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LE DESIR

LE DESIR

0. Du mythe à la philosophie: Eros (Cupidon) et Psyché.

Sources = « Métamorphoses » d’Apulée
(IIe siècle ap. J.-C.), écrit en latin.
Psyché = âme. Eros = fils d’Aphrodite/Vénus (amour) et d’Arès (mort).

Jalousie d’Aphrodite contre Psyché que tous les hommes considèrent comme aussi, voire plus belle que la déesse elle-même. Les sœurs de Psyché sont elles aussi jalouses de sa beauté. Psyché, avec toute son éclatante beauté, reste célibataire, personne ne veut prendre sa main. Vierge, sans mari, elle pleure de solitude. Les hommes la trouvent trop belle pour eux. Pourquoi ? Psyché = âme, pas le corps, elle n’est pas désirable au sens érotique du terme. Désincarnée, beauté plastique, froide. Sans Éros, elle n’est qu’une âme sans corps. Beauté # Sexe, perfection # désir = on peut être laid et érotique et beau sans attrait.

L’extrême beauté, comme l’extrême laideur, ne serait-elle pas une malédiction? Aphrodite demande à son fils de jeter un sort à Psyché: elle tombera amoureuse de l’homme le plus laid, le plus méchant et le plus pauvre du royaume. Mais Éros tombe amoureux de Psyché.

Éros enlève Psyché grâce à Zéphyr (un vent chaud et doux) qui la dépose au cœur du palais d’Éros. Psyché perd sa virginité dans le noir avec un amant (qu’elle ignore être Éros) qu’elle n’a jamais vu. Le matin venu, Éros a disparu du lit nuptial. Chaque nuit, il revient et chaque matin, il repart. Il (re)naît chaque matin pour mourir chaque soir. Le désir naît du manque et meurt de la satisfaction.

Les sœurs de Psyché lui suggèrent de cacher une lampe à huile sous le lit pour apercevoir son divin amant lorsqu’il sera endormi. Sans doute, pensent-elles, est-il le plus repoussant de tous les hommes. Pourtant Éros avait prévenu Psyché: si tu essaies de me voir, je te quitterai à jamais.

Le soir même, elle allume la lampe et l’approche du visage d’Éros (le plus beau des garçons). Folle de joie de ne pas s’être accouplée à un monstre, elle renverse un peu d’huile bouillante sur l’épaule d’Eros qui se réveille en sursaut et s’enfuit… pour toujours.

Mais les deux amants se retrouveront. Éros réveillera du bout de sa flèche la belle endormie à qui Aphrodite a jeté un autre sort. Zeus qui aime l’amour, il fera de Psyché une immortelle pour que son mariage avec Éros soit possible et non morganatique (=tout mariage entre personnes de rang social très différent). De cette union naîtra une petite fille = Volupté qui deviendra la déesse des plaisirs et des jeux de l’amour.

2 messages:

  • Psyché, c’était l’âme sans le corps, l’esprit sans la matière. C’est seulement dans son union avec Éros qu’elle connaît l’amour véritable et enfante la volupté. Union de l’âme et du corps.
  • C’est dans l’élément de l’immortalité que l’amour peut conduire au bonheur. Apothéose de Psyché par Zeus.

    Chez les mortels, Aragon a raison : « Il n’y a pas d’amour heureux », car l’amour amène à l’attachement. Plus cet attachement est fort, plus la séparation (rupture, divorce, deuil) sera douloureuse. D’où les recommandations des sagesses (stoïcienne et bouddhiste) au « non-attachement » (cf. cours sur le bonheur).

Distinguer

Besoin: possède un caractère de nécessité (cf. les « besoins vitaux » : « j’ai besoin de boire » mais « je désire boire du champagne »).

> On peut distinguer de « vrais » et de « faux » besoins.

Le besoin cesse lorsqu’il est satisfait.

Désir: possède un caractère essentiellement lié à la liberté, tension vers un objet non déterminé à l’avance, qu’on imagine pouvoir être source de satisfaction ou de plaisir.

> On ne peut pas distinguer de vrais et de faux désirs.

Le désir renaît lorsqu’il est satisfait.

Caractère du désir

Ambiguïté: le désir veut et en même temps ne veut pas être satisfait, marque d’un manque. Le désir est, chez Platon, fondamentalement manque d’être. Il s’origine dans le manque car il est le fils d’une mendiante. Cf. discours de Diotime.

Le désir comme essence de l’homme

Le désir est un appétit dont on a conscience, cf. Spinoza et le conatus.

Désir d’autrui

Sartre : le désir d’autrui comme chosification de l’autre. Hegel : le désir nécessaire de la reconnaissance de soi par autrui : dialectique du maître et de l’esclave. (cf. cours sur autrui)

Introduction et définition: Désir, volonté et besoin

Le désir se définit comme une tendance qui a pris conscience d’ellemême. Il nécessite en effet une représentation préalable de sa fin, que celle-ci soit connue ou imaginée. En ce sens, Malebranche faisait du désir « l’idée d’un bien que l’on ne possède pas mais que l’on espère posséder ».

Le désir est ce mouvement qui me porte vers un objet que j’imagine source de satisfaction. Désir de fortune, de santé, etc. Le cycle du désir éternellement recommencé représente mon expérience la plus quotidienne et semble jalonner mon existence.

L’expérience du moi est l’expérience du désir. Vivre c’est désirer, donc, désirer vivre c’est désirer satisfaire ses désirs. Qu’est-ce que vivre, sinon désirer vivre ? Sans ce désir de vivre, je serais mort. Le suicide est lui aussi désir… de ne plus être, de ne plus souffrir.

  • Désir = dimension essentielle de l’humanité et de la fondation de la culture.

Désir = Manque. Nous désirons tout d’abord que ce qui nous manque. Dis-moi tes désirs et je saurai ce dont tu es frustré. MAIS, le désir ne se réduit pas à cette seule négativité du manque, de l’absence. Il est aussi puissance d’être, force qui me fait vivre et pas seulement survivre, force qui me fait agir et par laquelle je tends vers la perfection de mon être.

Le désir n’est pas slt défaut ou privation (manque) mais il est pressentiment d’un Bien qui nous comblerait. Le désir est la recherche d’un objet que l’on imagine être source de satisfaction. En ce sens, il est le moteur de l’existence.

PROBLEMATIQUE

Le désir n’est-il pas l’essence de l’homme ? Ne possède-t-il pas une valeur positive en tant que puissance d’affirmation et de création ?
Hegel: «
Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. » Le désir ne serait alors pas « misère » de l’homme en proie au manque, mais indice de sa « grandeur », de sa puissance d’affirmation. Rousseau: « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. » (in « La nouvelle Héloïse »).

Le désir est-il l’expression de la vie, de la « vitalité de la vie » le moteur de notre dynamisme et de tout progrès? Une puissance d’affirmation et de création, une promesse de bonheur? Ou bien, un manque, une pauvreté, une négativité qui nous fait souffrir et nous rend malheureux ?
Est-ce par la réalisation de nos désirs que nous pouvons accéder au bonheur ? (= hédonisme) Ou bien l’obéissance à tous nos désirs fait-elle de nous des esclaves (« être captif de son plaisir […], c’est le pire esclavage. » (« Traité théologico-politique »), des êtres capricieux et finalement des tyrans ? Faut-il sélectionner nos désirs et en préférer certains à d’autres ? Lesquels ? Sur quels critères choisir ? Mais, avons-nous une réelle maîtrise de nos désirs? Est-ce par le contrôle de nos désirs que nous accédons à la liberté ? « Changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde », écrit Descartes à la suite des stoïciens. Mais est-ce possible ?

N’est-il pas préférable de les supprimer ? Peut-on désirer l’extinction des désirs comme le préconisent les Bouddhistes ? N’est-ce pas là un paradoxe ? L’extinction des désirs  conduit-elle au Nirvana ou à une forme de mort ?

Désir = pulsion de vie ou pulsion de mort? Jardin des Délices ou des supplices?

Distinguer désir, besoin et volonté. Désirer qqc, ce n’est ni en avoir besoin, ni le vouloir.

Si tout désir, comme toute volonté, procède d’un manque (je désire ou veux seulement ce qui me fait défaut, ce que je ressens comme une privation).

# Volonté = mouvement pleinement conscient, intentionnel et par lequel je définis de façon rationnelle les fins que je poursuis et les moyens que j’utilise pour y parvenir. Alors que le désir peut être vélléitaire, inconscient (Freud) et irrationnel (Schopenhauer).

Par exemple, vouloir effectivement réussir à un examen (comme le baccalauréat) ne consiste pas seulement à le désirer, mais bien à organiser les moyens me permettant de parvenir à la fin poursuivie, cad travailler, approfondir, s’exercer.

Le désir est simplement la tension vers un but ressenti comme pôle possible de satisfaction. Or, la volonté n’est nullement le désir : elle représente cette forme de l’activité personnelle qui comporte la représentation de l’acte à produire et des moyens nécessaires à sa réalisation. Le désir va droit à l’objet, alors que la volonté suppose une synthèse nouvelle intégrant l’obstacle et la médiation, sans attendre passivement la manne. En somme, la volonté élabore des stratégies, alors que le désir en reste au niveau de l’immédiateté:

« Les désirs précèdent la volonté, mais ne l’expliquent pas. Si le désir se réalise de lui-même, presque immédiatement ou du moins sans obstacle, il n’y a pas volonté. Pour qu’il y ait volonté, il faut que l’action immédiate soit empêchée, qu’il y ait un retard de l’acte pas de volonté sans obstacle à surmonter. » (J. Lacroix, « Le sens du dialogue », Éditions de la Baconnière, Neuchâtel, 1962).

(TA) Le schéma classique de l’acte volontaire (notion: La Volonté)

Les désirs et les souhaits précèdent donc la volonté, mais ne l’expliquent nullement. La volonté apparaît comme une décision réfléchie, une poursuite délibérée de certaines fins à travers une médiation et un itinéraire complexes.

Mais comment comprendre plus clairement la nature de l’acte volontaire? La réflexion philosophique classique nous en a fourni un schéma célèbre. Elle a distingué plusieurs moments bien définis dans l’acte de la volonté. Le vouloir se décomposerait en une conception de la fin à réaliser, une délibération pesant les motifs et les mobiles profonds, une décision et une exécution. En somme, la volonté ne serait rien d’autre que la décision (active) qui succéderait à une délibération sur des motifs et des mobiles. Qu’est-ce qu’un motif? La raison d’un acte, l’ensemble des considérations rationnelles qui le justifient. Quant au mobile, c’est une cause beaucoup plus subjective, affective et irrationnelle.

Sartre : la délibération volontaire est toujours truquée

Sartre a souligné le caractère artificiel du schéma classique de l’acte volontaire : cette conception académique est plus abstraite que réelle.

Car le mobile n’a précisément de sens et de valeur pour nous que dans la mesure où nous le reprenons. La délibération volontaire (avec examen des motifs et des mobiles) représente un ensemble bien artificiel ni les motifs, ni les mobiles ne sont déterminants à proprement parler. Avant même de délibérer, j’ai déjà choisi, en toute liberté. Quand je délibère, les jeux sont faits! Par conséquent, il n’y a jamais de délibération réelle. Mon libre projet fondamental décide de mon choix avant toute réflexion. Selon Sartre, la liberté humaine est un jaillissement permanent qui donne sens à toutes les réalités psychiques. Le libre choix, antérieur à la réflexion, crée une décision avant toute délibération. La volonté est bien réfléchie par opposition à la spontanéité non volontaire, mais ce qui est réfléchi, c’est la manière d’atteindre la fin poursuivie. La réflexion ne joue pas vraiment au niveau d’une décision qui est toujours déjà prise.

« De cela résulte que la délibération volontaire est toujours truquée… En fait, motifs et mobiles n’ont que le poids de mon projet… Quand je délibère, les jeux sont faits… Quand la volonté intervient, la décision est prise, et elle n’a d’autre valeur que celle d’une annonciation. » (Sartre, « L’Etre et le Néant », N. R. F., 1957).

Désir # Besoin = expression de la nécessité naturelle sous sa façon la plus élémentaire (biologique, physiologique). Alors que le désir peut prendre la figure du luxe et de la frivolité.

Par exemple, nul n’a besoin de chaîne hi-fi ou de n’importe quel objet produit par la technologie moderne, parce que cela ne correspond à aucun impératif physiologique. Pourtant la possession d’un tel objet peut apparaître à celui qui la désire sous la forme d’une obsession puissante, qui ressemble au besoin. Et c’est cette obsession, pourtant propre au désir, qui est confondue avec le besoin.

Le besoin est une réalité naturelle, qui enracine l’homme dans son corps et dans une nature animale. Il est la traduction psychique d’un déséquilibre physique : il exprime soit un trop plein soit un manque d’énergie corporelle. Il manifeste en outre la tension du corps et de l’esprit pour retrouver un équilibre physiologique. Ainsi le besoin de manger correspond à une véritable exigence du corps de l’être vivant, qui ne peut pas survivre sans se nourrir. La faim n’est rien d’autre que la traduction psychique d’un déficit de matière corporelle qui exige d’être comblé.

Le retour à l’équilibre est, en outre, toujours salué psychiquement par un plaisir, qui est en quelque sorte la gratification qui accompagne l’équilibre retrouvé. Une fois les besoins comblés, une fois l’équilibre entre le trop et le pas assez retrouvé, les besoins disparaissent. Le besoin est donc limité par sa propre satisfaction, par l’exécution de sa fonction vitale. Le plaisir est incontestablement lié au besoin et à sa satisfaction.

SYNTHESE: D’emblée, notons qu’il ne faut pas tirer le désir vers le haut : il ne se confond pas avec la volonté, organisation réfléchie de moyens en vue d’une fin. Vouloir effectivement réussir à un examen ne consiste pas seulement à le désirer, mais bien à organiser les moyens me permettant de parvenir à la fin poursuivie. Si la volonté est autre chose que la simple velléité, c’est qu’elle maîtrise rationnellement le désir qui est son moteur profond.

Mais il ne faut pas non plus tirer le désir vers le bas, c’est-à-dire vers le besoin, manque essentiellement matériel, alors que le désir est de l’ordre de l’existentiel : il me concerne dans mon existence profonde. Le besoin est un manque, d’essence physique, et, comme tel, tend toujours à se dissoudre. Dans le désir, au contraire, il semble que je tende vers une réalité fondamentale dont j’ai, en quelque sorte, la nostalgie. Ce dont le désir est désir, c’est peut-être finalement d’un Être inaccessible. Aussi, à la différence du besoin qui s’apaise lorsque nous lui donnons satisfaction, l’odyssée du désir ne s’arrête jamais.

Alors que le besoin prend fin naturellement, avec le retour à l’équilibre, dans le plaisir, le désir, contrairement à ce qu’on aurait tendance à penser spontanément, est profondément incapable de mener au plaisir, car il n’a pas ou a rarement accès à la satisfaction. Alors que le besoin est limité par cet équilibre du corps qu’il recherche, le désir est profondément illimité et insatiable.

C’est donc par erreur, par confusion avec le besoin, qu’on lie ordinairement plaisirs et désirs. Nous avons tous éprouvé cette tension de notre être vers l’acquisition d’un objet obsédant qui nous semblait indispensable ou vers la conquête d’un partenaire sexuel qui serait seul capable de nous combler, et qui, pour finir, se sont révélés décevants, sans grand intérêt, et nous laissant sur notre faim, profondément insatisfaits. Dès qu’il y a eu appropriation, possession ou consommation de l’objet désiré, nous avons ressenti une espèce de dépréciation immédiate de cet objet décevant, incapable d’apaiser cette soif qui était en nous, incapable d’apaiser le désir.

BESOIN

DÉSIR

  • Sobriété mesurée.
  • Nécessité vitale.
  • Rien de trop.
  • Satiable.
  • Rigidité de l’instinct.
  • Le refus d’assouvir ses besoins est un vice.
  • Amoralité.
  • Jamais répréhensible.
  • Nature.
  • Corps.
  • Amour de soi.
  • Lubricité de l’hybris.
  • Contingence superflue.
  • Trop de rien.
  • Insatiable.
  • Plasticité de l’intelligence.
  • Le refus d’assouvir ses désirs est une vertu.
  • Immoralité.
  • Toujours coupable.
  • Culture.
  • Esprit / âme.
  • Amour-propre.

Le désir semble se situer dans un entre-deux, entre le manque et la perfection, entre besoin et vouloir.

  1. Existe-t-il des besoins naturels?

Les besoins communs avec l’animal

Comme tout être vivant, l’homme a des besoins naturels, vitaux. Besoins d’ordre et d’origine physiologique. Boire, manger, dormir = besoins fondamentaux que l’on peut satisfaire: J’ai faim ; je me nourris ; je n’ai plus faim. Le besoin de nourriture s’éteint avec la prise de nourriture. Idem pour l’animal.

Mais ce qui distingue l’homme et l’animal, c’est manière de satisfaire les besoins.

  • Ces besoins sont culturellement satisfaits chez l’homme grâce à l’intelligence.
  • Ces besoins sont naturellement satisfaits chez l’animal grâce à l’instinct.

Les désirs propres à l’homme

L’homme n’est pas qu’un être de besoin. Tout n’est pas réductible à la sphère physiologique. L’homme est à la fois corps et esprit. Chez lui s’ajoutent des désirs spécifiquement culturels ignorés de l’animal.

  • Désirs d’ordre matériels spécifiquement culturels = vêtements, abris, médicaments, etc.
  • Désirs intellectuels = capacité d’étonnement, curiosité naturelle, désir de comprendre.
  • Désirs spirituels = questionnement sur le sens de la vie. Interrogation métaphysique, religieuse.
  • Désirs esthétiques = Sensible à la beauté.
  • Désir d’être reconnu par autrui = désir d’être respecté, considéré par autrui. L’homme est un animal social. (cours sur autrui).
  • Désirs d’ordre affectifs = désir d’aimer et d’être aimé. (cours sur autrui).

Le besoin est, chez l’homme, presque toujours mêlé de désir. Il y a peu de besoins purs chez l’homme. Presque tout besoin est humanisé par le désir. La faim, par exemple, est rarement faim tout court chez l’homme. Elle est mêlée de gourmandise, autrement dit du désir de tel ou tel aliment précis, désir enraciné dans un imaginaire. La faim humaine est contaminée par l’illimitation propre au désir. C’est ce qui fait que l’homme peut manger bien au-delà des limites qu’exigerait l’équilibre alimentaire du corps, des limites propres aux besoins de sa nature animale. L’homme peut manger à en être malade, et même parfois à en mourir. A contrario, on ne trouve jamais d’obèses chez les animaux sauvages, et le déséquilibre que peuvent connaître les animaux domestiques traduit autant celui de leur maître que la stimulation artificielle de leur appétit.

Le besoin sexuel est nommé, à juste titre, « désir » chez l’homme. C’est que le besoin sexuel humain n’est jamais un besoin pur, comme chez l’animal, sinon les êtres humains se satisferaient avec n’importe quel partenaire du sexe opposé. Le besoin sexuel humain est fondé sur une érotique très complexe du désir, faite de fantasmes et de rêveries de l’imaginaire. Pourtant ce désir est partiellement un besoin, ce qui lie ainsi la relation sexuelle au plaisir. Si la faim, le désir sexuel, le besoin de dépenser ses forces dans l’exercice physique, de récupérer par le sommeil n’étaient pas à l’origine un besoin, ils ne pourraient pas procurer de plaisirs, car le plaisir est la contrepartie de la satisfaction du besoin. Mais cet investissement du besoin par le désir fait que l’homme, qui a finalement peu de besoins authentiques, stimule artificiellement ses besoins et qu’il perd les repères dont il devrait, en tant qu’être vivant, être constitué. La relation de l’homme au plaisir en devient complexe, évanescente, souvent décevante.

  1. Le désir est-il l’essence de l’homme?

  1. Le désir comme source de frustrations et de nostalgies

Désir= source d’une insatisfaction permanente, source de désenchantement face au monde, c’est-à-dire source de déception et d’illusion [# erreur: quand je commets une erreur en mathématique, le savoir dissipe aisément cette erreur). En revanche, si je me fais des illusions sur l’être aimé, je ne reconnaîtrai peut-être jamais l’erreur commise car besoin pour vivre et donner sens à ma vie.]

Aux antipodes des croyances de la modernité, toutes ces sagesses ont montré que le désir doit être maîtrisé, limité, voire éradiqué, si l’on veut vivre vraiment. Le désir leur était indésirable, parce qu’empêchant précisément l’accès à la vraie vie, à la vie intense, à la vie valant la peine d’être vécue, et même pour certains d’entre eux à la vie de plaisir. Cette position de la sagesse traditionnelle a toujours été et est toujours extrêmement paradoxale, incompréhensible, stupéfiante même pour les autres hommes. Pourtant, ce qui fait que cette position de la sagesse traditionnelle doit être examinée de près, c’est son universalité, qui fait qu’on la retrouve non seulement dans l’Antiquité et l’âge classique occidental, mais aussi en Orient, dans le bouddhisme ou l’hindouisme védantique, par exemple, qui sont des philosophies autant que des religions. Cette vision critique à l’égard des désirs, qui a recueilli, un peu partout dans le monde traditionnel, l’unanimité de ces chercheurs de sagesse que sont les philosophes, semble avoir perdu son attrait pour les philosophes de la modernité, qui défendent tous le désir comme essence de l’homme.

  1. Le désir comme source d’insatisfaction

En quoi le désir peut-il être source d’insatisfaction / de désenchantement ? Le bouddhisme
décrit assez bien ce processus :

Le Bouddha

Personnage emblématique de la religion bouddhiste, le Bouddha a-t-il réellement vécu ? La question s’est posée. Le terme même de Bouddha (« l’Éveillé ») est un titre porté par le Bouddha historique, le prince Siddhârta Gautama, qui vécut au VIe s. av. J.-C. Né près de la frontière actuelle entre l’Inde et le Népal, dans le clan des Kshatryas (des guerriers), il reçoit à sa naissance le nom de Siddhârta : « celui qui a atteint son but », en sanscrit. Pour avoir rencontré, au cours de quatre sorties, un vieillard, un ascète, un malade et un mort, Bouddha sait que le bonheur dont il jouit est illusoire, et prend conscience de la souffrance humaine. Durant sept ans, après avoir renoncé à son mode de vie et quitté son palais, il suit l’enseignement des brahmanes. En suivant l’exemple des autres ascètes, il impose à son corps jeûnes et macérations pour atteindre l’illumination. En dépit de tous ses efforts, il ne parvient pas au salut et se retire pour méditer.

3 vérités enseignées par le Bouddha dans le sermon de Bénarès (525 av. J.C.):

  • Toute vie est souffrance
  • L’origine de la vie et de la souffrance est le désir.
  • L’abolition du désir entraîne l’abolition de la souffrance.

Vie = désir = souffrance.

Explications:

La vie n’existe que par le désir. Désir farouche de survivre, le vouloir-vivre (Schopenhauer) comme on le voit chez tous les vivants (animaux, hommes). Désir fondamental = désir de persévérer dans son être cad désir d’être et de persister à être un individu, séparé et différent du reste du monde = désir d’individuation. Extinction du désir et de l’ego.

Individuation : ce qui distingue un individu d’un autre, dans une même espèce.

Le désir n’est jamais satiable, nous souffrons toujours de désirs inassouvis. La vie est faite de souffrances. Nous avons l’espoir d’arriver un jour au bonheur en satisfaisant tous nos désirs: c’est d’ailleurs ce qui nous fait vivre, mais ce n’est qu’une illusion vaine. Il faut donc échapper à la souffrance.


  • Le « nirvana », le « karma » et la « réincarnation » : Pour atteindre le « nirvana » (état bienheureux de délivrance), il faut se libérer de tous désirs. Se délivrer du désir, c’est se délivre de la souffrance. Pour le bouddhisme, il faut tuer en soi tout désir. Le suicide n’est pas une solution car celui qui se suicide le fait parce qu’il souffre trop de désirs inassouvis. Il est un être encore tout rempli de désirs. Puisque c’est le désir d’individuation qui génère la vie, le suicidant devra se réincarner = Théorie de la « réincarnation ». Doctrine corollaire du « karma » (destin) = cette conception ne présuppose pas un Dieu, qui surveillerait nos actes et même nos intentions et qui distribuerait châtiments et récompense. Pas de juge divin, pas de Dieu vengeur. SPIRITUALITÉ SANS DIEU. Elle découle de la logique du désir. Si on meurt avec en son âme des désirs, des regrets, des espoirs, on se réincarnera dans un être animé de ces mêmes désirs. Or, + on a de désir, + on souffre. Le karma est une autopunition de celui qui n’a pas su surmonter ses désirs dans sa vie précédente. 2 types de karma, de trajectoire karmique:
    • Négatif ou décadent = si nous accumulons de plus en plus de désirs, nous nous réincarnons en un être vil et bas, concupiscent, désirant donc souffrant. L’accumulation de désirs inassouvis aboutit à une dégringolade dans la hiérarchie des vivants.
    • Positif ou ascendant = Celui qui surmonte peu à peu ses désirs au cours de ses différentes réincarnations. Il se réincarnera dans des êtres de plus en plus sages, de moins en moins désirants, jusqu’à ce qu’il élimine de lui tout désir et qu’il atteigne le détachement absolu, le « nirvana » (luminosité pure) = fin du cycle des réincarnations puisqu’il aura supprimé en lui le désir d’être un individu séparé, il se fusionnera avec le « Brahman », cad l’Absolu. Bonheur absolu dont on ne peut rien. Expérience mystique incommunicable, elle est au-delà des catégories habituelles de la pensée et du langage.

Messages fondamentaux du bouddhisme :

  • Impermanence et non-attachement = Pour nous conduire vers la sagesse, prendre conscience de l’impermanence de toute chose. Tout est mortel, voué à mourir => Non-attachement, car rien ne dure, rien n’est stable. S’attacher c’est souffrir. Non-attachement # indifférence. Les bouddhistes pratiquent la pitié et la compassion vis-à-vis de ceux qui souffrent qui sont mes frères en souffrance, mes frères en humanité. « Souffrir avec » (« mitleid » chez Schopenhauer) mais sans s’attacher. Chemin de crête délicat à arpenter mais qui est le chemin même de la sagesse pour Bouddha.
  • Inespoir = éloge du désespoir. Espérance, passion funeste, pure négativité. L’espérance nous empêcher d’habiter le présent, de séjourner paisiblement dans l’ici et maintenant. Le sage ne vit ni dans le passé, ni dans le futur. Triple impuissance de l’espoir: espérer c’est ne pas jouir, ne pas savoir, ne pas pouvoir. « Des-espoir », pas éloge de la tristesse ou du malheur mais la joie et la sérénité.
  • Impersonnalité = Renoncer aux illusions du moi pour parvenir au non-attachement. Déconstruire les illusions du moi. 1er pas vers la sagesse c’est la « déprise », le « lâcher-prise » vis-à-vis de son ego, de son « cher-moi » (Kant). On voit cette culture de l’ego avec le narcissisme technologiquement assisté (selfie, FB, Twitter, sologamie): chacun veut devenir quelqu’un. Or, plus personne n’est soi! Vivre sa vie comme un pub de L’Oréal! Vivre en superficie de soi. Existence de surface. Chacun est devenu le gestionnaire de sa propre image. Spectacle de soi est devenu généralisé et immanent à la vie sociale. C’est de lui qu’il faut se déprendre. Prq? Tant que l’on n’est pas débarrassé des illusions du moi, on est voué à la réincarnation (faute de sagesse, on est renvoyé dans le tourbillon du « samsara », océan de souffrance. Moins on dépend de soi, plus on est heureux, moins on a de désir. Autrement dit, il ne faut pas libérer le désir mais se libérer du désir!
  • Insatisfaction et intranquilité = La vie est agitée de 1001 occupations, de 1001 insatisfactions. Logique infernale de la société de consommation. Toujours intranquille, car toujours occupé # « dharma » = l’enseignement du Bouddha, pratique de la sagesse. Vie monastique, monacale car c’est elle qui générera le moins d’attachement donc le moins de souffrance.
  • Impassibilité du sage = Débarrassé de tout, le sage bouddhiste « voyagera et mourra léger ». Pratiquer le “lâcher-prise”, c’est-à-dire l’extinction du désir et de l’ego. Il aura privilégié l’être sur l’avoir. Impassibilité du sage vis-à-vis de la mort. Dalaï-Lama = « Qui pratique le dharma, cad l’enseignement de Bouddha, pense chaque jour à la mort. » // Épictète = « Pense toujours quand tu embrasses ta fille ou ton fils, qu’il peut mourir exactement comme la coupe de verre que tu as lâchée sur le sol s’est brisée. »

Critique du bouddhisme:

  • Même critique que celle formulée à l’encontre de l’épicurisme = Pas de bonheur positif mais cessation de la souffrance.
  • Bonheur des bouddhistes (fusion avec l’absolu) s’opère avec la suppression de la conscience individuelle. Or, comment être heureux sans être conscience? Si je ne suis plus un être conscient, je ne ressens plus rien! Alors, parler de MON bonheur n’a plus de sens.
  • Néantisation de soi, suicide spirituel à travers les techniques du yoga (penser le rien, anéantir sa pensée). Hegel définira le bouddhisme comme une « adoration du néant » = mettre du néant dans sa vie. Mourir de son vivant. Installer la négativité en soi.
  • Désirer ne plus avoir de désirs (= NIRVANA) que FREUD classe du côté de la pulsion de mort. Tournée vers l’intérieur du sujet, la pulsion de mort tend à l’autodestruction. Dirigée vers l’extérieur, la pulsion de mort se manifeste sous la forme de l’agression, destruction. Bouddhisme = négation de soi, intériorisation de la pulsion de mort.
  1. Le désir comme source de manque et de nostalgie [THESE]

Le « pourquoi » du désir est problématique, pour en rendre compte Platon passe par le détour du mythe.

Aristophane, auteur de comédies, pleines d’allusions érotiques. Platon ne l’aimait pas (car il avait ridiculisé Socrate dans l’une de ses comédies, « Les Nuées ») mais il le met en scène tout de même.

Texte de Platon – Le mythe d’Aristophane:

Texte lu: https://drive.google.com/open?id=1nuNojjJIouvSXXAI_mqAr4SRRkMAhxAU

Adaptation cinématographique: https://www.youtube.com/watch?v=TFFLVNiadjQ (à partir de 29’00”)

« Oui, Érixymaque, dit Aristophane, j’ai l’intention de parler autrement que vous ne l’avez fait, toi et Pausanias. Il me semble en effet que les hommes ne se sont nullement rendu compte de la puissance d’Éros ; s’ils s’en rendaient compte, ils lui consacreraient les temples et les autels les plus magnifiques et lui offriraient les plus grands sacrifices, tandis qu’à présent on ne lui rend aucun de ces honneurs, alors que rien ne serait plus convenable. Car c’est le dieu le plus ami des hommes, puisqu’il les secourt et porte remède aux maux dont la guérison donnerait à l’humanité le plus grand bonheur. Je vais donc essayer de vous initier à sa puissance, et vous en instruirez les autres. Mais il faut d’abord que vous appreniez à connaître la nature humaine et Ses transformations.

Jadis notre nature n’était pas ce qu’elle est à présent, elle était bien différente. D’abord il ‘y avait trois espèces d’hommes, et non deux, comme aujourd’hui: le mâle, la femelle et, outre ces deux-là, une troisième composée des deux autres; le nom seul en reste aujourd’hui, l’espèce a disparu. C’était l’espèce androgyne qui avait la forme et le nom des deux autres, mâle et femelle, dont elle était formée; aujourd’hui elle n’existe plus, ce n’est plus qu’un nom décrié. De plus chaque homme était dans son ensemble, de forme ronde, avec un dos et des flancs arrondis, quatre mains, autant de jambes, deux visages tout à fait pareils sur un cou rond, et sur ces deux visages opposés une seule tête, quatre oreilles, deux organes de la génération et tout le reste à l’avenant. Il marchait droit, comme à présent, dans le sens qu’il voulait, et, quand il se mettait à courir vite, il faisait comme les saltimbanques qui tournent en cercle en lançant leurs jambes en l’air; s’appuyant sur leurs membres qui étaient au nombre de huit, ils tournaient rapidement sur eux-mêmes. Et ces trois espèces étaient ainsi conformées parce que le mâle tirait son origine du soleil, la femelle de la terre, l’espèce mixte de la lune, qui participe de l’un et de l’autre. Ils étaient sphériques et leur démarche aussi, parce qu’ils ressemblaient à leurs parents; ils étaient aussi d’une force et d’une vigueur extraordinaires, et comme ils avaient de grands courages, ils attaquèrent les dieux, et ce qu’Homère dit d’Éphialte et d’Otos (31), on le dit d’eux, à savoir qu’ils tentèrent d’escalader le ciel pour combattre les dieux.

XV. — Alors Zeus délibéra avec les autres dieux sur le parti à prendre. Le cas était embarrassant: ils ne pouvaient se décider à tuer les hommes et à détruire la race humaine à coups de tonnerre, comme ils avaient tué les géants; car c’était anéantir les hommages et le culte que les hommes rendent aux dieux; d’un autre côté, ils ne pouvaient non plus tolérer leur insolence. Enfin Jupiter, ayant trouvé, non sans peine, un expédient, prit la parole:   » Je crois, dit-il, tenir le moyen de conserver les hommes tout en mettant un terme à leur licence: c’est de les rendre plus faibles. Je vais immédiatement les couper en deux l’un après l’autre; nous obtiendrons ainsi le double résultat de les affaiblir et de tirer d’eux davantage, puisqu’ils seront plus nombreux. Ils marcheront droit sur deux jambes. S’ils continuent à se montrer insolents et ne veulent pas se tenir en repos, je les couperai encore une fois en deux, et les réduirai à marcher sur une jambe à cloche-pied. »  Ayant ainsi parlé, il coupa les hommes en deux, comme on coupe des alizés pour les sécher (32) ou comme on coupe un œuf avec un cheveu (33); et chaque fois qu’il en avait coupé un, il ordonnait à Apollon de retourner le visage et la moitié du cou du côté de la coupure, afin qu’en voyant sa coupure l’homme devînt plus modeste, et il lui commandait de guérir le reste. Apollon retournait donc le visage et, ramassant de partout la peau sur ce qu’on appelle à présent le ventre, comme on fait des bourses à courroie, il ne laissait qu’un orifice et liait la peau au milieu du ventre: c’est ce qu’on appelle le nombril. Puis il polissait la plupart des plis et façonnait la poitrine avec un instrument pareil à celui dont les cordonniers se servent pour polir sur la forme les plis du cuir; mais il laissait quelques plis, ceux qui sont au ventre même et au nombril, pour être un souvenir de l’antique châtiment.

Or quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle; et, s’embrassant et s’enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble, les hommes mouraient de faim de d’inaction, parce qu’ils ne voulaient rien faire les uns sans les autres; et quand une moitié était morte et que l’autre survivait, celle-ci en cherchait une autre et s’enlaçait à elle, soit que ce fût une moitié de femme entière — ce qu’on appelle une femme aujourd’hui — soit que ce fût une moitié d’homme, et la race s’éteignait.

Alors Zeus, touché de pitié, imagine un autre expédient: il transpose les organes de la génération sur le devant; jusqu’alors ils les portaient derrière, et ils engendraient et enfantaient non point les uns dans les autres, mais sur la terre, comme les cigales (34). Il plaça donc les organes sur le devant et par là fit que les hommes engendrèrent les uns dans les autres, c’est-à-dire le mâle dans la femelle. Cette disposition était à deux fins: si l’étreinte avait lieu entre un homme et une femme, ils enfanteraient pour perpétuer la race, et, si elle avait lieu entre un mâle et un mâle, la satiété les séparerait pour un temps, ils se mettraient au travail et pourvoiraient à tous les besoins de l’existence. C’est de ce moment que date l’amour inné des hommes — les uns pour les autres: l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine.

XVI. — Chacun de nous est donc comme une tessère d’hospitalité (35), puisque nous avons été coupés comme des soles et que d’un nous sommes devenus deux; aussi chacun cherche sa moitié. Tous les hommes qui sont une moitié de ce composé des deux sexes que l’on appelait alors androgyne aiment les femmes, et c’est de là que viennent la plupart des hommes adultères; de même toutes les femmes qui aiment les hommes et pratiquent l’adultère appartiennent aussi à cette espèce. Mais toutes celles qui sont une moitié de femme ne prêtent aucune attention aux hommes, elles préfèrent s’adresser aux femmes et c’est de cette espèce que viennent les tribades. Ceux qui sont une moitié de mâle s’attachent aux mâles, et tant qu’ils sont enfants, comme ils sont de petites tranches de mâle, ils aiment les hommes et prennent plaisir à coucher avec eux et à être dans leurs bras, et ils sont parmi les enfants et les jeunes garçons les meilleurs, parce qu’ils sont les plus mâles de nature. Certains disent qu’ils sont sans pudeur; c’est une erreur: ce n’est point par impudence, mais par hardiesse, courage et virilité qu’ils agissent ainsi, s’attachant à ce qui leur ressemble, et en voici une preuve convaincante, c’est que, quand ils ont atteint leur complet développement, les garçons de cette nature sont les seuls qui se consacrent au gouvernement des États. Quand ils sont devenus des hommes, ils aiment les garçons, et, s’ils se marient et ont des enfants, ce n’est point qu’ils suivent un penchant naturel, c’est qu’ils y sont contraints par la loi: ils se contenteraient de vivre ensemble, en célibataires. Il faut donc absolument qu’un tel homme devienne amant ou ami des hommes, parce qu’il s’attache toujours à ce qui lui ressemble.

Quand donc un homme, qu’il soit porté pour les garçons ou pour les femmes, rencontre celui-là même qui est sa moitié, c’est un prodige que les transports de tendresse, de confiance et d’amour dont ils sont saisis; ils ne voudraient plus se séparer, ne fût-ce qu’un instant. Et voilà les gens qui passent toute leur vie ensemble, sans pouvoir dire d’ailleurs ce qu’ils attendent l’un de l’autre; car il ne semble pas que ce soit le plaisir des sens qui leur fasse trouver tant de charme dans la compagnie l’un de l’autre. Il est évident que leur âme à tous deux désire autre chose, qu’elle ne peut pas dire, mais qu’elle devine et laisse deviner. Si, pendant qu’ils sont couchés ensemble, Héphaïstos leur apparaissait avec ses outils, et leur disait: « Hommes, que désirez-vous l’un de l’autre? » et si, les voyant embarrassés, il continuait: « L’objet de vos vœux n’est-il pas de vous rapprocher autant que possible l’un de l’autre, au point de ne vous quitter ni nuit ni jour? Si c’est là ce que vous désirez, je vais vous fondre et vous souder ensemble, de sorte que de deux vous ne fassiez plus qu’un, que jusqu’à la fin de vos jours vous meniez une vie commune, comme si vous n’étiez qu’un, et qu’après votre mort, là-bas, chez Hadès, vous ne soyez pas deux, mais un seul, étant morts d’une commune mort. Voyez si c’est là ce que vous désirez, et si en l’obtenant vous serez satisfaits. » À une telle demande nous savons bien qu’aucun d’eux ne dirait non et ne témoignerait qu’il veut autre chose: il croirait tout bonnement qu’il vient d’entendre exprimer ce qu’il désirait depuis longtemps, c’est-à-dire de se réunir et de se fondre avec l’objet aimé et de ne plus faire qu’un au lieu de deux.

Et la raison en est que notre ancienne nature était telle et que nous étions un tout complet: c’est le désir et la poursuite de ce tout qui s’appelle amour. Jadis, comme je l’ai dit, nous étions un; mais depuis, à cause de notre injustice, nous avons été séparés par le dieu, comme les Arcadiens par les Lacédémoniens (36). Aussi devons-nous craindre, si nous manquons à nos devoirs envers les dieux, d’être encore une fois divisés et de devenir comme les figures de profil taillées en bas relief sur les colonnes, avec le nez coupé en deux, ou pareils à des moitiés de jetons (37). Il faut donc s’exhorter les uns les autres à honorer les dieux, afin d’échapper à ces maux et d’obtenir les biens qui viennent d’Éros, notre guide et notre chef. Que personne ne se mette en guerre avec Éros : c’est se mettre en guerre avec lui que de s’exposer à la haine des dieux. Si nous gagnons l’amitié et la faveur du dieu, nous découvrirons et rencontrerons les garçons qui sont nos propres moitiés, bonheur réservé aujourd’hui à peu de personnes.

Qu’Érixymaque n’aille pas se moquer de ce que je dis, comme si je parlais de Pausanias et d’Agathon; peut-être sont-ils en effet de ce petit nombre et tous deux de nature mâle; je parle des hommes et des femmes en général, et je dis que notre espèce ne saurait être heureuse qu’à une condition, c’est de réaliser nos aspirations amoureuses, de rencontrer chacun le garçon qui est notre moitié, et de revenir ainsi à notre nature première. Si c’est là le bonheur suprême, il s’ensuit que ce qui s’en rapproche le plus dans le monde actuel est le plus grand bonheur que l’on puisse atteindre, je veux dire rencontrer un ami selon son cœur. S’il faut louer le dieu qui le procure, on a raison de louer Éros , qui, dans le présent, nous rend les plus grands services, en nous guidant vers l’objet qui nous est propre, et qui nous donne pour l’avenir les plus belles espérances, en nous promettant, si nous rendons aux dieux nos devoirs de piété, de nous remettre dans notre ancien état, de nous guérir et de nous donner le bonheur et la félicité.

Voilà, Érixymaque, mon discours sur Éros : il ne ressemble pas au tien. Je t’en prie encore une fois, ne t’en moque point; mieux vaut écouter chacun de ceux qui restent ou plutôt les deux seuls qui restent, Agathon et Socrate. »

Lien utile: https://www.youtube.com/watch?v=fmDpwXCyFOI

Pourquoi Éros est-il toujours en quête de sa moitié manquante? Mythe des « androgynes » (homme/femme). Ce mythe va nous expliquer que l’origine du désir est un désir d’origine. A l’origine existaient 3 genres d’humains = mâle (♂), femme (♀), androgyne (« andros » = « homme », « gunè » = « femme ») participe des deux autres. Forme de sphérique (forme parfaite) = 4 mains. 4 jambes, 4 bras. Double visage identique. Très puissants. Arrogance // Géants. Escalader les cieux pour y détrôner les dieux. Zeus les coupe en 2 pour les affaiblir et pour les punir de leur « hybris ». Depuis les hommes sont aminés par le manque. Retrouver leur moitié perdue pour s’unir à elle. Désir = quête, reconquête de l’âme-sœur, de la moitié perdue. Ceux qui proviennent des androgynes originaires aiment le sexe différent du leur; les femmes qui proviennent de la double femme primitive aiment les femmes (« tribades »*), et les hommes qui proviennent de la division du double mâle aiment les hommes (« pédérastes »**). Éros apparaît pour restaurer l’unité perdue. Mais, une fois réunis, ils reforment la sphère primordiale. Ils en oublient de manger et de boire et dépérissent. Ils n’arrivent pas à se décrocher l’une de l’autre et redevenaient inséparables. Zeus prend pitié et place les organes sexuels sur le devant (passage du désir à l’amour). Satisfaction amoureuse = condition de possibilité de la survie humaine, l’homme qui brûle d’un désir non consommé se consume mortellement! Par la satiété apportée par l’acte sexuel, l’homme peut travailler sans être travailler par le désir. Grâce à ce stratagème, les androgynes pouvaient assouvir leur désir, mais aussi engendrer de nouvelles générations. La procréation vient de là.

(*) Tribades: Du grec, « frotter ». Lesbianisme, saphisme. Sappho, poétesse grecque du Vie av. J.C., originaire de Lesbos. Dans son œuvre poétique, elle exalte la beauté féminine et affirme son amour des jeunes filles.

(**) Pédérastie: Institution (aristocratique) dans la Grèce ancienne qui supposait un lien officiel de couple entre un citoyen adulte (« l’éraste ») et un garçon préadolescent d’au moins 12 ans (« l’éromène »). Formation, éducation physique, intellectuelle et politique. Les relations sexuelles étaient autorisées ou non selon les Cités, idem pour les liens affectifs. En Crête, on considérait comme normal que l’éronème s’offre à son éraste pour le remercier des efforts consentis à sa formation. A l’issue de cette formation pédérastique, l’éromène devient à son tour, « citoyen ».

Le désir apparaît dans le mythe comme un châtiment divin destiné à expier l’orgueil des hommes. Il exprime la nostalgie d’une plénitude perdue et prend la figure d’une quête de l’âme-soeur. L’homme désirant est une forteresse vide et fissurée par le manque. Il trahit/traduit l’aspiration à retrouver une perfection première, primitive, symbolisée par la forme sphérique de la nature originelle et par le rattachement de chaque espèce à un astre divin (Lune, Terre, Soleil). Pour Aristophane, l’amour recompose l’antique nature. Le désir devient demande d’amour. Demander à l’autre de combler par l’amour le vide qu’il éprouve aussi en lui. Amour gémellaire, amour-miroir, amour narcissique, amour de la fusion: « L’amour recompose l’antique nature s’efforce de fondre deux êtres en un seul et de guérir la nature humaine. » (Platon/Aristophane).

Le mythe platonicien propose une explication à cette insatisfaction : les hommes ne sont pas entiers ou plutôt ne le sont plus. Ils ne sont que la moitié d’eux-mêmes. Le bonheur perdu et fantasmé est donc celui d’un état de plénitude passé et perdu : à l’origine, donc, les hommes auraient été entiers, pleins de leur propre être, ce qui est manifesté dans le texte sous la forme symbolique de la sphère. Il y a aussi l’idée d’une faute originelle et d’une punition, qui sont les causes de cette perte irréparable et tragique d’une partie essentielle de soi et qui firent que les hommes connaissent le malheur de la séparation.

Approche psychanalytique: Lacan († 1981), citant le texte du « Banquet » de Platon où le philosophe grec parle de l’Amour comme de la rencontre de l’autre moitié de Soi, l’interprète comme rationalisation de la scission de l’embryon viable et de sa « moitié » (le placenta maternel qui disparaîtra). Cette recherche de l’unité à tout prix serait encore explicable de manière très banale en psychanalyse, par le « regressus ad uterum », le retour au sein maternel, comme milieu absolu de sécurité, de survie, et de bonheur sans mélange.

De la même façon, Otto Rank, dans « Le traumatisme de la naissance », interprète ce sentiment de séparation comme venant de la naissance, de la séparation d’avec la mère. La fusion parfaite existe bien, en effet, dans une origine foetale. Ce que le mythe pourrait symboliser, ce qui entrerait en résonance en profondeur avec nous et qui expliquerait la fascination que nous éprouvons à sa lecture, c’est que l’homme se souviendrait d’un temps bienheureux où il n’était pas seul et où tous ses besoins étaient immédiatement comblés. Il se souviendrait aussi de la fusion du maternage qui suit la naissance, comme d’un temps bienheureux, celui où sa mère et lui formaient pratiquement une même réalité. Et toute sa vie il poursuivrait ce rêve de bonheur perdu et oublié, mais dont il garderait le goût et qui expliquerait son insatisfaction permanente.

L’autre moitié, est celui qui est à l’origine du manque et celui qui peut le combler. Le désir des amants est de se fondre l’un dans l’autre, d’abolir la distance physique qui les sépare.

« Désirez-vous former un seul être, que ni nuit ni jour vous ne soyez éloignés l’un de l’autre ? Si c’est bien votre désir, je vais vous fondre et vous réunir en un seul et même être. » in « Le Banquet » (192d-e).

  • Remarque 1 = Le désir témoignerait de l’inscription de l’existence humaine dans la dimension du temps. Le signe de son inachèvement ou de son imperfection? Tout désir serait désir d’éternité, nostalgie du divin. Nostalgie (= douleur du sol natal) d’un bonheur à jamais enfoui, d’un paradis perdu. Retrouver son double mimétique. L’autre partie de soi. Sa moitié d’orange. Chaque moitié courant après sa moitié! L’homme est incomplétude.
  • Remarque 2 = Aristophane rend compte de manière tout à fait naturelle / amorale des pratiques sexuelles: l’hétérosexualité comme l’homosexualité est expliquée par un déterminisme et un finalisme ontologiques voire physiologique. Chacun cherche à chacune. Idem pour l’adulte-erre.
  • Remarque 3 = L’état amoureux, qui est un état fréquent et considéré comme normal, comporte aussi la plupart des caractéristiques de la relation fusionnelle, même s’il n’a pas des conséquences aussi graves. Lorsque nous tombons amoureux, et pour peu que nous soyons heureux et payés de retour, nous éprouvons un merveilleux sentiment de plénitude, dont l’autre nous semble la clef. Tout se passe comme si cet être-là, que nous aimons, pouvait combler tous nos manques et qu’enfin nous réalisions avec lui cette unité dont nous rêvons tous, et dont nous avons une permanente et mystérieuse nostalgie. L’état amoureux fusionnel ne dure pas et ne peut pas durer. Dès que la personne est confrontée à la réalité de l’altérité, l’état amoureux cesse. Bien souvent, nous sortons alors de cet état meurtri, avec le sentiment d’avoir été floué ou d’avoir perdu quelque chose d’essentiel. La rencontre avec la réalité de l’autre se traduit alors souvent par le rejet de l’autre et la rupture, chacun retournant à sa solitude. Il arrive cependant que, sur ce deuil, l’amour s’installe, l’amour authentique, qui est cette vraie rencontre avec l’autre que nous pensons si essentielle à la personne humaine. Cette rencontre est alors l’acceptation de l’altérité, de la différence, de ce qu’est l’autre précisément, et cette différence loin d’être reprochée est acceptée comme enrichissement réciproque. Parfois, donc, l’état amoureux est suivi d’un commencement d’amour véritable, non fusionnel, où chacun aime l’autre, malgré mais aussi pour ses différences.

    Le mythe d’Aristophane montre bien à quel point l’état amoureux est dangereux, puisqu’il conduit à une obnubilation destructrice, que seule la vie sexuelle, inventée en remède à la maladie d’amour par Zeus, parvient à guérir. Si l’état amoureux est destructeur, c’est qu’il recrée artificiellement un cercle fermé au monde, un retour sur soi par intégration illusoire d’un autre qui n’est qu’un simple support pour ses propres fantasmes. Cet état est, comme le dit Freud, et malgré son agrément et son attrait, une espèce de pathologie courante et passagère. C’est que l’état fusionnel que nous fait revivre l’état amoureux n’est pas un état d’amour, mais une pure illusion, le fruit d’une projection, qui nous fait rêver l’autre. Nous ne le voyons pas tel qu’il est, mais tel que nos besoins les plus anciens, les plus inconscients nous le font voir. L’autre, n’est plus que le support involontaire de ce qu’il faut bien appeler un transfert. L’autre, qu’on croyait avoir enfin rencontré dans la joie et la légèreté, n’a pas été vraiment reconnu pour ce qu’il est, n’a pas vraiment été rencontré. Dans l’état amoureux ou fusionnel, l’autre n’est qu’un reflet de soi, les différences sont gommées ou niées. Il exprime, malgré les apparences, le signe d’une incapacité à accueillir l’altérité.

PRB = Je demande à l’autre de combler mes manques alors que lui-même est un être de désir donc de/en manque. Comment deux négativités veulent-elles faire une positivité? Comment deux vides peuvent-elles faire un plein? Comment deux « manques à être » peuvent-ils générer une plénitude? L’édifice amoureux semble fissuré de l’intérieur. Il n’existe pas de véritable communauté amoureuse du moins sous la forme de la fusion.

  • Désirer c’est vouloir être ou vouloir redevenir un astre. Étymologie douteuse mais poétique: “DESIDERARE” = manquer d’un astre. Le désir est la recherche de l’astre perdu, la nostalgie d’une divinité sidérale et sidérante. Le mot latin de « desiderium » qui témoigne de l’absence (« de ») d’un astre (« sidus », « sideris »).
  • Le désir est manque. A la suite d’Aristophane, Socrate arrive à en convaincre Agathon grâce à la puissance et à la rigueur de son argumentation. Le désir ne doit pas être confondu avec le plaisir, il manque de son objet. Accepter de vivre un désir, c’est accepter à la fois l’idée que l’objet de mon désir est extérieur à moi et l’idée d’une incomplétude intérieure. Je suis désespérément séparé d’un tout que je rêve de redevenir. Se vivant comme incomplet, l’homme désire la complétude et la recherche hors de lui, dans le monde. Il se tourne donc vers l’objet, vers l’extériorité, vers l’autre sujet, pour remplir en lui ce vide qu’il se sent être.

    https://drive.google.com/open?id=1WpJu9mCilyRvhMuq6e4g7DwN0usdD7AG

TRANSITION: Se pose alors la question de la genèse du désir: qui est premier le désir ou le manque? Aristophane, d’1 côté, attribue la cause du désir à une privation liée au châtiment divin et, de l’autre, la cause de cette privation à un désir de puissance d’escalader les cieux = CERCLE VICIEUX.

Est-ce le manque qui crée le désir ou le désir qui créé le manque? Le désir est-il un manque à être ou un trop-plein d’être ?

  • Alternative 1 = Platon, on ne désire que de ce qu’on manque (discours d’Aristophane et de Diotime). Le désir comme manque, négativité. Manque à être. Souffrance. AMOUR = DESIR = MANQUE. (cf. ci-dessus: Le désir comme source de manque et de nostalgie). [THESE].
  • Alternative 2 = Spinoza, on ne manque que de ce que l’on désire. Le désir comme excès, puissance. Trop-plein d’être. Plénitude. Positivité. AMOUR = DESIR = PUISSANCE. (cf. ci-dessous: Le désir comme excès et source de dépassement et des valeurs). [ANTITHESE].

Existe-t-il un objet en soi suprêmement désirable qui en vertu de ses qualités intrinsèques et objectives comblerait nos attentes ou bien l’objet n’est-il que l’imaginaire fruit défendu de notre désir? Autrement dit, est-ce le désir qui détermine le désirable (Spinoza) ou le désirable qui détermine le désir (Platon)?

2) Le désir comme excès et source de dépassement et des valeurs (Spinoza) [ANTITHESE].

Fiction philosophique : Supposons un monde dans lequel il n’y aurait plus aucun être conscient et désirant (qu’il soit homme ou Dieu). Un tel monde aurait-il encore un sens (direction et signification) ? Pourrions-nous lui accorder une valeur quelconque ?

Dans une telle supposition, nous aurions affaire à un monde où tout se situerait sur le même plan. Ce monde indifférencié ne serait l’objet d’aucune sélection, d’aucun choix. Ce monde serait sans sens ni valeur.

=> C’est donc pourquoi sens et valeur ne sont pas des êtres en soi, mais la création, la production de la conscience et du désir. Le désir tient plus une disposition du sujet désirant qu’au mérite objectif de l’objet désiré. Les qualités de l’aimé(-e) ne sont pas données mais construites par l’amant(-e) // Pascal, « on n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités empruntées. » (« Pensées », 323). Telle est la logique de l’amour: non pas « tu es désirable donc je te désire » mais plutôt l’inverse « je te désire donc tu es digne d’être désiré ».

a) « Le désir est l’essence de l’homme » (Spinoza – « Ethique », III)

SPINOZA: « Nous ne nous efforçons à rien, ne voulons, n’appétons ni ne désirons aucune chose, parce que nous la jugeons bonne; mais, au contraire, nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons. » (in « Éthique », livre III, scolie de la proposition IX).

Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. Le désir produit ses objets et n’est pas produit par eux. C’est le désir qui créé son idéal, son Absolu à jamais atteignable. Révolution copernicienne et axiologique qui invalide la thèse d’une objectivité absolue des valeurs. En conséquence, les grandes valeurs (la liberté, la justice, etc.) n’existent pas en elles-mêmes mais pour nous; elles ne valent que par notre désir de les promouvoir, de les respecter, de les aimer. Les choses ne sont pas bonnes en elles-mêmes, pour elles-mêmes, mais, relativement à notre désir et notre constitution. C’est ainsi que la musique sera mauvaise pour le déprimé et neutre pour le sourd. Plus de détermination a priori du Bien, aucun objet bon en soi comme chez Platon. Il n’y a pas de Bien ni de Mal, mais du “bon” et du “mauvais” (pour nous). C’est en ce sens qu’on peut dire que Spinoza substitue une éthique à la morale.

Pourquoi les hommes intervertissent l’ordre des choses ? Pourquoi tiennent-ils la représentation d’une fin jugée bonne comme cause première du désir ?

Réponse : Ignorance des causes du désir. L’illusion est le fruit d’une conscience partielle et partiale… qui pourtant se croit totale et objective // critique du libre-arbitre (cf. cours sur la liberté).

Exemple: j’ai conscience de désirer habiter une belle et grande maison. Donc, je crois que l’habitation est cause finale de mon désir. Je nourris l’illusion qu’il existe un objet désirable en soi. En réalité, j’oublie que c’est le désir d’une plus grande commodité d’existence qui m’a poussé à concevoir la maison comme moyen adéquat à mon désir.

// Stendhal: le désir produit, invente, crée l’objet qu’il désire ! « Aux mines de sel de Salzbourg, on jette, dans les profondeurs abandonnées de la mine, un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants, mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections. […]

Ce phénomène, que je me permets d’appeler la cristallisation, vient de la nature qui nous commande d’avoir du plaisir et qui nous envoie le sang au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections de l’objet aimé, et de l’idée : elle est à moi. » Stendhal, « De l’Amour », I, 2, p. 34-35

// Bien avant Stendhal, l’épicurien Lucrèce (Ier siècle avant J.-C.) a décrit la passion amoureuse comme l’effet d’une illusion pure et simple : l’amour est ce en quoi l’opinion se surajoute indûment au désir et, partant, à la saine recherche du plaisir sexuel. Aussi les amoureux ont-ils coutume de chanter les louanges des personnes les plus laides et les plus disgracieuses pour mieux s’abandonner à leur faux espoir de félicité. Ils « n’ont pas d’yeux » pour les aveuglants défauts de leurs belles (« De la nature », chant IV, vers 1159). Dans leurs discours, les naines deviennent de purs grains de sel, et les géantes colossales, des merveilles pleines de majesté ; une mafflue, c’est Cérès elle-même ; une maigrelette est un précieux bibelot. (ibid., IV, 1160-1170).

Remontant la chaîne de mes désirs, je vois que tous mes désirs ne sont que des modalités du désir premier de se conserver et de persévérer sans son être. Spinoza rattache le désir ou « conatus », à l’effort de persévérer dans son être. Le conatus ne se réduit pas pour autant à l’instinct de conservation car l’être ne se résume pas à la simple sur vie biologique mais exprime l’essence d’une chose dans toute sa richesse et sa complexité. Persévérer dans son être, c’est tendre à réaliser tout ce qui est en son pouvoir pour actualiser son essence, son épanouissement, sa plénitude. L’effort, le conatus exprime l’essence d’une chose.

Par le conatus, « chaque chose, selon sa puissance d’être (quantum in se est) s’efforce de persévérer dans son être. » (« Éthique », III, proposition 6). Le conatus est proprement à la fois puissance d’être, expression active et libre de son essence, mais aussi effort, poussée, travail d’affirmation de soi. C’est à la fois l’essence de chaque être et l’effort qu’il a à faire pour affirmer son être malgré ou contre le reste du monde, en résistant à ses attaques et en se servant de lui.

Le désir est un élément vital, le moteur de l’homme, c’est une dynamique concrète fondée sur le conatus. Il est la puissance même d’exister, l’affirmation positive de soi, c’est une force vitale. En effet, sans le désir l’homme ne serait plus l’homme, il ne tendrait plus à rien, m’entreprendrait plus rien. Mais il faut cependant apprendre à le connaître et à le maîtriser car selon la chose sur laquelle il porte, il peut provoquer soit la joie – accroissement de la puissance d’exister, soit la tristesse – rend l’homme passif, il subit au lieu d’agir, et n’a plus de puissance

Le désir n’est donc pas manque mais excès, excès de vie, de force, de volonté d’exister et de « persévérer dans son être ». L’homme ne désire pas parce qu’il lui manque quelque chose, mais parce qu’il vit et que la vie consiste à désirer et à croître. Le désir est la modalité de cet accroissement de notre puissance, de cet épanouissement existentiel. Si le désir est puissance, l’amour est joie. Il n’y a pas d’amour malheureux.

Chacun désire ce qu’il juge utile à la conservation de son être et susceptible d’en accroître la perfection, c’est-à-dire ce qui lui semble bon, ce qu’il aime. En revanche, il désirera éviter ou détruire ce qui lui paraît faire obstacle au maintien de son être ou entraîner son amoindrissement. Ainsi « chacun désire ou tient en aversion nécessairement par les lois de sa nature ce qu’il juge être bon ou mauvais ». Le désir est donc une disposition naturelle, et tout désir est en soi légitime. Cependant ce que l’homme désire parce qu’il le juge comme lui étant utile n’est pas nécessairement ce qui lui est vraiment utile. C’est que communément « chacun juge selon son propre sentiment ce qui est bon, ce qui est mauvais », non selon sa droite raison. Or le sentiment, en tant que passion de l’âme, est une « idée inadéquate », c’est-à-dire mutilée et confuse, et qui est donc cause d’erreur et de fausseté. C’est pourquoi les hommes, en croyant observer leur intérêt, désirent souvent comme utile ce qui leur est en fait nuisible. Tout désir est un Janus bifrons qui sourit avec la raison et grimace avec la passion.

La mort et la destruction viennent toujours de l’extérieur. Pour Spinoza, cela n’est pas seulement vrai des êtres vivants mais de toute entité concevable: chaque individu, c’est-à-dire chaque système physique organisé, tend à persévérer dans son être et ne peut être détruit que par une intervention extérieure.

Presque tous les philosophes actuels font du désir l’essence de l’homme en se référant à Spinoza et refusent de voir la négativité et le manque qu’il induit. Nous illustrons cette position contemporaine, à partir d’un extrait de l’article « désir » du « Dictionnaire philosophique » d’André
Comte-Sponville :

« On ne confondra pas le désir avec le manque, qui n’est que son échec, sa limite ou sa frustration. Le désir, en lui-même, ne manque de rien (c’est l’impuissance, non la puissance, qui manque de quelque chose). Pourquoi faudrait-il manquer de nourriture pour désirer manger ? Ce serait confondre la faim, qui est une souffrance, avec l’appétit, qui est une force et, déjà, un plaisir. […] Le désir n’est pas manque, malgré Platon (Le Banquet, zoo), mais puissance : c’est puissance de jouir et jouissance en puissance. Le plaisir est son acte ; la mort, son destin. Il est la force, en chacun de nous, qui nous meut et nous émeut : c’est notre puissance d’exister, comme dit Spinoza, de ressentir et d’agir. Le principe de plaisir, comme dit Freud, résulte de sa définition.

[…] Le désir n’est pas un accident, ni une faculté parmi d’autres. C’est notre être même, considéré dans “sa puissance d’agir ou sa force d’exister” (agendi potenti sive existendi vis, III, déf. Générale des affects). C’est dire qu’il serait absurde ou mortifère de vouloir supprimer le désir. On ne peut que le transformer, que l’orienter, que le sublimer parfois, et tel est le but de l’éducation. Tel est aussi, et plus spécialement, le but de l’éthique. Il s’agit de désirer un peu moins ce qui n’est pas ou qui ne dépend pas de nous, et un peu plus ce qui est ou qui en dépend : il s’agit d’espérer un peu moins, d’aimer et d’agir un peu plus. C’est libérer le désir du néant qui le hante, en l’ouvrant au réel qui le porte. »

Ce texte de Comte-Sponville sur le désir est représentatif de la modernité : pour elle le désir est la meilleure chose du monde, c’est l’expression d’une puissance d’être et non d’un manque d’être. Pour cela, la référence à Spinoza est systématique.

Le désir est bien l’essence de l’homme. Tous nos désirs particuliers ne sont que des modes d’expression et de réalisation de ce désir premier de persévérer dans notre être. Tout désir est donc au fond désir de soi, de se réaliser. Quant au sentiment que nous éprouvons lorsque nous prenons conscience que tel ou tel objet a fortifié notre « puissance d’agir » ou d’être, Spinoza l’appelle tout simplement « joie ». Désir de devenir ce que l’on est dira Nietzsche. Cet objet du désir, c’est moi-même. L’homme de désir se créé en créant. Le désir est puissance de jouir et jouissance en puissance. Le désir rend la jouissance possible.
Pradines: « L’amour est cette force qui nous pousse hors de nous vers nous ».

[Approfondissement facultatif sur Spinoza et Nietzsche]

Or, qu’est-ce que la joie? Sinon, l’augmentation de notre puissance d’être, de notre puissance d’agir. Accroissement de notre sentiment d’exister. Toute création, toute procréation s’accompagne de joie. La joie annonce que la vie a grandi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire sur la mort: « Partout où il y a joie, il y a création: plus riche est la création, plus profonde est la joie. » (Bergson). Joie de l’artiste, du savant. Elle est un état de satisfaction n’ayant pas la permanence du bonheur mais son intensité. La joie correspond à un sentiment de satisfaction totale du sujet.

Spinoza distingue deux sortes d’affects: les passions joyeuses et les passions tristes. En effet, tout affect est une modification, une altération de notre être, généralement liée à une bonne ou à une mauvaise rencontre : cette modification peut augmenter ou diminuer notre puissance. Tout ce qui augmente notre puissance d’exister et d’agir est une passion joyeuse ; tout ce qui diminue en revanche notre puissance d’être est une passion triste. Par exemple, la douleur est une passion triste : elle diminue notre puissance (par exemple, dans le cas d’une blessure ou d’une maladie). De même, crainte, désespoir, pitié, moquerie, envie, repentir, honte, regret, colère, vengeance etc. sont des passions tristes. Le plaisir de manger, au contraire, est une passion joyeuse : la rencontre de l’aliment est une heureuse rencontre qui accroît ma puissance. La joie est le passage à une plus grande perfection, la tristesse, le passage de l’homme a une moindre perfection.

Spinoza recommande sans hésiter de rechercher les passions joyeuses et d’éviter les passions tristes : l’éthique consiste à rechercher ce qui nous est utile pour atteindre la puissance maximale, la plénitude, la joie.

// Nietzsche et la « volonté de puissance » = la vie ne cherche ni le plaisir ni le bonheur mais la « puissance », dont plaisir, bonheur, malheur et douleur ne sont que des corrélats.

« De fait, l’homme ne veut pas le « bonheur ». La joie est un sentiment de puissance : lorsque l’on exclut les passions, on exclut les conditions qui provoquent au plus haut degré le sentiment de puissance, par conséquent la joie. » Nietzsche, « La Volonté de puissance », § 238.

b) Le désir comme production

Ainsi, l’analyse du désir conduit à souligner deux choses : le désir est « béance », manque, vide, puisqu’il n’est jamais totalement satisfait, mais il est aussi production de soi-même et création de la conscience. S’il est fils de Pauvreté comme le veut Platon, il engendre aussi pleinement l’être humain. Notons que la philosophie contemporaine souligne cet aspect producteur du désir (fils de Poros ). Ainsi, dans l’  « Anti-Œdipe » (1972), Deleuze († 1995) montre que le désir étreint la vie avec la plus grande puissance productrice. Désirer, c’est avant tout produire du réel, de la vie. Deleuze, à la suite de Spinoza, voit dans le désir l’essence de l’homme, le mouvement par lequel nous nous efforçons de persévérer dans notre être et d’accroître ce qui, en nous, est bon.

C’est ainsi que lorsqu’un individu désire quelque chose, il s’imagine que la possession de cette chose lui sera agréable, source de bien-être, en permettant une expansion de soi. Désir comme puissance créatrice: le désir est cet acte par lequel j’accrois les perfections de mon être.

Mais par le phénomène de la contagion, son désir, dès lors qu’il est connu, déclenche naturellement le désir des autres hommes. Les hommes sont donc en intense rivalité entre eux (cf. Le « désir mimétique » chez Girard).

c) L’homme est une création du désir.

Le désir se manifeste à chaque instant de notre vie : dans nos amours, nos rêves, et jusque dans nos lapsus. Nous avons des besoins physiologiques – nous nourrir, dormir, etc. Cependant, ce sont nos désirs- qui ne sont pourtant pas des besoins physiologiques – qui occupent la première place dans notre vie.

Quel est le moteur de notre existence ? Qu’est-ce qui nous pousse à agir ? Bachelard répond par cette formule, tirée de « La Psychanalyse du feu »: « L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin. » Pour lui, c’est le désir qui fait de nous des êtres agissants.

  • [A retenir] Puissance affirmative, appétit de vie, le désir ne repose plus sur aucun manque et ne se limite pas à la recherche d’un objet perdu ou d’une satisfaction idéale. Énergie créatrice et productrice, il se donne des objets et se pose à lui-même ses propres valeurs.
    Le désir est créateur de soi, de la culture et de l’histoire. Le désir est le moteur de l’Histoire : « Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. » (Hegel). La passion permet d’accomplir de grandes oeuvres. Elle est édificatrice et architecte de l’histoire. Elle engendre le devenir historique. César ne croyait agir que pour son ambition personnelle mais il a construit et légué l’État romain, l’Empire, la civilisation. Les passions révolutionnaires de 1789 ont permis le progrès du droit, de la République et de la démocratie. (Cf. cours sur l’Histoire).

Mais, pour accomplir, découvrir mon essence, il est nécessaire que je rencontre l’autre, sans me perdre et m’aliéner en lui. En effet, la quête de soi passe nécessairement par une requête vers autrui.

TRANSITION : Le désir n’est-il pas, simultanément, béance et production?

3) L’ambivalence du désir. [SYNTHESE].

Si un génie bienfaisant nous demandait: « Que désires-tu au juste? », nous serions bien en peine de lui répondre. Dans son ambivalence, le désir veut et ne veut pas la satisfaction. Il tient à la jouissance et la retient en même temps. Car, le but paradoxal du désir serait de ne plus désirer. Le désir entretient une relation ambiguë avec son objet. Dès qu’il en est privé, il aspire à en jouir, dès qu’il l’a trouvé, il soupire à en mourir. Car le désirable n’est plus rien s’il n’est plus désiré. Rousseau: « On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. ». Alternative infernale du désir d’une réjouissance sans jouissance et d’une jouissance sans réjouissance (« Tout ça pour ça »!). Le désir est-il alors voué à un éternel donjuanisme à l’égard de ses objets qui le condamnerait à errer de but en rebut et de projet en rejet?

Un dieu par définition ne désire rien car il a tout et il est tout. Sa perfection ne saurait être entachée d”aucun manque. C’est bien d’ailleurs pourquoi, dans le « Banquet », Socrate refuse de considérer Éros comme un Dieu et lui assigne le statut d’un « Démon », intermédiaire entre mortels et immortels. L’amour ne doit pas se confondre avec la jouissance, car il est désir et non possession d’un bien. Si je désire, je ne jouis pas. Il aspire à ce qu’il n’a pas et à ce qu’il n’est pas. Éros n’est pas divin mais démoniaque.

Le désir semble le triste privilège d’un être en proie au manque et à l’imperfection. Nous désirons parce que nous sommes des hommes… mortels. Quiconque ne désire pas est soit une bête, soit un Dieu. Signe à la fois de grandeur (car il est l’apanage des créatures conscientes) et de misère (car il est le lot des êtres finis) = D’où l’ambivalence du désir.


Discours de Diotime (Banquet) – Platon

Lecture du texte:

https://www.youtube.com/watch?v=Ai54H91rUsw

Adaptation cinématographique:


https://www.youtube.com/watch?v=CV2wiTMHkCE
/ https://www.youtube.com/watch?v=TFFLVNiadjQ (à partir de 47’30”)

« XXII. — Mais je te laisse, toi, pour vous réciter le discours sur l’Amour que j’ai entendu jadis de la bouche d’une femme de Mantinée, Diotime (45) laquelle était savante en ces matières et en bien d’autres. C’est elle qui jadis avant la peste fit faire aux Athéniens les sacrifices qui suspendirent le fléau pendant dix ans; c’est elle qui m’a instruit sur l’amour, et ce sont ses paroles que je vais essayer de vous rapporter, en partant des principes dont nous sommes convenus, Agathon et moi; je le ferai, comme je pourrai, sans le secours d’un interlocuteur (47). Il faut que j’explique, comme tu l’as fait toi-même, Agathon, d’abord la nature et les attributs de l’Amour, ensuite ses effets. Le plus facile est, je crois, de vous rapporter l’entretien dans l’ordre où l’étrangère l’a conduit en me posant des questions. Moi aussi, je lui disais à peu près les mêmes choses qu’Agathon vient de me dire, que l’Amour était un grand dieu et qu’il était l’amour du beau; elle me démontra alors, par les mêmes raisons que je l’ai fait à Agathon, que l’Amour n’est ni beau, comme je le croyais, ni bon.— Que dis-tu, Diotime, répliquai-je; alors l’Amour est laid et mauvais?— Parle mieux; penses-tu que ce qui n’est pas beau soit nécessairement laid?— Certes.— Crois-tu aussi que qui n’est pas savant soit ignorant, et ne sais-tu pas qu’il y a un milieu entre la science et l’ignorance?— Quel est-il?— Ne sais-tu pas que c’est l’opinion vraie, mais dont on ne peut rendre raison, et qu’elle n’est ni science — car comment une chose dont on ne peut rendre raison serait-elle science? — ni ignorance, car ce qui par hasard possède le vrai ne saurait être ignorance; l’opinion vraie est quelque chose comme un milieu entre la science et l’ignorance.— C’est juste, dis-je.— Ne conclus donc pas forcément que ce qui n’est pas beau est laid, et que ce qui n’est pas bon est mauvais; ainsi en est-il de l’amour: ne crois pas, parce que tu reconnais toi-même qu’il n’est ni bon ni beau, qu’il soit nécessairement laid et mauvais, mais qu’il est quelque chose d’intermédiaire entre ces deux extrêmes.— Pourtant, dis-je, tout le monde reconnaît qu’il est un grand dieu.— En disant tout le monde, est-ce des ignorants, dit-elle, que tu entends parler, ou des savants aussi?— De tous à la fois.— Et comment, Socrate, reprit-elle en riant, serait-il reconnu comme un grand dieu par ceux qui prétendent qu’il n’est pas même un dieu?— Qui sont ceux-là? dis-je.— Toi le premier, dit-elle, moi ensuite. Et moi de reprendre: Que dis-tu là?— Rien que je ne prouve facilement, réplique-t-elle. Dis-moi, n’est-ce pas ton opinion que tous les dieux sont heureux et beaux? et oserais-tu soutenir que parmi les dieux il y en ait un qui ne soit pas heureux ni beau? — Non, par Zeus, répondis-je.— Or les heureux, ne sont-ce pas, selon toi, ceux qui possèdent les bonnes et les belles choses?— Assurément si.— Mais tu as reconnu que l’Amour, parce qu’il manque des bonnes et des belles choses, désire ces choses mêmes dont il manque.— Je l’ai reconnu en effet.— Comment donc serait-il dieu, lui qui n’a part ni aux belles, ni aux bonnes choses?— Il ne saurait l’être, ce semble.— Tu vois donc, dit-elle, que toi non plus tu ne tiens pas l’Amour pour un dieu.

XXIII. — Que serait donc l’Amour? dis-je; mortel?— Pas du tout.— Alors quoi?— Comme les choses dont je viens de parler, un milieu entre le mortel et l’immortel.— Qu’entends-tu par-là, Diotime?— Un grand démon, Socrate; et en effet tout ce qui est démon tient le milieu entre les dieux et les mortels (48).— Et quelles sont, dis-je, les étés d’un démon? — Il interprète et porte aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux, les prières et les sacrifices des uns, les ordres des autres et la rémunération des sacrifices; placé entre les uns et les autres, il remplit l’intervalle, de manière à lier ensemble les orties du grand tout; c’est de lui que procèdent toute fa divination et l’art. des prêtres relativement aux sacrifices, aux initiations, aux incantations, et à toute la magie et la sorcellerie. Les dieux ne se mêlent pas aux hommes; c’est par l’intermédiaire du démon que les dieux conversent et s’entretiennent avec les hommes, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil; et l’homme savant en ces sortes de choses est un démoniaque, tandis que l’homme habile en quelque autre chose, art ou métier, n’est qu’un artisan. Ces démons sont nombreux il y en a de toutes sortes; l’un d’eux est l’Amour. — De quel père, dis-je, et de quelle mère est-il né? — C’est un peu long à raconter, répondit Diotime; je vais pourtant te le dire.

Quand Aphrodite naquit les dieux célébrèrent un festin, tous les dieux, y compris Poros (49), fis de Métis (50). Le dîner fini, Pénia (51), voulant profiter de la bonne chère, se présenta pour mendier, car il n’y avait pas encore de vin, sortit dans le jardin de Zeus, et, alourdi par l’ivresse, il s’endormit. Alors Pénia, poussée par l’indigence, eut l’idée de mettre à profit l’occasion, pour avoir un enfant de Poros : elle se coucha près de lui, et conçut l’Amour. Aussi l’Amour devint-il le compagnon et le serviteur d’Aphrodite, parce qu’il fut engendré au jour de naissance de la déesse, et parce qu’il est naturellement amoureux du beau, et qu’Aphrodite est belle.

Étant fils du Poros et de Pénia, l’Amour en a reçu certains caractères en partage. D’abord il est toujours pauvre, et loin d’être délicat et beau comme on se l’imagine généralement, il est dur, sec, sans souliers, sans domicile; sans avoir jamais d’autre lit que la terre, sans couverture, il dort en plein air, près des portes et dans les rues; il tient de sa mère, et l’indigence est son éternelle compagne. D’un autre côté, suivant le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon; il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur, artisan de ruses toujours nouvelles, amateur de science, plein de ressources, passant sa vie à philosopher, habile sorcier, magicien et sophiste. Il n’est par nature ni immortel ni mortel; mais dans la même journée, tantôt il est florissant et plein de vie, tant qu’il est dans l’abondance, tantôt il meurt, puis renaît grâce au naturel qu’il tient de son père. Ce qu’il acquiert lui échappe sans cesse, de sorte qu’il n’est jamais ni dans l’indigence, ni dans l’opulence et qu’il tient de même le milieu entre la science et l’ignorance, et voici pourquoi. Aucun des dieux ne philosophe et ne désire devenir savant, car il l’est; et, en général, si l’on est savant, on ne philosophe pas; les ignorants non plus ne philosophent pas et ne désirent pas devenir savants; car l’ignorance a précisément ceci de fâcheux que, n’ayant ni beauté, ni bonté, ni science, on s’en croit suffisamment pourvu. Or, quand on ne croit pas manquer d’une chose, on ne la désire pas.

Je demandai: Quels sont donc, Diotime, ceux qui philosophent, si ce ne sont ni les savants ni les ignorants?— Un enfant même, répondit-elle, comprendrait tout de suite que ce sont ceux qui sont entre les deux, et l’Amour est de ceux-là. En effet, la science compte parmi les plus belles choses; or l’Amour est l’amour des belles choses; il est donc nécessaire que l’Amour soit philosophe, et, s’il est philosophe, qu’il tienne le milieu entre le savant et l’ignorant; et la cause en est dans son origine, car il est fils d’un père savant et plein de ressources, mais d’une mère sans science ni ressources. Voilà, mon cher Socrate, quelle est la nature du démon. Quant à la façon dont tu te représentais l’Amour, ton cas n’a rien d’étonnant; tu t’imaginais, si je puis le conjecturer de tes paroles, que l’Amour est l’objet aimé et non le sujet aimant: voilà pourquoi, je pense, tu te le figurais si beau; et, en effet, ce qui est aimable, c’est ce qui est réellement beau, délicat, parfait et bienheureux; mais ce qui aime a un tout autre caractère, celui que je viens d’exposer ».

(Corrigé – Annale: http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/414414.pdf)

Naissance d’Éros selon Diotime dans le « Banquet » de Platon =

Femme-philosophe réputée fort sage et s’y connaissant « dans les choses de l’amour ». C’est Platon qui parle à travers ce personnage de papier.

Voyons les circonstances de la naissance d’Éros:

Banquet où sont présents: Le fils de Métis (la « Ruse »), POROS qui signifie l’ » Astucieux », « Débrouillard », « Ressource » et PENIA (la « Pauvreté », l’ » Indigence »). Ivre de Nectar, Poros se fait faire un enfant dans le dos par Pénia.

De part sa mère, Éros est toujours en manque, insatisfait, désireux de ce qu’il n’a/est pas, et, jamais satisfait de ce qu’il a dès lors qu’il réussit à être comblé.
Le désir est manque essentiel, pénurie, pauvreté. Désir n’est point plénitude, mais, tout au contraire, incomplétude et détresse.

De part son père, Eros est énergique, plein d’entrain et de ruses. Riche de lui-même et de ses possibilités créatrices. Poros = astuce, ruse (fils de Métis) => Le discours amoureux n’est pas un discours de vérité. Discours qui vise la séduction = Discours sophistique. Court après la conquête par tous les moyens (séduction, manipulation). Le désir, ce grand « magicien », ce grand illusionniste.

Double ascendance d’Éros (ressource, ruse et pauvreté, indigence) qui permet d’en comprendre la nature= intermédiaire, moyen terme, ni mortel, ni immortel. Les dieux sont immortels et les humains, mortels. Ni mortel, ni immortel, Éros renaît sans cesse et meurt sans cesse. Il a besoin du manque et de la présence. Ni sage, ni fou, il est philosophe. Sagesse de la folie, folie du sage. Eros = perpétuel intermédiaire entre vide et plein, entre manque et satisfaction, entre absence et présence.

Éros est avant tout manque, vacuité, absence de l’être aimé. Désir comme misère de l’homme en proie au manque, déchirure originaire.

Éros est un « démon », un intermédiaire entre les hommes et les dieux. Intermédiaire entre la richesse de son père et la pauvreté de sa mère, entre le mortel et l’immortel, entre sagesse et bêtise.

Aussi Amour-Désir est-il un entre-deux, un mixte. Il oscille sans cesse de Pauvreté à Richesse.

  • Notre question de synthèse était: « Le désir n’est-il pas, simultanément, manque/béance et puissance/production? »

Pour Aristophane, c’est le manque (mutilation liée au châtiment divin) qui crée le désir.

Pour Diotime, l’amour naît d’un excès de Poros. Il est d’abord le fruit d’une surabondance, d’un trop-plein qui condamne l’être au sommeil et offre des prises au manque (Pénia), qui lui fait un enfant dans le dos. Le désir arrache l’homme à l’assoupissement de la satisfaction et fait surgir le manque sur fond de plénitude. Ce n’est pas le manque qui crée le désir, mais le désir qui crée le manque // Spinoza). Le manque n’est pas constitutif de l’homme mais constitué par lui.

Le désir est à la fois manque qui se remplit (Aristophane) et plénitude qui se vide (Diotime).

Structure contradictoire: si le désir vise la satisfaction, son propre assouvissement (comme on le pense naturellement), alors il cherche au fond sa propre disparition: car la satisfaction met fin au désir. Il est tension vers un plaisir, c’est à dire vers une situation de satisfaction, comblant le désir. Le désir semble avoir une structure essentiellement auto-négatrice, suicidaire, kamikaze: en cherchant à se satisfaire, il veut disparaître.
Éros veut et ne veut pas la satisfaction. Car comblé, il meurt. Intermédiaire entre vide et plein, entre manque et satisfaction, entre absence et présence // Zerlina : « Vorrei, e non vorrei » (« Don Giovanni ») a qui Don Juan propose de l’enlever et de l’épouser à la veille même de ses noces avec Mazetto.

Répétition sans fin. Éros est ni mortel ni immortel, parce qu’il est sans cesse mourant et sans cesse renaissant. Le désir meurt de satisfaction et renaît de frustration. Structure fondamentale d’Éros = Manque et extinction. Toujours en manque et toujours insatisfait. Si le désir est manque, ne plus désirer, c’est s’ennuyer. Son objet atteint, le désir s’éteind.

Éros est sans cesse en manque d’objet, désir d’objet, objet du désir. Toujours papillonnant, toujours virevoltant. Mais dès qu’il est comblé, il meurt, avant de renaître du manque. Processus sans fin: manque, satisfaction, manque, satisfaction, etc.

A la lumière des discours de Diotime et d’Aristophane dans le « Banquet » de Platon, il semble qu’une synthèse soit nécessaire et qu’il faille être attentif à la double racine existentielle du désir. Loin d’en rester à une analyse et une opposition non dialectiques, ne peut-on voir précisément, dans le désir, une unification tendant à réconcilier deux dimensions opposées et contradictoires ? S’il est un cas où la dialectique (comme synthèse des éléments contradictoires) semble nécessaire, c’est bien dans le cas de l’analyse du désir.

Ce qu’il faut dire, c’est que le désir est production justement dans la mesure où il s’origine dans le manque, comme nous allons le montrer. Parce que l’homme est pulsion de la « négativité », vide existentiel, il crée précisément à partir de ce vide fondamental. Toute sa nature s’origine dans ce vide angoissant. Loin d’être uniquement l’exacerbation d’un manque, le désir semble donc être simultanément négateur (manque) et producteur. Il y a, dans l’acte même de la négativité où le désir s’exprime, une dimension productive qu’il faut souligner et qui naît de la volonté de transcender un vide oppressant. Qu’est-ce que désirer ? Désirer, c’est créer une réalité positive et nouvelle, à partir de notre propre vacuité, et de la saisie angoissante de cette vacuité. Je suis désir, manque et vide et, dans cette mesure même, il faut bien que je me construise et que j’agisse. Dès lors, le désir n’exprime pas seulement un manque, mais une tendance humaine fondamentale à faire et à engendrer positivement. Il ne manifeste pas seulement le négatif, mais aussi le positif inscrit en nous. Ainsi, le désir n’est pas seulement l’expression d’un manque, mais la manifestation d’une conscience se construisant et se forgeant à travers un manque, qui n’est évidemment qu’une dimension de l’être humain. L’homme n’est pas seulement manque, béance, vide, plaie et souffrance de l’animal malade. Il est aussi et, en même temps, une production de soi-même, un acte. Le désir manifeste la maladie existentielle de l’homme, mais, en même temps, il nous met sur la voie de l’humanité. C’est par le désir que nous nous posons dans notre humanité ; il est production : production de soi-même, de son essence, de sa réalité en tant qu’être autonome et conquérant.

Conclusion

Le désir doit être reconnu, non point seulement comme la manifestation de notre maladie existentielle, mais comme la mesure de la puissance humaine, comme l’a si bien souligné Spinoza. Ce qui caractérise le désir, c’est la productivité. Le désir, en nous faisant créer, se révèle être bien davantage qu’une béance et une maladie : il engendre l’humanité, l’histoire et la culture. « Le désir est l’unique force motrice » disait déjà Aristote. Ce qui un homme ou une femme ce n’est pas l’intelligence mais le désir. L’intelligence n’est qu’un moyen, le désir est la fin. Il n’y a pas d’humanité sans désir.

  • Comme sa mère, l’amour (« Bel oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser ») est pauvre, bohême, maigre, mal vêtu, va-nu-pieds, mais, de son père, il tient le désir du bon et du beau, l’entreprise, l’amour de la sagesse. L’amour est philosophe donc recherche du beau et du bon. Cette recherche, dit Diotime, est au final une quête de l’immortalité que le révèle l’extrait ci-dessous.

Discours de Diotime (Banquet) – Platon

https://drive.google.com/open?id=1GAlpIoNr6HgCp6U3IvwLR3hccNadXCT-

XXV.- Elle continua : « Si l’amour est en général l’amour du bien, comment et dans quel cas appliquera-t-on le nom d’amour à la passion et à l’ardeur de ceux qui poursuivent la possession du bien ? Qu’est-ce au juste que cette action spéciale ? Pourrais-tu me le dire ?— Si je le savais, Diotime, lui dis-je, je ne serais pas en admiration devant ta science, et je ne fréquenterais pas chez toi pour m’instruire précisément sur ces matières.— Eh bien ! reprit-elle, je vais te le dire. C’est l’enfantement dans la beauté, selon le corps et selon l’esprit.— Il faut être devin, dis-je, pour saisir ce que tu dis, et je ne comprends pas.— Eh bien, reprit-elle, je vais parler plus clairement. Tous les hommes, dit-elle, sont féconds, Socrate, selon le corps et selon l’esprit. Quand nous sommes en âge, notre nature sent le désir d’engendrer, mais elle ne peut engendrer dans le laid, elle ne le peut que dans le beau ; et en effet l’union de l’homme et de la femme est enfantement. C’est là une oeuvre divine, et l’être mortel participe à l’immortalité par la fécondation et la génération ; mais elle est impossible dans ce qui est discordant ; or le laid ne s’accorde jamais avec le divin, tandis que le beau s’y accorde. La Beauté est donc pour la génération une Moire (53) et une Eileithyie. Aussi quand l’être pressé d’enfanter s’approche du beau, il devient joyeux, et, dans son allégresse, il se dilate et enfante et produit ; quand, au contraire, il s’approche du laid, renfrogné et chagrin, il se resserre sur lui-même, se détourne, se replie et n’engendre pas ; il garde son germe, et il souffre. De là vient pour l’être fécond et gonflé de sève le ravissement dont il est frappé en présence de la beauté, parce qu’elle le délivre de la grande souffrance du désir ; car l’amour, ajouta-t-elle, n’est pas l’amour du beau, Socrate, comme tu le crois.— Qu’est-ce donc ?— L’amour de la génération et de l’enfantement dans le beau.— Je veux bien l’admettre, dis-je.— Rien n’est plus vrai, reprit-elle. Mais pourquoi de la génération ? Parce que la génération est pour un mortel quelque chose d’immortel et d’éternel ; or le désir de l’immortalité est inséparable du désir du bien, d’après ce dont nous sommes convenus, puisque l’amour est le désir de la possession perpétuelle du bien : il s’ensuit nécessairement que l’amour est aussi l’amour de l’immortalité ».

2 sortes d’immortalité:

* Immortalité à travers la reproduction sexuelle (des corps): immortalité des chromosomes.

* Immortalité à travers la production spirituelle (de l’âme): immortalité des neurones.

Platon nous indique le chemin dialectique à suivre pour acquérir grâce à la force motrice et créatrice du désir l’objet ultime de l’existence philosophique = la Beauté en soi, ou l’Idée de Beauté absolue.
Tout désir est désir de beauté, de perfection, d’absolu.

RAPPEL: LES IDÉES ET LA DIALECTIQUE

Platon croit en l’existence d’un monde intelligible dans lequel existeraient les Idées, dont les choses sensibles que nous voyons et touchons ne seraient qu’une forme dégradée. Si nous sommes capables de connaissance, c’est parce nous avons pu contempler les Idées dans une vie antérieure : guidés par le sensible et par notre intelligence, nous pouvons remonter jusqu’aux Idées par réminiscence. Dans sa pratique du dialogue, Socrate, dont la mère était sage-femme, se veut ainsi « accoucheur des esprits ».

On doit d’abord aimer un beau corps, puis regarder la beauté de l’âme comme supérieure à celle du corps; on verra alors la beauté qui est dans les lois et les actions des hommes. Des actions des hommes, on passera aux sciences pour contempler la beauté; jusqu’à ce qu’enfin on arrive à ne plus voir qu’une seule science, celle de la beauté absolue, idéale et éternelle de laquelle participent toutes les belles choses.

Vivre pour contempler cette beauté est la seule vie digne d’être vécue. L’homme qui vivra dans cette contemplation engendrera, non des images de vertu, mais des vertus véritables, il sera aimé des dieux, et si jamais un homme peut prétendre à l’immortalité, ce sera celui-là.

Discours de Diotime (Banquet) – Platon

https://drive.google.com/open?id=1_wIORoMnWACCHbgiPXPatyeCvKSxUWx2

https://drive. google.com/open?id=1o42XOdHjWfmWLbdPSnxySpD36rtaozBN

« XXVIII. — On peut se flatter peut-être de t’initier, toi aussi, Socrate, à ces mystères de l’amour; mais pour le dernier degré, la contemplation (55), qui en est le but, pour qui suit la bonne voie, je ne sais si ta capacité va jusque-là. Je vais néanmoins, dit-elle, continuer, sans ménager mon zèle; essaye de me suivre, si tu peux. Quiconque veut, dit-elle, aller à ce but par la vraie voie, doit commencer dans sa jeunesse par rechercher les beaux corps. Tout d’abord, s’il est bien dirigé, il doit n’aimer qu’un seul corps et là enfanter de beaux discours. Puis il observera que la beauté d’un corps quelconque est sœur de la beauté d’un autre; en effet, s’il convient de rechercher la beauté de la forme, il faudrait être bien maladroit pour ne point voir que la beauté de tous les corps est une et identique. Quand il s’est convaincu de cette vérité, il doit se faire l’amant de tous les beaux corps, et relâcher cet amour violent d’un seul, comme une chose de peu de prix, qui ne mérite que dédain. Il faut ensuite qu’il considère la beauté des âmes comme plus précieuse que celle des corps, en sorte qu’une belle âme, même dans un corps médiocrement attrayant, lui suffise pour attirer son amour et ses soins, lui faire enfanter de beaux discours et en chercher qui puissent rendre la jeunesse meilleure. Par là il est amené à regarder la beauté qui est dans les actions et dans les lois, à voir que celle-ci est pareille à elle-même dans tous les cas, et conséquemment à regarder la beauté du corps comme peu de chose. Des actions des hommes, il passera aux sciences et il en reconnaîtra aussi la beauté; ainsi arrivé à une vue plus étendue de la beauté, il ne s’attachera plus à la beauté d’un seul objet et il cessera d’aimer, avec les sentiments étroits et mesquins d’un esclave, un enfant, un homme, une action. Tourné désormais vers l’Océan de la beauté et contemplant ses multiples aspects, il enfantera sans relâche de beaux et magnifiques discours et les pensées jailliront en abondance de son amour de la sagesse, jusqu’à ce qu’enfin son esprit fortifié et agrandi aperçoive une science unique, qui est celle du beau dont je vais parler. Tâche, dit-elle, de me prêter la plus grande attention dont tu es capable.

XXIX. — Celui qu’on aura guidé jusqu’ici sur le chemin de l’amour, après avoir contemplé les belles choses dans une gradation régulière, arrivant au terme suprême, verra soudain une beauté d’une nature merveilleuse, celle-là même, Socrate, qui était le but de tous ses travaux antérieurs, beauté éternelle, qui ne connaît ni la naissance ni la mort, qui ne souffre ni accroissement ni diminution, beauté qui n’est point belle par un côté, laide par un autre, belle en un temps, laide en un autre, belle sous un rapport, laide sous un autre, belle en tel lieu, laide en tel autre, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là; beauté qui ne se présentera pas à ses yeux comme un visage, ni comme des mains, ni comme une forme corporelle, ni comme un raisonnement, ni comme une science, ni comme une chose qui existe en autrui, par exemple dans un animal, dans la terre, dans le ciel ou dans telle autre chose; beauté qui, au contraire, existe en elle-même et par elle-même, simple et éternelle, de laquelle participent toutes les autres belles choses, de telle manière que leur naissance ou leur mort ne lui apporte ni augmentation, ni amoindrissement, ni altération d’aucune sorte. Quand on s’est élevé des choses sensibles par un amour bien entendu des jeunes gens jusqu’à cette beauté et qu’on commence à l’apercevoir, on est bien prêt de toucher au but; car la vraie voie de l’amour, qu’on s’y engage de soi-même ou qu’on s’y laisse conduire, c’est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle en passant comme par échelons d’un beau corps à deux, de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences, pour aboutir des sciences à cette science qui n’est autre chose que la science de la beauté absolue et pour connaître enfin le beau tel qu’il est en soi.

Si la vie ne vaut jamais la peine d’être vécue, cher Socrate, dit l’étrangère de Mantinée, c’est à ce moment où l’homme contemple la beauté en soi. »

4) La nature du désir

On vient de le voir, pour Platon, le véritable objet de mon amour est la beauté, mais pas une beauté périssable (le beau jeune homme viril deviendra un vieillard sénile). Le véritable objet de mon amour, c’est l’idéal, l’absolu, l’immortalité, l’éternité. La perfection n’est pas de ce monde, mais le désir s’y efforce tout de même. Pour Platon, le désir veut l’Intelligible.

« …ceux qui sont féconds selon le corps se tournent de préférence vers les femmes ; et leur façon d’être amoureux, c’est de chercher, en engendrant des enfants, à s’assurer, s’imaginent-ils, l’immortalité, le souvenir et le bonheur, « pour la totalité du temps à venir ». Il y a encore ceux qui sont féconds selon l’âme ; oui, il en est qui sont plus féconds dans leur âme que dans leur corps […]. Dans cette classe, il faut ranger tous les poètes qui sont des procréateurs et tous les artisans qu’on qualifie d’inventeurs. Mais la partie la plus haute et la plus belle de la pensée, c’est celle qui concerne l’ordonnance des cités et des domaines ; on lui donne le nom de modération et de justice. »

PlatonLe Banquet, 208c – 209a

Le désir d’enfant est un désir d’immortalité. Laisser une trace, un souvenir, un nom, un patrimoine, une lignée, une descendance, etc., quelque chose de soi à la génération future. Si en tant qu’individus nous sommes mortels comme membres de l’espèce humaine nous sommes immortels.

L’amour n’est sauvé que par la religion= si l’amour est manque, sa logique le porte vers ce qui manque absolument, qui est le Bien et dont le Beau n’est que l’éblouissante manifestation; le Bien est Dieu dans lequel on s’apaise, on se rassasie enfin. Platon, à travers sa réflexion sur l’amour et le désir, nous mène donc de l’expérience du manque à la transcendance. Le désir témoignerait de l’inscription de l’existence dans la dimension du temps. Le signe de son inachèvement ou de son imperfection. Tout désir serait désir d’éternité, nostalgie du divin.

Ferdinand Alquié développe cette idée, selon laquelle tout désir est au fond désir d’éternité : « Toute conscience humaine désire l’éternité. » (« Le Désir d’éternité », p. 10). « Désir d’éternité » par lequel l’homme, en refusant le temps, affirme sa condition spirituelle. C’est ainsi, par exemple, que l’amour se jure éternel et que l’ambitieux veut laisser sa marque sur les siècles.

C’est par la passion, communément, que l’homme échappe au temps: le serment d’amour signifie le refus de changer (cf. « Souvenir » de Musset) comme l’ambition signifie le refus de mourir (cf. l’héroïsme des Grecs). La passion, c’est enfin et fondamentalement le refus du temps. Le passionné préfère le présent au futur, il sacrifie tout au présent. « Pour l’ivrogne, l’essentiel est de boire sur le champ, pour l’amoureux de retrouver sa belle au plus tôt, pour le joueur de courir au casino. Mais demain, voici l’amoureux au désespoir, l’ivrogne malade, le joueur ruiné. Ils ont sacrifié leur bonheur aux sollicitations immédiates, ils n’ont pas su se penser avec vérité dans le futur. » (Alquié). L’avenir d’Harpagon n’est rien sinon la simple contemplation de son or. Rien, en effet, ne pourra lui procurer pareille jouissance. Toute passion est une manière de jouer et de vivre l’intemporalité, une manière de vivre la réalité métaphoriquement. Le passionné s’éprend de quelque réalité comme si elle était précisément quelque irréalité dont elle serait en même temps le symbole, comme si elle était l’image de quelque chose d’autre. Harpagon aime l’or comme si l’or était la richesse. L’or représente l’inaltérabilité, la constance, l’immuabilité. Aimer l’or, c’est donc aimer métaphoriquement l’Absolu. L’avarice est donc, comme toute passion, désir d’éternité. L’avare se rassasie de contempler l’intemporalité que l’or lui figure. Certes la résistance de l’or aux altérations du temps n’empêche pas l’avare de vieillir, mais le propre de la passion est de nous confondre avec ce que nous aimons. L’avare éprouve sa propre nature comme transfigurée par la figuration d’éternité de l’or. Autant d’or qu’il amasse, autant d’intemporalité qu’il conquiert sur le temps, autant d’immortalité qu’il conquiert sur la mort. Dans toute passion, nous retrouvons cette confusion entre l’avoir et l’être. Ainsi l’amour passion nous fait voir en l’être aimé des perfections que nous créons nous-mêmes et nous pensons qu’en possédant cet être nous allons posséder tout ce qu’il représente.

Se dégagent de cette analyse 3 conditions du désir: (Reprise d’annale)

1) Le manque ou le vide

2) La conscience malheureuse de ne pas posséder l’objet de mon désir.

3) un certain rapport à la plénitude.

Le désir amoureux exprime ces 3 conditions: l’aimé manque en son absence, laquelle tourmente l’amant qui cherche, retrouvant l’aimé, à ne faire plus qu’un avec lui (d’où l’idée de plénitude amoureuse, de fusion érotique).

Ne faire plus qu’un, toutefois, dans l’impossibilité d’y parvenir. L’essence du désir est de ne pouvoir se satisfaire ici-bas. Allons plus loin: Comment quelque chose de réel pourrait-il être à la hauteur de quelque chose d’imaginé, de fantasmé? Il semble qu’aucun objet de ce monde ne puisse le combler. Tout désir est par essence utopique. Aristophane = tout désir serait un désir d’éternité, une nostalgie du divin. Le désir est insatiable par nature et ne saurait se satisfaire du réel. Pour Freud, le désir est lié à des « traces mnésiques », c’est-à-dire à des souvenirs en partie inconscients d’expériences de plaisir et de satisfaction. Ce sont ces expériences passées que veut revivre le désir. Il ne vise donc pas un objet réellement existant, et ne peut par conséquent jamais se satisfaire véritablement. Aussi se tourne-t-il vers l’imaginaire et tentet-il de se réaliser dans le fantasme. Le désir est de l’ordre de l’imaginaire, la jouissance appartient à la réalité. Le désir ne se dissout pas, n’est pas soluble dans la jouissance. Il aspire à un au-delà de la jouissance, à une fusion impossible: « Le désir court après un but impossible à atteindre » dira Lacan => « Il n’y a pas de rapport sexuel », il n’existe aucun rapport de complémentarité entre homme et femme. Ce n’est qu’un fantasme. Les deux sexes ne parlent pas le même langage, n’ont pas la même jouissance. Tel est le sort des amants, celui d’être condamnés à s’unir dans l’antichambre d’un paradis perdu.

Le désir, par-là, est lié au fantasme (image de la satisfaction résolvant un conflit ou une tension intérieure sans tenir compte du réel). Dans la théorie psychanalytique de Lacan, le désir s’oppose au « besoin » et à la « demande » :

– le « besoin » est recherche d’un objet réel du monde extérieur ;

– la « demande » s’adresse à autrui, se formule et se discute (rôle du langage).

Le désir ne tient compte ni du réel ni d’autrui comme interlocuteur, il poursuit un imaginaire (un fantasme) et cherche à s’imposer avec absolutisme à autrui.

Prolongement sur Lacan: https://1000-idees-de-culture-generale.fr/lacan-imaginaire-symbolique-reel/

A travers l’épreuve du désir, chacun prend ainsi conscience de son identité et constate qu’il n’est pas une totalité autonome et toute-puissante. Il se voit contrait d’avouer ses manques et de demander à l’autre de combler par l’amour le vide qu’il éprouve en lui. Mais, autrui ne possède pas plus que moi cette possibilité supposée de satisfaction supposée? L’idée d’une union fusionnelle, d’une véritable communauté amoureuse ne relève-t-elle pas d’une suprême illusion?

5) Signification métaphysique du désir

·    Finitude et inquiétude

– L’homme ne cesse pas de désirer: dès qu’un désir particulier est assouvi, un autre surgit. Le désir n’est donc jamais pleinement satisfait. Le désir désire toujours, en effet, un objet non possédé qui, du fait même de sa non-possession, est conçu comme plus parfait et promettant plus de plaisir que l’objet obtenu. C’est pourquoi le désir ne peut se contenter de ce dernier.

– Illimité, le désir marque l’infinité de l’homme; mais il en souligne aussi la finitude, puisqu’il naît d’un manque.

·    Désir de Dieu, désir d’être Dieu

L’inquiétude, qui est au cœur du désir, a été interprétée comme l’indice d’une recherche métaphysique obscure à elle-même.

Platon, dans le mythe du « Banquet » pose qu’ Eros amour », qui signifie aussi « désir », et qui est fils de Pénia, la « misère ») a pour objet véritable et dernier le Beau en soi, qui est l’éclat du Bien. Aucun objet sensible ne peut en effet réellement satisfaire l’amour, dont la vraie voie est de passer de l’amour des beaux corps à celui des belles âmes, pour s’élever ensuite à la contemplation du Beau en soi. Cette vue platonicienne a été reprise dans la tradition chrétienne, notamment par saint Augustin pour qui l’amour est désir de Dieu.

Sartre, en revanche, voit dans le désir humain non le désir de Dieu, mais d’être Dieu. Le désir, en effet, est « manque d’être, il est hanté en son être le plus intime par l’être dont il est le désir »; or l’homme n’est pas, il existe: sa contingence est absolue et son manque d’être radical. C’est pourquoi l’homme est fondamentalement désir d’être, projet d’être l’être cause de soi, c’est-à-dire Dieu: « L’homme est l’être qui projette d’être Dieu […] Mais l’idée de Dieu est contradictoire et nous nous perdons en vain; l’homme est une passion inutile. »

L’horizon véritable de l’être est donc le divin, qui seul peut dépasser la contradiction humaine qui est de jouer toujours entre l’en-soi et le pour-soi, entre la liberté et la facticité. C’est cela qui est au fond du désir. Ce dépassement est à prendre au sens hégélien du terme Aufhebung, ce qui dépasse et conserve à la fois. La conscience qui est, en tant que liberté, horizon de tous les possibles se dépasserait donc dans l’en-soi, en devenant un être concret, un en-soi qui garderait cependant la totalité de la liberté.

La perspective psychanalytique que propose Otto Rank, qui analysa les expressions psychologiques de l’angoisse produite par la séparation d’avec la mère, réinterprétée à la lumière de la philosophie, peut nous donner un éclairage intéressant sur ce désir foncier et primitif de l’homme, qui est un désir d’absolu, d’être absolument.

Nous pouvons en effet essayer de nous représenter le traumatisme de la naissance par une projection d’adulte sur la psychologie du nouveau-né. Le foetus ne se distingue pas alors du milieu dans lequel il baigne, il vit dans une bienheureuse inconscience fusionnelle avec le tout qu’est sa mère, en ignorant qui il est. La naissance est un traumatisme, principalement en ce qu’elle nous sépare d’avec ce tout, même si cette séparation est la condition de cette advenue au monde d’une nouvelle entité psychique consciente et séparée. Ce traumatisme de la naissance n’est, en fait, qu’un moment initial et primitif d’une réalité, celle de la conscience, à laquelle l’être humain sera constamment confronté : sans cesse il devra, pour se rencontrer dans son être et tout simplement pour être quelque chose, renoncer à être tout le reste, renoncer à être ce qu’il n’est pas.

Mais, précisément, il n’y renonce pas vraiment. Cette complétude absolue dont il garde la nostalgie inconsciente se vit en lui, sous la forme d’un vide qui exige d’être comblé. De là naît le désir, et un désir à jamais insatisfait : rien ne peut me combler, parce que ce que je cherche c’est moi comme étant le tout de l’être. De ce que j’ai senti être tout, être absolument complet, être sans faille ni néant, naîtrait donc le désir, qui est désir d’être absolument, d’être infiniment, d’être tout, bref d’être l’être qui est vraiment. En ce sens, ce que je désire, c’est moi-même, mais un moi qui ne serait plus limité, fini, incomplet, séparé. Tout désir serait donc l’expression inconsciente du désir d’être l’être même dans sa complétude. Le désir est dès lors d’essence métaphysique et spirituelle. Nous rejoignons donc bien là l’analyse de Sartre, le désir humain est, au fond, désir d’être Dieu.

III. Quelle attitude adopter face au désir ?

Grande diversité des attitudes philosophiques face au désir:

  • (1)
    Aucune résistance, en attiser l’intensité, la variété. La vie n’a de sens que dans la recherche effrénée et incessante de nouveaux désirs. « Libérer le désir » est leur mot d’ordre. [THESE]
  • (2) Mener un combat contre les désirs. Désir = déchéance, immoralité, souffrance. « Se libérer du désir » est leur mot d’ordre. [Thèse du Boudha + ANTITHESE]
  • (3) Viser un « juste milieu » entre les deux attitudes précédentes et sont souvent considérés à ce titre comme des « sages ». [SYNTHESE 1]
  • (4) « Sublimer » (Freud), « spiritualiser » (Nietzsche) nos désirs. [SYNTHESE 2]

Que faut-il en penser ? Quels sont les arguments des uns et des autres ?

1) Libérer le désir (ou l’hédonisme des sophistes)

Dans la troisième partie du « Gorgias » de Platon, est mis en scène un célèbre dialogue entre Socrate, héraut (= messager) de la philosophie, c’est-à-dire personnage incarnant les vertus de cette dernière et Calliclès, rhéteur/sophiste
[*] radical. Voici quelques extraits de cet échange :

[*]
Sophiste : Un sophiste est, dans l’Antiquité, un professeur itinérant qui se fait rétribuer pour son enseignement. Le mot vient du grec « sophistês » qui signifie à la fois « expert », « sage » et « savant ». Les sophistes sont des virtuoses de la rhétorique, ce qui leur permet de donner à leurs discours une force de persuasion redoutable. Cette aptitude est évidemment très prisée en politique et dans les tribunaux, deux espaces de pouvoir où les sophistes trouvent en général une clientèle fidèle. La tradition philosophique retient surtout des sophistes l’image parfois caricaturale qu’en donne Platon. Celui-ci s’oppose de façon radicale à ceux qu’il considère comme des ennemis de la vérité et des pourvoyeurs d’illusions. À la différence des sophistes, Platon refuse de considérer la sagesse comme une sorte de technique, il estime qu’elle ne s’échange pas contre rétribution et n’est pas un contenu dont on dispose sous forme d’un savoir quantitatif. Par ailleurs, le langage, au lieu d’être ce que l’on manipule pour en tirer profit, doit nous conduire à des principes universels alors que les sophistes considèrent que l’homme est la mesure de toutes choses comme l’affirme un de leurs brillants représentants, Protagoras. La vérité se perdant alors dans un relativisme destructeur, elle n’a plus lieu d’être, et même les valeurs sont réduites aux normes sociales. Il faut cependant noter que la présentation que fait Platon des sophistes est surdéterminée par le combat intellectuel et politique qu’il mène contre eux.

La manière la plus simple de concevoir le bonheur est d’affirmer qu’il consiste en la satisfaction de tous nos désirs. C’est la conception de Calliclès, personnage d’un dialogue de Platon, le « Gorgias ». Socrate, critiquant l’hédonisme, utilise une métaphore pour pousser le sophiste au bout de son raisonnement : c’est la célèbre image du tonneau des Danaïdes :

« Socrate: Considère si tu ne pourrais pas assimiler chacune des deux vies, la tempérante et l’incontinente, au cas de deux hommes, dont chacun posséderait de nombreux tonneaux, l’un des tonneaux en bon état et remplis, celui-ci de vin, celui-là de miel, un troisième de lait et beaucoup d’autres remplis d’autres liqueurs, toutes rares et coûteuses et acquises au prix de mille peines et de difficultés; mais une fois ses tonneaux remplis, notre homme n’y verserait plus rien, ne s’en inquiéterait plus et serait tranquille à cet égard. L’autre aurait, comme le premier, des liqueurs qu’il pourrait se procurer, quoiqu’avec peine, mais n’ayant que des tonneaux percés et fêlés, il serait forcé de les remplir jour et nuit sans relâche, sous peine des plus grands ennuis. Si tu admets que les deux vies sont pareilles au cas de ces deux hommes, est-ce que tu soutiendras que la vie de l’homme déréglé est plus heureuse que celle de l’homme réglé ? Mon allégorie t’amène-t-elle à reconnaître que la vie réglée vaut mieux que la vie déréglée, ou n’es-tu pas convaincu ?

Calliclès : Je ne le suis pas, Socrate. L’homme aux tonneaux pleins n’a plus aucun plaisir, et c’est cela que j’appelais tout à l’heure vivre à la façon d’une pierre, puisque, quand il les a remplis, il n’a plus ni plaisir ni peine ; mais ce qui fait l’agrément de la vie, c’est d’y verser le plus qu’on peut. »

Platon, « Gorgias », 493b – 494b

Lecture du texte : https://www.youtube.com/watch?v=0ew6uX0kMD0&ab_channel=MonLivreAudio
(à partir de 2h10’49”)

Calliclès définit le bonheur comme la capacité de satisfaire tous nos désirs, y compris nos passions les plus intenses :

« Calliclès: Mais voici ce qui est beau et juste suivant la nature, je te le dis en toute franchise: pour bien vivre, il faut entretenir en soi-même les plus fortes passions au lieu de les réprimer, et, quand elles ont atteint toute leur force, il faut être capable de leur donner satisfaction par son courage et son intelligence et de remplir tous ses désirs à mesure qu’ils éclosent. »

Platon, « Gorgias », 492a – 492c.

Métaphore du mythe du « Tonneau des Danaïdes » = satisfaire sans répit tous ses désirs, les intensifier, conduit à une fuite en avant, à une insatisfaction permanente. En revanche, jouir en toute quiétude de ce que l’on a acquis avec difficulté procure satisfaction profonde et sérénité (=thèse de Socrate). Mais c’est précisément cela que Calliclès récuse avec force.

Par cette allusion au « Tonneau », Socrate veut montrer que l’homme licencieux est puni de son inconstance ; il restera insatiable et perpétuellement insatisfait par le fait même que ses barils seront toujours à moitié vides. Son insatisfaction provient aussi du fait qu’il dilapide inconsidérément le fruit de son labeur et se ruine par la perte de ses denrées coûteuses. Socrate sous-entend par-là que cet homme ne pourra jamais être heureux : il ne pourra jamais demeurer en repos car il poursuit un plaisir qui est passager. Il s’engage dans une fuite en avant et un cercle vicieux : il n’est pas sage car il est dans la quête continuelle du plaisir. De cette façon, il forme le projet bizarre de rechercher le bonheur par l’agitation, bonheur qu’il ne trouvera jamais car selon Socrate, il ne réside pas dans l’affairement mais dans le repos de l’âme, état qu’il n’atteindra jamais, contrairement au tempérant. Du fait de son attitude désordonnée et de sa perpétuelle agitation, il ne pourra jamais profiter pleinement de sa vie car il sera toujours occupé à ne rien faire d’autre que remplir ses tonneaux.

Platon fait la défense des plaisirs en repos ou « catastématiques » = absence de trouble et absence de douleur. Satiété, plénitude, contemplation, être, stabilité, norme. Faire durer/fructifier sa vie. Appel à une vie sereine et prudente.

Calliclès fait la défense des plaisirs en mouvement ou « cinétiques » = joie, passion, action, avoir, instabilité, marge. Intensifier sa vie. Appel à une vie plus intense et plus libre (// Nietzsche). Contre le bonheur de « pierre », de « mort » que propose Socrate. Un bonheur catastématique (en repos) dans une vie morte.

Plaisirs « en mouvement » (boire pendant le temps de la soif, par exemple) et des plaisirs « en repos » (n’avoir plus soif). Le plaisir en repos (satisfaction d’un besoin) est plus fort et plus sûr que le plaisir en mouvement parce qu’il représente un optimum.

Selon Socrate comme Epicure, nous pouvons définir le bonheur comme un plaisir au repos qui naitrait de l’absence de désir (« apathie »). Lui le conçoit comme une ataraxie c’est à dire une quiétude absolue de l’esprit. En revanche, Calliclès pense que pour atteindre la félicité, il suffit de vivre dans la jouissance, déferlement des plaisirs, satisfaction perpétuelle de tous nos désirs. Cependant, tous les plaisirs ne nous rendent pas forcément heureux. Quelques-uns sont bénéfiques mais d’autres sont néfastes et nuisent autant au corps qu’à l’esprit. Par conséquent, la recherche du plaisir ne doit-elle pas être fondée sur une réflexion rationnelle quant à la nature de notre désir?

Pour les sophistes (Gorgias, Calliclès, et Protagoras.), le plaisir est le souverain bien. Recherche inconditionnée du plaisir.

Pour eux, le but de l’existence est d’être heureux. Pour y parvenir, il faut satisfaire tous ses désirs. Nécessité de la richesse et du pouvoir. Vivre sous la tyrannie des désirs exige que l’on soit soi-même un tyran !

La toute-puissance est la condition du bonheur ainsi défini. La satisfaction des désirs en est la finalité.

On retrouvera une telle aspiration à la réalisation de tous nos désirs dans la société de consommation actuelle (slogans de Mai 68).

HEDONISME ET LIBERTINAGE // [TIRADE SUR L’INCONSTANCE] – Molière :

https://www.youtube.com/watch?v=Zmy9dPD_Iak

« DON JUAN. – Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. »

// Figure hédoniste de Don Juan: Derrière la séduction de chaque femme réelle, DJ vise à rendre hommage à la gent féminine tout entière. A travers la possession de Charlotte, Elvire, Zerline, c’est la totalité du genre féminin que DJ veut embrasser. Hegel appelle cela le « mauvais infini » du désir car il ne parviendra jamais à l’exhaustion. Les aimer toutes, c’est n’en aimer aucune. Les femmes ne sont que des numéros dont on dresse la liste (« Mile e tre »). DJ a besoin de dresser un catalogue de ses conquêtes, il lui arrive de se méprendre en recommençant à séduire des femmes déjà inscrites à son tableau de chasse, comme en témoigne la scène cocasse où il entreprend imprudemment de consoler une belle abandonnée, qui n’est autre que sa propre épouse Elvire. Objets interchangeables de « tout ce qui porte jupe ». DJ se sent « un cœur à aimer tout la terre » Le maître de Sganarelle (ou Leporello chez Mozart) en viendra même à souhaiter, comme Alexandre, « qu’il y eût d’autres mondes pour y pouvoir étendre ses conquêtes amoureuses ». Il n’aspire pas au repos du guerrier. DJ aime la chasse et non la prise. L’objet de son désir atteint, le désir s’éteint. Prise la proie prisée est méprisée. DJ désire le désir, autrement dit, il est aliéné à son propre désir. En métamorphosant des sujets désirants en simples objets désirés, il ne rencontre que le mur de l’altérité radicale et ne peut se reconnaître dans ses objets, ni être reconnu par eux. En reniant l’objet conquis, il désavoue son propre désir et se nie lui-même. Réciproquement, les femmes éprises du séducteur ne peuvent être elles-mêmes et constituent également des figures de la conscience aliénée, dans la mesure où elles se nient en se prêtant morbidement au jeu qui les détruit. Son existence est une accumulation de petites morts. DJ ne rencontre jamais que la mort : la pièce comme l’opéra s’achèvent sur ce RDV avec la statue du commandeur, emblème marmoréen de la mort. Selon Hegel, DJ caractérise le moment où la conscience s’aperçoit que ce qu’elle désire, c’est elle-même, mais ignore qu’elle ne pourra s’atteindre qu’à travers un autre désir, une autre conscience de soi (cf. cours sur Autrui et la dialectique du maître et de l’esclave).

PS : La relation exclusive peut également devenir aliénante lorsque les 2 consciences perdent leur autonomie: le « je » et le « tu » deviennent un « nous » voire un « on ». Il n’y a plus de « je », ni de « tu », mais un « je » tué et un « tu » joué.

Critique des sophistes =

(Critique 1) Le désir n’est jamais pleinement satisfait. Il renaît comme le Phoenix, il est insatiable comme Tantale. L’avare, Harpagon, veut toujours plus d’argent. De même, dans les « Fourberies de Scapin », un autre avare, Géronte, père de Léandre, répète inlassablement — lorsqu’il apprend l’enlèvement de son fils par des pirates turcs qui réclament une rançon: « Mais que diable allait-il faire dans cette galère? « (Acte II, scène 7 ; 1671).
Le Don Juan, plus d’aventures. Le dictateur, plus de pouvoir.

// « L’homme normal porte son attention sur les divers objets qui s’offrent à ses sens, son esprit agite diverses pensées. Mais l’avare ne songe qu’à son or, le joueur qu’à son gain, l’amoureux qu’à celle qu’il aime. Tout ce qui n’est pas l’objet de sa passion paraît indifférent au passionné, tout ce qui touche ou lui rappelle cet objet fait naître en lui les émotions les plus vives : de là dépendent sa joie et son désespoir. » (F. Alquié, « Le désir d’éternité », PUF, 1960)

L’homme aura toujours plus de désirs qu’il n’en pourra satisfaire. Les sophistes pensaient que bonheur = pouvoir de satisfaire tous ses désirs. Bonheur illusoire des sophistes = plus j’ai de pouvoir, plus mes désirs augmentent. Plus j’ai de pouvoir et plus j’ai de désirs qui excèdent ce pouvoir. Cet écart, ce sont mes désirs insatisfaits, ma frustration.

L’inconvénient d’une telle théorie est qu’un tel bonheur n’est pas facile à atteindre. L’homme est plein de désirs infinis et démesurés : s’il cherche à satisfaire tous ses désirs, y compris les plus intempérants, ne risque-t-il pas d’être voué à l’échec et à la frustration, et ainsi de rencontrer un malheur cinglant au lieu du bonheur tant espéré ?

Ainsi le tyran (maximum de pouvoir) n’est pas le plus heureux des hommes, il en est même paradoxalement le plus malheureux. Est réellement pauvre, celui qui a plus de désirs qu’il ne peut satisfaire. Est réellement riche, celui qui a moins de désirs qu’il peut satisfaire.

Le tyran est bien le plus malheureux des hommes, lui qui se veut le maître des autres est l’esclave de ses désirs, de lui-même. Il n’est même pas son propre maître, puisqu’il ne peut résister à ce qui fait son malheur.

(Critique 2) S’il faut manger quand on a faim, se désaltérer quand on a soif, et s’« il faut avoir tous les autres désirs, pouvoir les satisfaire, et y trouver du plaisir pour vivre heureux », comme l’affirme Calliclès, on en vient à se poser que « c’est vivre heureux, quand on a la gale et envie de se gratter, de se gratter à son aise et de passer sa vie à se gratter » (ibid., p. 238).

Autrement dit, selon Socrate, on ne doit pas mettre tous les désirs sur le même plan. L’agréable n’est pas forcément bon ; il y a des plaisirs bons et des plaisirs mauvais. N’est souhaitable que la satisfaction de certains désirs.

Plus précisément, souhaiter satisfaire certains désirs, nos passions par exemple, c’est ignorer qu’une telle satisfaction est impossible. Il y a des désirs sans limites, insatiables, qu’on ne peut pas plus contenter qu’on ne peut « remplir des tonneaux percés avec un crible troué de même » (ibid., p. 237). Celui qui ne renonce pas au désir de satisfaire tous ses désirs, loin d’être heureux, est un insensé perpétuellement tourmenté, qui mène « une existence inassouvie et sans frein ».

A une telle existence, Socrate préfère « une vie réglée, contente et satisfaite de ce que chaque jour lui apporte ».

(Critique 3) Calliclès nous conseille d’imiter la nature. L’homme devrait appliquer en société les lois de la nature. Mais, il est impossible de copier la nature, entendue comme le monde animal. La nature est neutre, elle n’est ni bonne ni mauvaise. Rousseau la voit “bonne” mais il projette. Hobbes la voit « mauvaise » mais lui aussi projette. L’idée que l’on se fait de la nature est toujours une « projection » culturelle.

La culture est précisément ce qui s’oppose à la nature.

La Nature c’est la vie, beauté, générosité à profusion, mais la nature c’est aussi la mort partout, les épidémies, la violence, les monstres, les anomalies, les cataclysmes, la laideur dans tous les genres. Rousseau se réfère aux animaux pour analyser la pitié. Mais, Tinbergen, un éthologue décrit dans « La vie sociale des animaux » des comportements animaux qui nous paraissent monstrueux. Chez la punaise des bois, le mâle féconde la femelle en lui perforant l’abdomen, les larves qui éclosent se nourrissent du cadavre de leur mère ! Les mœurs de la mante religieuse sont connues ! On trouve toutes les perversions possibles dans le monde animal. Les animaux se nourrissent les uns des autres.

TRANSITION: Contrairement à la conviction des sophistes, qui est aussi celle de notre société de consommation depuis mai 68, plus l’homme accroît ses désirs, plus il accroît sa frustration. Logique paradoxale voire perverse du désir. Plutôt que libérer le désir ne faudrait-il pas s’en libérer?

2) Se libérer du désir
  • Cf. cours sur le bonheur : V] L’impossible bonheur (ou la voie du pessimisme)

Schopenhauer (1788-1860)

Tardivement reconnu de son vivant, Arthur Schopenhauer est célèbre pour sa philosophie tragique et pessimiste : l’homme étant condamné à souffrir du fait de sa condition, il ne peut connaître de bonheur qu’illusoire et éphémère. Sa pensée a influencé de nombreux philosophes (Nietzsche, Freud, Heidegger et Wittgenstein…) mais aussi un grand nombre d’écrivains (Proust, Kafka, Tolstoï…).


Ici, le désir est vu comme manque fondamental, une source de souffrance sans fin, une insatisfaction permanente dont il faut se libérer par l’ascèse. Désir = inachèvement constitutif de l’existence.

Schopenhauer, extrait    de l’ouvrage « Le Monde comme volonté et représentation » : « Tout désir naît d’un manque, d’un état qui ne nous satisfait pas ; donc il est souffrance tant qu’il n’est pas satisfait. Or nulle satisfaction n’est de durée ; elle n’est que le point de départ d’un désir nouveau… Déjà, en considérant la nature brute, nous avons reconnu pour son essence intime l’effort, un effort continu, sans but, sans repos ; mais chez la bête et chez l’homme, la même vérité éclate bien plus évidemment. Vouloir, s’efforcer, voilà tout leur être ; c’est comme une soif inextinguible. Or tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur ; c’est par nature, nécessairement, qu’ils doivent devenir la proie de la douleur. Mais que la volonté vienne à manquer d’objet, qu’une prompte satisfaction vienne à lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l’ennui ; leur nature, leur existence, leur pèse d’un poids intolérable. La vie donc oscille, comme un pendule de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. De là ce fait bien significatif par son étrangeté même : les hommes ayant placé toutes les douleurs, toutes les souffrances dans l’enfer, pour remplir le ciel n’ont plus trouvé que l’ennui ».

RAPPEL : Schopenhauer a élaboré une philosophie de l’amour à partir de cette idée. Toutes les affinités amoureuses s’expliqueraient par la nécessité de la survie de l’espèce : les petits aiment les grandes, etc., afin de produire des individus équilibrés. Schopenhauer évoque même une « illusion voluptueuse »: ce n’est pas avec les femmes qui lui semblent les plus belles que l’homme aura le maximum de plaisir sexuel; la femme qui l’attire le plus ne lui donnera pas un plaisir maximal mais la descendance la plus viable: nos attirances (donc nos désirs) ne sont pas au service de notre bonheur individuel mais au service des « intérêts supérieurs » de l’espèce.
Eugénisme naturel visant la conservation d’une certaine perfection de l’espèce. Ainsi, l’amour provoque l’attirance des opposés. Concrètement, on tombe amoureux d’un individu pourvu des caractéristiques psychologiques et des attributs physiques qui nous font défaut: « il [l’être humain] recherchera surtout dans un autre individu les perfections dont il est lui-même privé ; il ira jusqu’à trouver de la beauté dans les imperfections qui sont tout le contraire des siennes : les hommes de petite taille, par exemple, recherchent les femmes grandes, les blonds aiment les brunes, etc. (…) Les deux personnes doivent se neutraliser mutuellement comme l’acide et l’alcali pour former un sel neutre. » (in « Métaphysique de l’amour »). Passage de l’alchimie de l’amour à la chimie de l’espèce pour se rapprocher de la perfection. S. ajoute que plus la compensation (ou complémentarité) entre 2 individus est importante, plus l’amour sera fort et intense ! L’individu amoureux est donc la « dupe de l’espèce ».

Bref, l’amour ne vise que la procréation. La reproduction est l’objectif de la passion amoureuse : « Toute passion, en effet, quelque apparence éthérée qu’elle se donne, a sa racine dans l’instinct sexuel, ou même n’est pas autre chose qu’un instinct sexuel plus nettement déterminé, spécialisé ou, au sens exact du mot, individualisé. » (in « Métaphysique de l’amour »). Notre espoir de bonheur ne serait selon lui que l’expression du « vouloir-vivre » universel, tendance cosmique qui parcourt tous les êtres et vise simplement à leur préservation et à leur reproduction, à travers par exemple la reproduction animale. Le vouloir- vivre est donc sans fin, au double sens du mot ; il est éternel et n’a aucun autre but que lui-même, il est proprement absurde. Le vouloir-vivre (ou libido) condamne l’homme qui en est parcouru et ne peut s’en défaire à la souffrance et au malheur perpétuels qui en outre le lassent : une sorte d’ennui. Le bonheur ne peut consister que dans l’arrêt de cette souffrance, dans la négation du vouloir-vivre. Schopenhauer ne prône pas pour autant le suicide, mais un état qui s’apparente à l’ataraxie stoïcienne ou au nirvâna bouddhiste : la suppression de tout désir en soi. C’est donc la voie de l’abstinence et de la privation qu’il préconise, et tout ce qui peut conduire à l’arrêt du désir sera encouragé : l’art et la philosophie, principalement, qui, en favorisant la contemplation, produisent un arrêt du cercle sans fin des activités mondaines. (Cf. Cours sur le bonheur)

Les scientifiques confirment aujourd’hui ce genre d’idées, en montrant que nos critères de beauté correspondent aux signes de santé : les êtres qui nous semblent les plus beaux sont ceux dont le patrimoine génétique (combiné au nôtre) produira la descendance la plus viable.

Conférence de Ferry – Schopenhauer et le pessimisme:

https://drive.google.com/open?id=0B4nRPzoUP3kTOFMxVXN4a04xZ1k

TRANSITION:

Tel est l’envers du décor concernant le désir et sur lequel Schopenhauer s’est complu dans ses analyses. Ce dernier met l’accent sur la face négative du désir. Doit-on choisir entre les considérations mises en avant par Calliclès ou celles développées par Schopenhauer ? A vrai dire, comme souvent, les analyses philosophiques sont empreintes d’une radicalité, qui loin de s’exclure dans leur opposition frontale, se complètent. Chacune d’entre elles décrivent un aspect de la réalité, cette dernière s’avérant trop complexe pour se laisser enfermer dans un seul schéma d’explication. Chacun dévoile un aspect du désir, cette dimension fondamentale de l’existence humaine avec ses richesses mais aussi ses pauvretés et ses risques. Le désir, par essence, incarne une ambivalence qu’on ne saurait éviter.

3) Le désir n’a de légitimité que si l’intelligence « tient le gouvernail »

Calliclès = il faut jouir de tout et de tous.

Schopenhauer = il faut jouir de rien ni de personne.

Entre les deux extrêmes précédemment exposés, entre les thèses de Calliclès et celles de Schopenhauer, est-il possible de définir une voie médiane, un « juste milieu » (Aristote) ?

Pour Aristote, le courage est le juste milieu entre la peur et la témérité. Milieu entre deux vices, l’un par excès et l’autre par défaut. Il s’agit de discerner dans chaque situation où est le juste milieu (médiété). La libéralité est le juste milieu entre la parcimonie et la prodigalité.

La vertu est donc une sorte de moyenne, puisque le but qu’elle se propose est un « équilibre entre deux extrêmes » (« Ethique à Nicomaque », II) que sont l’excès et le manque. La vertu n’est pas, en outre, quelque chose d’inné, sans quoi elle ne provoquerait pas la louange. Le mérite du vertueux vient de ce qu’il a appris à être mesuré : « la vertu est donc une disposition acquise volontaire, consistant par rapport à nous, dans la mesure, définie par la raison conformément à la conduite d’un homme réfléchi. Elle tient la juste moyenne entre deux extrémités fâcheuses, l’une par excès, l’autre par défaut ».

Le sage est donc celui qui cultive en tout la juste mesure, de ce fait et comme nous allons le voir, il est le mieux placé pour acquérir et conserver durablement le bonheur.

// La « Voie du milieu » des bouddhistes (Bouddha = prince et mendiant, opulence et ascétisme) cad une approche équilibrée de la vie et la régulation des instincts. Eviter les extrêmes/ Style de vie modéré. Ce concept se rapproche de l’idée de « juste milieu » d’Aristote, selon laquelle « chaque vertu se situe à égale distance des deux extrêmes, chacun de ces extrêmes étant par conséquent un vice ».

Cette position médiane domine aussi la pensée occidentale depuis les origines :

    • Stoïciens défendent aussi la tempérance des passions et des désirs. : « Ne demande pas que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu’elles arrivent comme elles arrivent, et tu couleras des jours heureux » (Épictète, Pensées, XIV). La source de tout bien et de tout mal que nous pouvons éprouver réside strictement dans notre propre volonté. Nul autre que soi n’est maître de ce qui nous importe réellement, et nous n’avons pas à nous soucier des choses sur lesquelles nous n’avons aucune prise et où d’autres sont les maîtres. Les obstacles ou les contraintes que nous rencontrons sont hors de nous, tandis qu’en nous résident certaines choses, qui nous sont absolument propres, libres de toute contrainte et de tout obstacle, et sur lesquelles nul ne peut agir. Il s’agit dès lors de veiller sur ce bien propre, et de ne pas désirer celui des autres ; d’être fidèle et constant à soi-même, ce que nul ne peut nous empêcher de faire. Si chacun est ainsi l’artisan de son propre bonheur, chacun est aussi l’artisan de son propre malheur en s’échappant de soi-même et en abandonnant son bien propre, pour tenter de posséder le bien d’autrui. Le malheur réside donc dans l’hétéronomie : lorsque nous recevons de l’extérieur une loi à laquelle nous obéissons et nous soumettons. Nul ne nous oblige à croire ce que l’on peut dire de nous, en bien ou en mal : car dans un cas nous devenons dépendants de la versatilité du jugement d’autrui, dans l’autre nous finissons par donner plus de raison à autrui qu’à nous-mêmes. Enfin, à l’égard des opinions communes comme des théories des philosophes, ou même de nos propres opinions, il faut savoir garder une distance identique à celle qui est requise dans l’habileté du jeu, c’est-à-dire qu’il faut savoir cesser de jouer en temps voulu. Dans toutes les affaires importantes de la vie, nul ne nous oblige en effet que notre propre volonté. Ainsi le Sage stoïciens souhaiterait-il satisfaire tous ses désirs, mais en désirant le moins possible. Aux troubles de la jouissance, à ses ambiguïtés, il préfère l’absence de passion, un bonheur sans inquiétude, l’ataraxie.

En effet, « Tout ce qui donne de la joie est bon » (Spinoza). Mais toutes les joies ne se valent pas.

Peut-on considérer que le sentiment de joie provenant de l’ignorance ou de l’illusion soit des joies toujours légitimes ?

« Tout plaisir est un bien » (Épicure). Mais tous les plaisirs ne se valent pas.

Peut-on considérer que le sentiment de plaisir provenant de l’ivresse ou de la drogue soient des plaisirs toujours légitimes ?


  • Epicure par exemple (III° siècle av. JC) défend la prudence. Epicure proclame également que le désir doit être contrôlé par la réflexion, que si le plaisir est assurément pour lui le but même de l’existence, il doit néanmoins pour acquérir sa légitimité faire l’objet d’un calcul rationnel: une « diète-éthique » des plaisirs. (Cf. Cours sur le bonheur)

Certains plaisirs peuvent se révéler nuisibles. Certes toute souffrance est un mal, mais endurer certaines douleurs peut se révéler utile. Il faut savoir se refuser un plaisir que l’on payera d’un déplaisir. EPICURE = « Quoique tout plaisir soit un bien en soi, parce qu’il convient à notre nature, il y a cependant des plaisirs qu’il faut se refuser. De même, quoique toute douleur soit un mal en soi, il y a cependant des douleurs qu’il faut embrasser. C’est à la raison à considérer la nature des choses, à peser les avantages et les inconvénients. » (« Lettre à Ménécée »).

C’est à l’entendement de discerner les désirs vains (désirs vains insatiables et illimités) des vrais. La vertu la plus haute est donc la « prudence » (source de toutes les autres vertus, sagesse du discernement) permettant l’usage correct de l’entendement : « Or le principe de tout cela, et par conséquent le plus grand bien, c’est la prudence. Et voilà pourquoi la prudence est une chose plus précieuse que la philosophie elle-même ; car c’est elle qui donne naissance à toutes les autres vertus, en nous enseignant qu’il est impossible de vivre heureusement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice, comme il est impossible de vivre avec prudence, honnêteté et justice sans vivre par là même heureusement. » (Idem). Bref, la raison a pour vocation essentielle de nous amener à être raisonnable et pas seulement rationnel. (Cf. Cours sur le bonheur)

Il faut choisir, comparer, juger. Il ne faut pas céder à l’attrait de l’immédiat, mais avoir une certaine intelligence du plaisir. C’est à quoi servent la sagesse (et l’expérience) et la philosophie.

4) Sublimer/érotiser nos désirs pour esthétiser notre vie.

« Toutes les passions ont une période où elles sont seulement néfastes, où elles rabaissent leur victime de tout le poids de leur bêtise — et plus tard une autre, beaucoup plus tardive, où elles se marient à l’esprit, se “spiritualisent”. […] Nous n’admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu’elles cessent de faire mal. ». Nietzsche, « Crépuscule des idoles » (1888).

Nietzsche résume bien ici le double aspect du désir : d’un côté il est néfaste, mais de l’autre, il permet à l’homme d’accéder au meilleur de lui-même. Comme Rousseau, il condamne les philosophies ou les religions qui veulent éradiquer le désir comme si c’était une rage de dents. De nos jours, arracher une dent qui fait mal apparaît comme primitif. On admire le dentiste qui sait la soigner sans l’arracher. Il en va de même avec le désir, il faut le « soigner » pour lui permettre de durer. Il est la vie et le vrai bonheur, mais à condition d’êtrecultivé, comme une plante.

• « Comment spiritualiser, embellir, diviniser un désir ? » Telle est la vraie question pour Nietzsche. Et la réponse, pour lui, se trouve du côté de l’art, de l’érotisme et de l’écriture : c’est dans l’art en effet, dans la musique par exemple, que le désir peut se déployer et se transformer indéfiniment, et cesser d’être une simple compulsion morbide. Mais cela suppose l’éducation et la culture de soi.

Freud a montré que le rejet des désirs est malsain car il se retourne contre la vie elle-même, entraînant angoisses et pathologies (névroses). Dès lors, plutôt que de rejeter les désirs ou les laisser nous dominer, il s’agit de les éduquer, c’est-à-dire de les ennoblir (les raffiner, les diversifier) et de les rendre compatibles avec la réalité (sublimer ses désirs).

Le bonheur est dans la transformation, la spiritualisation des désirs : telle pourrait être une conception du bonheur fondée sur l’idée de sublimation. En effet, la sublimation désigne le processus par lequel l’instinct sexuel est détourné et investi dans des activités plus « nobles », constructives et intellectuelles, comme le travail, la recherche scientifique, la création artistique, la foi religieuse, etc. (Cf. cours sur l’art).

L’érotisme commence là où s’arrêtent les nécessités de la reproduction. La sexualité devient sa propre fin. Le plaisir est fin en soi et non plus au service de l’espèce. L’érotisme c’est jouir de désirer plutôt que désirer jouir. Le désir érotique tend moins à sa satisfaction qu’à sa perpétuation. Le désir tient à la satisfaction mais en même temps il la retient. L’érotisme est un art de désirer, d’attiser le feu plutôt que l’éteindre. Attiser son désir et celui de l’autre jusqu’à jouir de son désir et du désir de l’autre.

Conclusion : Que cherchons-nous à travers nos désirs? + Ouverture sur la notion d’Autrui

L’objet du désir nous est apparu comme n’étant pas extérieur au désir lui-même = ce n’est pas un objet extérieur qui détermine le désir mais c’est le désir qui détermine son propre objet.

Si le désir est l’essence de l’homme, il n’est pas seulement manque (Diotime), vide (Aristophane), souffrance (Schopenhauer) mais production de soi-même et création de la conscience et des valeurs (Spinoza, Deleuze).

Le désir n’est pas seulement un vide qui se remplit et se repait de son objet. Il est aussi excès, mouvement par lequel l’être se fait manque, s’arrache à l’immobilité de l’objet (« en-soi ») pour sortir de lui-même (« pour-soi »). Puissance de jouir et puissance d’agir. Force motrice qui nous meut et nous émeut. Amour fruit d’un excès de Poros, fruit d’une surabondance, d’un trop plein. Manque qui se remplit et plénitude qui se vide.

En soi / Pour soi = L’ensoi est le mode d’être des choses qui sont ce qu’elles sont, dans une parfaite coïncidence avec elles-mêmes. Le pour soi est le mode d’être de l’existant humain qui, toujours à distance de lui-même, n’est jamais tout à fait soi.

Désirer, c’est donc avant tout produire du réel et de la pensée, le désir est à la racine de toutes nos actions et toutes nos pensées (même ou plutôt surtout de celles qui nous sont inconscientes).

Qu’est-ce que vivre sinon désirer vivre. Qu’est-ce qui nous donne l’énergie de chaque matin pour sortir vers le monde, pour « s’éclater » vers lui ? Le désir est l’effort de persévérer dans l’être est le moteur de nos volitions. Le conatus, c’est la mise en mouvement, l’impulsion première et dernière. Tout désir est désir de soi, désir de notre bien que tout homme recherche. Mais cette quête de soi passe nécessairement par une reconnaissance par autrui. Songeons à ce désir qui poussent les hommes à se comparer, à se mesurer les uns aux autres dans le sport, les études, les arts.

Mais, pour accomplir, découvrir mon essence, il est nécessaire que je rencontre l’autre, sans me perdre et m’aliéner en lui. Cad faire dépendre les désirs, moins du regard des autres, que de soi. Contre le mimétisme du désir, travailler à la réappropriation de son propre désir.

Si je suis seul dans un compartiment de train, je ne me soucie pas de mon apparence. Mais, si quelqu’un entre, aussitôt je rectifie ma posture et le nœud de ma cravate.

Je me soucie infiniment de ce qu’autrui pense de moi. Je me soucie du jugement qu’il peut porter sur moi.

N’ayant pas d’essence, étant une liberté indéterminée, je veux être rassuré sur mon identité et ma valeur. C’est l’opinion des autres qui me procure cette identité et cette valeur qui me font défaut par nature.

Or, identité et valeur ne peuvent se trouver dans mes relations aux choses. Pour que la conscience puisse se trouver elle-même, il ne faut pas que l’objet soit radicalement autre. Il doit être à la fois même et autre (alter-ego). Seule une autre conscience peut remplir cette exigence. Comme toute conscience est désir, désirer l’autre, c’est désirer son désir. La conscience de soi est désir du désir de l’autre. Ce que l’autre désire, j’en viens à le désirer aussi. En effet, le désir de l’autre pour un objet me désigne cet objet comme ayant une valeur, comme étant digne de convoitise.

Pourquoi ce mimétisme du désir ? Pourquoi désirer ce qu’autrui désire? Si je désire posséder l’objet même dont il a envie, c’est pour qu’il m’admire et m’estime. Mon vrai désir, c’est le désir de l’amour d’autrui. Ce désir de reconnaissance cad le désir du désir d’autrui, cad le désir d’être reconnu par autrui comme un être de valeur. Si je veux avoir de multiples objets (IPhone 1,2,3,4,5,6,7!), ce n’est pas tant pour le plaisir qu’ils m’apportent mais c’est pour tenter de capter son désir. Le désir est désir d’être désiré par ce qu’on désire.

// Proust  se pose la question: Pourquoi les femmes des maisons closes, les prostituées « nous attirent si peu » : « ce n’est pas qu’elles soient moins belles que d’autres, c’est qu’elles sont toutes prêtes ; que ce qu’on veut précisément atteindre, elles nous l’offrent déjà ; c’est qu’elles ne sont pas des conquêtes. » (Proust, « La Recherche… »).

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