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LE LANGAGE (textes)

Pas de société humaine sans langage

Où il y a l’homme, il y a langage

Il est impossible d’observer une société humaine en train d’acquérir le langage, et c’est pour cela que le problème de l’origine de celui-ci demeure assurément bien obscur. «Si nous considérons le vaste ensemble de l’humanité, nous pouvons affirmer sans crainte qu’il n’y existe pas de communauté d’individus […] qui ne possède son propre mode de parole», écrivait Norbert Wiener (Cybernétique et société, 1950).

Rousseau : l’extrême obscurité du problème de l’origine du langage

«La parole», écrit Rousseau en usant d’une formule volontairement paradoxale, «paraît avoir été fort nécessaire pour établir l’usage de la parole» (Discours sur l’origine de l’inégalité, 1755). Il y a là une impasse logique, en effet, que les linguistes contemporains laissent, d’ailleurs, volontiers de côté : que des hommes puissent s’assembler et convenir qu’ils associeront de façon univoque un son à chaque objet, voilà qui, au premier examen, paraît impliquer que ces hommes… disposent déjà d’un certain langage !

La communication animale n’est pas un langage

Descartes : la communication animale est purement instinctive

«Si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse, lorsqu’elle la voit arriver, ce ne peut être qu’en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu’une de ses passions ; à savoir, ce sera un mouvement de l’espérance quelle a de manger, si l’on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise, lorsqu’elle l’a dit ; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée» (Lettre à Newcastle, 23 novembre 1646).

Benveniste : la différence essentielle entre le langage humain et le code des abeilles

La «différence essentielle» qui existe entre notre langage et les messages que se transmettent entre elles les abeilles, c’est que ceux-ci ne constituent jamais qu’un «code de signaux», déclare le linguiste Emile Benveniste (Problèmes de linguistique générale, 1966). «Tous les caractères en résultent ; la fixité du contenu, l’invariabilité du message, le rapport à une seule situation, la nature indécomposable

de l’énoncé, sa transmission unilatérale. Il reste néanmoins significatif que ce code, la seule forme de “langage” qu’on ait pu jusqu’ici découvrir chez les animaux, soit propre à des insectes vivant en société. C’est aussi la société qui est condition du langage» [ibid).

La langue et sa double articulation

Diversité des langues humaines

La Bible présente l’extraordinaire diversité des langues humaines comme l’effet d’une malédiction. «Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots». Puis les hommes décidèrent de bâtir une tour «dont le sommet pénètre les deux», la tour de Babel. «Et Yahvé dit : “Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres» (La Genèse, XI, 1-9).

La double articulation des langues humaines

«La première articulation du langage, écrit le linguiste André Martinet, est celle selon laquelle tout fait d’expérience à transmettre, tout besoin qu’on désire faire connaître à autrui s’analysent en une suite d’unités douées chacune d’une forme vocale et d’un sens» (Éléments de linguistique générale, I960). Ainsi, dans la phrase «j’ai mal à la tête», je puis distinguer six unités minimales de sens ou monèmes (j’, ai, mal, à, la, tête). Mais la forme vocale est, elle, analysable à son tour «en une succession d’unités dont chacune contribue à distinguer “tête”, par exemple, d’autres unités comme “bête”, “tante”, ou “terre”» (ibid). Ces unités de deuxième articulation (t/ b/ rr/ an, etc.) sont, quant à elles, appelées phonèmes et ce sont, comme on voit, des unités minimales de son.

► Caractère économique de la double articulation

«Non seulement nous pouvons exprimer toute notre expérience du monde au moyen de quelques milliers de monèmes seulement ; mais ces milliers de monèmes sont faits eux-mêmes à partir de trente à cinquante signes sonores minimaux, selon les langues : les phonèmes, de chaque langue» (G. Mounin, Clef pour la linguistique, 1968).

Résumé : La communication animale n’est pas, à proprement parler, un langage ; car elle est limitée, sans dialogue, sans histoire. Le véritable langage, qui, d’ailleurs, n’a, chez l’homme, que des organes d’emprunt, requiert une transmission sociale, par la culture, et n’est pas un code inné hérité en naissant. La double articulation des langues humaines (monèmes/phonèmes) rend possible une combinatoire qui nous permet de tout dire avec, somme toute, très peu de signes. •

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