son image, il lui donne son empreinte, la marque de sa supériorité sur elle. L’activité laborieuse est indispensable pour vivre. A quelques exceptions près, l’homme doit travailler pour satisfaire ses besoins vitaux. Le travail est donc, au moins, un droit indirect dans la mesure où nul ne peut contester le droit à une vie d’homme libre que seul permet le travail. Le « fier travail » comme disait Hugo. L’ « aristocratie du travail » comme disait Zola. Le métier avec un savoir-faire et un faire-savoir, pas l’emploi ou le « job » (Uber, MacDo).
  • b) Le travail fait partie des « droits de l’homme »
    : La « Déclaration universelle des droits de l’homme » de 1948 précise que le travail est un droit, c’est-à-dire que chacun doit pouvoir exercer une activité rémunératrice parce que, comme le précise les articles 23 & 25, « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. ». De plus, la propriété est un « droit inviolable et sacré » et elle est le fruit normal du travail. Aujourd’hui, la Constitution (c’est-à-dire un système politique intérieur) française précise : « Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler, a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence. »
  • c) Le droit au travail, c’est le droit à la liberté : C’est par le travail que la conscience de soi peut se former. L’emploi n’est pas seulement le moyen d’assurer sa subsistance, c’est aussi ce qui permet d’être un membre actif et autonome de la société. Ainsi défini, le travail est alors un droit essentiel puisqu’il est constitutif de la réalité humaine. Hegel, dans sa « dialectique du maître et de l’esclave », montre que ce dernier ne travaille pas que pour assurer sa subsistance et celle de son maître. En transformant la nature, il transforme sa nature, il accède à la liberté. Le travail est une humanisation de la nature dans laquelle se réalise la nature de l’homme. L’homme travaille parce que le travail est ce par quoi l’homme se fait en faisant autre chose.

2- Le travail comme obligation morale ou le devoir moral de devoir travailler.

· Si la nécessité est d’ordre logique ou naturel, l’obligation est d’ordre moral ou juridique : le respect d’autrui par exemple. Or, le travail, plus qu’une nécessité, est devenu une obligation. Il n’est pas purement contrainte naturelle indépassable. Il est libérateur et constructeur, et c’est en cela qu’il est obligation puisqu’il engage l’humanité de l’homme.

· D’ailleurs, du point de vue kantien, le travail est perçu comme une obligation morale, considérée sous l’angle de l’activité providentielle : selon Kant, la nature a voulu que l’homme conquière sa liberté dans la culture, c’est-à-dire en développant ses virtualités par le travail ; une obligation morale car c’est un devoir de l’homme envers lui-même de développer ses facultés, sans lesquelles il resterait inachevé. Dès lors, l’activité productrice pourrait être conçue – sinon vécue – non plus comme une contrainte, mais comme une oeuvre, dans le double sens d’un geste créateur et d’une action conforme au bien.

· Toutes les analyses du chômage le soulignent : ce n’est pas seulement l’absence d’argent qui rend le chômage si pénible, mais l’exclusion sociale qu’il représente. La revendication sociale d’un droit au travail n’est pas simplement celle d’un droit à la consommation mais d’un droit à la « dignité ».

·
La conscience professionnelle du travailleur au sein du monde traditionnel le conduit à agir de telle manière que l’objet fabriqué ou le service rendu manifeste le respect qu’il a pour l’autre. Cela signifie qu’en tant que professionnel, il n’agit pas selon ses propres goûts, ses intérêts affectifs, sexuels, dans la rencontre sociale et économique avec l’autre, mais en mettant au contraire entre parenthèses ceux-ci, pour mieux le servir, dans une espèce d’altruisme non sentimental. Hegel nous montre, dans les « Principes de la philosophie du droit », que l’homme qui fait bien son métier manifeste par là une dimension universelle qui le rapproche complètement de l’homme moral.
D’où cette expression de « conscience professionnelle », qui est une sous-catégorie de la conscience morale.

TRANSITION: Perdre son travail, ce n’est pas uniquement perdre son moyen de subsistance, mais également une certaine reconnaissance. Bonheur et travail apparaissent ainsi intimement liés.

VI) Travail et Bonheur

Adam chassé de l’état innocent et bienheureux du Jardin d’Éden est condamné par Dieu à se procurer son pain « à la sueur de son front ». Par ailleurs, l’origine latine du terme « travail » évoque un instrument de torture. Mais opposer le travail au bonheur, cela reviendrait à ne trouver aucun bien-être durable dans la transformation de la Nature, et de soi-même. L’homme, pour être heureux, doit-il se réduire à l’inaction et à la satisfaction de ses désirs immédiats ? Les enjeux de la question relèvent tant de l’éthique que du politique : quelles sont les conditions pour que le travail devienne non plus une nécessité triste, mais aussi un acte d’épanouissement ? Ne pourraiton pas envisager un rapport à l’activité autre que celui qui associe, d’une manière ou d’une autre, travail avec souffrance et contrainte ? Mais parlerait-on encore de travail ?

CONDITIONS DE POSSIBILITÉS D’UN « TRAVAIL HEUREUX »:

Voici ce que pourrait être le travail dans une société idéale (tout le texte est au conditionnel) :

« Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. 1) Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité (La particularité caractérise ce qui n’appartient qu’à un individu par opposition au général). J’éprouverais en travaillant, la joie de manifester l’individualité de ma vie ; et, en contemplant l’objet que j’aurais produit, je me réjouirais de reconnaître ma propre personne comme puissance (La puissance doit s’entendre comme ce qui est potentiellement et l’actualisation comme ce qui se réalise) qui s’est actualisée, comme quelque chose de visible, de tangible, d’objectif. 2) L’usage que tu aurais de ce que j’ai produit, et le plaisir que tu en retirerais me procurerait immédiatement la joie spirituelle de satisfaire par mon travail un besoin humain, de contribuer à l’accomplissement de la nature humaine, et d’apporter à un autre ce qui lui est nécessaire. 3) J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être éprouvé et reconnu par toi
comme un complément à ton propre être et comme une partie indispensable de toi-même, d’être reçu dans ton esprit et dans ton amour. 4) J’aurais la joie que ce que produit ma vie servît à la réalisation de la tienne, c’est à dire d’accomplir dans mon activité particulière l’universalité de ma nature, de ma sociabilité humaine. Alors, nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. » – Marx, « Manuscrits de 1844 ».

Réalisation en soi de sa propre nature humaine, utilité pour l’autre, occasion de joie, communication avec le genre humain… Le travail est ce qui fait de nous des hommes à part entière.

Ajoutons que le travail peut être synonyme de bonheur pour qui:

  • éprouve du plaisir à accomplir sa tâche,
  • dispose d’une certaine liberté / créativité dans la réalisation de sa tâche,
  • le travail est choisi plutôt que subi (choix, vocation personnelle),
  • touche une rémunération décente,
  • créé du lien social dans une activité utile aux autres = reconnaissance sociale.

=> Il ne faut pas opposer le bonheur au travail si ce dernier contribue à l’élévation de la volonté de puissance, de l’affirmation de soi. Expliquons-nous: le travail aliéné contribue à enferrer l’homme dans le troupeau. Mais le travail dans lequel il est possible de trouver une voie pour s’affirmer contribue à former un homme plus fort, comme le souligne Nietzsche dans “Le Gai Savoir“: « Tous cherchent le travail et la peine lorsqu’ils sont mêlés de plaisir, et le travail le plus difficile et le plus dur, s’il le faut ». Cette description du comportement des « artistes et des contemplatifs » n’est qu’un versant possible. Car dans le cas contraire d’un travail pour le travail, d’un travail pour le gain, ils se laisseront aller à l’oisiveté. Alors seulement il faudrait opposer bonheur et travail.

(TES) Par–delà l’opposition entre travail et loisir.

« Celui qui est saoul du jeu et qui n’a point, par de nouveaux besoins, de raison de travailler, celui-là est pris parfois du désir d’un troisième état, qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher… » Nietzsche, “Humain trop humain” (1878).

• Si l’on considère le travail comme aliénant (c’est-à-dire qu’il soumet l’homme à autre chose que soi-même), on peut être tenté de penser que c’est dans le loisir que l’homme va pouvoir s’accomplir. Mais Marx explique que le repos octroyé au travailleur n’est en fait qu’un moyen de lui laisser le temps de reconstituer sa force de travail.

• C’est pourquoi Nietzsche parle d’un « troisième état »: un état où travail et jeu
se confondent. C’est, par exemple, l’état de l’artiste. Cela ne signifie pas que celui-ci ne peine pas au travail, ni qu’il ne doive pas apprendre à maîtriser de multiples techniques. Mais au lieu d’être asservie à une production utilitaire, son oeuvre, sa création, est une fin en soi, qui lui permet d’accomplir sa liberté.

Par ailleurs, le travail est également présent dans la plupart des loisirs. Il n’est guère de pratique qui ne nécessite pas un effort intellectuel, manuel. Le bonheur, ce n’est pas uniquement le divertissement, l’étourdissement, mais s’adonner à des activités de réflexion, de contemplation. Ce travail n’assure pas la subsistance mais la dignité spirituelle, aussi est-il synonyme de bonheur au sens d’affirmation de son humanité.

Le L n’est alors plus envisagé comme une contrainte puisqu’il procure à qui le réalise une véritable satisfaction. Sentiment de se réaliser. Gide, dans son « Journal »: « la première condition du bonheur est que l’homme puisse trouver sa joie au travail
».

Le bonheur passe aussi par l’élimination des vices, ce dont est capable le travail, en effet en travaillant l’homme se fixe un idéal de conduite comme le dit Voltaire dans « Candide »: « le travail éloigne de nous trois grands maux: l’ennui, le vice et le besoin ». Le travail comme idéal de vertu.

Conclusion: Il apparaît au terme de cette analyse que dans la mesure où la « vita contemplativa » ne constitue plus, à l’heure actuelle, le mode de vie le plus estimé, il ne faut pas opposer bonheur et travail. Au contraire peut-on déceler dans ce dernier des conditions de possibilité d’accès au bonheur, au sens de l’affirmation de son individualité, de son humanité. Opposer le bonheur au travail serait synonyme d’une refonte des conditions de travail, ou d’une réinvention du loisir, qui ne soit plus simplement étourdissement dans un pseudo bonheur consommateur. L’oisiveté, au sens où elle ne fait que laisser l’homme s’engluer dans la torpeur du troupeau, ne peut être synonyme de bonheur au sens actif du terme.

VII) Travail et loisir (TES)

https://1000-idees-de-culture-generale.fr/societe-de-consommation-baudrillard/ (lien a exploiter)

  1. LA POURSUITE DU BONHEUR EXCLUT LE TRAVAIL DES CONDITIONS DE LA VIE

H. Arendt souligne dans “La Condition de l’Homme Moderne” que le mode de vie considéré comme le plus élevé sous l’Antiquité consistait en la contemplation des belles choses, en la poursuite des belles actions. Seuls les esclaves, englués dans la vita activa, travaillaient, s’occupant de répondre aux besoins de leurs Maîtres.

Il faut opposer travail et bonheur si l’on considère que le travail est un obstacle à une vie consacrée à la recherche du beau, à la contemplation.

Les Romains définissait l’ « otium » (« loisir ») comme le temps de travail personnel non contraint (l’otium ne signifie pas la paresse), par opposition au « nec-otium » « négoce », « les affaires ». État de paix correspondant au dégagement des soucis inhérents aux activités professionnelles et à l’absence de contrainte temporelle. Pour Aristote, par exemple, cet état d’exemption du travail est nécessaire à l’homme se livrant à la réflexion philosophique et aux exigences éthiques. L’otium n’est donc pas le temps du désœuvrement, mais celui du développement intellectuel, politique et moral de l’homme. Le véritable loisir est une jouissance esthétique de la vie et de la nature, du mouvement et du talent personnel. Le temps du loisir est le temps passé à devenir soi-même.

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L’oisiveté, en revanche, qui se réduit à « ne rien faire » a été généralement condamnée (l’oisiveté, dit-on, est « mère de tous les vices »).

  1. LA NAISSANCE DES LOISIRS

Avec la naissance de la société industrielle, la question des loisirs (temps libéré du travail) s’est posée. Ce temps libéré du travail, résultat de l’appropriation collective de la machine, humanise le travail, favorise le développement artistique, scientifique de chacun.

On assiste aujourd’hui à une défense et à un développement du loisir ou plutôt des loisirs, lesquels englobent toutes les activités ou la non-activité du « temps libre », c’est-à-dire du temps dégagé des activités professionnelles. Nous pouvons toutefois nous demander si ce « temps libre » est bien le temps de notre liberté.

Le loisir peut-il apporter une réponse aux multiples problèmes du travail et constituer – malgré l’aliénation de la production – une sphère de liberté et d’épanouissement ? C’est ce que semblent suggérer certains sociologues qui définissent le loisir comme un ensemble d’occupations auxquelles l’individu peut s’adonner de son plein gré. Le temps libre, ou temps du loisir, constitue le cadre du développement personnel et de l’expression de soi. L’importance croissante de l’automatisation du travail dans la civilisation technicienne accroît la nécessité de placer le centre d’accomplissement de l’homme dans un loisir actif. Au couple travail-nécessité correspond celui du loisir- liberté. « Pour des milliers d’hommes et de femmes, écrit Friedmann, l’activité du travail gagne-pain n’a pas de valeur enrichissante et équilibrante. Pour ceux-là la réalisation de soi et la satisfaction ne peuvent être cherchées que dans les activités de loisir et plus précisément dans le temps libre, progressivement accru par la réduction de la semaine de travail » (Friedmann). Le loisir au sens moderne n’est donc pas un simple repos, une halte dans l’activité laborieuse, ni un désœuvrement. C’est essentiellement une activité libre où l’homme trouve un épanouissement, une échappée hors du monde aliénant du travail. Dans ces conditions, le loisir apparaît comme l’espace où l’homme peut enfin se reconnaître lui-même.

Valorisation du loisir : – libératoire : le loisir résulte d’un libre choix ; – désintéressé : le loisir n’a de finalité ni lucrative, ni utilitaire ; – hédonistique : le loisir est la recherche d’un état de satisfaction ; – personnel: le loisir répond aux besoins de chaque individu.

  1. Des loisirs aliénés ?

Les loisirs comme cadre de la réalisation de soi ne sont-ils pas une illusion ?

Il nous paraît vain de rêver d’un loisir libre et pur de toute aliénation si le travail demeure déshumanisé. Le loisir ne peut alors que prolonger la servitude du travail. La routine du labeur entraîne la passivité et la dévalorisation du loisir. Le loisir comme un temps de récupération dont le but est de reprendre assez de force, d’énergie pour retravailler = « Loisirs aliénés »: le loisir est ramené à n’être qu’un temps de récupération, aussi bien physique que mental, qui doit préparer la reprise du travail. Ce qui confirme qu’à un travail abrutissant ne peut correspondre qu’un loisir lui-même débilitant (NRJ12, D8, W9).

Le capitalisme, ayant vidé le sens du travail dans la production industrielle, va s’efforcer à valoriser la consommation et le loisir. La production serait l’enfer, la consommation en serait le paradis (association entre le bonheur et des objets marchands). Marchandisation de la vie. Publicité = mise en valeur du fétichisme de la marchandise.

Si les loisirs se veulent hors du monde du travail, ils ne se situent pas hors de l’activité économique ; ils en sont au contraire le produit direct. Si le travail est le lieu de la production aliénée, les loisirs apparaissent le plus souvent comme celui de la consommation aliénée. Les loisirs consistent essentiellement en une consommation passive, non choisie, et impropre au développement de l’individu.

Hors du travail, aujourd’hui, ne signifie pas hors de l’univers technique, puisque la technique fait partie de notre univers quotidien. Nos loisirs eux-mêmes en dépendent largement (télévision, téléphone, automobile, jeux électroniques, etc.). Il serait possible de décrire les formes nouvelles d’esclavage, rendues possibles par ce nouvel usage des techniques.

En s’inspirant à la fois de Marx et de Freud, Herbert Marcuse évoque, à propos de la société moderne, un « enrégimentement du temps libre » : le loisir ne doit plus être l’occasion d’un plaisir authentique satisfaisant les pulsions. Dominée par ce qu’il nomme un « principe de rendement » qui cherche à étouffer le « principe de plaisir » dans l’individu, l’organisation de la société étend les exigences du temps de travail jusque sur le temps théoriquement libre.

Marcuse, dénonce l’imposture du loisir dans la société de consommation qui endort les tendances révolutionnaires des hommes et fait de chacun un être « unidimensionnel ». Celui-ci n’a pas de faculté critique, a des besoins stéréotypés, est complice de l’ordre existant. Il se rétrécit, perd toute sa créativité, devient une copie-conforme des autres consommateurs, perd sa joie de vivre et son équilibre. C’est là l’origine et l’explication du malaise et de l’angoisse de la civilisation contemporaine. On peut même ajouter que la violence et la criminalité contemporaines procèdent du refus ou de l’impossibilité d’entrer dans ce processus.

Exemple: « dictature des médias » exerçant leur douce violence sur des consommateurs passifs, anesthésiés, standardisés, insidieusement manipulés. La fabrique du consentement: les journalistes intégré à la structure du pouvoir. Convergence des intérêts oligarphiques. On s’est libéré des dictatures mais pas du principe de la dictature. Dictature post-moderne / Société post-démoctatique de l’ingénérie social où le pouvoir connaît mieux le peuple que le peuple ne se connaît lui-même.

« L’aliénation et l’enrégimentement (= embrigadement) débordent du temps de travail sur le temps libre. Une telle coordination ne doit pas être imposée de l’extérieur par les agences de la société et, formellement, elle ne l’est pas. C’est la longueur de la journée de travail elle-même, la routine lassante et mécanique du travail aliéné qui accomplit ce contrôle sur les loisirs. Cette longueur et cette routine exigent que les loisirs soient une détente passive et une re-création de l’énergie en vue du travail futur. » (H. Marcuse, « Eros et civilisation », Éditions de Minuit, 1966).

En effet, nous vivons dans une société où nous travaillons de moins en moins (35 heures, RTT, etc.) et où le temps libre est devenu temps de loisir. Et il y a dans le loisir bien autre chose que le simple repos. Nous sommes tenus de bien organiser nos loisirs : sortir, bricoler, lire, courir, voyager… de toute façon être actif. Nous organisons nos loisirs sur le mode aliéné du travail ! Nos vacances sont soumises à un « principe de rendement », il faut en profiter le plus possible, « tout voir » en un minimum de temps, se lever aux aurores, etc… Bref, l’organisation des loisirs est pensée sur le modèle de l’organisation (scientifique) du travail avec des horaires, des lieux, des contraintes.

En s’inspirant à la fois de Marx et de Freud, Herbert Marcuse évoque, à propos de la société moderne, un « enrégimentement du temps libre » : le loisir ne doit plus être l’occasion d’un plaisir authentique satisfaisant les pulsions. Dominée par ce qu’il nomme un « principe de rendement » qui cherche à étouffer le « principe de plaisir » dans l’individu, l’organisation de la société étend les exigences du temps de travail jusque sur le temps théoriquement libre. C’est d’abord, ce qui demeure assez classique, grâce à la lourdeur du travail aliéné que le loisir est ramené à n’être qu’un temps de récupération, aussi bien physique que mental, qui doit préparer la reprise du travail. Ce qui confirme qu’à un travail abrutissant ne peut correspondre qu’un loisir lui-même de piètre qualité, et montre amplement que les deux moments ne sont pas aussi « opposés » qu’on veut encore parfois le croire.

// Voir Guy DEBORD et « La société du spectacle » [Kalisme = mise en spectacle de la marchandise. Tout est « produit ». Spectacle = consommation facile, passive, isolé et aliénatoire: https://www.youtube.com/watch?time_continue=632&v=LAibRpDB9qM] Plus modestement, on pourra évoquer la civilisation actuelle de l’ « entertainment », du « divertissement » pour masses abruties (SecretStory, Carré VIP, etc…). On méditera des mots de Monsieur Le Lay, PDG de TF1 (2004) : « …il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible »

Le temps libre n’est en fait pas laissé à la libre disposition de l’individu. Les structures socio-économiques lui dictent son organisation et son contenu. Les individus se soumettent aux loisirs, ils ne les créent pas. Selon Marcuse, les loisirs constituent seulement une soupape de sécurité dans une société par nature répressive.

[Conclusion]

La question réelle n’est pas d’abord celle du loisir, mais celle du sens et de la signification du travail humain. Le vrai travail est celui qui est librement choisi, selon ses propres valeurs, celui où la peine est liée au plaisir. Alors le plaisir s’y ajoute comme à la jeunesse sa fleur.

N’établissons-nous pas une distinction entre travail et « temps libre » que parce que le travail est aliéné? Mais les loisirs constituant une fonction dérivée du travail apparaissent eux-mêmes aliénés. L’homme ne saurait donc mieux se reconnaître en ceux- ci qu’en celui-là. Il ne peut se reconnaître que dans un authentique travail créateur, non aliéné, qui rend vaine la question du loisir, et qui constitue le véritable temps de sa liberté.

Évoquer comme ont pu le faire les sociologues une « civilisation des loisirs » pour signaler l’importance nouvelle que prennent ces derniers, c’est peut-être oublier qu’ils sont devenus partie intégrante de l’économie, et que, de ce point de vue, il est difficile de les considérer encore comme les moments favorisant la réalisation authentique d’un individu. En fait, les relations que le loisir entretient désormais avec le temps de travail sont d’une grande complexité ; l’un encourage l’autre et en relance l’utilité, sinon la nécessité, comme s’il s’agissait des deux faces complémentaires d’une même définition de l’homme affairé, dans l’alternance de la production et de la consommation.

L’être humain est piégé, par le processus de la consommation. Il travaille pour consommer, mais les produits de consommation sont si nombreux, qu’il doit travailler au maximum de ses possibilités pour pouvoir se les acheter, le plus souvent à crédit, et en définitive il n’a plus assez de loisirs pour profiter de ses objets.

Dans ces conditions, il apparaît que les loisirs ne peuvent être une réponse au travail aliéné, parce que, produits par les mêmes conditions économiques que ce travail, ils sont eux-mêmes aliénés. Il convient donc, selon la conclusion de Riesman, « de s’en prendre au travail lui-même pour le modifier de telle façon que l’homme puisse vivre humainement aussi bien dans son œuvre créatrice qu’en marge de cette œuvre ».

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