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LE BONHEUR

LE BONHEUR


0] Du mythe à la philosophie (Source: Ovide).

Personnages principaux du mythe = Midas, Silène, Dionysos.

Midas = roi de Phrygie (région occidentale de l’actuelle Turquie). Ascendance obscure. Il habite un palais somptueux. Bien que riche, il est cupide, avide et stupide.

À qq encablures (kilomètres) du palais de Midas, passe le cortège de Dionysos, peuplé d’ivrognes, des infernales Bacchantes (ou Ménades en grec) et de Satyres (mi-hommes mi-boucs, serviteurs de Dionysos) dont Silène (fils de Pan et père nourricier, tuteur de Dionysos lui-même). Silène est très laid, gros, nez épaté. Socrate sera comparé à Silène. Certes laid mais sage.

Dionysos, dieu orgiaque = fils de Zeus, né de sa cuisse et de Sémélée (une mortelle). De nature double (divin / humain, olympien / chaotique, cosmique / titanesque).

Silène, totalement ivre, titube sur son âne et finit par tomber dans un coma éthylique ! Dans la mythologie, Silène est connu pour son penchant pour le vin qui le mène à déambuler, ivre, parmi les hommes. Midas le trouve endormi, le recueille dans son palais et organise en son honneur une fête de 10 jours et 10 nuits. Midas, après l’orgie, propose de ramener Silène dans le « thiase » de son protégé Dionysos. Midas, fourbe et vénal, espère obtenir une récompense pour avoir secouru un dieu. Pour combler ce roi hospitalier, Dionysos, heureux de retrouver vivant son protecteur, propose à Midas de réaliser son voeu le plus cher, son rêve de bonheur. Midas demande à Dionysos ce que l’on appelle le “toucher d’or”.

Ovide, « Métamorphoses », XI = « … Bacchus [Dionysos pour les romains] permet à Midas, faveur agréable mais pernicieuse, de choisir une récompense à son goût, tant il est heureux d’avoir retrouvé celui qui l’éleva. Midas devait abuser du cadeau: “Fais, dit-il, que tout ce que mon corps aura touché se convertisse en or aux fauves reflets.” »

Cupide et avide, Midas veut que tout ce qu’il touche se transforme en or. Ainsi, pense-t-il, il pourra être totalement heureux. Le plus riche donc le plus heureux des hommes, se dit-il. Dionysos le prend au mot. Une promesse est une promesse. Midas, fou de joie, touche un caillou qui devient une pépite d’or, il caresse un petit oiseau qui se transforme en une statuette d’or. Il demande à ses serviteurs de lui préparer un festin mais dès qu’il touche un aliment, il se transforme en or et il manque de s’y casser les dents. Idem pour la boisson : le vin qu’il veut boire devient de la poudre d’or !
Midas est désespéré, croyant faire son bonheur avec ce toucher d’or, sa vie est devenue un cauchemar. Il n’ose plus enlacer sa femme ou ses filles. Ses serviteurs fuient le palais de peur d’être changés en statue !

Ovide, « Métamorphoses », XI = « A la fois riche et misérable, Midas ne demande plus qu’à fuir tant d’opulence et ce qu’il avait souhaité naguère lui fait horreur. Au milieu de l’abondance, il n’a pas de quoi apaiser sa faim; la soif dessèche et brûle son gosier; il maudit cet or qui lui vaut des tourments trop mérités; levant vers le ciel ses mains et ses bras resplendissants: “pardonne, s’écrie-t-il, dieu des pressoirs, ô notre père; c’est ma faute; mais prends pitié de moi, je t’en supplie; arrache-moi à ce brillant fléau.” »

Poussé à la folie par cette magie sage et cruelle, Midas implore Dionysos, qui grand seigneur et bon prince, accepte de lui retirer le don alchimique de tout transformer en or. Pour cela, il devra se baigner, laver ses fautes (son « hybris ») dans un fleuve: le Pactole. Midas s’y plonge et les eaux du fleuve prennent la couleur de l’or. Les eaux emportent avec elles le sortilège. Depuis, la rivière charrie des paillettes d’or. Le Pactole fera la joie des orpailleurs de la région, d’où l’expression : “toucher le Pactole !

Interprétations =

  • Dénonciation de l’avarice et de la cupidité de Midas. Le mythe évoque le thème de l’obsession qui conduit à la folie et l’ « hybris » (≠ « Diké », la justice). « Complexe de Midas » = mercantilisme, culte de l’argent, spéculations boursières, etc. Midas « voit tout en or » dit Ovide.
  • Exaucer les plus chers de ses voeux conduit au malheur. Voir réaliser son désir de bonheur conduit à la catastrophe. Midas, en demandant le don du toucher d’or, croyait devenir le plus riche de tous les hommes. En fait, cet idéal de richesse, devenu réalité, vire au drame, à la tragi-comédie. La fin du mythe raconte que Midas, puni par Apollon (Dieu de la musique), finira avec des oreilles d’âne ! Oscar Wilde: “Il n’y a que deux tragédies dans la vie : l’une est de ne pas avoir ce que l’on désire ; l’autre est de l’obtenir.” À l’inverse de Midas qui a le pouvoir d’assouvir pleinement son désir, Tantale lui n’est jamais en mesure d’assouvir le sien.
  • Le bonheur ne serait-il pas comme le dit Kant un « idéal de l’imagination »? On imagine volontiers ce qui pourrait nous rendre heureux: la santé, la longévité, la richesse (on l’a vu), la gloire, la beauté, voire même l’intelligence. Mais, voir ces désirs réalisés ne nous garantit pas d’être heureux. Pour Kant, il est impossible de savoir, avec certitude, ce qui nous rendrait heureux.

INTRODUCTION: Une étymologie mal-heureuse !

« Tous les hommes recherchent d’être heureux, c’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre » (Pascal
in « Pensées »). Suicide = dernier bonheur négatif possible. Il n’y a que les optimistes qui se suicident disait Cioran (ƚ1995)
Tout homme cherche son bonheur: “La chasse au bonheur est ouverte tous les matins.” Stendhal. Désir suprême, Bien de tous les biens // Aristote
Ethique à Nicomaque ») =
le bonheur n’est désiré que pour lui-même. A la question: « Pourquoi être heureux? ». Une seule réponse aussi absurde que la question elle-même: « pour être heureux ». En effet, à quoi bon vivre, sinon pour chercher le bonheur? Bonheur = « souverain bien », désirable absolu, fin de toutes nos actions. « Tout ce que nous choisissons est choisi en vue d’une autre chose, à l’exception du bonheur qui est fin en soi » (Aristote).

Étymologie = Bonheur dérive étymologiquement de « hora » (« heur »). L’heur, c’est la chance agrémentée de plaisir (« j’ai l’heur de vous rencontrer »). Lorsque heur n’est pas autrement caractérisé, il désigne le bonheur ; son contraire sera marqué d’un qualificatif: « le mal-heur ». A partir de cette expression, on a refait bon-heur. La signification exacte de « heur » est « époque », « période », « moment favorable » (« Kairos »), c’est-à-dire en somme la chance.

[// Latin (“bonum augurium” = bonne augure ou “malum augurium” = mauvais augure).]

On remarque donc que le premier sens de bonheur est lié il l’apparition du temps et de l’espace, et à la vie, au Cosmos. Les Dieux, en créant le monde, ont fait une séparation brutale d’avec un état de plénitude absolue ; ils ont créé le Temps comme négation de l’Éternité. L’homme, jeté dans le monde, a perdu la félicité et a été plongé dans le mal-heur, c’est-à-dire que le lot temporel qui lui est imparti implique une lutte quotidienne contre la déchéance et contre la mort, où le Temps finira par vaincre (rappelez-vous l’image grecque des trois Parques qui filent le temps de la vie et le coupent).

Etymologie latine du mot « bonheur » => Idée de chance, de faveur du hasard ou du destin. Le bonheur ne se mérite pas, il nous échoit gratuitement, sans effort, il dépend de paramètres sur lesquels personne – sauf pê Dieu – n’a de pouvoir // à la “Grâce” dans le jansénisme. Le fait que je sois heureux ne dépend pas de moi mais des circonstances favorables ou défavorables dans lesquelles le hasard m’a jeté.

Idem en grec, bonheur = “eudémonia“. Là encore figure du hasard, du destin ou du divin puisque le “daïmon” est pour les grecs comme un ange gardien qui veille sur l’homme et lui assure bonne fortune ou prospérité.

Le bonheur n’est pas qu’affaire de sagesse et de vertu. Il est aussi affaire de chance. Une part m’échappe, qui est en dehors de toute maîtrise possible. L’étymologie même du mot bonheur a cette signification : le « bonheur », c’est, en effet, l’heure qui est bonne, qui est chanceuse et qui rend heureux celui qui la traverse, quand le malheur est au contraire l’heure du mal, une période de déveine. Le porte-bonheur est voué par le superstitieux à préserver du malheur, à permettre de rester à l’intérieur de cette temporalité positive. Il y a même une expression en français qui est la redondance de cette notion de hasard qui joue en notre faveur : « au petit bonheur la chance ». Lorsque j’avance au petit bonheur la chance, je m’en remets aux mains du hasard pour le choix de ma destination et compte sur sa bienveillance pour me protéger du malheur.

Alors, toute réflexion philosophique sur le bonheur est-elle vaine ?
Pouvons-nous nous en tenir à ce que l’étymologie du terme de bonheur nous suggère ?
NON car “la fortune ne sourit qu’aux audacieux“. NON car être heureux par hasard, c’est être heureux sans savoir pourquoi. Non car l’expérience première n’est pas celle du bonheur mais du malheur: à défaut de savoir comment être heureux, il faudra de demander comment éviter d’être trop malheureux?!…

Définition classique du bonheur = État de satisfaction complète, caractérisé par sa plénitude et sa stabilité = « une hirondelle ne fait pas le printemps et la félicité et le bonheur ne sont pas davantage l’œuvre d’une seule journée, ni d’un bref espace de temps. » (Aristote). Certes, il vaut mieux un bonheur durable qu’un bonheur éphémère. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire! Le bonheur n’existerait-il pas de manière simplement « épisodique » (Freud) ?

Bonheur : étymologiquement, bonne chance, sort favorable. Renvoie à un état de satisfaction complète, pleine et permanente. Chez Aristote, le bonheur réside dans une vie réussie et un épanouissement complet ; il consiste à bien choisir ses objectifs et à réussir ce que l’on entreprend ; chez les stoïciens, le bonheur consiste dans le contentement de l’âme et non dans les plaisirs du corps ; chez Kant, il se définit par la satisfaction de nos inclinations dans leur diversité, leur intensité, leur durée : comme espérance pratique, il relève de l’imagination et non de la raison.

PROBLEMATIQUE REDIGEE = Nous est-il possible d’atteindre un tel état de félicité ? Le bonheur n’est-il pas une invention chimérique, une vue de l’esprit irréalisable ? Si tous les hommes désirent être heureux, il leur est difficile de déterminer avec une certitude complète ce qui pourrait les rendre heureux. Le plus souvent, ils entendent par bonheur, la satisfaction absolue et s’imaginent que seule la possession de ce qui leur manque actuellement pourrait les combler ! On peut se demander si le bonheur n’est pas, pour chacun d’entre nous, un « idéal de l’imagination » irréalisable et s’il constitue la véritable destination de l’humanité.

Dans bonheur, il y a « heur », cad ce qui arrive. L’avènement du bien ou du mal. Ce peut être bon-heur; mais ce peut être aussi mal-heur. S’il y a bon dans bonheur, c’est qu’il y a Bien, c’est qu’il y a vertu. Comment lier vertu (respect du Bien) et bonheur? L’homme vertueux est-il heureux? Ou faut-il, comme Sade, parler des « infortunes de la vertu » et des « prospérités du vice »?

Aux malheurs de la pauvre Justine, battue, emprisonnée, violée, torturée de mille façons non pas malgré ses vertus mais à cause d’elles, Sade oppose le tableau des joies et des succès — un tableau en deux mille pages ! — de l’immorale et vicieuse Juliette !

I] Comment définir le bonheur?

KANT
= « Le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations tant en EXTENSION, cad en multiplicité, qu’en INTENSITE, cad en degré, et en PROTENSION, cad en durée. »

PS: Qu’est-ce qu’une inclination? Disposition naturelle et personnelle qui porte qqu’un vers qq chose, vers un genre d’activité, d’occupation // penchant naturel.

  1. Le bonheur est-il réductible au plaisir ?

Qu’est-ce que le plaisir?

Platon Phédon »: dernier jour de la vie de Socrate avant sa mise à mort) = Platon raconte que les gardiens de la prison retirent les chaînes qui entravaient les pieds de Socrate et qu’il se frotta les chevilles avec un vif plaisir. Plaisir intense d’être délivré. Plaisir a pour cause le soulagement, la cessation d’une souffrance, la délivrance.

Si pas de désir antérieur, pas de plaisir. Un même plat m’enchante lorsque j’ai faim mais m’écoeure lorsque je suis rassasié.

Un plaisir qui dure devient habitude puis aversion.

Désir est manque. L’objet qui comble ce manque fait plaisir car il met fin à la souffrance. La cessation de la souffrance cause du plaisir.

Le plaisir est la satisfaction d’une tendance biologique (faim, soif, sexualité). Les plaisirs sont donc multiples et hétérogènes.

Le plaisir est particulier, limité, fugace. Il s’éprouve dans l’instant, il est du domaine de la sensation.

Le bonheur, au contraire, se définit comme l’état de complète satisfaction de tous les penchants humains. L’homme heureux est celui qui comblé n’éprouve ni regret, ni frustration, ni douleur, ni contrariété.

On pourrait dire que l’on peut éprouver du plaisir sans être heureux mais on ne peut être heureux sans éprouver du plaisir. Le bien-être que nous apporte le plaisir ne semble pas pouvoir nous mener vers un authentique bonheur.

De plus, le plaisir peut entraîner l’être dans une quête insatiable engendrant l’insatisfaction perpétuelle. En effet, l’individu, comme le soutient Socrate face à Calliclès dans le « Gorgias » de Platon, devient très vite dépendant de la satisfaction des désirs et de la jouissance qui en résulte. S’il place le bonheur dans la recherche des plaisirs, ces derniers étant temporaires et uniquement sensibles, il est conduit à en être dépendant. C’est pourquoi le plaisir rend l’homme esclave et dans un état de manque perpétuel.

  1. Un enfant peut-il être heureux?

Opinion commune = les « paradis de l’enfance », « le bonheur d’être un enfant ». Assimilation du bonheur, à l’innocence, à l’insouciance.

En fait, le « bonheur de l’enfant » n’est que naïveté, inconscience, irréflexion. On voit l’enfance comme plénitude heureuse alors qu’elle n’est que mutilation, hétéronomie (= dépendance).

« Bonheur de l’enfant » que les enfants eux-mêmes désavouent par leur vif désir de « devenir grand », cad autonome (= indépendant).

Infantilisme des adultes, nostalgie de la protection et de l’irresponsabilité de l’enfance. Oubli et idéalisation de l’enfance. On envie l’âge de l’enfant car on en a refoulé les difficultés. Idéalisation de l’enfance = nostalgie de la jeunesse passée comme l’octogénaire idéalise le temps où il est quinquagénaire! Notre âme est un tonneau, et nos souvenirs sont du vin : ils se bonifient en vieillissant!

« Regressus ad uterum », le retour au sein maternel, comme milieu absolu de sécurité, de survie, et de bonheur sans mélange!

« Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur » Alfred de Musset

Bonheur = valeur d’adulte. Pas de bonheur innocent. Bonheur n’est pas antérieur au bien et au mal. Adam et Eve était-il si heureux qu’on se l’imagine? Si oui, pourquoi ont-ils voulu prendre le risque de changer de condition en bravant l’interdit divin? A moins que le bonheur du Paradis ne soit d’un mortel ennui !

Pas de bonheur sans conscience (réflexion) sur le bonheur. A fortiori, pas de “bonheur animal. Au mieux, l’animal (sans conscience claire et sans pensée formulée) « connaît » le bien-être une fois ses besoins satisfaits. La bête ignore le sort malheureux qu’on lui prépare, cad l’abattoir, mais elle ignore surtout son “bonheur” et en ce sens ne peut pas être dite rigoureusement heureuse (≠ « j’enviais la félicité des bêtes. », Rimbaud in « L’alchimie du verbe »)

Idem pas de bonheur dans le sommeil (ou dans la mort) cad où on a le moins conscience de soi. Absurde de dire de qqu’un: « il ne connaît pas le bonheur de toujours dormir »!

Pas d’ « imbéciles heureux » = Absurde de dire de qqu’un: « il ne connaît pas le bonheur de toujours être idiot »!

// « Il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. » John Stuart Mill, in « L’Utilitarisme », 1861

Le bonheur suppose 1 réflexion, une prise / mise à distance sur la temporalité et sur soi.

Notion de bonheur implique:

  • de se projeter dans l’avenir.
  • de se défaire de l’instant présent.
  • de juger le passé : pour Schopenhauer, par exemple, le bonheur n’est rien d’autre que l’absence de malheur. Être heureux, c’est constater qu’on ne souffre plus. C’est un jugement sur notre passé qui fait notre bonheur, par comparaison avec notre état présent. Le bonheur peut donc être conjugué au présent, mais il n’est reconnu que par un jugement sur notre passé.

Le bonheur exige une certaine maturité d’existence dont l’enfant, le fou et l’animal ne sont pas capables.

  1. Le bonheur est-il concret ou abstrait ?
Le bonheur peut être conçu de deux manières différentes : ou bien comme un sentiment concret, ou bien comme une idée abstraite. Dans le premier cas, le bonheur serait donc un vécu, un ressenti, une sorte de plaisir : il s’éprouverait. Dans le second cas, le bonheur ne s’éprouverait pas dans l’instant, il consisterait plutôt en un jugement porté après coup, a posteriori, sur sa vie.
vécu

jugement

concret

abstrait

absolu

relatif

juger que nous avons eu de la chance

juger que nous ne souffrons plus

juger que nous avons bien agi

bonheur =

bien-être, plaisir

bonheur =

chance

bonheur =

absence de malheur

bonheur = contentement, vertu

Est heureux en ce sens celui qui savoure un état de bien-être. Ex: Adam et Eve au jardin d’Éden, avant le péché originel. Ex: vivre des instants de plaisir (musique, sexe, soleil, cuisine, etc.). C’est la thèse de l’hédonisme (*)

Est heureux en ce sens celui qui est rescapé d’un accident, même s’il souffre. Cela rappelle d’ailleurs l’étymologie du mot « bonheur » (bon heur, bonne chance : « heur » veut dire « chance » en vieux français, et encore aujourd’hui dans l’expression avoir l’heur de : « je n’ai pas l’heur de lui plaire ») et certaines expressions (au petit bonheur, par bonheur). C’est en ce sens qu’on se jugera heureux, par exemple, si on est sorti vivant d’un accident d’avion, même si on est handicapé à vie, même si on souffre physiquement (et qu’on ne saurait donc être heureux au sens d’un vécu, d’un sentiment). On est heureux de ne pas être plus malheureux.

Est heureux en ce sens celui qui a cessé de souffrir: par exemple le convalescent qui sort d’une longue maladie. On peut aussi penser que le bonheur est un jugement parce que toute sensation est douloureuse : seuls la douleur et le malheur s’éprouveraient, le bonheur, au contraire, ne serait rien de positif, il ne désignerait que l’absence de malheur ou de douleur. C’est par exemple la conception de Schopenhauer et du pessimisme.

Est heureux en ce sens celui qui, malgré les maux, a bonne conscience car il est sûr d’avoir bien agi, d’avoir fait tout ce qu’il pouvait ou d’avoir fait ce qu’il fallait. Ex: perdre un match de rugby en ayant « tout donné ». Ainsi, selon les Stoïciens, le bonheur se réduit à la vertu : l’homme vertueux, qui agit bien, est heureux. Il ne s’agit pas ici d’une sensation (la conception stoïcienne du bonheur vise précisément à montrer qu’on peut être heureux dans la souffrance) mais au contraire d’un jugement sur notre action passée, sur son caractère vertueux, sur la capacité que nous avons eue à maîtriser nos penchants et nos désirs et à faire le bien.

REPERE: ABSTRAIT / CONCRET
Le concret désigne les qualités matérielles des choses et des êtres. Afin de se dégager de sa pesanteur, il faut en faire abstraction et n’en garder que des traits généraux. C’est ainsi qu’on peut essayer d’avoir un avis sur l’humanité en général et pas seulement sur les hommes concrets. L’abstraction paraît donc nécessaire à la pensée, et éventuellement à l’action. À condition de ne pas s’y retrancher éternellement.

Distinction entre vécu et jugement = distinction entre abstrait et concret = distinction entre relatif et absolu : plus précisément, si le bonheur est vécu, c’est quelque chose de donné, d’absolu au sens où ça ne dépend de rien d’autre ; en revanche, si notre bonheur est un jugement qui compare notre sort à celui des autres ou à un sort moyen (ce qu’il était raisonnablement permis d’espérer), alors le bonheur provient d’une comparaison : c’est un « être de comparaison », il est relatif.

REPERE: ABSOLU / RELATIF

L’absolu désigne une entité (Dieu, un principe métaphysique ou moral, une situation) qui ne dépend de rien d’extérieur à elle, qui se suffit à elle-même indépendamment de tout contexte. Le relatif, au contraire, n’a de sens qu’en relation avec autre chose. On peut par exemple se demander si la liberté humaine est absolue ou si elle dépend des contextes – si donc elle est relative.

(*) Si le bonheur tient à l’accueil subjectif par rapport aux circonstances particulières de notre vie, cela implique-t-il que tout sentiment forcément subjectif de bonheur soit souhaitable au sens de légitime ? Si je me sens heureux, au nom de quoi contester ou critique ce sentiment de béatitude que je ressens ? Pourtant, des exigences morales peuvent entrer en ligne de compte (c’est ce que nous verrons dans la partie suivante consacrée à l’hédonisme vulgaire. En effet, doit-on être heureux à tout prix? Peut-on estimer que le sentiment de bonheur procédant de l’alcoolisme ou de la toxicomanie soit des bonheurs souhaitables ou légitimes, quelles que soient, par ailleurs, force et intensité de ces sentiments subjectifs ?


Plus profondément encore, la joie de vivre de certains habitants exploités du 1/3 monde peut-elle justifier aux yeux de certaines bonnes consciences néo-colonialistes que cette situation d’exploitation dure, et, ne soit pas finalement si mauvaise au motif que les intéressés ne semblent pas tant en souffrir ?

=> coursphilosophie.free.fr/cours/bonheur_JP.doc

  1. Le bonheur est-il durable ou éphémère ?

L’opposition entre bonheur et plaisir peut être pensée de deux manières : on peut dire que le bonheur est durable, tandis que le plaisir est éphémère. Mais on parle parfois d’un « instant de bonheur », et on ne veut alors pas seulement dire un instant de plaisir : ce qui distingue donc, outre la durée, le bonheur du plaisir, c’est l’idée que le bonheur est plus entier, qu’il désigne un bien-être complet du corps et de l’esprit, tandis que le plaisir ne concerne que le corps.

On peut aussi remarquer que toute sensation semble éphémère : car nous avons surtout conscience du changement : par exemple, dans un spectacle, notre œil est attiré par ce qui bouge ; de même, bien souvent on ne prend conscience d’un son qu’au moment où il s’arrête, ou au moment où il commence ; de même, on peut penser que toutes les sensations sont éphémères, donc que le plaisir est la conscience d’un changement. Cela expliquerait que le plaisir ne puisse être durable : car toute sensation qui dure finit par se faire oublier, on s’y habitude. Par exemple, l’homme s’habitue à la souffrance (le malade finit par ne plus penser à son mal) aussi bien qu’au plaisir (une fois guéri, il se réjouira dans les premiers moments, mais après quelques jours il n’aura plus conscience de son bien-être). Le plaisir et le bonheur ne pourraient exister que dans le changement, et à partir de leurs contraires (la douleur et le malheur).

Si la sensation est différentielle, choix entre vivre de grands plaisirs entrecoupés de grandes douleurs, ou ne vivre qu’un état permanent de « bien-être » mais qui nous paraîtrait fade et serait ressenti sans grand plaisir.

  • coursphilosophie.free.fr/cours/bonheur_JP.doc

II] Le bonheur réside-t-il dans l’accumulation des plaisirs? (Hédonisme)

Bonheur et désir
:
Le bonheur est étroitement lié au désir : en effet, l’objet par excellence du désir n’est-il pas le bonheur ? Et le bonheur ne consiste-t-il pas en la satisfaction de nos désirs ? Nous allons donc commencer par étudier les relations entre le bonheur et le désir.

L’hédonisme est la doctrine philosophique qui fait de la recherche du plaisir le but ultime de l’existence et de sa conquête, le souverain bien. Trop souvent réduit à son expression la plus vulgaire, l’hédonisme ne consiste pas à se livrer à une quête effrénée et démesurée de toutes les formes de jouissance sensuelles possibles = thèse de Gorgias, Calliclès, et Protagoras (1). Bien au contraire, il constitue une éthique et repose sur une rationalisation des plaisirs limités à la satisfaction des désirs qui correspondent à notre nature et à ses besoins réels mais surtout, qui ne nous entraînent pas dans la spirale de l’excès.

(2)
Épicure (et son disciple romain
Lucrèce) est le philosophe qui a le plus développé cette approche apologétique du plaisir constamment traversée par une obsession d’équilibre. Soucieux de réhabiliter la sensation comme principe de connaissance, il recommande aussi de s’en remettre à elle pour la recherche de la vertu dont le plaisir est un indicateur et non un adversaire. C’est toutefois essentiellement comme absence de douleur qu’il est envisagé. Dès lors, le bonheur est aisé à atteindre puisqu’il réside dans la satisfaction des plaisirs les plus simples et dans l’évitement de la souffrance.

(TES): Un hédonisme moderne existe également sous la forme de l’utilitarisme défendu par Jeremy Bentham (1748-1832) : le bien est défini par l’utilité, le moteur des actions humaines est la satisfaction des intérêts personnels. Une arithmétique générale des plaisirs et des peines devrait alors permettre de penser le bonheur commun cad rechercher « la plus grande somme de plaisir ».

Le « calcul » de la bonne action, c’est-à-dire de l’action susceptible de procurer la plus grande somme de plaisir, se fera selon sept « mesures » :

  • L’intensité du plaisir ou du soulagement,
  • Sa durée,
  • Sa certitude,
  • Sa proximité,
  • Sa fécondité (possibilité d’entraîner d’autres plaisirs),
  • Sa pureté (exempt de douleurs actuelles ou possibles),
  • Son étendue (nombre d’êtres qu’il satisfait à la fois).

« La balance des plaisirs et des peines étant établie, l’excédent de plaisir est évidence de vertu et de Bien ; l’excédent de peine est évidence de vice et le Mal ».

Critique: Cependant ses « mesures » de Bentham restent dépendantes d’une évaluation très subjective et sont de niveaux très différents ; Il n’y a pas deux hommes qui arriveraient à la même cotation dans le calcul d’une action précise ct tout acte Impliquant le moindre sacrifice de soi risque d’être rejeté pour immoralité.

1) L’hédonisme des sophistes (Cf. cours sur le désir)

Plaisir = souverain bien. Recherche inconditionnée du plaisir.

Sophistes = faux professeurs d’une fausse sagesse. Platon les a pris pour adversaires philosophiques. Les plus célèbres sont Gorgias, Calliclès, et Protagoras.

Pour eux, le but de l’existence est d’être heureux. Pour y parvenir, il faut satisfaire tous ses désirs. Nécessité de la richesse et du pouvoir. Vivre sous la tyrannie des désirs exige que l’on soit soi-même un tyran!

La toute-puissance est la condition du bonheur ainsi défini. La satisfaction des désirs en est la finalité.

On retrouvera une telle aspiration à la réalisation de tous nos désirs dans la société de consommation actuelle (slogans de Mai 68).

Anecdote: Certains auteurs ont justifié par là l’usage de la drogue, déjà bien connue par les chercheurs de « paradis artificiels » (Baudelaire).

L’exemple le plus net est l’inventeur du « voyage psychédélique », en 1961, Timothy Leary (ancien professeur de psychologie à Harvard) et promoteur du L.S.D. (acide lysergique diéthylamide, drogue hallucinogène). Il écrit dans « The politics of Ecstasy » (1968) : « Chaque bébé, bien que né parlait, se trouve immédiatement plongé dans un système social imparfait, artificiel, désordonné qui le dépossède systématiquement de son caractère divin… Lorsque la conscience et le comportement individuels sont happés dans l’engrenage de la quotidienneté, l’Individu devient un robot sans vie…, et Il est temps pour lui de mourir et de renaître, temps de décrocher, de décoller et d’être-en-harmonie… Mort, Vie, Structure…, Death, Life, Structures… L.S.D. ».

T. Leary fonde en 1966 la « Ligue pour la Découverte Spirituelle » (« League for Spirilual discovery », L.S.D.): « Le voyage, grâce au L.S.D., est un bonheur aÌ portée de la main : avec une dose par semaine, tu entends pendant des heures un formidable concert, avec Dieu-le- Père au saxo et le Saint-Esprit à la batterie »!…

TEXTES: Le bonheur est dans la satisfaction de tous nos désirs (Calliclès)

La manière la plus simple de concevoir le bonheur est d’affirmer qu’il consiste en la satisfaction de tous nos désirs. C’est la conception de Calliclès, personnage d’un dialogue de Platon, le Gorgias. Socrate, critiquant l’hédonisme, utilise une métaphore pour pousser le sophiste au bout de son raisonnement: c’est la célèbre image du tonneau des Danaïdes:

Socrate: Considère si tu ne pourrais pas assimiler chacune des deux vies, la tempérante et l’incontinente, au cas de deux hommes, dont chacun posséderait de nombreux tonneaux, l’un des tonneaux en bon état et remplis, celui-ci de vin, celui-là de miel, un troisième de lait et beaucoup d’autres remplis d’autres liqueurs, toutes rares et coûteuses et acquises au prix de mille peines et de difficultés; mais une fois ses tonneaux remplis, notre homme n’y verserait plus rien, ne s’en inquiéterait plus et serait tranquille à cet égard. L’autre aurait, comme le premier, des liqueurs qu’il pourrait se procurer, quoique avec peine, mais n’ayant que des tonneaux percés et fêlés, il serait forcé de les remplir jour et nuit sans relâche, sous peine des plus grands ennuis. Si tu admets que les deux vies sont pareilles au cas de ces deux hommes, est-ce que tu soutiendras que la vie de l’homme déréglé est plus heureuse que celle de l’homme réglé? Mon allégorie t’amène-t-elle à reconnaître que la vie réglée vaut mieux que la vie déréglée, ou n’es-tu pas convaincu?

Calliclès: Je ne le suis pas, Socrate. L’homme aux tonneaux pleins n’a plus aucun plaisir, et c’est cela que j’appelais tout à l’heure vivre à la façon d’une pierre, puisque, quand il les a remplis, il n’a plus ni plaisir ni peine; mais ce qui fait l’agrément de la vie, c’est d’y verser le plus qu’on peut.

Platon, « Gorgias », 493b – 494b

Calliclès définit le bonheur comme la capacité de satisfaire tous nos désirs, y compris nos passions les plus intenses:

Calliclès: Mais voici ce qui est beau et juste suivant la nature, je te le dis en toute franchise: pour bien vivre, il faut entretenir en soi-même les plus fortes passions au lieu de les réprimer, et, quand elles ont atteint toute leur force, il faut être capable de leur donner satisfaction par son courage et son intelligence et de remplir tous ses désirs à mesure qu’ils éclosent. (…) [L]e luxe, l’intempérance et la liberté, quand ils sont soutenus par la force, constituent la vertu et le bonheur.

Platon, « Gorgias », 492a – 492c

C’est aussi la thèse de Thomas Hobbes, philosophe anglais du XVIIe siècle:

Un succès constant dans l’obtention de ces choses que, de temps en temps, l’on désire, autrement dit une constante prospérité, est appelé félicité. J’entends la félicité en cette vie. Car il n’y a rien qui ressemble à la béatitude perpétuelle de l’esprit, tant que nous vivons ici, parce que la vie n’est elle-même que le mouvement et ne peut être ni sans désir, ni sans crainte.

Hobbes, « Léviathan », I, 6

Critique des sophistes = Le désir n’est jamais pleinement satisfait. Il renaît comme le Phoenix, il est insatiable comme Tantale. L’avare veut toujours plus d’argent. Le Don Juan, plus d’aventures. Le dictateur, plus de pouvoir.

L’homme aura toujours plus de désirs qu’il n’en pourra satisfaire. Les sophistes pensaient que bonheur = pouvoir de satisfaire tous ses désirs. Bonheur illusoire des sophistes = plus j’ai de pouvoir, plus mes désirs augmentent. Plus j’ai de pouvoir et plus j’ai de désirs qui excèdent ce pouvoir. Cet écart, se sont mes désirs insatisfaits, ma frustration.

L’inconvénient d’une telle théorie est qu’un tel bonheur n’est pas facile à atteindre. L’homme est plein de désirs infinis et démesurés : s’il cherche à satisfaire tous ses désirs, y compris les plus intempérants, ne risque-t-il pas d’être voué à l’échec et à la frustration, et ainsi de rencontrer un malheur cinglant au lieu du bonheur tant espéré ?

Ainsi le tyran (maximum de pouvoir) n’est pas le plus heureux des hommes.

Le tyran est bien le plus malheureux des hommes, lui qui se veut le maître des autres est l’esclave de ses désirs, de lui-même. Il n’est même pas son propre maître, puisqu’il ne peut résister à ce qui fait son malheur.

TRANSITION: Contrairement à la conviction des sophistes, qui est aussi celle de notre société de consommation depuis mai 68, plus l’homme accroît ses désirs, plus il accroît sa frustration, son insatisfaction. Logique paradoxale voire perverse du désir. La vie de plaisir nous condamne-t-elle cependant nécessairement à la démesure et à la cruauté ? Une accumulation mesurée des désirs n’est-elle pas la condition du bonheur ?

  1. L’hédonisme épicurien (ou la voie du plaisir)

Épicure (341-270 av. J.-C.) est le penseur qui éleva le plaisir au rang de la sagesse. Son matérialiste atomique récusant les théories de ses contemporains fait scandale mais Épicure s’entoure de disciples pour lesquels il créera le Jardin, communauté philosophique, libertaire et réellement démocratique où l’on met en pratique un idéal de frugalité et de sérénité, le rejet des superstitions religieuses et des vanités sociales.

Il faut d’abord bien comprendre que la philosophie d’Épicure est la seule philosophie absolument et radicalement matérialiste, puisqu’il est le seul à poser que tout est matière. Cette philosophie n’est pas cependant un système théorique, c’est avant tout une sagesse. Cela signifie que, chez lui, la pratique et la pragmatique priment sur la théorie, et l’éthique sur la physique. L’explication matérialiste du monde n’a donc pas d’autre but que d’assainir l’âme du disciple, de faire disparaître ses craintes et de calmer son imaginaire.

Impossible de séparer plaisir et bonheur. L’homme désire ce qui le favorise et fuit ce qui lui apporte désagrément et douleur. Tout homme cherche à maximiser son plaisir et éviter toute peine ou la diminuer. Amour de la vie. Jouir du pur plaisir d’exister (# christianisme = faire de notre vie quelque chose qui ressemble à la mort, installer la mort dans la vie). Pas de haine de la chair mais une sagesse du corps.

Un bonheur est possible ici et maintenant. Faire de la philosophie une thérapie, une thérapeutique.

Epicure
=
le plaisir ou la satisfaction du désir est le souverain bien. La vie de plaisir pour Epicure (341 – 270 av. J.-C.) est la seule voie du bonheur possible. Le but de la vie est d’obtenir le bonheur. Le moyen du bonheur c’est le plaisir: « Le plaisir est notre bien principal et inné. » (« Lettre à Ménécée ». « agréable = bon ; désagréable = mauvais. » Le plaisir ne doit pas être recherché pour lui-même mais seulement pour éviter la souffrance du manque. Epicure ne cherche pas seulement le plaisir, il cherche le plaisir qui dure. “Hêdonê” = plaisir. Maxime latine qui résume l’enseignement d’Epicure = “CARPE DIEM“. Cueille le jour, profite de l’instant présent, jouis de la vie (= “Je me goûte” de Montaigne). Principe immanent du plaisir. Mais pour cela il faut éliminer les soucis et les angoisses:

Tétrapharmakon” = quadruple remède. La philosophie est une thérapeutique. Elle soigne et délivre les hommes des angoisses métaphysiques. Là où il y a de la gêne, y a pas de plaisir !

a) « Les dieux ne sont pas à craindre » = Première cause d’angoisse chez les hommes, c’est l’inquiétude religieuse et la superstition. Crainte des dieux = culte, prières, suppliques, offrandes voire des sacrifices. Pour Épicure, ces croyances religieuses sont des superstitions anthropomorphiques.

Pour Épicure, tout est matériel et tout est causal. La science peut expliquer tous les phénomènes de la nature. Les phénomènes de la nature procèdent de mécanismes matériels dépourvus de toute intention de nuire, et nullement d’esprits divins aux volontés variables. Exemple: les intempéries, les tempêtes, les inondations qui dévastent vos biens ne sont nullement l’expression d’une vengeance divine pour vous punir d’une faute passée, mais seulement la résultante de forces naturelles aveugles et indifférentes à votre devenir. Les dieux ne sont donc pas à craindre: ils vivent dans leur Olympe sans se soucier des humains (opposition à la mythologie et à la religion grecque de l’époque). Pas de crainte du châtiment. Pas de dieux vengeurs. Dans ce cas à quoi servent-ils ? A nous donner une image, un exemple de ce qu’est le parfait bonheur (impassibilité et sérénité). Le sage doit être heureux comme un dieu sur Terre. Expulsion du divin hors du monde physique. Matérialisme et atomisme. Pas d’athéisme, pas de jugement dernier ou d’enfer.

L’étude de la physique ne relève donc pas, chez Épicure, d’une curiosité intellectuelle, d’une passion pour la connaissance et la vérité, mais de cet effort psychothérapique qui doit caractériser à ses yeux la philosophie comme « médecine de l’âme », et qui est destiné à débarrasser l’homme des superstitions, de la pensée magique, de l’irrationnel. Il s’agit de fournir aux disciples des explications rationnelles aux phénomènes et forces naturelles et d’éliminer les explications surnaturelles, car elles ont deux effets déplorables sur l’esprit humain : dans un premier temps elles infantilisent l’individu, dans un second temps elles développent en lui toutes sortes de craintes.

Les deux lettres sur la physique, la « Lettre à Hérodote » et la « Lettre à Pythoclès », sont ainsi un manifeste matérialiste dans la lignée de Démocrite, et ont donc pour but d’éliminer les superstitions, l’imaginaire magique et la peur qui est intimement liée à l’irrationnel. Bien évidemment, la science sur laquelle s’appuie Épicure pour éradiquer les superstitions n’a rien de scientifique, mais elle a le mérite de tenter de trouver des explications naturelles aux phénomènes de la nature. En quelque sorte, la science, au sens moderne du terme, n’existant pas encore à l’époque d’Épicure, il est obligé de s’en constituer une comme il peut, pour répondre à ses besoins de matérialiste. C’est ainsi, que la « Lettre à Pythoclès » explique les phénomènes météorologiques de la manière la plus matérialiste possible, en faisant abstraction de toute explication surnaturelle : la foudre par exemple n’est pas la colère de Zeus, l’éclipse solaire ne représente aucune menace divine, etc. La « Lettre à Hérodote » est moins anecdotique, c’est un véritable traité général de la physique, avec des thèses largement empruntées à Démocrite : l’univers est composé d’atomes, qui se meuvent dans le vide. Leurs qualités, au nombre de trois, sont la grandeur, la forme et le mouvement. Deux mouvements sont possibles : le mouvement rectiligne, où les atomes tombent en ligne droite dans le vide, et le mouvement transversal, qui permet aux atomes de s’accrocher les uns aux autres pour former les corps.

PROLONGEMENT: UN VIDE TRAVERSÉ D’ATOMES

Pour Épicure, la réalité est composée d’atomes et de vide : les corps les plus simples sont les atomes, éléments insécables, inaltérables (et donc éternels), en nombre infini. Sans cesse en mouvement et se déplaçant à une vitesse infinie dans le vide, ils forment des rassemblements éphémères, qui se dissolvent et aboutissent à de nouveaux systèmes. La physique obéit à trois principes fondamentaux qui permettent d’éliminer toute opération divine :

·    Rien ne naît du non-être.

·    Rien ne disparaît dans le non-être.

·    Le tout est éternel.

Le « clinamen » désigne la dérivation des atomes du mouvement unidirectionnel vers le bas que devrait normalement causer leur poids. Cette propriété permet de penser la liberté : si les atomes dévient, l’âme doit être capable elle aussi d’un mouvement libre et volontaire par lequel elle échappe à son déterminisme physique.

b) « La mort n’est rien pour nous » = Délivrer l’humanité de la crainte de la mort grâce à la métaphysique matérialiste. L’univers n’est fait que de matière. Nous sommes, comme tous les êtres vivants, des agrégats d’atomes, un agencement atomique. Mort = séparation, désagrégation des atomes. Âme elle aussi est matérielle et corruptible, elle aussi se décompose lorsque la mort survient. Selon l’expérience, elle est la première à se décomposer alors que le reste de son corps semble intact et mettra plus de temps à se décomposer. La mort est absence de sensation : “Habitue-toi à la pensée que la mort n’est rien pour nous, puisqu’il n’y a de bien et de mal que dans la sensation, et que la mort est absence de sensation.” Altérité absolue de la mort = la mort est la destruction de ce par quoi il peut y avoir expérience possible. Rien de notre être ne survit. La mort est un impensable. En somme, la mort est la mort de la mort. C’est un fantôme, une chimère qui n’existe que quand je n’existe plus. La mort n’a aucun rapport ni avec les vivants, ni avec les morts. La plupart des gens craignent la mort, « non parce qu’elle est douloureuse étant réalisée, mais parce qu’il est douloureux de l’attendre ». Lorsqu’on imagine qu’on va souffrir d’un mal quelconque, on souffre parfois plus encore que lorsque ce mal nous atteint, qu’on s’y adapte. On dit souvent aussi que la souffrance d’un événement douloureux soulage la souffrance de l’attente de cet événement, car l’imagination gonfle de terreur la représentation que l’on se fait de la souffrance, bien au-delà des limites qui sont les siennes. Ce qui fait que, parfois, on se précipite dans ce mal, pour ne plus l’attendre, comme le condamné qui se suicide. Or le pire de tous les maux, la mort, n’est rien puisqu’elle est néant, absence de sensation.

// (Montaigne: « La mort ne vous concerne ni mort ni vif : vif parce que vous êtes, mort parce que vous n’êtes plus ». « Essais » I, XX). La philosophie est bien une réflexion sur la vie et non sur la mort dont on ne peut rien dire.

Sensualisme d’Epicure : les sensations sont la source de toute connaissance et de tout plaisir et de toute douleur, donc, du bien et du mal puisque le bien n’est que plaisir et le mal n’est que douleur. La mort étant disparition des sensations, il ne peut y avoir aucune souffrance dans la mort. Elle est la destruction de ce par quoi il peut y avoir expérience donc sensation. Quand nous mourrons, notre âme n’est plus là pour déplorer sa propre mort ! Pas de survie de la conscience, de la pensée individuelle: « Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n’est rien pour nous, puisque lorsque nous existons, la mort n’est pas là, et lorsque la mort est là, nous n’existons plus. » RDV manqué avec la mort. Contre la pensée masochiste de la mort.
La philosophie va détruire sa peur de l’avenir, qui est toujours une peur masquée de la mort.

Toute la tradition dite « matérialiste » – c’est-à-dire, notamment : Gassendi (XVIIe siècle), d’Holbach et Diderot (XVIIIe siècle), Feuerbach et Marx (XIXe siècle) – considérera, comme Épicure, que la mort est désagrégation, décomposition, et quelle est, par conséquent, comparable à un sommeil éternel.

=> Aucune punition post-mortem à redouter. C’est ici et maintenant qu’il nous faut être heureux. Mon bonheur est une affaire sérieuse qui ne souffre aucun délai.

Prolongement: https://drive.google.com/open?id=0B4nRPzoUP3kTTjRxazJCQkY2ejAL’athéisme tranquille d’Epicure » – Conférence de M. ONFRAY)

c) « La douleur est supportable » = Voir Conférence Onfray.

https://drive.google.com/open?id=0B4nRPzoUP3kTeEF6bWR5Mm52UUUL’hédonisme ascétique d’Epicure » par M. Onfray)

SYNTHESE: UNE THÉRAPEUTIQUE DES CRAINTES

Composée de parties subtiles disséminées dans le corps, l’âme est un agrégat d’atomes qui se dispersent au moment de la mort. La peur de la mort est donc une absurdité, puisque rien de nous ne demeure après notre mort. Et tant que nous sommes vivants, la mort n’est rien : elle est une chimère qui n’existe que quand nous n’existons plus. L’autre grande crainte humaine, celle des dieux, n’est pas plus fondée : l’atomisme ayant évacué l’hypothèse selon laquelle ils auraient créé l’univers, il n’y a aucune raison qu’ils y interviennent. Vivant dans un intermonde où règne le silence, ils nous sont parfaitement indifférents.

d) « La modération des désirs » (ou le bonheur est atteignable) = taxinomie/classification des désirs, diététique (diète-éthique) des désirs. Calcul des plaisirs. Hédonisme n’implique pas que l’homme doive se ruer sans discernement sur tous les plaisirs
(# hédonisme vulgaire des sophistes).
Ni manger trop, ni manger trop peu ne sont raisonnables. Ce qui est sain est de manger à sa juste faim des mets simples.

3 sortes de désir:

Pas de péché originel de la chair. Pas de culpabilité à jouir de la vie.

LE BONHEUR – texte d’Épicure extraits de la « Lettre à Ménécée »

« Parmi nos désirs, les uns sont naturels et les autres vains. Parmi les désirs naturels, il y en a qui sont nécessaires, et d’autres dont l’objet n’est que naturel, sans être nécessaires. […]

Une théorie exacte de ces désirs sait ce qu’il faut fuir ou rechercher pour la santé du corps et pour la paix de l’âme : deux choses qui constituent tout notre bonheur. Car tout ce que nous faisons dans la vie se rapporte à ces deux points : écarter la souffrance et atteindre la tranquillité de l’âme. Quand nous les avons atteints, il n’y a plus en nous de trouble ni d’agitations : l’être vivant n’a rien de plus à acquérir ni à rechercher pour compléter son bien-être. Nous ne ressentons le besoin du plaisir que quand la privation nous cause quelque douleur. Dès que nous ne sommes plus remués par cette douleur, nous n’avons plus de désirs.

C’est pour cela que nous disons que le plaisir est le commencement et la fin du bonheur de la vie : c’est le plaisir qui a été reconnu comme bien principal et conforme à notre nature. C’est du plaisir qu’il faut partir pour déterminer ce qu’il faut rechercher ou fuir.

Quoique tout plaisir soit un bien en soi, parce qu’il convient à notre nature, il y a cependant des plaisirs qu’il faut se refuser. De même, quoique toute douleur soit un mal en soi, il y a cependant des douleurs qu’il faut embrasser. C’est à la raison à considérer la nature des choses, à peser les avantages et les inconvénients. »

* (1) “Désirs ou besoins naturels et nécessaires” = en commun avec les animaux. Boire, manger, dormir. Menace de mort s’ils ne sont pas satisfaits. Limiter les désirs au besoin, c’est se protéger contre tout coup du sort, du hasard. Il est toujours plus facile de se procurer l’essentiel, du pain et de l’eau, que des produits plus raffinés mais aussi plus chers et plus rares. Quand je connais un « désir naturel », il cesse d’être dès qu’il est satisfait. Une fois que j’ai mangé, je n’ai plus faim. Limite naturelle du corps. Lorsqu’il parle des désirs naturels, ce sont les besoins qui sont ainsi évoqués, et qu’il oppose aux désirs artificiels et vains, qui sont ce que nous appelons ordinairement des désirs. La satisfaction des besoins est relativement aisée à obtenir car, comme le dit Épicure, « tout ce qui est naturel est aisé à se procurer ». Cette satisfaction est réelle et dure aussi longtemps que dure le nouvel équilibre, autrement dit aussi longtemps qu’il faut à l’épuisement des réserves ou au contraire à la constitution d’un excès à résorber. Cette satisfaction est le plaisir lui-même, qui n’est rien d’autre que la gratification mentale qui accompagne le retour à l’équilibre physiologique. Dès que cet équilibre est retrouvé, le sujet s’installe alors dans l’aponie, qui est, selon les Grecs, la plénitude tranquille d’un corps satisfait.

* (2) “Désirs naturels et non-nécessaires = dont on peut faire l’économie. Mets délicats (boire un bon vin plutôt que de l’eau, manger un bon plat plutôt que du pain). Variation des plaisirs. De tels plaisirs ne sont pas interdits, à condition de ne pas en être dépendant. Pour leur satisfaction il faut savoir en calculer les effets et savoir y renoncer s’ils risquent d’apporter des désagréments. Pour prendre un exemple proprement épicurien, le plaisir de la table se doit d’être mesuré, car manger sans faim n’est pas un plaisir. Celui qui mange au-delà de la faim est donc à la fois malheureux, déraisonnable et malade. Désir sexuel qui est naturel mais dont on peut faire l’économie du moins au niveau de l’individu et pas de l’espèce. Faut-il néanmoins renoncer à la sexualité pour être un sage ? Non, car le plaisir sexuel est réel et bon puisque c’est un plaisir. Si un couple aimant et pratiquant la sagesse épicurienne partage des moments de plaisirs sexuels, on ne saurait que s’en réjouir. Ce qu’il ne faut pas, c’est que le besoin sexuel devienne obsédant, comme ce peut être le cas lorsqu’on est célibataire, car cette obsession sans être aussi vaine que celles qui viennent des désirs, puisqu’elle est partiellement un besoin, est néanmoins inutile, puisque l’homme peut vivre, et même vivre bien, nous dit Épicure, sans satisfactions sexuelles.

* (3) “Désirs non naturels et non nécessaires” = Seulement chez les hommes (désirs vains de gloire, de richesse, de luxe, d’immortalité, etc.). Désirs de notre société de consommation. Il ne faut pas satisfaire ces désirs car ils sont insatiables. Ces désirs sont de “vaines opinions” qui trouvent leur origine dans la crainte de la mort. Les désirs vains doivent être écartés, produits par la société, ils rendent l’individu insatiable, avide, constamment insatisfait donc malheureux. Principe du « toujours plus »: l’homme qui veut être riche, admiré, m’en a jamais fini de son désir [// Platon et la métaphore du tonneau des Danaïdes].
Les désirs, comme les craintes, ne sont donc rien d’autre que des irréalités produites par notre imagination stimulées par tous les artifices de la civilisation. Et si c’était déjà le cas à l’époque d’Épicure, que dirait-il de nos jours ? L’homme est le même du temps d’Épicure ou du nôtre, mais les moyens de stimuler les désirs sont infiniment plus nombreux et puissants aujourd’hui. Son analyse est donc non seulement toujours valable, mais d’une vérité plus urgente à comprendre.
Ces désirs ont beau être irréels, être de pures productions de l’imagination humaine et venir de « ces vaines opinions », ils enchaînent puissamment l’âme de celui qui les éprouve. Ainsi, l’homme ne peut être que malheureux, et il souffre absurdement. Aucune satisfaction ne peut en effet découler de l’irréel, et chaque possession absurdement désirée ne peut que se révéler décevante, le plaisir authentique ne consistant qu’en la satisfaction d’un vrai besoin. L’homme est dès lors très malheureux, et de plus en plus malheureux, car il s’habitue à la possession des choses que le désir lui présente comme ses objets et l’absence ou la perte de ces choses cause de nouvelles et absurdes souffrances.

Il est donc nécessaire pour chacun de casser ce cercle vicieux et infernal qui l’enchaîne au monde extérieur et artificiel par la production de faux besoins. C’est l’aspect thérapeutique de cette philosophie d’Épicure que de soigner l’âme désirante, pour la conduire à se recentrer sur la réalité effective qui consiste, en l’occurrence, dans la vérité du besoin. Éradiquer en soi le désir est la seule condition pour sortir de cette pathologie de l’âme que constitue la souffrance psychique du manque. Une fois débarrassée de tous ces désirs artificiels, qui rendent l’homme esclave de la fortune, « toute l’agitation de l’âme tombe, l’être vivant n’ayant plus à s’acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l’âme et celui du corps ». Dès que je n’ai plus de désirs vains, je me suffis en effet à moi-même et peux vivre heureux dans toutes les circonstances de la vie, détaché des avatars de la fortune, appréciant la richesse et l’abondance, si elles sont là, comme les bonheurs simples d’une vie sans richesse matérielle ni opulence.

En nous demandant de nous débarrasser des désirs vains, Épicure ne nous demande pas, en effet, de renoncer au plaisir, mais bien au contraire de nous recentrer sur les plaisirs les plus essentiels. Une fois détaché des craintes et des désirs, l’homme vit, en effet, dans la joie et le plaisir, recentré sur le présent et ce qu’il nous apporte, débarrassé de toutes ses projections mentales vers l’avenir.

« Ataraxie » : substantif formé de « a » privatif et d’un dérivé de « taraxis », « action d’agiter, de troubler ». L’ataraxie est l’absence d’agitation, la paix de l’âme, la tranquillité d’esprit — un état psychologique recherché par la majorité des philosophes grecs de l’époque tardive. L’épicurisme est la quête diététique (« diète-éthique ») de la stabilité, synonyme de bonheur.

Epicure affirme que seuls les plaisirs de la catégorie (1) sont à satisfaire pour atteindre l’ataraxie (= parfait équilibre physiologique). Les plaisirs de la catégorie (2) sont à éviter, dans la mesure du possible, car il faut apprendre à se contenter de peu. La gloutonnerie créé un déséquilibre qui provoquera de la souffrance. Enfin, les désirs de la catégorie (3) sont à fuir absolument, car ils nous apporteront bien plus de maux (jalousie, etc.) et de troubles que de bien. L’épicurisme est la valorisation du besoin pour éradiquer le désir.

Il convient de fuir les désirs démesurés qui seront bien difficiles à satisfaire et qui, par conséquent, nous apporteront davantage de troubles que de sérénité. Les insensés ne savent pas limiter leurs désirs naturels, et même s’en inventent de nouveaux, totalement vains, comme l’ambition, la passion amoureuse ou la quête de richesses. Ils n’atteindront jamais l’ataraxie, le repos bienheureux.

Absurde de désirer des plaisirs inaccessibles: « Tout plaisir est de par sa nature propre un bien, mais tout plaisir ne doit pas être recherché. » (« Lettre à Ménécée »). Modérer ses désirs, opérer un tri entre eux. Rejet des désirs non naturels et non nécessaires, ceux qui ne sont pas nécessaires à notre survie, à notre santé ou à notre bonheur. C’est à l’entendement de discerner les désirs vains (désirs insatiables et illimités) des vrais. La vertu la plus haute est donc la « prudence » (source de toutes les autres vertus, sagesse du discernement) permettant l’usage correct de l’entendement. La vertu n’est donc, pour Épicure, rien d’autre que la régulation d’une pratique intelligente du plaisir.

LE BONHEUR – texte d’Épicure extraits de la « Lettre à Ménécée »

« Nous disons que le plaisir est la fin de la vie; nous ne parlons pas des plaisirs des hommes débauchés ni de ceux qui consistent dans la jouissance, comme l’imaginent certaines gens, mais nous entendons le plaisir comme l’absence de douleur pour le corps, l’absence de trouble pour l’âme. Car ce ne sont ni des beuveries et des festins à n’en plus finir, ni la jouissance de jeunes garçons ou de femmes, ni la dégustation de poissons et de bonne chair que comporte une table somptueuse, qui engendrent la vie heureuse, mais c’est un entendement sobre et sage, qui sache rechercher les causes de tout choix et de toute aversion et chasser les opinions fausses, d’où provient pour la plus grande part le trouble qui saisit les âmes. Or le principe de tout cela, et par conséquent le plus grand bien, c’est la prudence. Et voilà pourquoi la prudence est une chose plus précieuse que la philosophie elle-même ; car c’est elle qui donne naissance à toutes les autres vertus, en nous enseignant qu’il est impossible de vivre heureusement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice, comme il est impossible de vivre avec prudence, honnêteté et justice sans vivre par là même heureusement. »

Nécessité de se contenter de peu: un peu de pain et d’eau nous procureront un vif plaisir si nous avons vraiment faim et soif. Le sage a compris que ce n’est pas l’objet qui créé le plaisir mais la cessation du désir, du manque. Naturellement, ce n’est pas tel grand vin qui me fait plaisir, mais de ne plus avoir soif! Viser l’ataraxie et autosuffisance ou « autarcie ». Avoir des désirs de luxe nous expose à souvent souffrir et être dépendant des autres (= hétéronomie). En chassant les désirs vains et artificiels, nous serons sages et nous atteindrons l’ataraxie, l’état d’absence de trouble de l’âme, cad le BONHEUR. Le plaisir se trouve déjà dans l’absence de souffrance (contre la pensée commune qui ne voit de plaisir que dans une excitation positive, un toujours plus). Le plaisir pour Epicure est donc davantage un état qu’une sensation ou une émotion précise. Nous sommes dans l’ordre, non pas tant du plus, que du rien. Douleur, manque vient rompre l’équilibre de la vie paisible, neutre de l’âme.

LE BONHEUR – texte d’Épicure extraits de la « Lettre à Ménécée »

« Ainsi, nous considérons l’autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la profusion ferait défaut, nous satisfasse, Car nous sommes intimement convaincus qu’on trouve d’autant plus d’agréments à l’abondance qu’on y est moins attaché, et que si tout ce qui est naturel est plutôt facile à se procurer, ne l’est pas ce qui est vain. Les nourritures savoureusement simples vous régalent aussi bien qu’un ordinaire fastueux, sitôt éradiqué& toute la douleur du manque galette d’orge et eau dispensent un plaisir extrême, dès lors qu’en manque on les porte à sa bouche. L’accoutumance à des régimes simples et sans faste est un facteur de santé, pousse l’être humain au dynamisme dans les activités nécessaires de la vie, nous rend plus aptes à apprécier, à l’occasion, les repas luxueux et, face au sort, nous immunise contre l’inquiétude. »

IMPORTANT : ATARAXIE (état de tranquillité, de sérénité, la quiétude de l’âme), pas seulement ventre bien rempli, ou détente après l’effort, pas seulement la suppression d’une tension ou d’une douleur liées au besoin. Le bonheur est le produit d’une discipline, d’un travail sur soi, sur nos représentations de la mort ou des dieux.

=> La philosophie d’Épicure est une ascèse (*), d’une maîtrise des désirs. Si la sagesse épicurienne est incontestablement fondée sur une pratique ascétique, puisque le sage doit apprendre à aimer un genre de vie simple, cette pratique n’a pas d’autre but que de permettre d’être heureux toujours et quoi qu’il arrive. Il s’agit de pouvoir vivre ici et maintenant le maximum de plaisirs, c’est-à-dire, dans le compte que le sage fait entre les plaisirs et les peines, d’avoir accès au maximum de plaisirs et de n’avoir à supporter que le minimum de peine. Or l’argent et les possessions en excès donnent vite du tourment. La sagesse épicurienne conduit à libérer son esprit de tous les tourments artificiels qui pourraient l’encombrer, de tous soucis, de toute projection dans le temps, de tout espoir même, qui pourraient empoisonner la relation immédiate de l’homme au monde dans le temps présent, et l’empêcher de jouir de tout ce que ce présent peut lui apporter en plaisirs divers.

Pour Épicure, ne pas désirer être riche, savoir être heureux avec peu d’argent ne veut pas dire, en effet, refuser d’être riche. Ne pas désirer une nourriture complexe et raffinée au point de ne plus pouvoir se réjouir d’un repas léger et simple ne veut pas dire que le sage, qui ne désire rien, ne sera pas capable de jouir d’une nourriture raffinée et luxueuse si la vie lui en donne l’occasion. Et il en est de même pour la vie sexuelle ou pour toute réalité de plaisir : en fait, comme nous l’avons vu, seul le sage est capable de grandes jouissances, lui qui n’est embarrassé d’aucune crainte, d’aucun désir, et qui peut dès lors accueillir la vie et ses événements comme de perpétuels cadeaux : « Ceux-là jouissent le plus vivement de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle. »

(*) “Askêsis” (exercice) = Discipline stricte et austère de vie, ensemble d’exercice d’exercices physiques et moraux pratiqués en vue d’un perfectionnement spirituel.

Ce programme austère cadre mal avec la version que nous nous faisons habituellement de l’épicurisme. Une conception populaire et erronée de l’épicurisme le confond avec le Cyrénaïsme. Le véritable épicurien ressemble davantage au moine dans son monastère qu’au bon vivant dans son restaurant. Anti-libéralisme car mettre un terme à l’inflation des désirs.

RESUME DE LA DOCTRINE EPICURIENNE

ÉPICURISME. n. m. 1° Doctrine du philosophe grec Épicure (341-270 av. J.-C.), selon laquelle, pour être heureux, il faut fuir la douleur et rechercher le plaisir. L’idée profonde d’Épicure est que l’âme ne survit pas à la mort ; l’homme ne doit donc rien craindre ni espérer des dieux (qui sont peut-être une invention humaine). Ces points bien établis, il faut vivre en épargnant au corps la souffrance et à l’âme l’angoisse. Mais cette recherche du bonheur terrestre, du plaisir quotidien (illustrée par la fameuse formule du poète latin Horace : « Carpe diem », « cueille le jour présent »), ne conduit pas à la débauche ou à la poursuite effrénée des plaisirs matériels. Elle implique à la fois la connaissance et la maîtrise de soi, de sa nature corporelle ; elle suppose également l’amour des plaisirs de l’esprit, plus profonds, partagés entre amis. Elle peut conduire l’homme sage à une vie ascétique, qui débouche sur l’ataraxie.

2° Par extension, philosophie de la vie ou façon de vivre qui se propose avant tout de jouir de toutes les choses de l’existence, le plus tôt possible, et notamment des plus matérielles. C’est dans ce sens que l’adjectif Épicurien désigne l’homme amateur de bonne chère, de bons vins et de douces compagnes. Le terme est souvent péjoratif dans la bouche des moralistes puritains. C’est ainsi que Sganarelle traite son maître Don Juan de « pourceau d’Épicure ». Il faut donc bien comprendre ce sens, mais en se souvenant qu’il est une trahison de la pensée première d’Épicure qui disait : « Mon corps est saturé de plaisir quand j’ai du pain et de l’eau. ».

N.B. La doctrine d’Épicure nous est surtout connue par son disciple Lucrèce, poète latin du 1er siècle av. J.-C., dans son poème « De Rerum Natura » (« De la nature des choses »).

Critique de la sagesse épicurienne:

* Identification du plaisir à la non-souffrance, du bonheur à l’ataraxie. Or, il y a une différence entre les deux, comme entre un état neutre et un bien réel, ou comme entre le zéro et un nombre positif. Sa doctrine peut donc éviter la souffrance, mais nous nous donner un bonheur réel. La non-souffrance est un confort égoïste. Hédonisme négatif où le plaisir n’est qu’un état négatif, cad l’absence de souffrances ou un état neutre. Plaisir tout négatif, détachement complet.

* Réduction de l’homme à un simple être de sensation, purement égoïste. Jouir de soi-même et de sa propre existence. On parlera des « pourceaux d’Epicure ». Le porc, étant l’animal anti-philosophique qui ne peut contempler le monde des Idées, qui en reste au monde sensible avec son groin. La sagesse d’Épicure, en modérant les désirs, nous empêche d’être malfaisants envers autrui, elle ne nous rend pas pour autant bienfaisants. Le sage épicurien ne fait pas de politique. « Cache ta vie » telle est la devise d’Épicure. Bonheur, affaire individuelle dans un monde menaçant = « période hellénistique » cad fin du règne d’Alexandre le grand (fin du IVe siècle), période troublée politiquement et socialement. Une philosophie des « sombres temps » (Epicure) de la succession d’Alexandre le grand où la politique est instable, où l’économie ne l’est pas moins.

* Conception épicurienne de la mort (comme non-événement) = la vie humaine s’inscrit dans la finitude. Angoisse devant la mort // angoisse face à la liberté, angoisse devant le pouvoir-être le plus propre, absolu. « Ex-sister », c’est « être-pour-la-mort » (Heidegger). => Cf. cours sur la mort.

* Epicure nous convie à vivre « avec prudence ». Mais, vivre prudemment est-ce encore vivre? Mieux vaut être brûlé vif que mourir à petit feux ? Les raisonnables auront duré, les passionnés auront vécu, dit-on. Nietzsche: « Il faut vivre dangereusement ». Projet de Nietzsche de s’installer à Naples: le « désir d’être un volcan »: « Construisez vos maisons sur des volcans, vivez dans le risque. » Nietzsche, « Zarathoustra »). Etre au cœur de la vie, pas à l’épicentre de soi.

* Le bonheur n’est pas le fruit de la luxure. Soit, mais la vision du sage qui se contente d’un morceau de fromage et d’un verre d’eau fraîche ne saurait nous satisfaire. C’est le jeu de la peine et du plaisir qui est la vie même. Le plaisir s’éprouve donc dans l’acte même de changer d’état. Sentir sa vie, éprouver une jouissance, ne sont rien d’autre que se sentir continuellement poussé à sortir de l’état présent, ce qui doit amener chaque fois le retour de la douleur. Proposer donc l’absence de douleur ou ataraxie comme idéal, c’est oublier que la douleur est l’aiguillon de l’activité. Sans elle, la vie viendrait à s’éteindre. Le sage qui ne se trouble jamais a installé la mort dans sa vie. Le bonheur ne saurait donc résider dans l’absence totale de douleur ni dans une complète satisfaction des désirs. Le bonheur se vit au quotidien, ce qui n’exclut pas la capacité de se projeter vers l’avenir.

* Épicure n’oublie-t-il pas une catégorie de désirs: non naturels et pourtant nécessaires. Comme la politique, l’art.

TRANSITION:
Doit-on se laisser guider par le corps, par notre sensibilité pour être heureux? N’est-ce pas plutôt par l’exercice de la raison et de la vertu que nous pouvons être vraiment heureux ?

III) L’homme heureux est-il vertueux? (ou la voie de la raison)

Présentation générale du Stoïcisme:

Doctrine philosophique développée d’abord en Grèce à partir de 315 av. J.-C. environ par Zénon de Citium, Cléanthe et Chrysippe (ancien stoïcisme), Antipater de Tarse et Posidonius d’Apamée aux IIe et Ier siècles av. J.-C. (moyen stoïcisme), puis Sénèque, Épictète et Marc Aurèle aux Ier et IIe siècles après J.-C. à Rome (stoïcisme impérial). Le stoïcisme est un naturalisme, donnant dans sa physique l’image d’un cosmos où tous les corps sont unis dans une universelle harmonie. Unité architectonique du monde. La morale qui en découle est l’impératif de se soumettre aux événements et au cours des choses naturelles, et de savoir les accepter intérieurement pour remplacer nos affects par des actes de volonté.

Contrairement aux épicuriens qui faisaient résider le souverain bien dans le plaisir. Pour les stoïciens, le bonheur est à trouver dans la raison et la vertu entendue comme acceptation de l’ordre cosmique. Si les épicuriens étaient des hédonistes, leurs adversaires seront des eudémonistes.

Eudémonisme = Bonheur comme but de la vie. Le bonheur n’est pas conçu comme opposé à la raison, il en est la finalité même.

Le bonheur est dans la restriction de nos désirs : telle est la thèse stoïcienne. En effet, si le bonheur consiste en la satisfaction de nos désirs, cette satisfaction peut être atteinte de deux manières : (1) en ajustant le monde à nos désirs, c’est-à-dire en cherchant à avoir ce qu’on désire (méthode hédoniste et épicurienne) ; (2) en ajustant nos désirs au monde, c’est-à-dire en essayant de désirer ce que l’on a (méthode stoïcienne). Renversement de perspective (agir sur soi plutôt que sur le monde). Travailler à se changer soi plutôt que l’ordre du monde: permettre d’atteindre un bonheur absolu, quelles que soient les circonstances, que l’on soit un esclave ou un empereur.
Tu n’as rien changé dans le monde, si tu n’as rien changé en toi. Mais il ne va pas sans difficulté.

Les stoïciens en conviennent être heureux serait d’avoir tout ce que l’on veut et être libre serait de pouvoir faire tout ce que l’on veut.


  1. La folie des désirs.

Mais, avoir et faire tout ce que je veux dépend des circonstances extérieures, d’autrui, de la chance, bref de l’ensemble de la nature.

Illustrons cette idée:

Être aimé ne se commande pas. Dépendance des sentiments d’autrui vis-à-vis de moi. L’amour ne se plie ni aux prières, ni aux rapières. Je peux tout faire pour séduire l’être convoité mais je ne suis jamais assuré du résultat, ni de la naissance, ni de la durée d’un amour. Gagner un combat dépend de la force de l’adversaire. Faire fortune dépend des aléas de l’économie. Le pouvoir dépend du choix des électeurs.

En poursuivant, l’amour, la gloire, la richesse, le pouvoir, je désire des choses que ma volonté et mon pouvoir ne suffisent pas à m’octroyer mais qui dépendent de l’ordre général de l’univers. Y faire tenir mon bonheur est pure folie, je risque fort d’être à jamais frustré et malheureux.

=> Nécessité de limiter mes désirs à ce qui dépend de moi = première leçon de la sagesse stoïcienne.

2) Ce qui dépend de moi.

Une chose dépend vraiment de moi, sur laquelle j’ai un pouvoir absolu = Volonté, libre arbitre. Domaine de pouvoir et de liberté tout intérieur à moi-même. Liberté intérieure.

Mes jugements de valeur, par exemple, mes opinions, mes représentations, mes goûts, mes dégoûts dépendent de moi.

Santé, maladie, naissance, mort, richesse, honneurs ne dépendent pas totalement de moi.

Tel est le secret du bonheur = vouloir ce que j’ai ou peux avoir. Autrement dit, je peux limiter ma volonté à mon pouvoir. Le stoïcisme est un volontarisme (// Descartes et l’infinité de la volonté).

Quand Épictète conseille à son disciple : « Ne demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu’elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospéreras toujours », il lui propose de se libérer du désir, car le propre du désir est qu’on ne désire que ce qu’on n’a pas. Quel sens aurait donc un désir qui porterait sur ce que je suis ou ce que j’ai ? Quel sens y aurait-il à désirer manger un plat que je serais déjà en train de manger ? Le désir n’existe que si on n’est pas satisfait de ce qui est, de ce qu’on a, de ce qu’on fait. Désirer ce qui est n’est donc pas un désir, mais accueillir la vie telle qu’elle se présente à moi. Être heureux de ce qu’on a, se réjouir de ce que chaque instant nous apporte, c’est ne plus avoir de désir, c’est être comblé par la vie.

Illustrons ceci avec l’exemple du bonheur :

  • Je n’ai pas tout ce que je veux et j’en suis malheureux.
  • Mais je peux ne vouloir que ce que j’ai.
  • Dès lors, j’ai tout ce que je veux.
  • Donc, je suis heureux.

La même chose peut se dire de la liberté :

  • Je n’ai pas le pouvoir de faire tout ce que je veux
  • Mais, je peux ne vouloir faire que ce que je peux faire (je peux limiter ma volonté à mon pouvoir).
  • Dès lors, je fais exactement ce que je veux.
  • Donc, je suis libre.
  • Voilà le secret du bonheur = savoir bien user de ma volonté, ne vouloir que ce que j’ai et que ce qui m’arrive. Autrement dit, ne pas désirer ce qui excède mon pouvoir. Savoir renoncer à l’inaccessible est toujours un signe de maturité. C’est l’accession au « principe de réalité » dont parle Freud, ce principe qui s’oppose au « principe de plaisir ». Tant que j’en suis, comme le petit enfant, au niveau du seul principe de plaisir, je veux tout tout de suite, et bien sûr je souffre considérablement. Accéder au « principe de réalité », qui soumet le désir à ce qui est, est nécessaire à la maturation de l’homme, qui sinon resterait dans un psychisme infantile.
  • Mon bonheur dépend uniquement de la pente que je donne à ma volonté et à mes idées, à mes représentations.

TEXTES

EPICTETE – « Ce qui depend de nous »:

https://drive.google.com/open?id=1BcwyAZEusJ_MWqG4gsbmG0js2Tp99AN4

CE QUI DEPEND DE NOUS (Pratique – Logos)

Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos oeuvres propres; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoignages de considération, les hautes charges, en un mot toutes les choses qui ne sont pas nos oeuvres propres. Les choses qui dépendent de nous sont naturellement libres, sans entrave ; celles qui ne dépendent pas de nous sont fragiles, serves, facilement empêchées, propres à autrui. Rappelle-toi donc ceci : si tu prends pour libres les choses naturellement serves, pour propres à toi-même les choses propres à autrui, tu connaîtras l’entrave, l’affliction, le trouble, tu accuseras dieux et hommes; mais si tu prends pour tien seulement ce qui est tien, pour propre à autrui ce qui est, de fait, propre à autrui, personne ne te contraindra jamais ni t’empêchera, tu n’adresseras à personne accusation ni reproche, tu ne feras absolument rien contre ton gré, personne ne te nuira; tu n’auras pas d’ennemi; car tu ne souffriras aucun dommage.

Epictète, Entretiens, II, 5, 4-5

« Souviens-toi donc de ceci: si tu crois soumis à ta volonté ce qui est, par nature, esclave d’autrui, si tu crois que dépende de toi ce qui dépend d’un autre, tu te sentiras entravé, tu gémiras, tu auras l’âme inquiète, tu t’en prendras aux dieux et aux hommes. Mais si tu penses que seul dépend de toi ce qui dépend de toi, que dépend d’autrui ce qui réellement dépend d’autrui, tu ne te sentiras jamais contraint à agir, jamais entravé dans ton action, tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras aucun acte qui ne soit volontaire; nul ne pourra te léser, nul ne sera ton ennemi, car aucun malheur ne pourra t’atteindre. » Épictète, Manuel, I, 1

3)  Aimer son destin
(littéralement : « ce qui est pré-dit »)

Tout ce qui arrive est nécessaire. Rien ne pouvait arriver différemment. Chaque événement est le résultat d’une longue série de causes antérieures. Pas de hasard ou de contingence (≠ Epicure et le « clinamen »). Tout est déterminé à être comme il est et pas autrement = Déterminisme et nécessitarisme absolu. Pas de mystère. Hyper-rationalisme: Raison conçue, en Europe, comme fondement nécessaire d’une morale, d’une politique, d’une philosophie générale, voire d’une théologie, sur le modèle de la raison mathématique « more geometrico » (plus géométrique). Le stoïcisme est une philosophie de la nécessité. Le réel est rationnel, il est une totalité ordonnée par une loi rationnelle et divine. Tout ce qui arrive est l’expression du destin. L’univers est comparé, par les stoïciens, à un gros animal. Tout y est harmonieux, parfait, ordonné. Tout est en place: chaque organe est à sa place = Hylozoïsme.

Donc, admettre que tout ce qui (nous) arrive est inéluctable: « Il ne faut pas demander que les événements arrivent comme tu le veux, mais il faut les vouloir comme ils arrivent; ainsi ta vie sera heureuse. » (Epictète, « Manuel »).

Sénèque (précepteur et ministre de Néron) = « Les destins conduisent celui qui accepte et traînent celui qui refuse. ». Métaphore du chien attaché à un chariot (cf. ci-dessous): Si le petit chien suit le chariot, il sera heureux. En revanche, s’il ne veut pas le suivre, il s’épuisera et se blessera les pattes en vain car il n’est pas assez fort pour en arrêter le mouvement. Idem pour les hommes: si nous voulons résister au déterminisme qui régit le monde, nous serons quand même tirés de force. En revanche, si nous consentons au destin et à l’ordre du monde, nous serons heureux.

L’univers est divin car il n’a pas été créé par les humains. L’ordre du monde préexiste à l’homme. L’homme découvre l’harmonie du monde, ce n’est pas lui qui l’invente ou le créé. C’est ce que résume Descartes, dans la troisième maxime de la morale par provision qu’il donne dans la troisième partie du « Discours de la méthode » : il faut « tâcher plutôt à me vaincre que la fortune et changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde ». Il s’agit tout simplement d’apprendre à regarder les choses en face et à accepter ce qui ne peut être changé.

Pour les stoïciens, COSMOS = THEOS = LOGOS.


L’homme, est un microcosme, dans un macrocosme (univers, cosmos).

C’est l’amour du destinAmor fati ») auquel il faut parvenir pour être sage (cad heureux et vertueux). Pour les stoïciens, la vertu se définit comme effort d’accorder le plan de l’intériorité et celui de l’extériorité, effort d’harmoniser le désir et le réel. Vivre en accord avec la nature, le cosmos. Cette vertu n’est pas résignation, fatalisme mais consentement serein et joyeux à l’ordre du monde voulu par le divin. Ce sur quoi tu n’as aucun pouvoir, tâche au moins de l’aimer: « La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie. » (Sénèque). Aimer ce que l’on a et aimer ce que l’on est.

TEXTES: AMOR FATI

Pour figurer le rapport de l’homme et du destin, les stoïciens utilisaient l’image d’un chien attaché à une charrette. « Eux aussi Zénon et Chrysippe, affirmaient que tout est destin avec l’exemple suivant. Quand un chien est attaché à une charrette, s’il veut la suivre, il est tiré et il la suit, faisant coïncider son acte spontané avec la nécessité ; mais s’il ne veut pas la suivre, il y sera contraint dans tous les cas. De même en est-il des hommes : même s’ils ne le veulent pas, ils seront dans tous les cas contraints de suivre leur destin. » Hippolyte, « Réfutations de toutes les hérésies ».


Commentaire de Jean-François Revel dans « Histoire de la philosophie occidentale »: « si le chien suit le trajet de la charrette, s’il ne se débat pas, s’il ne fait aucun effort pour tirer en sens contraire de la direction dans laquelle le cheval et le paysan font aller la voiture, eh bien, il se fondera dans le mouvement. Si, au contraire, il s’efforce de tirer en sens inverse, s’il résiste, eh bien, de toute manière il ira dans la même direction mais beaucoup plus inconfortablement, sera traîné sur le sol et éventuellement roué de coups par son maître. Dans les deux hypothèses, le résultat sera le même, simplement dans la première hypothèse il aura en définitive moins souffert, puisqu’il aura épousé un déterminisme auquel il ne peut de toute façon rien changer. »

Implication: la révolte est ignorance. Le refus, la révolte n’ont pas de sens. Il faut acquiescer, adhérer au monde. La liberté est confondue avec la sagesse. Elle est conquête de la sérénité. Elle naît d’un recul intérieur, d’une mise à distance de notre esprit. Une certaine manière d’être DANS le monde sans être DU monde.

4) La Providence divine.


LA PERFECTION DU MONDE

« Voyez les épis courbés par leur poids vers le sol, le plissement de front du lion, l’écume qui coule de la gueule du sanglier et beaucoup d’autres choses encore ; considérées en elles-mêmes, elles sont loin d’être belles, mais par cela seul qu’elles accompagnent le développement des créations de la nature, elles y ajoutent un ornement et un attrait. Il suffit de sentir et de comprendre [un peu] profondément la vie de l’univers pour trouver en presque tous les phénomènes qui la manifestent et même qui l’accompagnent un accord qui a bien son charme. Ainsi nous verrons de véritables gueules béantes de bêtes féroces avec autant de plaisir que les représentations qu’en donnent les peintres et les sculpteurs ; nous pourrons, avec l’œil du sage, reconnaître dans la vieille femme et dans le vieillard, comme la grâce dans l’adolescent, la beauté de ce qui est arrivé à son achèvement. Il y a beaucoup d’autres faits semblables qui ne persuaderont pas tout le monde et que comprendra seul celui qui se sera vraiment familiarisé avec la nature et avec ses œuvres. »

« Pensées » de Marc-Aurèle, livre III.

Pas seulement nécessité causale du monde (enchaînement mécanique des causes et des effets) mais la Nature est un être divin qui ne fait rien en vain. Tout est finalisé, tout a un but et ce but ultime de la nature, c’est le Bien du Tout. Le destin est donc bon, il est une Providence – même si la petite partie que nous sommes ne l’aperçoit pas. Mais ce Bien, c’est la vie et le Bien de la totalité du monde, non de chaque créature qui la compose. Chaque homme est un rouage du grand mécanisme universel. Chacun a un rôle à jouer sur Terre. Ne pas se croire le centre du monde. L’homme heureux est celui qui s’efforce de jouer correctement son rôle, sa partition dans le tout de l’Univers : « Souviens-toi que tu joues dans une pièce qu’a choisie le metteur en scène: courte, s’il l’a voulue courte, longue, s’il l’a voulue longue. S’il te fait jouer le rôle d’un mendiant, joue-le de ton mieux; et fais de même, que tu joues un boiteux, un homme d’Etat ou un simple particulier. Le choix du rôle est l’affaire d’un autre. » (Pensée 17). Selon EPICTETE, notre vie ressemble à une pièce de théâtre déjà écrite. Nous n’y pouvons plus rien changer. Il nous appartient seulement de bien jouer ou de mal jouer notre rôle ou encore de “quitter la scène”, c’est à dire de nous suicider. C’est en cela que réside notre liberté: dans l’acception ou la renonciation.

Pour être heureux, il faut trouver sa place dans l’ordre divin et parfait du monde comme l’organe dans un organisme vivant doit être à sa place pour pouvoir remplir son rôle. Sans quoi l’organisme dépérit et l’organe lui-même meurt.

Le sage est celui qui accepte voire qui aime l’ordre du monde, le destin, « celui qui veut vivre en accord avec la nature » (Cicéron).

Accepter le destin = prendre conscience que nous ne sommes qu’une partie du Tout, que nous ne sommes qu’une goutte d’eau dans l’océan. Il s’agit d’aimer ce Tout dont nous dépendons, dont nous tirons toute notre existence et toute notre puissance. Aimer le Tout, c’est nous aimer nous-mêmes : c’est la seule façon de nous aimer adéquatement, car nous sommes inconcevables indépendamment du Tout.

S’ajuster, s’ajointer au monde = but de la sagesse, finalité de l’éthique.

Pour les Stoïciens, le bonheur s’identifie donc à la vertu : la vertu fait le bonheur, il suffit de bien agir pour être heureux (modérer ses désirs et ses passions). Il ne faut pas accorder d’importance à la douleur, car elle ne dépend pas de nous. Il faut « rester stoïque », la supporter d’une âme égale: essayer de l’ignorer, de la mépriser, d’en minimiser l’importance. Il ne faut attacher d’importance qu’à ce qui dépend de nous, c’est-à-dire à notre action, à notre vertu: si nous avons bien agi, nous devons être satisfaits, car c’est le mieux que nous pouvons faire.

Spinoza // stoïcisme: « La Béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu même » (« Éthique », V, prop. 42). Pour SPINOZA, tout ce qui existe a été prédéterminé par Dieu. L’homme est une partie de la nature et suit l’ordre universel. Si l’homme, par sa raison, comprend cet ordre en dépassant le point de vue égoïste de sa subjectivité, en accédant à l’universel, alors il comprend en même temps que cet ordre est bon, et il y adhère et goûte une sorte de bonheur inaltérable, la joie, “une augmentation d’être ” qui est la liberté elle-même.

LEIBNIZ // stoïcisme: Dieu, par une série de calculs, a créé le monde “le meilleur possible“. Tout est arrangé, prédéterminé, prévu. Nous n’avons aucune action possible. Ici encore la liberté consiste à comprendre la perfection de cet ordre et à y adhérer. Il suffit de nous hisser jusqu’au point de vue de Dieu, et d’accéder à une vision synoptique ou panoptique, dès lors, notre raison ne peut pas ne pas vouloir acquiescer à cet ordre.

« Hybris » (arrogance, démesure) = le péché par excellence pour les Grecs, c’est ne pas être à sa place. Le sage, c’est celui qui a trouvé sa juste place ni plus, ni moins. Ne pas péché par « hybris » comme Tantale qui s’est pris pour un dieu, qui n’était plus à sa place. Le châtiment de Zeus était justement fait pour le remettre à sa place. Pour les grecs, la justice, c’est la justesse. « Hybris » ≠ « Diké », la justice.

Etre en harmonie avec l’harmonie. Ne faire qu’un avec le Tout. S’ajuster, s’adjoindre au réel. « Mobilis in mobile » (in « Vingt mille lieues sous les mers » de Jules Verne).

// Droit romain dont la devise est: « A chacun le sien », donner à chacun ce qui lui revient.

RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE

STOÏCISME. n. m. (à partir du grec stoa, « portique », lieu où Zénon enseignait la philosophie stoïcienne qu’il fonda).

Sens philosophique : doctrine de Zénon de Citium (340-263), qui influença profondément la culture antique. On en retient surtout l’extrême exigence morale, illustrée par les oeuvres de Sénèque (ministre), Épictète (esclave) et Marc-Aurèle (empereur). Bien qu’il existe de nombreuses variantes dans la pensée des philosophes stoïciens, on peut dire schématiquement que le stoïcisme repose sur l’idée que la Nature se confond avec Dieu. Vivre conformément à la Nature, vivre conformément à la Raison ne font qu’un, et sont à la base de la morale, de la sagesse, du bonheur. L’idée que développe Épictète est que toute existence se partage entre les choses qui ne dépendent pas de nous et les choses qui dépendent de nous. En ce qui concerne ce qui ne dépend pas de nous, il faut accepter et supporter, puisque rien n’y peut changer quoi que ce soit : « Veux ce qui arrive comme cela arrive, et tu couleras une vie heureuse ». En ce qui concerne ce qui dépend de nous, notamment la maîtrise des passions qui troublent l’âme (et peuvent en quelque sorte désordonner notre « nature » intérieure), tout est question de raison et de volonté : il faut apprendre à se détacher des désirs ou des douleurs (qui justement nous rendraient dépendants de ce qui ne dépend pas de nous), à placer le bonheur dans la vertu, et finalement, à être profondément en accord avec la Nature, dont l’ordre suprême aboutit en dernier ressort à l’harmonie. D’où la devise stoïcienne : « supporte et abstiens-toi » – « Sustine et abstine »). Il ne faut pas oublier que la morale stoïcienne, qui suppose des attitudes héroïques en face du malheur, est d’abord une morale du bonheur, fondée sur la sagesse.

Sens général : attitude de courage devant le mal et les malheurs, voire même d’impassibilité dans la douleur. Vigny l’exalte dans son poème « La Mort du Loup ». Cette attitude peut naturellement être adoptée par des personnes qui ne connaissent rien du stoïcisme comme philosophie. Dans cette épreuve, il s’est conduit avec un admirable stoïcisme. Au cours de sa longue maladie, il s’est montré constamment stoïque.

N.B. L’adjectif stoïcien peut renvoyer aux deux sens du mot. Pour la clarté de l’expression, il nous paraît préférable de dire :

— « stoïcien » pour ce qui renvoie à la philosophie ou à la morale développée par le stoïcisme et ses défenseurs ;

— « stoïque » pour ce qui renvoie aux attitudes ou aux êtres qui ont un comportement digne de la morale stoïcienne en face du malheur, de la maladie ou de la mort.

Conclusion:

  • coursphilosophie.free.fr/cours/bonheur_JP.doc

« Par la connaissance de nous-mêmes et du monde, de l’objet de notre désir ou de notre amour, par la distinction entre ce qui dépend de nous et de ce qui n’en dépend pas, nous pouvons accepter
le destin (c’est-à-dire tout ce qui ne dépend pas de nous) et modifier nos désirs pour ne désirer que ce que nous pouvons atteindre, et éviter ainsi la frustration et le malheur. Il faut changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde. » dit Descartes au XVIIe siècle en parfait disciple de l’antique stoïcisme.

Ainsi nous serons heureux : d’une part, nous ne serons jamais frustrés, nous serons toujours satisfaits : car nous saurons nous contenter de ce que nous avons; d’autre part, nous aurons la satisfaction d’avoir bien agi, d’avoir su limiter nos désirs et faire ce qu’il fallait, d’avoir agi moralement, d’avoir été un homme de bien. Le stoïcisme est donc une philosophie fondée sur l’action qui identifie bonheur et vertu : le mieux que nous puissions faire, c’est bien agir, être vertueux ; donc être vertueux, c’est être heureux.

Le stoïcisme invite donc à un travail sur soi afin de se rendre indépendant du monde extérieur : il faut se replier dans une « citadelle intérieure » à l’abri de la fortune: notre for intérieur. Pour le Stoïcien, la douleur n’est pas un mal, ou à peine ; seul le vice est un mal. Une douleur inévitable n’est pas un mal; seule la douleur qui aurait pu être évitée est un mal, car elle est le résultat d’une erreur, d’un manque de vertu.

Pour les stoïciens, de même, l’ascèse consiste à se détacher de toutes les choses qui ne dépendent pas de nous et qui nous sont donc moralement indifférentes, qui sont ce que précisément l’homme ordinaire considère comme source de plaisir : « le corps, les biens, la réputation, les dignités ». Ce détachement n’est possible que si l’on pratique une parfaite maîtrise de tout ce qui dépend de soi : « nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions » (Epictète, « Pensées »). La vertu est tout entière constituée d’efforts. En tant que telle, elle lutte contre la pente de la facilité et du plaisir.

La vertu est donc, pour Platon comme pour les stoïciens, un effort. Et cet effort est à la fois le moyen du bonheur et son expression ; car le bien suprême n’est rien d’autre que cette maîtrise de soi, que représente la vertu.

Critique du stoïcisme:

  • Difficulté logique: La nature est ordonnée, parfaite, puisque la volonté doit accepter voire aimer cet ordre cosmique. Dès lors, les besoins, les désirs doivent être considérés comme naturellement bons. Comment alors peut-on désigner des désirs et des passions comme excessifs et mauvais?

  • Difficulté morale: Exaltation de la volonté dans le stoïcisme, sauvegarde de la dignité de l’homme. MAIS, bien étrange volonté qui ne veut rien, ou, au moins, qui ne veut rien d’autre que ce qui est. Volonté creuse, vide, « abstraite » comme le dit Hegel. En effet, essence de la volonté = s’opposer à l’ordre de la nécessité, de la nature. Le stoïcisme se contente du monde tel qu’il est et exclut toute lutte pour la transformation et l’amélioration du monde = Résignation, fatalisme.

Argument du paresseux = Réfutation du fatum stoïcum. L’universalité du fatum ne conduit-elle pas à la paresse et à l’immoralité ?
Cicéron = « Si ton destin est de guérir de cette maladie, tu guériras que tu aies appelé ou non le médecin; de même, si ton destin est de n’en pas guérir, tu ne guériras pas que tu aies appelé ou non le médecin; or, ton destin est l’un ou l’autre; il ne convient donc pas d’appeler le médecin! » (in « Traité du destin »). Contre le fatalisme ou le nécessitarisme. Aquoibonisme.

  • Dénonciation du quiétisme = le stoïcisme est une philosophie d’esclave qui n’accepte pas la révolte. ≠ de Marx: « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer. ». Les stoïciens acceptent le monde tel qu’il est, même s’il est injuste.

Quiétisme = Doctrine qui prône le « pur amour » de Dieu, allant jusqu’au désintérêt pour son propre sort, voire le salut de son âme. Le quiétisme, exposé par l’Espagnol Molinos, et condamné par la papauté, trouve un écho en France en la personne de Mme Guyon, puis de Fénelon. Une polémique naît alors entre ce dernier et Bossuet, qui désapprouve vivement la passivité induite par la doctrine mystique. Par ext., toute doctrine pour laquelle la perfection consiste dans une contemplation bienheureuse et inactive.

Argument du bourreau = Faut-il aimer le mal?
S’il faut dire « oui » au monde, s’il faut aimer le destin, alors il faut aussi aimer les bourreaux et les tortionnaires (Auschwitz, Rwanda). Epictète aime-t-il son vilain maître qui lui brise la jambe pour éprouver son stoïcisme ? Est-ce possible ? Est-ce souhaitable ? Est-il possible d’être vraiment heureux même dans le ventre du taureau de
Phalaris ? S’il s’agit d’aimer le monde lorsqu’il est plaisant, à quoi bon être stoïcien ?!

  • Désormais, cette conception de la liberté = résignation décourageante. Grâce au développement des connaissances scientifiques et techniques, nous avons fait l’expérience de notre pouvoir sur le monde, nous essayons de nous en faire « maîtres et possesseurs » (Descartes). La nécessité ne nous apparaît plus comme une fatalité. Si, pour les stoïciens: le révolté est un ignorant. Pour le XXe (Camus): le révolté est l’être le plus libre et le plus existant: « Je me révolte donc nous sommes. »
  • Le stoïcisme est peut-être une philosophie de la vieillesse.

IV) Le bonheur n’est-il qu’un idéal de l’imagination?

  1. La révolution chrétienne

Chute de l’Empire romain (+476) = hédonisme (épicurisme) et eudémonisme (stoîcisme) vont s’effacer devant le christianisme. Constantin Ier (+272 – +337) = empereur romain, fondateur de Constantinople (Istanbul), converti au christianisme dont il favorisera l’essor dans l’Empire.

Christianisme = vision pessimiste. Monde temporel comme celui du malheur et de l’épreuve. Salut et espérance remplacent l’eudémonisme antique. Le dolorisme remplace l’hédonisme antique. Le bonheur, avec le christianisme, n’est plus de ce monde mais dans l’au-delà de la « cité de Dieu » (paradis chez Saint Augustin). Le bonheur ne peut survenir dans le temps de la vie terrestre. Le bonheur terrestre devient suspect. Le bonheur n’est atteint que si le temps est dépassé, transcendé. Le Bonheur après la mort, dans l’unité éternelle retrouvée, est un thème chrétien classique, la Vie ici-bas étant vouée au malheur méritoire.

Proclamer que la vie présente n’est que souffrance constitue une affirmation discutable. Mieux vaut partir de la définition générale que l’on donne du bonheur : par cette définition, le bonheur est associé à un état de plénitude et d’entière satisfaction. Il est supposé ne connaître ni le manque, ni l’inquiétude. Cet état semble incompatible avec la finitude de la condition humaine, qui implique à la fois le manque et l’incertitude de l’être face à l’existence. Aussi, la contradiction voulant que l’homme recherche le bonheur dans un état qui le lui rende inaccessible conduit à penser que le bonheur n’est pas de ce monde. Et comme l’homme en a le désir, cela pourrait signifier qu’il est destiné à l’éprouver. Si ce n’est pas dans cette vie, ce ne peut être que dans la vie après la mort. On retrouve dans cette conception une part de la doctrine chrétienne par exemple qui part du principe que l’homme est déchu de l’état de grâce originel et qu’il est destiné à retrouver cet état dans la vie après la mort.

PROLONGEMENT: LA CITÉ TERRESTRE ET LA CITÉ CÉLESTE

Augustin († 430) a écrit “La Cité de Dieu” en réponse aux accusations des païens qui rendaient le christianisme responsable de la chute de Rome prise par les Vandales. Alors que l’histoire était jusque-là conçue comme cyclique, cette oeuvre fait de lui le fondateur de la philosophie de l’histoire comme devenir orientée: le règne terrestre de la cité de Dieu suppose qu’elle s’édifie d’abord dans le coeur de chacun. Mais ne poursuivant que des biens terrestres, les Romains n’ont obtenu que des biens éphémères.

DOLORISME = Néologisme désignant les conceptions morales et philosophiques qui se fondent sur l’idée selon laquelle douleur  et souffrance profitent à l’homme, lui sont utiles en tant qu’elles l’obligent à progresser, à s’élever, à se perfectionner.

En effet, les exigences religieuses compromettent les possibilités de bonheur terrestre (« Dix commandements »). Le bonheur n’est de toute façon pas de ce monde.

Christ = il est plus difficile à un riche d’entrer au Paradis qu’à un chameau de passer pas le chas de l’aiguille. Le riche doit se défaire de toutes richesses superflues pour les donner aux pauvres (Matthieu, XIX).

A la belle unité grecque a succédé le monde déchiré et souffrant du christianisme. // avec la doctrine kantienne du bonheur : en effet, le point de vue de Kant est moral. Le devoir de l’homme n’est pas d’obéir à ses désirs et de rechercher son propre bonheur mais de résister à son désir afin d’obéir à la loi morale.

Exemple = si tu trouves un portefeuille par terre, ton devoir moral est de résister à ton désir de richesse pour restituer le portefeuille à son propriétaire. Le devoir des hommes est d’agir moralement et non d’être heureux. Kant a sécularisé le christianisme.

2) L’immoralité du bonheur

Kant donc réglera le problème du bonheur en le dissociant de la morale. Il oppose ce que les anciens avaient uni (recherche du bonheur = souverain bien).

La morale kantienne, par opposition aux morales eudémonistes, est une morale du devoir, pas du bonheur. Aucun bonheur temporel ne sera attendu de la pratique de la vertu (=obéissance inconditionnelle à l’ « impératif catégorique » ou absolu). Si nous désignons le bonheur comme souverain bien, comme le suprêmement désirable, n’est-ce pas placer notre existence sous le sceau de l’égoïsme ? Imaginez un monde où chacun rechercherait comme fin ultime son bonheur personnel ?

Souverain bien : le terme désigne la fin que doit viser l’homme, par rapport à quoi toute autre fin est moyen. Chez les stoïciens comme Sénèque, il se confond avec la conduite morale de la vie.  Chez Epicure, il se confond avec le plaisir.

Pourquoi peut-on parfois considérer que le sentiment du bonheur est égoïste ? Si le bonheur apparaît comme un état de satisfaction et de stabilité, il est bien évident que l’individu l’éprouvant ne peut qu’être imperméable aux souffrances extérieures. En effet, si ces souffrances le touchaient pour ce qu’elles représentent, il perdrait totalement son état de satisfaction. Il semblerait donc qu’il existe dans l’attitude heureuse une sorte d’indifférence face au monde et face aux souffrances d’autrui. C’est pourquoi on peut parfois en arriver à conclure que le bonheur est une forme d’égoïsme.

[RAPPEL – COURS SUR LE DEVOIR] L’impératif catégorique: L’obéissance à l’impératif catégorique garantit la moralité de mon acte qui ne dépend que de ma bonne volonté, c.-à-d. de ma volonté d’agir comme tout autre devrait agir, quelle que soit la situation. Kant énonce ainsi l’impératif unique auquel peuvent se réduire tous les impératifs moraux: « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »

C’est la formulation par Kant de l’impératif catégorique : c’est par cette maxime que la loi morale impose à la volonté ce que je dois faire, si je veux agir moralement. Je dois agir par devoir, et non selon le devoir. C’est-à-dire que mon intention n’est pas de « faire semblant », mais d’avoir une intention pure et désintéressée. Le critère du devoir est le fait qu’une action puisse être universalisée, étendue à tous les hommes.

Par exemple, le mensonge : si je pense avoir le droit de mentir, je dois reconnaître le même droit à tous les hommes. Mais si tous les hommes mentent comme moi, il n’y a plus aucune confiance et plus aucune moralité dans les relations humaines. Aussi, selon Kant, un « droit de mentir » serait contradictoire avec une prétention universelle. Cela indépendamment du contenu de mon action. Cette définition formelle du devoir signifie que, par le devoir, la volonté veut l’universalité des actions humaines.

Comment l’utiliser? Cette célèbre formule permet de définir ce qu’est une action purement morale. Elle est indispensable pour un sujet portant sur les motifs de l’action humaine, intéressée ou désintéressée, égoïste ou altruiste, relative ou universelle.

Si la maxime (« Fais passer ton bonheur avant toute chose ») devenait une loi universelle. Le monde serait invivable. Je ne peux vouloir un tel monde, je ne peux vouloir qu’une telle maxime devienne une maxime universelle, une loi morale.

Kant = impossible à la fois de faire son devoir et chercher le bonheur car le principe même du devoir c’est précisément de faire passer l’impératif de moralité avant la recherche du bonheur. Dire « c’est bon » ce n’est pas forcément dire « c’est bien ». Faire son propre bien n’est pas une garantie de faire le bien, et peut-être même est le contraire. Le bien, c’est accomplir son devoir à l’égard du prochain, à l’égard de l’autre, de tout autre quel qu’il soit.

Exemple 1: un enfant diabétique qui mange des sucreries fera son bonheur et non son bien.

Exemple 2: le toxicomane …

3) L’idéalité du bonheur

Les hommes s’accordent sur le mot bonheur mais entrent en désaccord dès qu’il s’agit d’en définir le « contenu ». Si tous les hommes désirent le bonheur, il leur est difficile de déterminer avec une certitude complète ce qui pourrait les rendre heureux. Le plus souvent, ils entendent par « bonheur » la satisfaction absolue et s’imaginent que seule la possession de ce qui leur manque pourrait les combler : nous désirons la santé si nous sommes malades ; nous désirons l’amour si nous sommes célibataires; la richesse si nous sommes pauvres. Le bonheur semble être un concept indéterminé quant à son contenu, cad seulement l’objet temporaire et accidentel de nos désirs.

En effet, il est impossible de déterminer avec précision et certitude dans quelle mesure certains moyens ou règles de prudence sont capables de faire notre bonheur = par exemple, il est sans doute impossible d’être heureux dans la misère, pourtant, l’argent ne fait pas le bonheur! L’argent ne fait pas le bonheur des… riches!

L’argent ne doit jamais être la finalité de vos actes mais la conséquence.

Un homme veut-il une longue vie ? Mais ne sera-ce pas un cortège de souffrance et d’ennui? Un autre veut la connaissance ? Mais la lucidité a les yeux tristes. Un autre veut la richesse ? Mais que d’ennui et de jalousie ! Certes des conseils, des règles empiriques de prudence sont toujours bons à recevoir = régime alimentaire, politesse (délivre l’homme de son humeur, en l’obligeant à la dominer), prudence, etc. Mais ces principes hypothétiques paraissent incapables à me faire atteindre avec certitude et rationalité le bonheur.

KANT: « Il [l’homme] est incapable de déterminer, avec une entière certitude, d’après quel principe, ce qui le rendrait heureux. » (« Fondements de la métaphysique des mœurs »).

Le bonheur semble sortir du cadre de la simple rationalité dans l’état qu’il fait éprouver, mais rien n’empêche de supposer pour cette raison qu’il n’existe pas de lois pour y parvenir. En revanche, l’existence de lois est davantage mise en doute lorsqu’on constate que chaque être suit son propre chemin pour accéder à un état heureux, sans compter que les circonstances toujours nouvelles de l’existence semblent déjouer toute universalité des recettes. En fait, le bonheur est indissociable de la singularité de chacun et du flux du devenir. Aussi, il paraît difficile de l’enfermer dans un ensemble de règles et de lois extérieures à la diversité de l’existence.

Kant dira que l’idée de bonheur n’est pas un idéal de la raison mais un idéal de l’imagination. Chacun imagine le bonheur à sa manière. Pas de concept mais un idéal que chacun se figure à sa guise. On ignore souvent ce qui peut nous conduire à notre bonheur. Ce qui me permettrait, personnellement, de devenir heureux n’est pas clair pour moi-même. Je peux penser que certaines choses me rendraient heureux (bien matériel, réaliser un projet, etc.). Mais je ne peux jamais savoir certainement si ces éléments feront réellement mon bonheur actuel ou futur. Rien ne nous rend plus heureux que l’amour mais rien ne nous rend plus malheureux que l’amour

TEXTE DE KANT

Selon Kant, le bonheur ne peut pas être défini : nous ne pouvons dire avec certitude ce qui nous rendra heureux car pour cela il nous faudrait une connaissance absolue de nous-mêmes et du monde. Le bonheur n’est pas un idéal de la raison mais un idéal de l’imagination :

« [L]e concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. (…) Il est impossible qu’un être fini, si perspicace et en même temps si puissant qu’on le suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu’il veut ici véritablement. Veut-il la richesse ? Que de soucis, que d’envie, que de pièces ne peut-il pas par là attirer sur sa tête ! Veut-il beaucoup de connaissance et de lumières ? Peut-être cela ne fera-t-il que lui donner un regard plus pénétrant pour lui représenter d’une manière d’autant plus terrible les maux qui jusqu’à présent se dérobent encore à sa vue et qui sont pourtant inévitables, ou bien que charger de plus de besoins encore ses désirs qu’il a déjà bien assez de peine à satisfaire. Veut-il une longue vie ? Qui lui répond que ce ne serait pas une longue souffrance ? Veut-il du moins la santé ? Que de fois l’indisposition du corps a détourné d’excès où aurait fait tomber une santé parfaite, etc. ! Bref, il est incapable de déterminer avec une entière certitude d’après quelque principe ce qui le rendrait véritablement heureux : pour cela il lui faudrait l’omniscience. On ne peut donc pas agir, pour être heureux, d’après des principes déterminés, mais seulement d’après des conseils empiriques, qui recommandent, par exemple, un régime sévère, l’économie, la politesse, la réserve, etc., toutes choses qui, selon les enseignements de l’expérience, contribuent en thèse générale pour la plus grande part au bien-être. Il suit de là que les impératifs de la prudence, à parler exactement, ne peuvent commander en rien, c’est-à-dire représenter des actions d’une manière objective comme pratiquement nécessaires, qu’il faut les tenir plutôt pour des conseils (consilia) que pour des commandements (proecepta) de la raison ; le problème qui consiste à déterminer d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble ; il n’y a donc pas à cet égard d’impératif qui puisse commander, au sens strict du mot, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination. »

Kant, « Fondements de la métaphysique des mœurs », trad. Victor Delbos, 2e section, p. 90-91


3) Le bonheur dans la dignité

— Seule est absolument bonne la bonne volonté

Ces dispositions intérieures de l’âme comme la juste mesure, la maîtrise de soi, aussi favorables qu’elles paraissent souvent à la moralité, n’ont pas, cependant, cette valeur absolue que leur attribuait Aristote. Elles peuvent même se prêter à un mauvais emploi : le courage d’un criminel ne le rend-il donc pas plus odieux ? Seul peut être véritablement bon ce qui l’est par soi, ce qui l’est absolument. Par suite, comme le souligne Kant, dans « Fondements de la métaphysique des mœurs », il n’est rien qui puisse être tenu pour absolument bon, si ce n’est seulement une bonne volonté. La bonne volonté, c’est celle qui se détermine à agir par pur respect du devoir.

Le devoir d’abord

Or il est bien connu qu’on peut être vertueux tout en étant malheureux, et être heureux sans être vertueux. On peut même dire que faire son devoir n’est pas le moyen le plus sûr d’être heureux : agir par devoir, c’est souvent aller contre ses inclinations, ses désirs. Certes agir moralement n’implique pas l’ascétisme, et on peut considérer que c’est aussi indirectement un devoir de travailler à son bonheur car un minimum de bien-être est la condition de la vertu. Mais pour Kant la recherche du bonheur est seconde par rapport au devoir. Si, au fond, il y a une certaine opposition entre le bonheur et la vertu, c’est parce que le bonheur obéit à des motivations empiriques rebelles par nature à toute universalisation, alors que le devoir commande universellement. Ce que les hommes nomment le bonheur n’est souvent que l’objet temporaire et accidentel de leur désir. Il n’est, en fait, pas possible de déterminer avec une certitude complète ce qui pourrait rendre heureux. Le bonheur, selon l’expression de Kant, est « un idéal, non de la raison, mais de l’imagination ».

Et à Kant de conclure : « La morale nous enseigne, non pas comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur. »
Ce bonheur, nous pouvons chercher à l’obtenir, à la condition de rester fidèles à nos devoirs. Ainsi, la morale ne nous enseigne pas « comment nous devons nous rendre heureux ». D’abord, elle ne nous fait pas un devoir absolu d’être heureux (prescription bien inutile, d’ailleurs, puisque naturellement et nécessairement nous tendons au bonheur) : elle nous impose seulement d’observer le pur respect pour la loi; le devoir, dont on parle parfois, de chercher un certain bonheur est subordonné à celui, seul absolu, de rester fidèle à la loi (morale), cad à l’impératif catégorique;-).

4) La subjectivité du bonheur

Deux exemples contradictoires:

  • Certains ont « tout pour être heureux » et pourtant ne le sont pas.
  • D’autres n’ont rien pour être heureux et pourtant le sont.

Comment rendre compte de cette contradiction?

Distinction entre « bonheur » et « idéal de vie ».

Idéal de vie
= bienfaits de l’existence que l’on peut légitimement désirer pour soi et pour les autres = personne ne voudrait la maladie plutôt que la santé ou la laideur plutôt que la beauté ou la pauvreté plutôt que la richesse. Celui qui refuse la beauté le fait au nom d’une autre esthétique estimée supérieure comme la beauté intérieure ou l’esthétique de la laideur.

Avouons-le, il semble difficile de pouvoir être heureux si on souffre dans sa chair et moralement, si on vit dans la pauvreté, si on est méprisé ou rejeté par ses semblables.

Des conditions objectives at minima doivent être remplies. Mais, il apparaît impossible de définir lesquelles avec précision tant il est vrai que des facteurs subjectifs interviennent.

Réaliser son idéal de vie ne rendrait pas forcément heureux. A supposer que la réalisation de cet idéal soit possible, bien sûr!

Le sentiment de bonheur tient de l’accueil subjectif que nous faisons des circonstances de nos vies. Le bonheur dépendrait de nous, du regard introspectif (« introspicere » = regarder à l’intérieur) que chacun jette sur sa propre vie. Le bonheur dépendrait de soi-même, pas tant du monde ou des autres. Le bonheur ne dépend pas de l’extériorité mais de son intériorité. Un homme malheureux sera malheureux partout. Un homme qui a trouvé le bonheur en soi sera heureux partout.

Les conditions extérieures du bonheur ne sont donc pas à elles seules déterminantes. Le bonheur est bien plutôt un équilibre entre une aptitude intérieure au contentement et une certaine forme de chance qui vient de l’extérieur.

La pensée commune, qui souvent ne voit pas le travail qu’il faut faire pour arriver à une stabilité intérieure, pense que la part de chance est première et fondamentale et tend à gommer la part qui revient à la vertu. C’est précisément contre cela que la philosophie antique s’est construite. Le sage est, selon elle, celui qui, plus que n’importe qui, est à l’abri du malheur, parce qu’il cultive les qualités qui permettent d’accéder au bonheur. Alors que l’homme ordinaire croit à la chance et à la malchance, croit que le bonheur est principalement l’effet du destin et du hasard, et qu’il consulte les voyants pour essayer de se rassurer sur ce qui peut lui arriver, le sage, au contraire, ne croit qu’en lui-même et en sa propre vertu, pour s’installer durablement dans le bonheur.

5) Le bonheur dans la société contemporaine.

Notre société contemporaine du spectacle permanent est hédoniste. Elle impose, via la publicité et les médias, une sorte de devoir du bonheur, d’injonction à être heureux. En 2000, Pascal Bruckner a écrit un livre « L’Euphorie perpétuelle », dans lequel il analyse les valeurs de l’homme contemporain, centré sur lui-même et devant donner l’image d’un être continuellement heureux. Ses désirs essentiels sont :

* Le culte de L’avoir. Il est attaché à l’argent. Le souci obsessionnel de l’argent. Il lui semble capital d’acheter tous les produits de consommation que la publicité commande, et de jouir publiquement de tous ces produits.

* Le culte du bien-être. « Dès lors que le but de la vie n’est plus le devoir mais le bien-être, le moindre désagrément nous heurte comme un affront. ». « Désormais privée de ses alibis religieux, la souffrance ne signifie plus rien, elle nous encombre comme un affreux paquet de laideurs dont on ne sait que faire. ». « Or ce n’est pas la souffrance qui s’est évanouie mais son expression publique qui est interdite (hormis, répétons-le, dans la littérature). » (Pascal Brukner)

* Le culte de L’insouciance et du « jeunisme ». Ne pas « se prendre la tête ». Pour arriver à un bonheur plus complet et souriant, il est nécessaire Les valeurs dominantes sont celles de la jeunesse. Les vieux imitent les jeunes (« adulescents »). Les jeunes imitent les petits enfants.

* Le culte du sexe et la licence (le droit de tout faire). Il est nécessaire aussi de pulvériser tous les interdits. Explosion de mai 68 : libération de tous les désirs, affichage publique de sa jouissance sexuelle, voire de son immoralité. Exibitionnisme, pornocratisation de la vie intime.

* Le culte du moi. L’homme moderne veut donner de lui l’image dynamique d’un battant en bonne santé, sûr de lui, victorieux, narcissique à souhait. Il a atteint son idéal du moi, il a réussi.

Cette apothéose de l’individualisme se traduit par le plaisir de théâtraliser sa vie, surtout si elle est médiocre, de ne parler que de soi, de se montrer, telle une œuvre d’art, dans tous ses faits et gestes sur Internet ou à la télévision, de faire parler de soi dans tous les média. Mise en scène de soi.

* Le culte de La réussite sociale et familiale qui consiste en un mimétisme de ce que la publicité propose.

=> Pascal Bruckner, contre cette idéologie consumériste, propose de retrouver tout ce qui se fait rare: la communion avec la nature, le silence, la méditation, la lenteur retrouvée, le plaisir de vivre à contretemps, l’oisiveté studieuse, la vraie vie amoureuse et spirituelle. Autrement dit, préférer sa liberté au confort. Est-ce réellement à la portée de tout un chacun ?

TRANSITION = Il n’est même pas certain que le bonheur soit atteignable. Ce pourrait bien être un idéal inaccessible, un optimum fantasmé, impossible à réaliser.

Pour paraphraser Camus, on est jamais tout à fait… heureux.

Un contentement TOTAL, STABLE, DURABLE. Et vous l’auriez atteint ? Vraiment ?! Un tel état ne serait-il pas ennuyeux. Un bonheur de « pierre » comme le dit le sophiste Calliclès. Un bonheur catastématique (en repos) dans une vie morte : « L’homme aux tonneaux pleins n’a plus aucun plaisir, et c’est cela que j’appelais tout à l’heure vivre à la façon d’une pierre, puisque, quand il les a remplis, il n’a plus ni plaisir ni peine ; mais ce qui fait l’agrément de la vie, c’est d’y verser le plus qu’on peut. »

Etre heureux partout ? Même dans L’ « Enfer » de Dante ? Même dans le ventre du taureau de Phalaris? Peut-on être vraiment heureux dans un monde malheureux?

La recherche du bonheur semble rencontrer un paradoxe. D’un côté, le désir est dit insatiable, sans fin, source de trouble, permanent chez l’homme. De l’autre, on présente le bonheur comme réalisation de tous les désirs, disparition des troubles liés au désir.

Ainsi, de deux choses l’une = soit l’homme désire et il n’est pas heureux / soit il est heureux et il ne désire plus. Un tel état est-il possible ? On peut rejeter le bonheur comme un idéal fictif.

V] L’impossible bonheur (ou la voie du pessimisme)

L’expérience que nous faisons d’abord du malheur n’est-elle pas première ? Ne sommes-nous pas même condamnés au malheur ? Dans une vie, la somme totale des maux n’est-elle pas supérieure à celle des plaisirs ? Ne naissons-nous pas pour souffrir ?

Camus : « on n’est jamais tout à fait malheureux ». Est-on jamais tout à fait heureux ?

La tradition philosophique occidentale oppose :

  • Les « optimistes » pour lesquels le bonheur comme état de complète satisfaction, est possible (Spinoza, Montaigne, Diderot) voire facile (Epicure) ou praticable (stoïciens).
  • Les « pessimistes » pour lesquels il est difficile (Rousseau) voire impossible (Pascal, Schopenhauer, Freud, Cioran).
  • D’autres condamnent la recherche du bonheur comme s’opposant à la morale (christianisme et Kant) ou comme Nietzsche qui la critique comme une fuite devant le tragique de la réalité, lui préférant l’expérience de la joie.

Radicalisant la théorie kantienne, on pourrait se demander si le bonheur n’est pas alors cette expérience toujours déjà manquée ? Si l’homme est alors voué au malheur?

Malheur = le fait même d’exister ! Pascal dans le fragment intitulé “Disproportion de l’homme” des “Pensées“: “un néant à l’égard de l’infini”. Nous ne sommes rien à l’échelle de l’univers et nous sommes tous condamnés pour l’éternité à mourir, ce n’est qu’une question de temps. Pouvoir surmonter la souffrance liée à la disparition brutale des plus proches, de ceux que l’on aime et qui disparaissent à jamais.

Soulignons déjà que le bonheur se conjugue toujours au passé ou au futur mais rarement au présent. Du bonheur on s’en souvient (nostalgie) ou on l’espère (espoir).  Louis Jouvet: « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en claquant la porte. ». C‘est quand on est privé de ce que l’on aime qu’on s’aperçoit combien on aimait.

Soit nous le considérons comme irrémédiablement perdu et passé (mythe de « l’âge d’or ») soit comme un état de perfection à atteindre dans le futur, espérance, (« utopie »). Marcel Gauchet parle du renversement de la modernité = on passe de la religion à l’idéologie. Les idéologies disent: « Demain, ça sera mieux ». Les religions disent: « Hier, c’était mieux » [avant le péché originel]. Toutes 2 s’accordent à dire qu’ « aujourd’hui, nous sommes malheureux »!

Le bonheur se conjugue soit au passé (un souvenir heureux…), soit au futur (les lendemains qui chantent…). Le bonheur se fait toujours attendre ou, comme le dit Bossuet: il est « composé de tant de pièce qu’il en manque toujours une. ».

Si tous les hommes le recherchent, c’est que chaque l’espère et que personne ne l’a! Quand il médite sur « Le Temps retrouvé » en revenant aux jours anciens, Proust découvre que « les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus ». C’est la chute qui fait le paradis et la perte qui fait le bonheur, car on ne prend conscience des moments heureux de la vie que lorsqu’ils sont passés.

Le bonheur serait alors une chimère négative voire même une invention issue de l’individualisme bourgeois de la Révolution française relayé par la société capitaliste de consommation. Saint Just: « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». Au moyen-âge, il était inutile d’espérer le moindre bonheur sur terre mais uniquement au ciel.

De 2 choses l’une = soit nous désirons et nous souffrons de ne pas posséder l’objet du désir, soit nous possédons l’objet convoité et nous nous ennuyons. “Souffrir, c’est l’essence même de la vie” (“Le monde comme volonté et comme représentation“, Livre IV). A bon entendeur, salut, pour tous les optimistes qui se mettraient sur le chemin du bonheur ! Pessimisme et nihilisme = pas de Dieu, pas d’amour, pas de progrès. « Rien de nouveau sous le soleil »

« Tout bonheur est négatif, sans rien de positif; nulle satisfaction, nul contentement, par suite, ne peut être de durée; au fond ils ne sont que la cessation d’une douleur ou d’une privation, et, pour remplacer ces dernières, ce qui viendra sera infailliblement ou une peine nouvelle, ou bien quelque langueur, une attente sans objet, l’ennui. »

Si l’on désire que ce qu’on ne possède pas et que la possession de l’objet désiré fait s’évanouir le désir lui-même, la satisfaction rend logiquement impossible la jouissance et le bonheur. « Le plaisir est la mort et l’échec du désir » (Sartre).

TEXTE: Schopenhauer reprend à son compte la thèse de Platon selon laquelle le désir est manque.

Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus, le désir est long, et ses exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte, et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n’est lui-même qu’apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. – Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à l’impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un ; l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré.

Schopenhauer, « Le Monde comme volonté et comme représentation », § 38

Schopenhauer compare sa “logique”, à des grandes figures de la mythologie grecque comme Ixion, les Danaïdes ou Tantale pour évoquer l’impossibilité de satisfaire son désir, son insatiabilité ou son renouvellement sans fin. Le désir ne tient jamais ses promesses.

RAPPEL: Les Danaïdes, dans la mythologie grecque, nom des cinquante filles de Danaos, roi
d’Égypte. Elles épousèrent les cinquante fils d’Égyptos, le frère de Danaos. Sur l’ordre
de leur père, elles tuèrent leurs époux, la nuit de leurs noces. Hypermnestre, seule,
épargna son mari, Lyncée, et s’enfuit avec lui. Celui-ci vengea ses frères en tuant Danaos
et ses filles. Les Danaïdes furent alors condamnées, dans le Tartare, à remplir
éternellement un tonneau sans fond. Pourquoi Hypermnestre a-t-elle sauvé Lyncée? 2 hypothèses = soit il a épargné sa virginité le soir des Noces, soit elle l’aimait…

RAPPEL: Ixion, dans la mythologie grecque, roi des Lapithes, premier homme à avoir tué un membre de sa famille, condamné à un supplice éternel dans le Tartare (région la plus basse des enfers grecs) pour avoir tenté de séduire Héra, la femme de Zeus qui lui inflige un terrible châtiment : il le condamne à être attaché par des serpents à une roue tournant éternellement dans le Tartare. Ixion fait ainsi partie des grands suppliciés de la mythologie grecque, aux côtés notamment de Tantale et de Sisyphe.

Tel est le rapport du désir à son objet, un rapport donjuanesque = sitôt prise, la proie prisée est méprisée. C’est le désir qui donne un prix, une valeur aux choses ou aux êtres. Mais le désirable n’est plus rien s’il n’est plus l’objet du désir.

Stendhal et la (dé-) « cristallisation »: concept inventé par Stendhal dans « De l’amour ». La cristallisation est un phénomène d’idéalisation à l’œuvre au début d’une relation d’amour : « En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime. ». Analogie entre un sentiment psychologique de l’amour avec un processus physique naturel = le rameau que l’on plonge dans l’eau de Salzbourg. Stendhal appelle « cristallisation » ce phénomène de modification de la perception par la passion: la cause de la passion n’est plus appréhendée « telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. » (Ibid.).
La passion recouvre de même, selon Stendhal, l’être aimé de toutes les projections du sujet : c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections. L’être aimé n’est plus tant aimé parce qu’aimable, que parce qu’il devient le support involontaire ou complice de mes rêves et idéaux. La passion disparaît dès lors que je suis confronté à l’obligation de rencontrer sa différence, dans le quotidien partagé par exemple.

Idem pour la sexualité et l’amour = le noble sentiment amoureux n’est qu’une ruse de l’instinct et de la reproduction. « Ainsi, chaque amant se trouve-t-il leurré après l’achèvement du grand-œuvre, car le mirage a disparu, qui faisait de l’individu la dupe de l’espèce. » (Schopenhauer). La recherche du bonheur est l’illusion suprême = l’individu s’imagine être fin en soi, alors qu’il n’est qu’un moyen de l’espèce. Amour = masque social de l’instinct sexuel, stratagème de la nature pour se perpétuer dans le temps. L’amour est un mensonge, une illusion, un fantasme (du latin “phantasma » (« fantôme », « spectre »).

https://1000-idees-de-culture-generale.fr/metaphysique-amour-schopenhauer/

Schopenhauer: « Il n’y a qu’une erreur innée: celle qui consiste à croire que nous existons pour être heureux. » La réalité première est bien la souffrance. Comme être conscient, l’homme ressent doublement le malheur même de l’existence, rongée par la misère, la maladie, l’angoisse et la mort. Et l’expérience du plaisir est elle-même négative : « La satisfaction, le bonheur comme l’appellent les hommes n’est en propre et dans son essence rien que de négatif; en elle, rien de positif. Il n’y a pas de satisfaction qui, d’elle-même et comme de son propre mouvement, vienne à nous, il faut qu’elle soit la satisfaction d’un désir ». Schopenhauer reste fidèle à Platon en définissant le désir comme manque, comme négativité, donc comme forme de souffrance. Dont le plaisir constitue la délivrance, de très courte durée cependant car il laisse rapidement la place à l’ennui ou vacuité d’être. S’amusant à prendre le contre-pied de la vision commune…. Seule la douleur, pour Schopenhauer, est investie d’une sorte de positivité: « Nous sentons la douleur, mais non l’absence de douleur, le souci, mais non l’absence de souci, la crainte mais non la sécurité. » On le sait la vue ne peut faire le bonheur que de l’aveugle.

La douleur se fait plus sentir que le plaisir. Ainsi, l’existence oscille alors tel un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui: « La vie n’admet point de félicité vraie, elle est foncièrement une souffrance aux aspects divers, un état de malheur radical. ».

Conception pessimiste du désir, Schopenhauer recommande de se libérer du vouloir-vivre, c’est-à-dire du désir : il faut mettre fin au désir pour atteindre le repos, c’est-à-dire le seul état qui se rapproche un tant soit peu du « bonheur ».

NOTE: UNE SAGESSE DU SALUT CHEZ SCHOPENHAUER

Pour sortir de cette souffrance, il faut s’affranchir de l’empire exercé par le vouloir-vivre. Au premier degré de la délivrance se trouve l’art, qui nous fait pénétrer dans l’univers de la contemplation pure ; il propose une philosophie, chaque oeuvre répondant à la question « Qu’est-ce que la vie ? » à sa manière. Mais il ne détourne que provisoirement du vouloir-vivre. La morale, deuxième degré de la délivrance, extirpe l’égoïsme présent en nous et le convertit, par la médiation de la pitié, en amour d’autrui. Enfin, stade suprême de libération, l’homme peut atteindre par l’abnégation un état où il renonce à tout vouloir-vivre : c’est l’état prêché par le bouddhisme sous le nom de Nirvana, que Schopenhauer interprète comme expérience du néant.

Comment se libérer de la tyrannie des désirs?

L’intérêt de ce texte réside dans l’affirmation que toute la souffrance que l’homme assume sur lui, est, au fond, le résultat de cet effort incessant qui n’est autre que la volonté de vivre. C’est ce Vouloir qui est à l’origine des innombrables besoins de l’homme. Si l’homme souffre, c’est donc avec justice, pourrait-on dire, tant qu’il est identique à cette volonté. Y-a-t-il des moyens de se libérer du Vouloir omniprésent ? Au livre IV du « Monde », Schopenhauer nous indique la voie. Ce sont les fameuses trois étapes de la régénérescence spirituelle par détachement progressif du « vouloir vivre » : l’art contemplatif, la morale de la pitié, et enfin l’oubli total du Vouloir, atteint dans le nirvana. Dans cet itinéraire, la joie de l’artiste ou celle de la contemplation désintéressée de l’oeuvre d’art est toute négative. Le plaisir n’est pas de jouir d’une oeuvre mais de ne plus souffrir, grâce à elle, de sa propre volonté. De même, la morale de la pitié invite à une communion avec autrui qui permet de transcender sa volonté individuelle.

Enfin, le nirvana est le détachement suprême, le moment suprême où la volonté se retourne contre elle-même, état d’abnégation volontaire, d’arrêt absolu de tout vouloir. L’homme qui réussit à nier ce Vouloir qui est négatif atteint le ravissement et une jouissance libérée de la tyrannie des désirs.

Solution de Schopenhauer = Suicide moral ou « Nirvana »: négation du vouloir-vivre. Voie de l’ascétisme comme exténuation de la volonté et renoncement à la vie. Mais refus du suicide physique: « Celui qui se donne la mort voudrait vivre; il n’est mécontent que des conditions dans lesquelles la vie lui est échue. ». Refus du suicide par… désespoir. // Cioran: seuls les optimistes se suicident. Camus, dans « Les Justes »: « Pour se suicider, il faut beaucoup s’aimer. »

« Nous sentons la douleur, mais non l’absence de douleur, le souci mais non l’absence de souci, la crainte, mais non la sécurité. Nous ressentons le désir, comme nous ressentons la faim ou la soif, mais le désir est-il rempli, aussitôt il en advient de lui comme de ces morceaux goûtés par nous et qui cessent d’exister pour notre sensibilité, dès le moment où nous les avalons. Nous remarquons douloureusement l’absence des jouissances et des joies, et nous regrettons aussitôt ; au contraire, la disparition de la douleur, quand même elle ne nous quitte qu’après longtemps, n’est pas immédiatement sentie, mais tout au plus y pense-t-on parce qu’on veut y penser, par le moyen de la réflexion. Seules, en effet, la douleur et la privation peuvent produire une impression positive et par là se dénoncer d’elles-mêmes. Le bien-être au contraire, n’est que pure négation.

Aussi n’apprécions-nous les trois plus grands biens de la vie, la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus, car ils sont aussi négatifs. Que notre vie était heureuse, c’est ce dont nous nous apercevons qu’au moment où ces jours heureux ont fait place à des jours malheureux. Autant les jouissances augmentent, autant diminue l’aptitude à les goûter : le plaisir devenu habitude n’est plus éprouvé comme tel. Mais par là même grandit la faculté de ressentir la souffrance ; car la disparition d’un plaisir habituel cause une impression douloureuse. Ainsi la possession accroît la mesure de nos besoins, et du même coup la capacité de ressentir la douleur.

Le cours des heures est d’autant plus rapide qu’elles sont plus agréables, d’autant plus lent qu’elles sont plus pénibles : car le chagrin, et non le plaisir, est l’élément positif, dont la présence se fait remarquer. De même nous avons conscience du temps dans les moments d’ennui, non dans les instants agréables. Ces deux faits prouvent que la partie la plus heureuse de notre existence est celle où nous la sentons le moins ; d’où il suit qu’il vaudrait mieux pour nous ne la pas posséder ».

SCHOPENHAUER

Critique de Schopenhauer :

  • Pour Nietzsche, la philo de Schopenhauer est l’expression du ressentiment qui caractérise déjà le judéo-christianisme. Ressentiment contre les forces actives, contre la vie. La méfiance et le dégout de Schopenhauer pour la sexualité (qui explique sa proverbiale misogynie) ne sont qu’une expression de l’ « idéal ascétique ». Le triomphe des forces réactives qui nous enlève jusqu’au courage de se supprimer. « Crépuscule des idoles »: « Schopenhauer constitue pour les psychologues un cas d’un intérêt exceptionnel. Il représente une tentative génialement perverse de mobiliser en faveur d’une dépréciation radicale et nihiliste de la vie, précisément les instances contraires, les puissances affirmatives du « vouloir-vivre », les formes les plus exubérantes de la vie. » (Nietzsche).
  • Ce pessimisme existentiel est-il cependant tenable? Ne peut-on lui opposer le reproche qu’Epicure faisait déjà dans sa « Lettre à Ménécée »: « Plus niais encore est celui qui tient qu’il vaut mieux ne pas naître et, une fois né, franchir au plus tôt les portes de l’Hadès. S’il croit cela, que ne quitte-t-il la vie, s’il le voulait vraiment. »
  • Le meilleur moyen pour échapper à la souffrance, est-ce vraiment d’installer la mort dans la vie? La douleur est l’aiguillon de l’activité. Sans elle, pas de vie possible. Au lieu de nous réfugier dans le néant, vivons le présent, temps de l’action et du bonheur, l’offrande la vie. Un instant peut comporter l’éternité, au point qu’on puisse pour revivre cet instant dire oui à la vie, vouloir la vivre encore telle qu’on l’a vécue, la vivre de nombreuses fois, en acceptant même de revivre sa part de souffrance. Renoncer à la volonté de vivre ne nous paraît pas être la solution. Le bonheur, c’est ici et maintenant. Le présent seul nous appartient. Vivre à l’écart de son propre présent, c’est se priver de ce qui se présente, de ce qui existe, de l’offrande de la vie. Un bonheur éphémère, c’est tout le bonheur.

En somme, la recherche du bonheur (« The Pursuit of Happiness ») est une perpétuelle quête d’une chimère impossible à atteindre car le bonheur total et perpétuel n’existe pas ici bas. C’est bien pour cela que les religions, dans leur grande sagesse, l’avaient placé dans l’au-delà et que les idéologies l’avaient placé dans des « lendemains qui chantent » (Gabriel Péri)!

Peut-être que l’expérience amoureuse, l’amitié sont susceptibles de se rapprocher du bonheur. Mais il n’est pas d’amour qui ne comporte aussi l’expérience de la souffrance (trahison, séparation, deuil). L’amour rend vulnérable:

« Jamais nous ne sommes davantage privés de protection contre la souffrance que lorsque nous aimons, jamais nous ne sommes davantage dans le malheur et le désaide [*] que lorsque nous avons perdu l’objet aimé ou son amour. » (« Malaise dans la culture », II, p. 25).

[*] Désaide = désamour de la mère.

Cupidon est armé d’un arc et et de flèches… On part de « blessure », de « maladie » d’amour. L’amour est une chute, on « tombe amoureux » et on finit par en « mourir ». Il y a une part de tristesse dans tout amour. L’amour-amer = « amourtume »

…et les réflexions sur le bonheur aboutissent à un certain pessimisme…. La lucidité a les yeux tristes (Miléna à Kafka).

« La mort, la maladie, la perte de l’affection ou de la situation professionnelle sont inséparables de la vie humaine et impliquent tous la perte des débouchés de la libido (*), de sorte que l’homme le plus sage et le plus modéré ne peut espérer garder son bonheur […] Le bonheur n’est possible que comme phénomène épisodique. » (« Malaise dans la civilisation »). Le bonheur est associé à un état de plénitude et d’entière satisfaction. Il est supposé ne connaître ni le manque, ni l’inquiétude. Cet état semble incompatible avec la finitude de la condition humaine, qui implique à la fois le manque et l’incertitude de l’être face à l’existence. Si notre existence est temporaire et finie, elle ne peut envisager le bonheur comme un état définitif, car elle est en perpétuel devenir. Or, le bonheur semble se présenter comme un état de stabilité qui contredit l’évolution permanente de l’existence. Aussi, il semble ne pouvoir être aperçu que temporairement par l’individu. De plus, la condition humaine est marquée par le rapport aux semblables, et selon une philosophie pessimiste illustrée par Schopenhauer, le rapport avec autrui n’est fait que de déception et de trahison. Ainsi, on ne peut être heureux avec autrui alors même que ce rapport est constitutif de la condition humaine.

(*) Libido = instinct des instincts, pulsion de toutes les pulsions.

Freud : la civilisation, entrave au bonheur et à l’insouciance.

Freud a par son œuvre renforcé le mythe en posant une époque primordiale : le stade prénatal et la période jusqu’au sevrage (avec le principe de plaisir) qui seraient assimilables au Paradis, et une époque subséquente, avec le commencement de la discipline (frustrations et obligations) ; c’est à-dire finalement une nature interrompue et traumatisée par une culture. Pour dire les choses autrement, le bonheur serait comme le souvenir inconscient de notre état de bien-être durant le temps de notre vie fœtale. Voilà sans doute pourquoi le problème de la nature et de la culture reste si important encore aujourd’hui : il s’y trouve des implicites nombreux et forts.

« La satisfaction illimitée de tous les besoins se propose à nous avec insistance comme le mode de vie le plus séduisant, mais l’adopter serait faire passer le plaisir avant la prudence, et la punition suivrait de près cette tentative ». Aussi, le progrès de la civilisation doit-il « être payé par une perte de bonheur due au renforcement du sentiment de culpabilité » (Freud, « Malaise dans la civilisation », chap. 2 et 7).

Le bonheur ressemble un peu à la coque vermoulue d’un vieux navire qui prend l’eau de toutes parts: maladies, mort des proches, soucis professionnels menacent sans cesse de le faire chavirer.

Résumons brièvement les thèses essentielles de Freud dans cet ouvrage du « Malaise dans la civilisation »:

Les hommes désirent le bonheur :

  • but positif = vivre de forts moments de plaisir (« principe de plaisir »  qui vise à l’accomplissement du désir, à la satisfaction de l’excitation pulsionnelle sans tenir compte d’aucune règle, norme ou logique
  • but négatif
    = ne subir ni douleur ni déplaisirprincipe de réalité » qui vise à l’adaptation de l’individu à son environnement.

La souffrance menace de 3 côtés en provenance:

  • du corps (condamné à vieillir et à périr).
  • du monde extérieur (maladies, intempéries, etc.).
  • d’autrui.

Sous la pression de ces menaces, les hommes modèrent leur prétention au bonheur, le principe de plaisir se métamorphose en principe de réalité = on s’estime déjà heureux d’avoir échappé à la souffrance, la fuite de la souffrance (but négatif) repousse à l’arrière-plan la recherche du plaisir (but positif).

Avouons-le avec Freud, « il y a beaucoup moins de difficulté à faire l’expérience du malheur » que du bonheur, tant la souffrance nous menace de tous côtés, en provenance du corps, du monde extérieur ou des relations avec autrui. »

C’est pourquoi la recherche du bonheur se confond la plupart du temps avec celle du meilleur moyen d’éviter la souffrance, « l’évitement du déplaisir » (Freud).

Et on s’estime déjà heureux de s’être sauvé du malheur, d’avoir échappé à la souffrance pour un temps.

Le bonheur ne se donnerait qu’en creux, qu’en négatif. Ce qu’Epicure avait bien dit lorsqu’il parlait de l’ « ataraxie », cad absence de trouble. Etre heureux se résumerait au final à ne pas être malheureux ! Travailler à la destruction des occasions de souffrances, de douleurs, de négativités. Logique de l’ataraxie = Ne pas souffrir c’est déjà jouir. Sacrifier un plaisir si on peut le payer d’un déplaisir plus tard. Il y a parfois un plaisir à renoncer à un plaisir.

// Lucrèce (le plus grand disciple d’Epicure) = « Il est doux, quand la vaste mer est troublée par les vents, de contempler du rivage la détresse d’un autre; non qu’on se plaise à voir souffrir, mais par la douceur de sentir de quels maux on est exempt. »

TRANSITION = Certes, nous n’existons peut-être pas pour être heureux, mais nous faisons quand même tout pour l’être à notre manière. Même si le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination, tous nos efforts, nos activités tendent pourtant à le réaliser.

CONCLUSION : Désespéré mais gai/joyeux.

Il s’agit de savoir s’il fait bon vivre malgré tout. Un « gai désespoir » est-il possible? Le philosophe, plus tragique que pessimiste, Clément Rosset (Ɨ 28 mars 2018) disait-il : « être heureux, c’est toujours être heureux malgré tout ». Si le pessimisme conduit à la haine de la vie ( = Schopenhauer, Cioran) être tragique conduit à l’amour de la vie jusque dans le déchirement et la douleur extrêmes. Aimer la vie même si… ceux que nous aimons mourront. Aimer la vie… « malgré tout »…

C’est par le « des-espoir » [ le préfixe « des » ou « dé » indiquant la privation] que l’on peut parvenir au bonheur. Sens positif au désespoir = « des-espérer », avoir perdu tout espoir, toute illusion. Les hommes sont emplis d’espoirs, d’illusions, donc de désirs, et, ils souffrent de ne pas voir réalisés. C’est l’espoir qui empoisonne notre existence. Il convient donc d’éliminer tout espoir pour être heureux. En effet, espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir et sans pouvoir. Triple négativité, triple impuissance. Alors seulement au fond du désespoir, nous pourrons goûter la joie de vivre, atteindre la joie (=sagesse de l’amour). Être désespéré et gai. Il n’y a d’amour ou de plaisir véritable que désespéré cad qui n’espère plus rien d’autre que l’instant présent. Aimer c’est se réjouir, cad désirer ce qui est et rien que ce qui est, se réjouir de la fugacité de l’instant qui va mourir. Et seul celui qui n’attend plus rien de la vie peut jouir et se réjouir d’elle. Car, pour lui, chaque nouvelle fois est aussi la dernière fois.

Camus: « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre. »

Descartes: « Les méditations conduisent à la mélancolie. »

Le pessimiste voit le pire partout. L’optimiste voit le meilleur partout. Le tragique voit le monde tel qu’il est.

Comment vivre si le pire est certain ? Comment vivre dans la permanence de l’apocalypse ? Traité des consolations = Le pessimisme est une propédeutique à l’hédonisme. Pessimisme de raison et optimisme de l’action/de coeur. Théoriser (métaphysique) le pire et pratiquer (empirique) le meilleur. De la conjuration du malheur naît le bonheur. La vie heureuse est empiriquement, pratiquement possible.

Kant a sans doute raison le bonheur n’est qu’un « idéal de l’imagination » mais cela n’empêche pas de penser la possibilité d’une sagesse pratique contre les morales héroïques comme le stoïcisme (le sage est impassible comme Epictète).

Qu’est-ce que la sagesse ? Le maximum de liberté (compatible avec celle des autres), le maximum de plaisir (compatible avec celui des autres), dans le maximum de la lucidité.

Ce n’est pas parce que le sage est plus heureux qu’il aime la vie davantage. C’est parce qu’il aime davantage la vie qu’il est plus heureux de vivre.

Redéfinissons le bonheur comme amour de la vie, comme joie de vivre.

Or, qu’est-ce que la joie? Sinon, l’augmentation de notre puissance d’être, de notre puissance d’agir. Accroissement de notre sentiment d’exister. Toute création, toute procréation s’accompagne de joie. La joie annonce que la vie a grandi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire sur la mort : « Partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. » (Bergson). Joie de l’artiste, du savant. Elle est un état de satisfaction n’ayant pas la permanence du bonheur mais son intensité. La joie correspond à un sentiment de satisfaction totale du sujet. La joie dynamise le sujet alors que le bonheur ne lui promet que le repos. La joie intensifie la vie alors que le bonheur tente de ne pas la troubler.

Ce n’est pas la sagesse qui rend heureux. C’est le bonheur qui rend sage.

// Spinoza distingue deux sortes d’affects : les passions joyeuses et les passions tristes. En effet, tout affect est une modification, une altération de notre être, généralement liée à une bonne ou à une mauvaise rencontre : cette modification peut augmenter ou diminuer notre puissance. Tout ce qui augmente notre puissance d’exister et d’agir est une passion joyeuse ; tout ce qui diminue en revanche notre puissance d’être est une passion triste. Par exemple, la douleur est une passion triste : elle diminue notre puissance (par exemple, dans le cas d’une blessure ou d’une maladie) ; le plaisir de manger, au contraire, est une passion joyeuse : la rencontre de l’aliment est une heureuse rencontre qui accroît ma puissance.

Spinoza recommande sans hésiter de rechercher les passions joyeuses et d’éviter les passions tristes : l’éthique consiste à rechercher ce qui nous est utile pour atteindre la puissance maximale, la plénitude, la joie.

// Nietzsche = la vie ne cherche ni le plaisir ni le bonheur mais la « puissance », dont plaisir, bonheur, malheur et douleur ne sont que des corrélats.

« De fait, l’homme ne veut pas le « bonheur ». La joie est un sentiment de puissance : lorsque l’on exclut les passions, on exclut les conditions qui provoquent au plus haut degré le sentiment de puissance, par conséquent la joie. » Nietzsche, « La Volonté de puissance », § 238

Résumons les conditions de cette « joie de vivre » : Quelles sont les conditions d’une vie bonne pour un mortel ? Comment rendre notre existence plus intense (joyeuse) et plus libre ? Quelles sont les conditions d’une vie heureuse ou la moins malheureuse possible ?

1) Se déprendre de la nostalgie et de l’espérance (ou « inespoir »):

* Contre l’espérance. Exemple = désirer la santé (lorsque l’on est malade), c’est désirer qqc sans en jouir (malheur), désirer sans savoir, je ne sais pas lorsque je guérirai (sans savoir, ignorance) mais je suis aussi dans l’impuissance (sans pouvoir). L’espoir est une vertu d’esclave (on subordonne son bonheur à autre chose que soi). C’est l’absence d’espoir qui peut faire surgir le bonheur. L’absence est découverte d’une plénitude. Si je n’ai plus d’espoir alors mon bonheur dépend de moi. L’espoir est source de tristesse et de souffrance.

Démocrite (Ve siècle av. J.-C.) l’avait déjà dit : « les sots tendent toujours vers les choses absentes, mais ils gâtent les présentes, fussent-elles pour eux plus avantageuses que les passées » (frag. 202). Épicure (IIIe siècle av. J.-C.) déclare pareillement qu’ » il ne faut pas gâter les choses présentes par le désir des absentes, mais considérer que celles-là même étaient appelées de nos vœux » (« Sentence Vaticane », 35).

Ainsi, les « insensés », selon les sages antiques, sont ceux-là qui, ne sachant jouir du présent, « ne songent qu’aux biens futurs qu’ils attendent » (Cicéron, « De finibus », I, XVIII, 60). Mais aucune certitude n’est possible au sujet de tels biens : aussi se consument-ils d’anxiété et de crainte.

// « L’espérance n’est qu’un charlatan qui nous trompe sans cesse; et pour moi, le bonheur n’a commencé que lorsque je l’aie perdue. Je mettrais volontiers sur la porte du Paradis, le vers que Dante a mis sur celle de l’enfer = vous qui entrez ici, laissez toute espérance. » (Chamfort).

// Vigny: « La vérité sur la vie, c’est le désespoir. Il est bon et salutaire de n’avoir aucune espérance » in « Journal d’un poète ».

* Contre la nostalgie. « Algos » (douleur), « Nostos » (retour) = Mal du pays. Désir douloureux de rentrer chez soi/auprès de soi. Être nostalgique, c’est désirer (le retour du passé) sans en jouir, sans savoir, sans pouvoir.

Ne pas confondre désir et espoir. Le désir n’est pas toujours manque, c’est l’espoir qui est toujours manque : on peut désirer ce qu’on a, alors qu’on n’espère jamais ce qu’on a.

Espérer le bonheur ou être dans sa nostalgie est peut-être le plus sûr moyen d’être malheureux. Chercher le bonheur, c’est se condamner à ne pas le trouver. Le bonheur arriverait peut-être que par sérendipité.

« Des-espoir », pas éloge de la tristesse ou du malheur mais la joie et la sérénité. Cet « inespoir » [Le préfixe  » in- » sert à exprimer le contraire du sens donné par le radical]  permet de vivre pleinement l’instantanéité de l’instant (cf. ci-dessous) et de pratiquer le non-attachement (cf. ci-dessous).

Ne rien regretter, ne pas trop espérer, faire ce que l’on fait, c’est l’essentiel de la sagesse, et, comme le disait Gœthe, « chaque homme est éternel à sa place ».

Dès lors que je n’attends rien des autres et que je n’ai mis aucun espoir dans les choses, j’accueille la vie telle qu’elle se présente, et la joie de vivre est là, elle qui n’est rien d’autre que l’aptitude à jouir du présent, et qui permet à l’homme de s’installer dans un bonheur durable.

=> Qu’est-ce que le bonheur ? Regretter un peu moins. Regretter, c’est souffrir deux fois. Espérer un peu moins. Aimer/Désirer un peu plus.

2) Pratiquer le non-attachement :

Ne pas s’attacher ni aux êtres, ni aux choses. Tout passe (« pànta rheî »). Le monde est en devenir permanent. Tout coule, tout est en devenir. Être héraclitéen plutôt que parménidien. Irréversibilité du temps. La réalité du monde c’est l’impermanence de toutes choses. Tout est mortel. S’attacher est une folie, parce que cet attachement me fera un jour ou l’autre souffrir. Cela ne veut pas dire être indifférent ou insensible. « Ne nous attachons pas » ≠  « Soyons indifférent ». Aimer sans être attaché: l’attachement c’est la pesanteur, la mentalité du propriétaire. Le non-attachement, c’est la « grâce », la légèreté. Les grecs le pensaient déjà: être superficiel par profondeur. Être ami-amant léger, ne pas s’attacher, ne pas dépendre. Toute personne est à la fois un refuge et une prison. Quand on embrasse l’un des siens se dire que c’est peut-être pour la dernière fois : « Si tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis : — C’est un être humain que j’embrasse — ; car, s’il meurt, tu n’en seras pas troublé. » (Épictète, « Manuel »). Dès, qu’un être humain est né, il est assez vieux pour mourir.

Aimant et bienveillant, le sage reste cependant inaltérable, même lorsque l’autre qu’il aime meurt. Car pour le sage, le bonheur passé est un bonheur définitif, conservé en soi comme un trésor : « Il faut guérir les malheurs par le souvenir reconnaissant de ce que l’on a perdu, et par le savoir qu’il n’est pas possible de rendre non accompli ce qui est arrivé. » (Épicure in « Sentences vaticanes »).

=> Qu’est-ce que le bonheur ? Aimer sans s’attacher.

3) Vivre le moment présent :

L’antique poète grec Anacréon (VIe siècle av. J.-C.), Horace (Ier siècle av. J.-C.), puis les poètes de la Renaissance ont professé une philosophie du plaisir ; fondée sur le désabusement qu’induit le sentiment de l’inéluctable fuite du temps. « Carpe diem », dit Horace : « Pendant que nous parlons l’heure jalouse a fui. Cueille le jour (carpe diem), en te fiant le moins possible au lendemain » (« Odes », I, XI).

Vivre l’unicité du monde dans la simplicité et la fugacité de l’instant. Eternité dans l’instant. Moment où la vie devient à elle-même son propre sens et sa propre fin. Moment où la vie ne cherche pas, en dehors d’elle-même, sa propre justification. Chaque instant est primultime. Premier et dernier.

« Cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie » (Ronsard, « Sonnets pour Hélène », II, XLIII) ; jouir avant de devenir vieux et de n’être plus : c’est là, précisément, la devise que saint Paul (II siècle après J.-C.) prêtait aux impies. « Buvons et mangeons, car demain nous mourrons » : ainsi parlent, selon l’apôtre, ceux qui ne croient pas à l’au-delà (« Première épître aux Corinthiens », XV, 32).

Le sage aime ce qui est, quand nous ne savons ordinairement qu’espérer ce qui n’est pas encore, que regretter ce qui n’est plus. Pascal avait raison: « Le présent n’est jamais notre fin […] Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais » (« Pensée 172 »). En effet, nous passons notre temps à nous préoccuper de l’avenir, soit à le redouter et à nous angoisser, soit à l’espérer radieux, à s’impatienter qu’il arrive enfin, à s’épuiser à la tâche pour le préparer. Pires encore sont ceux qui ne cessent de regretter un passé qui n’est plus, et ne reviendra, de toute façon, jamais, et abordent avec mépris le présent.

  • Nécessité de « Cueillir le jour » (Épicure). Recentrer son existence sur soi, savourer l’instant présent. Etre un avec soi-même. Etre le contemporain de soi-même. Coincider avec sa propre vie. L’actualisme épicurien consiste à prendre conscience que l’avenir et le passé ne sont que de simples pensées, sous la forme du désir, de l’espoir, des regrets et des craintes, et qu’il suffit de s’en détourner pour revenir à un présent qui retrouve ainsi sa plénitude. Le matérialisme d’Épicure nous semble en cela paradigmatique de la position matérialiste. Il est une recherche pragmatique des conditions d’un bonheur présent sur terre.

Proust : Dans la vie mondaine, nous vivons tout à l’extérieur de nous. Le bonheur ne peut s’atteindre que dans le souvenir, en jouissant a posteriori des instants de joie, et qu’il se met en quête de son passé dans sa « Recherche du temps perdu ». Il ne faut pas nous rendre absents à nous-mêmes mais être présent au monde.

« Carpe diem » et « Amor fati », amour du fatum, de ce qui est là. Pas de regret, de nostalgie, de remords, de culpabilité. Dire oui au présent. Se débarrasser de la tyrannie du passé et du futur. Ne pas vivre dans un présent lesté du double poids du passé et des sentiments qui s’y attachent (regret, nostalgie, remords) et de l’avenir (impatience, attente, espoir, inquiétude). La fuite vers le passé ou vers le futur est le refuge dans le néant. Etre incapable de vivre dans le présent, c’est ne vivre que dans l’anxiété et le regret. Le sage peut vivre au présent car il est ajusté au monde. Vivre la quintessence du présent. Lorsque l’on est pleinement ajointé au monde et comme le cosmos est lui-même éternel, on devient soi-même éternel. Le sage ne vit plus tellement dans le temps mais dans une forme d’éternité, celle d’un présent, qui n’est rien d’autre que la présence à ce qui est, une ouverture à l’éternelle nouveauté de l’être, sans regret et sans espoir. Vivre et habiter le présent. L’instant est de toute éternité ce qu’il a été. L’instant est pour une fois et à jamais. Etre le contemporain de l’instant que nous vivons. Car il est un fragment d’éternité comme le montre Homère à la fin de l’ « Odyssée » lors des retrouvailles entre Ulysse et Pénélope. Les dieux « distendent » l’instant présent. Instant distendu, instant suspendu, fragment, atome d’éternité. L’instant n’est plus relativisé par la nostalgie (« Iliade ») du passé ou l’espérance (« Odyssée ») du futur. Ulysse est de retour chez lui, auprès de son fils, de sa femme. Il est parfaitement à sa place, ajointé au cosmos. Ulysse peut vouloir le retour éternel de l’instant de ses retrouvailles avec Pénélope. Aimer enfin le monde tel qu’il est et s’en réjouir.

Vivre au présent, ne pas empoisonner le présent par toutes les négatités du mental temporel ne signifie pas cependant que l’on renonce à tout projet. Vivre dans le présent n’est pas du tout vivre au jour le jour, sans construction de sa vie, sans plan ni programme. Ainsi, pour prendre un exemple suffisamment éclairant, il y a deux manières de grimper au sommet d’une montagne. La première, qui symbolise la manière ordinaire de l’homme, est de grimper en étant tendu vers le but à atteindre, sans rien voir, sans profiter de l’ascension ni de cet environnement exceptionnel : la montagne. Et une fois en haut, que faire sinon redescendre, avec ce même but obsédant et aveuglant. Étant toujours en avant sur le temps vécu, l’homme ne vit rien à fond, rien vraiment. La seconde manière est celle du sage. Il sait où il va, et il sait bien que, sans doute, il lui faudra un certain temps pour parvenir au sommet, mais il fait de l’ascension et non du sommet de la montagne le but même de l’ascension. De ce fait, il est vraiment vivant tout le long de son chemin, profitant de tout ce que le présent lui offre. Carpe diem !, telle est sa devise.

=> Qu’est-ce que le bonheur ? Pouvoir jouir du moment présent. Pouvoir jouir du pur plaisir d’exister.

4) Vivre chaque jour comme si c’était le dernier ou le premier d’une longue vie.

Absurde, pour un mortel de vouloir vivre sans penser à la mort, car c’est vivre comme si on était immortel => Négation de la condition de mortel. Vivre comme si on était Dieu. Absurde également, pour un mortel, de ne penser qu’à la mort, car c’est alors vouloir mourir de son vivant, oublier qu’il y a une vie avant la mort. D’où l’impératif de vivre comme si chaque jour était le dernier. Cette thèse a été soutenue par Marc-Aurèle, qui dans « Pensées pour moi-même » : « Voici la morale parfaite, vivre chaque jour comme si c’était le dernier, ne pas s’agiter, ne pas sommeiller, ne pas faire semblant ». Mort est une invitation à une vie plus intense et libre. Mettre de l’intensité dans nos vies, de la vie dans la vie. La mort (comme l’art) est le grand stimulant de la vie. Ne pas mourir avant d’avoir vécu. Etre nietzschéen au sens d’une vie plus intense et plus libre: qui a appris à mourir, a désappris à servir. Impératif non pas moral comme chez Kant, mais impératif de l’ « Eternel Retour »: Agis de telle manière que tu puisses vouloir que l’instant que tu vis puisse revenir une infinité de fois. Principe de sélection des instants de nos vies. Il y a des instants de nos vies que l’on ne voudrait, pour rien au monde, revivre – comme l’ « enfant » d’  » Ainsi parlait Zarathoustra » qui dit « oui » au présent de la vie, au présent de l’instant au point de vouloir toujours ce qu’une fois il a voulu. Pas forcément les plus douloureux mais les plus nuls, les plus médiocres. Trouver un principe d’éternité de vie : chaque nouvelle fois peut être aussi la dernière fois. Sagesse d’intelligence : vivre chacun de nos instants de vie comme si c’était le dernier. La vie commence quand on a compris que l’on en a qu’une ! Aime ta vie !

De même, nécessité pour l’homme de retrouver l’étonnement de l’enfant qui découvre tout pour la première fois. Voir le monde avec les yeux d’un enfant qui s’émerveille de voir les choses telles qu’elles sont. L’étonnement ne s’exerce pas sur des choses extraordinaires, mais tout simplement devant ce qui est, et dont la nature nous offre chaque jour le spectacle

=> Qu’est-ce que le bonheur ? Une vie plus intense et plus libre.

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