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LA VERITE ET LA DEMONSTRATION


0)    De la mythologie à la philosophie : Le mythe d’Icare.

Source : Ovide, dans «L’art d’aimer» (II, 15-96) et dans les «Métamorphoses» (livre VIII, 183-235).

Fils de Dédale, génie prométhéen, « Géo Trouvetout » de la mythologie grecque. Inventeur génial de machines. Ingénieur athénien, parti en Crète au service du roi Minos, inventeur du labyrinthe où fut enfermé le Minotaure.

Dédale et son fils Icare sont retenus prisonniers dans le Labyrinthe de Crète sur ordre du roi Minos. Voilà l’inventeur pris au piège de sa propre création. Avec de la cire et des plumes d’oiseaux tombées près de lui, grâce aussi à un extraordinaire sens de l’observation, il parvient à fabriquer des ailes. Assemblées avec des fils de lin, elles semblent parfaites pour pouvoir s’échapper du Labyrinthe.

Dédale fixe au corps d’Icare ses deux ailes. Deux autres, plus grandes, lui sont réservées. Quelques battements, et les voici qui prennent Leur envol. Enthousiasmé par l’expérience, Icare en oublie les recommandations de son père : se tenir à distance de la mer et du soleil, faute de quoi la cire pourrait fondre.

«Icare, je te conseille de suivre une trajectoire intermédiaire pour éviter que l’eau n’alourdisse tes plumes, si tu descends trop bas, que le soleil ne les brûle, si tu montes trop haut. Vole entre les deux.»(Ovide).

Icare = sensation de liberté et de puissance. Fasciné par le soleil, il vole de plus en plus haut. La cire fond, les ailes d’Icare se détachent et le malheureux tombe dans la mer. Enterré dans une petite île, Icarie. Dédale, au comble du désespoir, se réfugie chez le roi Cocalos, en Sicile.

Interprétation:

«Soleil» = image de la vérité (// Platon et mythe de la caverne). Dédale, «l’ingénieux» créateur du labyrinthe cad des chemins tortueux vers la connaissance et la vérité. Dédale recommande à son fils de faire attention à ne pas voler trop près du Soleil (vérité) car c’est l’ultime connaissance réservée aux dieux et accessible uniquement après un long apprentissage (le labyrinthe en fait). En s’approchant trop près de la vérité, Icare qui n’est pas prêt, «se brûle les ailes».

L’association du labyrinthe (le travail pour apprendre) et du soleil (la connaissance immédiate) montre que pour acquérir la sagesse, il faut travailler.

Ce mythe est très proche de celui de la tentative de Bellérophon monté sur Pégase qui tente d’atteindre l’Olympe. Il est puni de son orgueil (comme Icare qui tente d’acquérir la connaissance sans effort).

Tel Icare se brûlant les ailes à la chaleur du soleil, tel Dédale qui pense pouvoir défie les lois de la physique, de nombreux héros de la mythologie meurent ou sont punis d’avoir voulu se mesurer aux dieux. Si les dieux interviennent dans le monde des humains, les hommes, doivent se garder de pénétrer les frontières du divin. La chute d’Icare peut ainsi être interprétée comme une mise en garde rappelant le châtiment qui menace les hommes qui font preuve de démesure et de témérité.

Introduction :

La philosophie traditionnelle définit la vérité comme correspondance de l’idée et l’objet qu’elle représente. Est vrai, en somme, un jugement conforme à ce qui est. Toute la difficulté est alors, bien entendu, de parvenir à saisir les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, et non pas simplement telles qu’elles nous apparaissent. C’est le problème de la connaissance. Nous savons déjà que nos sens peuvent nous induire en erreur : par exemple la vue nous fait bien voir un soleil qui se «lève» et qui se «couche», quand nous savons qu’il n’en est rien, puisque c’est nous (la terre) qui tournons autour de lui. Autre exemple que prend Descartes : le baton droit qui plongé dans l’eau parait courbe à cause de la différence de l’indice de réfraction. Parvenir à la connaissance implique ainsi souvent que nous dépassions ce que nous donnent nos sens et que nous en appelions à notre raison. Comment distinguer le vrai du faux, si le faux peut prendre l’apparence du vrai ?
Existe-t-il un critère de la vérité ?

  1. LA VERITE EST-ELLE ATTEIGNABLE ?

Scepticisme (# dogmatisme) = Doctrine d’après laquelle l’esprit humain ne peut atteindre avec certitude aucune vérité. L’esprit se déclare incapable d’affirmer ou de nier quoi que ce soit. Rien n’est vrai. Tout est faux. Tout n’est que songe et mensonge.

Relativisme = Ce qui est « relatif » s’oppose littéralement à ce qui est « absolu ». Tout est vrai.

  • Sens philosophique (relativisme métaphysique): Tout est vrai. Partant de l’idée que rien n’est absolu, le relativisme en infère que tout se vaut (— ce qui est une affirmation bien absolue!).
  • Sens moral (relativisme culturel) : doctrine selon laquelle les principes moraux, les valeurs sociales, les cultures elles-mêmes étant susceptibles de varier infiniment selon les époques et les civilisations, il n’est pas possible d’établir de hiérarchie entre elles.
  • Le relativisme confine au scepticisme, puisque, en affirmant que toute vérité est relative à tel point de vue particulier et individuel, il déclare la certitude inaccessible et le doute indépassable. Si tout est vrai, au final, rien n’est vrai.
  • Le scepticisme conduit au relativisme, puisque, en affirmant que toute vérité est inaccessible, il déclare que tout est faux. Tout se vaut, si rien ne vaut.
  1. Les arguments des sceptiques grecs.
  • La contradiction des opinions :
    Opinions divergentes des philosophes aboutissent à la conclusion pessimiste que la vérité (qui devrait être universelle) est inaccessible. Les sceptiques ont été de grands voyageurs : relativité des opinions, des valeurs, des mœurs. Pyrrhon (-IVe) a accompagné Alexandre au cours de ses expéditions jusqu’en Inde. Montaigne a voyagé partout en France, en Allemagne, en Italie : «Chacun appelle barbare ce qui n’est point de son usage». («Essais», 3). Pascal, reprenant Pyrrhon et Montaigne, dira: «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.»

    Montaigne se demande : « Que sais-je ?
    ». Pour lui, la certitude (ou son impression) est la marque la plus certaine de la déraison. C’est au nom des certitudes que l’on massacre, persécute, torture (guerres de religion). Mieux vaut douter d’une chose (apparemment) sûre que de la croire sans examen. Mieux vaut savoir qu’on ne sait rien plutôt que croire connaître ce qu’on ne connaît pas. La vérité dont tous nous rêvons immuable et
    certaine peut-être existe-t-elle mais nous ne la connaissons pas et ne pouvons la connaître. => http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/301797.pdf

LE SCEPTICISME

La fin du XVIe siècle est une période marquée par un ébranlement des certitudes et des valeurs les mieux établies : la ruine du géocentrisme, la remise en question des principes d’Aristote, la découverte du continent américain sont autant d’éléments qui bouleversent la vision médiévale de l’univers. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le scepticisme que Montaigne oppose à la raison : exercice constant d’une faculté de juger, c’est-à dire de nier, l’acte de pensée s’identifie chez lui, comme plus tard chez Descartes, avec celui de douter. La raison est pour Montaigne une puissance de négation qui se découvre dans cette négation même; faculté souveraine, elle peut se remettre en question et aboutir à son propre désaveu lorsqu’elle outrepasse ses limites (comme chez Pascal).

  • La régression à l’infini: Une vérité ne peut être admise sans preuve. Mais si je propose une preuve pour une affirmation, le scepticisme me dira: «Prouve ta preuve». Ainsi la preuve qu’on apporte pour garantir l’affirmation a besoin d’une autre preuve : «Prouve la preuve de ta preuve…»… à l’infini. Nous ne connaissons le tout de rien donc nous ne connaissons rien de tout !

    Pour que notre démonstration soit vraie, il nous faut partir de prémisses vraies. Mais pour nous assurer que ces prémisses sont bien vraies, il faut qu’elles aient été démontrées. Or, pour démontrer ces prémisses, il nous faut partir d’autres prémisses qui doivent à leur tour avoir été démontrées, etc. II nous faut donc remonter sans cesse, de prémisses en prémisses : nous sommes pris dans une régression à l’infini.

    Exemple : Je vais donc prouver que Socrate est mortel parce qu’il est un homme et que tous les hommes sont mortels. Mais pour que le raisonnement soit juste, il faut que ses prémisses soient elles-mêmes prouvées : qu’est-ce qui prouve que Socrate est bien un homme et que tous les hommes sont mortels ? Comment prouver que tous les hommes sont mortels ? Il faut donc une preuve de la preuve, puis une preuve de la preuve de la preuve… Aucune preuve ne peut donc établir une vérité absolument.
    L’idéal d’une pensée objective est souvent considéré comme une réflexion sans présupposés, ces derniers faisant voler en éclat l’idée d’universalité de l’énoncé formulé. Pourtant, il semble illusoire de vouloir formuler une telle pensée, ne serait-ce que parce que la formulation d’une proposition elle-même s’accompagne de nécessaires présupposés. Dire « je », associer un verbe à un sujet constituent des opérations elles-mêmes lourdes de présupposés qui conditionnent la pensée. Mais il est impossible d’en faire l’économie, sinon nous serions condamnés à rechercher sans cesse la preuve de la preuve, engageant ainsi la réflexion dans une régression à l’infini. Aussi, la pensée ne peut se résoudre à penser sans présupposés, mais bien plutôt à être consciente de ces présupposés qui la structurent.

  • La nécessité d’accepter des postulats invérifiables : Ne pouvant remonter de preuve en preuve à l’infini, l’esprit accepte toujours sans démonstration un point de départ qui est une simple supposition et dont la vérité n’est pas garantie. Pour mettre un terme à cette régression, nous pouvons nous arrêter à une idée que nous acceptons comme vraie, sans pourtant l’avoir démontrée. Mais, alors comment pouvons-nous être assurés que cette idée est bien vraie ? Devons-nous admettre que toute notre science ne repose que sur des hypothèses ? La réponse de Pascal: «En poursuivant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs qu’on ne peut plus définir, et à des principes si claires qu’on n’en trouve plus qui le soient davantage pour servir à leur preuve. D’où il paraît que les hommes sont dans une impuissance naturelle et immuable à traiter quelque science que ce soit dans un ordre parfaitement accompli.» («De l’esprit de géométrie»)
  • Le diallèle : Démonstration dont la structure est circulaire. Cercle vicieux. L’un des cinq tropes sceptiques qui justifie la suspension du jugement (épochè). Pour les sceptiques, on ne peut raisonner sans éviter le diallèle. Ainsi, je démontre que A est vrai en supposant que B est vrai, et je démontre que B est vrai en démontrant que A est vrai. Je tombe toujours dans un cercle dans la mesure où je démontre, les unes par les autres, des propositions dont aucune n’est fondée a priori. Exemple du diallèle par excellence : pour prouver la valeur de ma raison, il faut que je raisonne, donc que je me serve précisément de cette raison dont la valeur est en question.
  • Toute opinion est relative : Le sophiste Protagoras, écrit Diogène Laerce « fut le premier qui déclara que sur toute chose on pouvait faire deux discours exactement contraires, et il usa de cette méthode ». Selon Protagoras, « l’homme est la mesure de toute chose : de celles qui sont en tant qu’elles sont, de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas » Comment doit-on comprendre cette affirmation ? Non pas, semble-t-il, par référence à un sujet humain universel, semblable en un sens au sujet cartésien ou kantien, mais dans le sens individuel du mot homme, « ce qui revient à dire que ce qui paraît à chacun est la réalité même » (Aristote, « Métaphysique », k,6) ou encore que « telles m’apparaissent à moi les choses en chaque cas, telles elles existent pour moi ; telles elles t’apparaissent à toi, telles pour toi elles existent » (Platon, « Théétète », 152,a).

    https : //1000-idees-de-culture-generale.fr/relativisme-protagoras/


  1. Critique logique du scepticisme.

Rappel:

LES 4 principes de la logique.

  1. Principe d’identité : «Ce qui est, est», «A est A». Une chose est ce qu’elle est => A= A
  2. Principe de non-contradiction : Forme négative du principe d’identité. «Un même attribut ne peut pas être affirmé et nié d’un même sujet en même temps et sous le même rapport.» On ne peut pas dire à la fois d’une plante qu’elle est verte et qu’elle n’est pas verte. (A n’est pas non A). Une pomme n’est pas un cheval. De même, il est impossible qu’en même temps le cheval d’Henry IV soit à la fois blanc et ne soit pas blanc => A ≠ ⌐ A

  3. Principe du tiers-exclus : (A ou non A, pas de troisième solution possible). C’est une pomme ou pas une pomme ! Si une proposition est vraie, alors sa contradictoire est fausse => A = ⌐ ⌐ A
  4. Principe de causalité : tout fait a une cause, et les mêmes causes produisent les mêmes effets. (Ce principe s’appelle aussi : principe du déterminisme).

Peut-on soutenir une telle thèse, qui revient à dire que tout est vrai ? Affirmer l’égale vérité des opinions individuelles portant sur un même objet et ce malgré leur diversité, revient à poser que « la même chose peut, à la fois, être et n’être pas » (Aristote). C’est donc contredire le fondement même de toute pensée logique : le principe de non-contradiction, selon lequel « il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport ». Or, un tel principe en ce qu’il est premier est inconditionné et donc non démontrable. En effet, d’une part, s’il était démontrable, il dépendrait d’un autre principe, mais un tel principe supposerait implicitement le rejet du principe contraire et se fonderait alors sur la conséquence qu’il était sensé démontrer ; on se livrerait donc à une pétition de principe ; et d’autre part, réclamer la démonstration de toute chose, et donc de ce principe aussi, c’est faire preuve d’une « grossière ignorance », puisqu’alors « on irait à l’infini, de telle sorte que, même ainsi, il n’y aurait pas démonstration ». C’est dire qu’ « il est absolument impossible de tout démontrer », et c ‘est dire aussi qu’on ne peut opposer, à ceux qui nient le principe de contradiction, une démonstration qui le fonderait, au sens fort du terme.

Mais si une telle démonstration est exclue, on peut cependant « établir par réfutation l’impossibilité que la même chose soit et ne soit pas, pourvu que l’adversaire dise seulement quelque chose ». Le point de départ, c’est donc le langage, en tant qu’il est porteur d’une signification déterminée pour celui qui parle et pour son interlocuteur. Or, précisément, affirmer l’identique vérité de propositions contradictoires, c’est renoncer au langage. Si dire « ceci est blanc », alors « blanc » ne signifie plus rien de déterminé. Le négateur du principe de contradiction semble parler, mais en fait il « ne dit pas ce qu’il dit » et de ce fait ruine « tout échange de pensée entre les hommes, et, en vérité, avec soi-même ». En niant ce principe, il nie corrélativement sa propre négation ; il rend identiques non pas seulement les opposés, mais toutes choses, et les sons qu’il émet, n’ayant plus de sens définis, ne sont que des bruits. « Un tel homme, en tant que tel, est dès lors semblable à un végétal. »

Si la négation du principe de contradiction ruine la possibilité de toute communication par le langage, elle détruit aussi corrélativement la stabilité des choses, des êtres singuliers. Si le blanc est aussi non-blanc, l’homme non-homme, alors il n’existe plus aucune différence entre les êtres ; toutes choses sont confondues et « par suite rien n’existe réellement ». Aucune chose n’est ce qu’elle est, puisque rien ne possède une nature définie, et « de toute façon, le mot être est à éliminer
» (Platon).

La réfutation des philosophes qui, comme Protagoras, nient le principe de contradiction a donc permis la mise en évidence du substrat requis par l’idée de vérité. Celle-ci suppose qu’il existe des êtres possédant une nature définie ; et c’est cette stabilité ontologique qui fonde en définitive le principe de contradiction dans la sphère de la pensée. C’est donc l’être qui est mesure et condition du vrai, et non l’opinion singulière. « Ce n’est pas parce que nous pensons d’une manière vraie que tu es blanc que tu es blanc, mais c’est parce que tu es blanc qu’en disant que tu l’es nous disons la vérité » (Aristote).

Puisque, s’il est vrai que tout est vrai, le contraire de cette affirmation ne saurait être faux, le relativisme trouve sa vérité dans le scepticisme. Dire que tout est vrai, c’est dire tout aussi bien que tout est incertain et que rien ne peut être dit vrai. Le subjectivisme et le relativisme dissolvent l’idée de vérité et mènent au scepticisme.

Il apparaît que le scepticisme comme le relativisme est une position intenable. Dès qu’il se dit il se contredit. Le scepticisme comme le relativisme sont auto-contradictoire. Montaigne aimait citer Michel de L’HospitalNotre esprit erre dans les ténèbres, aveugle il ne peut discerner le vrai. ») ou XénophonNul homme n’a su ni ne saura rien de certain.») = Formules tout à fait illogiques puisqu’elles affirment qu’on ne peut affirmer, elles rappellent qu’on ne peut rien savoir ! C’est pourquoi Aristote pouvait dire avec raison que la seule attitude cohérente du sceptique ne pouvait qu’être celle de garder le silence. Platon, de son côté, contre Protagoras = si vous admettez l’idée selon laquelle toutes les opinions se valent, alors admettez l’idée selon laquelle toutes les opinions ne se valent pas puisque c’est une opinion !

  • Contre le scepticisme, un exemple d’une démonstration géométrique vraie :


  • Contre le scepticisme, un exemple d’une démonstration algébrique vraie :


  1. Critique morale du relativisme
  • Avantages du relativisme.

Contre de nombreux dogmatismes, le relativisme est une arme critique précieuse. Il incite l’homme à ne pas prendre pour universelles et absolues ses moeurs, ses coutumes, ses formes esthétiques, ses opinions, ses idéologies politiques, ses valeurs morales. Toutes les croyances et certitudes familiers qui constituent notre culture, sont en réalité « relatives » à notre histoire, à notre civilisation. Le relativisme nous invite à nous décentrer de nous-mêmes, à nous ouvrir aux autres cultures, à en reconnaître la légitimité, la dignité et la valeur, à adopter la tolérance (notamment politique et religieuse). Le relativisme est un garde-fou contre toutes les déviations (impérialistes et colonialistes) de l’ethnocentrisme.

Ethnocentrisme :
Tendance universelle des individus à prendre leur propre culture ou société comme modèle de référence – et à rejeter toutes les autres comme inférieures. Lévi-Strauss : « Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les sauvages (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. (…) En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus “sauvages” ou “barbares” de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. » in « Race et histoire ». Comme le dit Lévi-Strauss, « l’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », «cela n’est pas de chez nous », «on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. » Ce qui s’impose désormais à toute personne cultivée, dès lors qu’elle a pris conscience de l’importance qu’il y a non seulement à reconnaître la diversité culturelle des hommes, mais à la respecter, consiste donc à ne pas juger les us et coutumes des autres cultures, voire des autres catégories sociales, afin d’éviter cette barbarie que dénonce avec raison, entre autres, Lévi-Strauss, et qui est de privilégier ses propres manières d’être, en dévalorisant pour cela l’autre qui n’est plus considéré que comme « un sauvage ». Les conséquences éthiques qui découlent des prises de conscience ethnologiques et philosophiques sur la réalité humaine sont, nous le voyons, de nature à permettre un plus grand respect de la diversité culturelle. Cette diversité culturelle n’apparaît donc plus sous le mode d’une dichotomie entre monde civilisé (le nôtre) et monde sauvage (celui des autres), mais sous le mode d’une richesse à préserver. L’uniformité culturelle qui tend à imposer partout le mode d’être occidental, et plus particulièrement étasunien, est considérée par les philosophes et penseurs actuels comme un appauvrissement incontestable de l’humanité, et on voit un peu partout s’organiser des modes de défense des traditions et expressions culturelles particulières.

  • Inconvénients du relativisme :
  • Cependant, le relativisme est lui-même dangereux s’il devient… absolu. Dire « tout est relatif » est un jugement risqué parce que lui-même absolu et dogmatique. Tout n’est pas relatif, tout n’est pas égal en matière de morale humaine et de culture. Prétendre que « tout se vaut » conduirait à admettre les sacrifices humains, l’infanticide ou tolérer l’excision, l’esclavage ou la torture. A tout tolérer, on en vient à tolérer l’intolérable : « À force de tout voir l’on finit par tout supporter… A force de tout supporter l’on finit par tout tolérer… A force de tout tolérer l’on finit par tout accepter… A force de tout accepter l’on finit par tout approuver ! » Saint Augustin. Les mêmes remarques pourraient être formulées à l’égard du « relativisme esthétique » pour lequel « tout est beau ». Le relativisme moral est un bon garde-fou, mais il ne dispense pas l’homme de se construire une éthique, de fonder sur un humanisme minimal le progrès possible de l’Humanité. Le relativisme politique ne dispense pas l’homme de garantir des droits fondamentaux et inaliénables à l’Humanité.
  • Un tel relativisme est de plus contradictoire (suicidaire) : sous prétexte de tout admettre, il ne peut contester ce qui chercherait à le détruire.
  • Comme toute attitude systématique, une telle défiance à l’égard du jugement humain et une telle relativisation des moeurs humaines nous semblent comporter leurs propres limites. Le dénigrement systématique de tout jugement de valeur sur les manières d’être, les coutumes et usages relève donc d’une forme de terrorisme idéologique. Et nous pensons, au contraire, que c’est précisément au nom d’une certaine idée de l’homme que certaines coutumes doivent tomber, même si elles ont une signification historique, et que toutes les coutumes ne sont pas « bonnes » parce qu’elles sont ethnologiquement justifiées (homophobie, transphobie, misogynie). Ainsi, les relations de l’homme aux autres êtres vivants doivent faire l’objet d’un examen. L’exercice du jugement qui est, en effet, à la fois le devoir de l’homme et son privilège, le conduit donc à juger en fonction d’un critérium, qui consiste bien en une certaine idée de l’homme et de son essence, et à juger de ses relations, non seulement aux autres hommes, mais à l’ensemble des êtres vivants. Ainsi apparaît pour nous, par exemple, l’excision, qui ne peut pas avoir de justification.
  •     Le relativisme culturel affirme que les comportements s’enracinent dans des cultures (histoires et justifications idéologiques) différentes. Cela ne signifie pas que tout est justifié. Doivent demeurer intolérables les pratiques (de quelque culture qu’elles soient) qui mettent en cause l’intégrité de la personne humaine.
  1. VERITE ET ÉVIDENCE.

Définition: Illusion – Erreur – Mensonge – Délire

L’illusion, état mental de celui qu’on abuse et qu’on trompe, ne doit pas être confondue avec l’erreur, acte de l’esprit jugeant vrai ce qui, en réalité, est faux. L’erreur n’est ni consciente ni volontaire. Le sujet parle sans connaître lui-même la vérité. Il convient de soigneusement distinguer ces notions parce qu’il y a une positivité de l’illusion, qui s’oppose à la pure négativité de l’erreur. L’illusion produit, elle produit du réel, cette croyance possède une fonction et un contenu positifs étrangers à l’erreur qui se dissipe, une fois, connue en tant qu’erreur. Au contraire, nous le verrons, l’illusion, même déjouée, peut se perpétuer sans vraiment se dissiper.

Il faut aussi distinguer l’illusion du mensonge, caractérisé par l’intention d’égarer l’interlocuteur. Le menteur déforme consciemment et volontairement la “vérité”, dans l’intention de tromper autrui; donc celui qui ment sait nécessairement “une” vérité qu’il cache.Dans l’illusion, ma bonne foi est évidente : je suis alors abusé et trompé (souvenons-nous d’ailleurs que le terme d’illusion vient du verbe latin « illudere », qui signifie jouer, abuser et tromper). Tout se passe comme si quelque piège m’était tendu, dont je suis l’innocente victime.

Contrairement à l’illusion, le délire est un discours soit, complètement détaché du réel (irréel), soit inintelligible parce que totalement illogique.

  1. La vérité s’applique aux idées, non aux choses

Le langage courant confond bien souvent les termes réalité et vérité. Or, il convient de les distinguer soigneusement. Un objet (cette table, ce tableau), un être seront qualifiés de « réels ». Cette lampe est réelle, autrement dit elle existe effectivement ; ce n’est pas une fiction de mon imagination. Mais cela n’aurait aucun sens de dire : « Le bureau et le tableau sont vrais » (ou « faux »). La vérité est une valeur qui concerne exclusivement nos énoncés, nos pensées, nos jugements. Ainsi, par exemple, les jugements : « Cette table est beige », « Ce tableau est noir » peuvent parfaitement être dits «vrais » ou « faux ». La vérité ou la fausseté qualifient donc, non l’objet lui-même, mais la valeur de mon assertion. Les choses ne sont en elles-mêmes ni vraies, ni fausses. Ce sont les représentations que nous en avons qui peuvent l’être.

Dans certains cas pourtant, le langage paraît attribuer la vérité ou la fausseté à l’objet : un faux tapis persan, un faux Vermeer, de fausses dents, de faux seins. Mais on désigne ici des objets réels : le faux persan est bien un tapis, le faux Vermeer un vrai Van Meegeren
[*], les fausses dents un vrai dentier, de faux seins, du vrai silicone ! La fausseté porte ici sur le nom attribué improprement à ces objets, et non sur leur réalité. La fausseté est ici l’absence de valeur à laquelle on se réfère. Les choses ne sont en elles-mêmes ni vraies ni fausses. Ce sont les représentations que nous en avons qui peuvent l’être. C’est précisément parce que l’énoncé : « Ce tapis est un tapis persan » est faux qu’il s’agit d’un faux persan.

[*] Van Meegeren, peintre raté et faussaire, trompa dans les années 30/40 les meilleurs experts. Après la 2de guerre mondiale, il est arrêté par les Forces alliées pour avoir collaboré avec les allemands (envahisseurs de la Hollande), car on croyait réellement qu’il avait vendu aux Nazis des trésors culturels de son pays. Crime passible de la peine de mort. Van Meegeren préféra avouer la falsification et entreprit de se disculper en peignant un autre «Vermeer» dans sa cellule en présence du tribunal. Il fut libéré et célébré comme un escroc subtil dont les faux avaient réussi à duper à la fois les experts et l’occupant allemand dont Goering qui avait acheté un faux Vermeer de Van Meegeren. Il fut condamné à une peine très symbolique de un an de prison pour faux et tromperie. Mais Van Meegeren n’exécuta jamais cette peine, puisque le 26 novembre 1947, dernier jour pour faire appel de cette condamnation, Van Meegeren fut victime d’une crise cardiaque et mourut le 30 novembre 1947 !

B. Le vrai est à lui-même sa marque

Il faut chercher maintenant quel est le critère de la vérité. Comment reconnaître, caractériser, définir le jugement vrai ? La réponse la plus simple est celle-ci : le jugement vrai se reconnaît à ses caractères intrinsèques, il se révèle vrai par lui-même, il se manifeste par son évidence. « La vérité est à elle-même son propre signe » («verum index sui»), écrit Spinoza dans L’  «Éthique» (1677) ; « De même que la lumière se montre soi-même et montre avec soi les ténèbres, ainsi la vérité est à elle-même son critérium et elle est aussi celui de l’erreur ». Cette identification de la vérité et de l’évidence se trouve déjà chez Descartes, qui se fixe comme première règle de n’accepter comme vrai que ce qui se donne clairement et immédiatement pour vrai : « Ayant remarqué qu’il n’y a rien du tout en ceci : je pense, donc je suis, qui m’assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que, pour penser, il faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies », écrit-il dans la 4e partie de son «Discours de la méthode» (1637).

  • «clairement»: présente et manifeste à un esprit attentif.
  • «distinctement»: simple, idée que l’on ne peut confondre avec une autre. Une idée est distincte, quand l’esprit voit ce qu’elle contient, et ce qui la différencie de tout autre.

// Pour Spinoza comme pour Descartes, une idée qui s’impose avec clarté et distinction est une idée vraie, et il n’y a point à chercher au-delà.

C. Vérité et Certitude

Tout ce qui est vrai est certain mais à l’inverse tout ce qui nous donne une certitude n’est pas vrai. La certitude n’est que le critère subjectif de la vérité. Elle se confond le plus souvent avec le sentiment intime d’être «dans» le vrai. Mais est-ce une preuve suffisante ? On peut en douter. Si être certain consiste simplement à tenir fermement quelque chose pour vrai, alors une simple opinion, croyance ou conviction, pourvu qu’elle soit bien ancrée, pourvu que j’y crois «dur comme fer», serait immédiatement une vérité. Que Dieu existe, je peux le croire et en être certain, autrement dit c’est une affirmation que je tiens pour vraie. Mais en fait, cette affirmation, quelles que soient les raisons que j’invoque, est moins vraie ou fausse qu’indécidable : ce n’est qu’une simple certitude subjective. Le croyant n’est certes pas un menteur : il croit sincèrement et «de toute son âme» à la vérité de sa croyance. Ôtez-lui cette certitude et il cessera de croire ou tombera dans le doute. Il y a donc en vérité moins de certitude dans le savoir que dans la foi, puisque que tout savoir
est par définition rectifiable et discutable, c’est à dire susceptible d’être réfuté ou mis en doute. Il faudrait dire alors que n’aime «vraiment» la vérité que celui qui commence par se défaire de toute certitude.

D. Sous l’évidence, les préjugés (critique de «vérité-certitude»)

Cette conception de la « vérité-évidence » peut être dangereuse, car l’évidence est mal définie. Nous éprouvons un sentiment d’évidence, une impression d’évidence ; mais devons-nous accorder à cette impression une valeur absolue ?
Descartes a bien senti la difficulté puisque, après avoir affirmé que nos idées claires et distinctes sont vraies, il reconnaît « qu’il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement»… En fait, l’impression vécue de certitude n’est pas suffisante pour caractériser le jugement vrai. Car on peut éprouver un fort sentiment d’évidence et pourtant être dans l’erreur. Ce qui nous saute aux yeux nous aveugle. De plus, l’expérience montre que les idées allant dans le sens de nos désirs, de nos intérêts, de nos préjugés nous semblent d’ordinaire évidentes. Dès lors, comment distinguer les fausses évidences et les vraies évidences ? C’est ici qu’un critère objectif serait nécessaire, comme Helvétius (1715-1771) le fait ironiquement observer : « Descartes a logé la vérité à l’hostellerie de l’évidence, mais il a négligé de nous en donner l’adresse. ». Cette règle d’évidence de Descartes, conduit cependant à se demander : qu’est-ce qui m’assure de l’évidente vérité de telle ou telle idée ? Il peut y avoir de fausses clartés et l’évidence être trompeuse. Cela parce que le jugement ne dépend pas de l’intelligence mais de la volonté, de la volonté libre.

Pour passer de l’opinion à la vérité, se pose néanmoins un problème. Il est exposé par Sextus Empiricus, philosophe sceptique, dans les “Hypotyposes” : comment savoir si une définition, par exemple, est vraie, quand on est dans une situation préalable d’ignorance ? À quoi la reconnaît-on ? Et inversement, pourquoi établir une définition, si l’on connaît déjà ce que l’on veut définir ? Il semble donc qu’il faille d’abord posséder le savoir pour établir la vérité, ce qui est absurde.

Descartes reconnaissait lui-même : ” il y a quelque difficultés à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.

Souvent les passions, les préjugés, les traditions fournissent des contrefaçons d’évidence. Nous avons tendance à tenir pour claires et évidentes les opinions auxquelles nous sommes habitués. L’habitude n’engendre le plus souvent que des préjugés. Or, rien n’est plus éblouissant qu’un préjugé. Il arrive donc fort fréquemment que l’éclat de la vérité ne soit que la patine du temps et que notre certitude ne soit pas le fait de la raison mais simplement l’éloquence de nos désirs. Il peut arriver que ce qui nous parait probable et même très probable soit faux et que ce qui est vrai ne nous paraisse pas probable. En effet, les idées nouvelles les mieux fondées ont du mal à se faire accepter. Au nom de l’évidence, c’est-à-dire des traditions bien établies et des idées coutumières, les penseurs officiels, installés dans leur conformisme, ont souvent critiqué les grands créateurs d’idées neuves. L’Académie des sciences se moqua de Pasteur, comme les vieux chimistes s’étaient moqués des découvertes de Lavoisier sur la combustion du plomb. La vérité est polémique, elle bouscule les évidences, les certitudes, les idées reçues. Les vérités les plus fécondes, bien loin de s’imposer tout d’abord comme des évidences, furent toujours proposées, au contraire, dans l’étonnement et le scandale.

Entre 1860 et 1880, des biologistes comme Pouchet (contre Pasteur) soutiennent la vérité de la génération spontanée [*]. Si la pensée scientifique depuis le début du XXe siécle nous paraît plus vraie, c’est uniquement par manque de recul. Elle paraîtra comiquement puérile et magique aux savants du xxiie siécle.

[*]
https : //fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9n%C3%A9ration_spontan%C3%A9e

Pasteur : la rage de vaincre

Louis Pasteur est né le 27 décembre 1822 à Dole, dans le Jura. Après avoir intégré l’École normale supérieure en 1843, il entre à la faculté de Strasbourg où il devient professeur de chimie. En 1854, devenu doyen de la faculté des sciences de Lille, il se lance dans l’étude des fermentations. Il va mettre au point une technique permettant de réduire le niveau de contamination d’un milieu grâce à un chauffage de quelques minutes entre 55 et 60 °C en l’absence d’air. Ce procédé va porter le nom de pasteurisation. Pasteur découvre ensuite que les maladies infectieuses chez l’homme et les animaux sont dues à des micro-organismes.

Entre 1878 et 1880, il identifie trois espèces de bactéries : le streptocoque, le staphylocoque et le pneumocoque. Il affirme que chaque maladie est causée par un micro-organisme et établit les grands principes de l’asepsie. Le taux de mortalité consécutif aux opérations diminue alors considérablement grâce à ses découvertes. En 1880, il parvient à vacciner des poules contre le choléra. Ses travaux sur la rage conduisent à l’ouverture en 1888 du premier institut Pasteur. Il découvre enfin le vaccin contre cette terrible maladie. Il meurt le 28 septembre 1895, à Marnes-la-Coquette.

Selon Bachelard, ce critère de l’évidence est très discutable, il faut au contraire se méfier des évidences. Il peut se produire à notre insu un amalgame entre évidence logique et évidence sensible. Il est évident que le soleil “se lève“, or c’est faux. L’évidence est souvent ce qui va dans le sens de nos habitudes de penser ou de notre passion. La vérité en science est souvent contre-intuitive.

  1. LA VERITE EST-ELLE CONFORMITE AU REEL ?

    1. L’adéquation de la pensée à l’objet

Une idée ne serait donc pas qualifiée de « vraie » ou de « fausse » en elle-même, par ses caractéristiques intrinsèques, mais seulement en fonction de sa conformité ou de sa non-conformité à la réalité. Dans les universités médiévales, on définissait la vérité comme « la conformité de notre pensée aux choses » (« adequatio rerum et intellectus »). L’idée vraie serait une simple copie de la réalité. Ne dit-on pas d’ailleurs indifféremment : «c’est vrai» ou «c’est réel», «En réalité» ou «En vérité» ?

Mais une telle définition est contestable pour une raison très simple : c’est que nous n’avons pas la possibilité de sortir de nous-mêmes, de notre système de représentations, pour confronter la copie et son modèle. Tout ce que nous connaissons, c’est notre pensée, notre image du monde, nos expériences sur le monde. Comment vérifier la conformité d’un discours quelconque au réel si l’on ne peut pas accéder au réel autrement qu’au moyen d’un discours ? Mais le monde en soi, tel qu’il est indépendamment de nos expériences et de nos représentations, nous échappe nécessairement. Nous n’avons aucun moyen de connaître le modèle en dehors de cette « copie » qu’est notre expérience du monde.

  1. Phénomène & Noumènes (Kant)

La métaphysique – comprise comme théorie s’élevant au-dessus des faits et de l’expérience – a été profondément atteinte par la critique de Kant, qui considère comme impossible la connaissance de l’âme ou de Dieu.

En effet, le monde n’est certainement pas tel que nous le voyons. D’abord dans l’acte de perception, nous projetons les “formes de notre sensibilité” qui contiennent l’espace et le temps. Les objets que nous voyons sont des “phénomènes“, ce ne sont pas les objets réels (que Kant nomme “noumènes“, c’est-à-dire les choses telles qu’elles sont “en soi”, indépendamment de la perception par notre esprit). Cf. l’image des “lunettes rouges” dans « Le Monde de Sophie » de Gaarder.

Je puis, en effet, saisir ce qui s’offre à mon champ perceptif dans le cadre des formes pures de la sensibilité (l’espace et le temps) et dans le cadre des catégories du jugement. Mais je ne puis appréhender l’être en tant qu’être, la réalité véritable. Il n’y a de connaissance que des phénomènes, c’est-à-dire des choses sensibles, non point des noumènes, objets purement intelligibles. La métaphysique, en tant qu’elle veut dépasser la sphère phénoménale, est vouée à l’échec : c’est une illusion ; quand la raison humaine transcende le champ de l’expérience, elle s’illusionne de chimères.

« La colombe légère qui, dans son libre vol, fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle volerait bien mieux encore dans le vide. C’est ainsi que Platon, quittant le monde sensible, se hasarda, sur les ailes des idées, dans les espaces vides de l’entendement pur. Il ne s’apercevait pas que, malgré tous ses efforts, il ne faisait aucun chemin parce qu’il n’avait pas de point d’appui. » (Kant, Critique de la raison pure)

«Critique» est le terme que Kant a légué à l’histoire de la philosophie. L’attitude critique consiste à se demander jusqu’où l’on peut étendre ses connaissances et à quel titre on a le droit de le faire. Renversement copernicien du problème de la connaissance : notre connaissance des objets dépend du sujet connaissant au moins autant que des objets à connaître. «Les objets se règlent sur notre connaissance» («Préface de la seconde édition de la CRPure»).

À l’image de Copernic qui a montré que la Terre tourne autour du soleil et non l’inverse, Kant soutient que la connaissance que nous avons des objets dépend de la structure de notre esprit (il s’oppose en cela au scepticisme de Hume). Nous ne connaissons pas les choses telles qu’elles sont indépendamment de nous (les choses en soi ou « noumènes »), mais seulement les objets dont notre esprit et nos sens nous donnent une représentation (les phénomènes). Sa Critique de la raison pure est ainsi consacrée à l’étude des conditions et des modalités de notre connaissance a priori, c’est-à-dire indépendamment des objets auxquels elle s’applique.

Connaître donc, c’est organiser au moyen de notre sensibilité et de notre entendement ce qui est donné dans l’expérience, ce qui nous apparaît. La «révolution copernicienne» opérée par Kant est la suivante : le réel connaissable n’est pas indépendant de l’esprit, c’est l’esprit qui lui donne sa forme. Nous ne sommes pas passifs face au monde : c’est nous qui lui donnons les formes sous lesquelles nous le connaissons. Dans la «Critique de la Raison Pure», Kant compare sa méthode à celle de Copernic. Le savant polonais mit enfin l’astronomie sur la voie de la science moderne lorsqu’il plaça le soleil au centre de son astronomie et en délogea la Terre (héliocentrisme). Kant compare le décentrement opéré par Copernic au sien propre : jusqu’alors, on a cherché à résoudre le problème de la connaissance en faisant tourner le sujet autour de l’objet. Décentrons l’objet, replaçons au centre le sujet qui connaît et mettons l’objet connu à la périphérie. Ainsi, affirme Kant, nous pourrons savoir en quoi la connaissance consiste au juste et quelles en sont les limites. Donc nous connaissons le monde qu’à travers le prisme de notre structure mentale. Donc, les choses telles qu’elles sont «en elles-mêmes», «en soi», au-delà de leur réalité phénoménale, nous ne pouvons les connaître. Le concept de noumène a le sens négatif de limite.


Exemple d’une loi :

Une marque de cette baisse de prétention de la connaissance humaine se voit chez Newton. Ce savant est célèbre pour avoir découvert les lois de la gravitation universelle, mais aussi pour avoir dit que la force d’attraction n’était pas quelque chose qu’il pouvait connaître en tant que telle. L’attraction désigne une propriété par laquelle on peut décrire des relations entre des phénomènes. Mais en disant cela, on se contente de définir une propriété, et non une sorte de qualité occulte dont il faudrait définir l’essence pour être vraiment savant. Que faut-il faire alors pour être savant ?

D’après Einstein, nous ressemblons à :

« Un homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée (…) il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme (…) mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel. ».
 Einstein «L’Evolution des Idées en Physique».

(Vidéo) La montre d’Einstein : https://www.youtube.com/watch?v=5dS1D_X5xRg&ab_channel=MonsieurPhi

Le monde ressemble à cette montre fermée au mécanisme irrémédiablement caché. Selon le physicien et philosophe Bernard d’Espagnat, «le réel est voilé» à l’homme, qui n’a aucun moyen de le dévoiler. De même que, dans l’image de la montre fermée, nous n’avons pas le moyen d’ouvrir la montre, la réalité objective ne nous est pas accessible, nous n’avons aucun moyen d’accéder à une connaissance sensible du mécanisme. Nous n’avons accès qu’à ces émergences sensibles de cette réalité cachée que sont les faits.

  1. VERITE ET UNANIMITE (TES- TS)
L’unanimité est-elle un critère de vérité
Le fait que tout le monde soit d’accord garantit-il la vérité d’une proposition ? Et, à l’inverse, si un seul individu pense quelque chose (exemple de Bruno et Galilée), cela signifie-t-il nécessairement qu’il a tort ? Doit-on admettre le relativisme de la vérité : “à chacun sa vérité” ? Le sujet ne dit pas : l’unanimité est-elle le critère de vérité ? mais un “critère” de vérité. Cette nuance est importante : ceci signifie qu’elle peut constituer une garantie parmi d’autres dans la recherche de la vérité. Il semble juste de penser que si tous les membres d’un groupe (et l’on peut penser en particulier aux communautés scientifiques) admettent pour vraie une théorie, il y a plus de chance pour qu’elle soit vraie que si un seul individu le pense. Est-ce que la conformité de toutes les opinions entre elles suffit à dire que celles-ci sont conformes avec le réel (puisque l’on peut définir la vérité comme adéquation de mon jugement avec ce qui est, avec le réel) ? L’unanimité, si elle est un critère nécessaire, n’est peut-être pas un critère suffisant : peut-elle fonder la vérité ? N’est-il pas dangereux de fonder la vérité sur l’unanimité ?
THESE : [Seul l’accord entre tous les esprits permet à l’homme de distinguer avec certitude le vrai du faux.]

ANTITHESE : [La plupart du temps, l’unanimité ne se fonde pas sur la raison, mais sur des croyances, de simples opinions.]

1a) L’unanimité fonde l’idée même de vérité

Il suffit que j’identifie tel objet comme étant Un « chien », alors qu’autrui certifie qu’il ne voit aucun objet, ou bien encore que l’objet qu’il voit est un lapin, pour que ma raison se mette à vaciller. La seule garantie que j’aie de porter un jugement vrai sur la réalité m’est fournie par autrui. Si les autres s’accordent tous à dire que l’eau bout à 100 degrés ou que le ciel est bleu, je peux être assuré de la véracité de ma perception. Celle-ci n’est pas trompeuse puisqu’elle est corroborée par tous. En effet, que serait une vérité que je serais le seul à partager ? Si la vérité est en droit universelle, elle se doit d’être en fait partagée de tous.

2a) L’unanimité n’est pas un critère de vérité.

L’opinion fait souvent de l’unanimité le critère de la vérité. On dit: “Tout le monde est d’accord pour dire que…” comme preuve de la vérité de quelque chose. Mais, précisément parce qu’elle est l’opinion, l’opinion ne fonde pas ses jugements en raison. L’opinion faisant de l’unanimité le critère de la vérité est donc sans valeur. De fait, il ne semble pas, pour plusieurs raisons, que l’on puisse poser l’unanimité comme critère de vérité. Il convient en effet d’abord de savoir à quelle unanimité on songe. Il est matériellement impossible qu’il s’agisse de l’unanimité effective de la totalité des esprits, de tous les hommes sans exception, morts et vivants. Dira-t-on qu’il s’agit de l’unanimité de certains esprits compétents, cad de l’unanimité des spécialistes dans un domaine précis ? Ainsi une loi physique serait vraie si tous les physiciens sont unanimes à la considérer comme vraie. Mais il s’agirait alors de tous les spécialistes à une époque donnée. Donc, la vérité d’une théorie varierait selon les époques, puisque l’unanimité des spécialistes peut varier à chaque époque. Et, de fait, l’histoire des sciences nous enseigne que des théories (fixisme, géocentrisme, etc.) qui se sont révélées fausses ont été admises par la totalité des savants à une époque donnée. Bien plus, c’est souvent un seul ou un petit nombre de spécialistes qui ont défendu la vérité contre la majorité de leurs confrères (comme l’héliocentrisme défendu par Copernic et Galilée contre l’immense majorité des astronomes de leur temps) : « Eppur si muove ! »

1b) Les dangers du relativisme

« L’homme est la mesure de toute choses » formule qu’Anatole France interprétait ainsi : « L’homme ne connaîtra de l’univers que ce qui s’humanisera pour entrer en lui, il ne connaîtra jamais que l’humanité des choses. » Toute affirmation sur l’univers est relative à celui qui affirme. Socrate résume la thèse de Protagoras : « N’arrive-t-il pas parfois qu’au souffle du même vent l’un de nous frissonne et non l’autre ? Or que dirons-nous alors de ce souffle de vent envisagé tout seul et par rapport à lui-même ? Qu’il est froid ou qu’il n’est pas froid ? Ou bien en croirons-nous Protagoras : qu’il est froid pour qui frisonne et ne l’est pas pour qui ne frisonne pas ? » (« Théétète », 152b). L’affirmation sur un même objet diffère non seulement d’un individu à un autre mais chez le même individu selon les moments (le monde ne m’apparaît pas de la même façon quand je suis gai ou triste) et même selon les perspectives d’observation (une tour vue carrée de près paraît ronde de loin). Pour les sceptiques il n’y a pas de vérités objectives mais seulement des opinions subjectives toutes différentes.

Que faut-il penser du scepticisme ? A l’exemple de ceux qui « prouvaient le mouvement en marchant » nous pourrions alléguer le fait que la science moderne a réfuté le scepticisme en affirmant des « vérités » qui font aujourd’hui l’accord de tous les esprits compétents. Mais plus fondamentalement on peut remarquer que le scepticisme se contredit en s’énonçant : car il se donne pour la vraie théorie de la connaissance. Poser comme vérité que la vérité est inaccessible, c’est au moins reconnaître une vérité et par là démentir sa propre thèse. Toute pensée qui s’énonce vise une vérité, se reconnaît faite pour la Vérité, et tend à poser implicitement sa propre valeur.

2b) Les opinions sont contagieuses et irrationnelles

Freud, dans Psychologie collective et analyse du moi, commentant les travaux du psychologue français Gustave Le Bon, explique les mécanismes conduisant l’individu à renoncer à sa conscience propre pour adhérer totalement aux mouvements, aux idées de la foule. Les discours d’Hitler, bien qu’empreints de fanatisme, eurent malheureusement l’effet de séduire unanimement le peuple. L’écrivain Thomas Mann aura alors cette phrase pleine de sens : « Le terrain était prêt pour la foi en Hitler. ».

1c) La vérité, en art et en science, fait l’unanimité

Toute loi scientifique est tenue pour vraie à partir du moment où l’ensemble de la communauté scientifique en reconnaît la validité. En art, ainsi que le dit Kant, « Est beau ce qui plaît universellement sans concept » (Critique de la faculté de juger). Le fait que la satisfaction esthétique soit universelle, valable pour tous découle de la première définition. En effet être sensible à la beauté relève d’une sensibilité purifiée de la convoitise, de la crainte, du désir, du confort … bref de tous les intérêts particuliers. Ce plaisir éprouvé n’est donc pas celui d’un sujet enfermé dans sa particularité et ce dernier peut à juste titre dire : « c’est beau », comme si la beauté était dans l’objet. Il peut légitimement s’attendre à ce que tout autre éprouve la même satisfaction. Même si je n’aime pas la musique de Mozart ou la peinture de Picasso, je dois reconnaître qu’elle est unanimement tenue pour belle.

De même, en science, une idée ne peut être tenue pour vraie que si elle est partagée de toutes la communauté scientifique. Par exemple, l’énoncé “l’eau bout à 100 degrés” peut être tenue pour certaine car les scientifiques du monde entier partagent cette assertion.

2c) L’opinion unanime, comprise comme conjecture non fondée en raison semble avoir tort

« Le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’opinion », a écrit Valéry. On ne saurait mieux dire : à son premier niveau, l’opinion n’a guère de chances d’avoir raison car elle désigne une manière de juger inférieure, par opposition à la science, quelque chose d’intermédiaire entre la connaissance et l’ignorance, un jugement fondé en grande partie sur la crédulité ou le mensonge, comme le dit Valéry. L’opinion ou le fruit d’automatismes humains. L’opinion, qu’elle soit d’origine culturelle ou sociale, est ici erronée. Admise sans critique, sans examen rationnel, elle exprime le penchant à la passivité, au conformisme, et, par conséquent, elle a nécessairement tort. Y a-t-il de bons avis non rationnels, n’étant pas nécessairement dans l’erreur ? Fort peu. Dans le champ du social, comme dans celui de la méthode ou de la science, l’opinion conçue comme conjecture doit généralement être balayé. Il exprime un certain état de mon corps ou de mon milieu culturel. Que désigne l’opinion ? Un jugement recueilli par expérience, à partir d’un minimum d’élaboration personnelle, en bref un simple avis résultant de l’expérience ou d’une tradition. “L’opinion a, en droit, toujours tort.” dira Bachelard dans La Formation de l’esprit scientifique.

SYNTHESE : [Seule est vraie la connaissance vérifiée] => Cf. ci-dessous.
CONCLUSION: L’unanimité est un critère de vérité nécessaire mais insuffisant.

V. VERITE ET UTILITE

  1. L’idée vraie est l’idée qui réussit

La conception pragmatique de la vérité récuse aussi bien la vérité-correspondance que la vérité-évidence qui ne prouve rien. Pour le pragmatisme en effet (du grec pragma, qui signifie chose, action, affaire), le critère du vrai se ramène à l’utilité. Dans sa version courante et populaire, le pragmatisme affirme qu’est vraie une idée ou une croyance dont les effets pratiques sont avantageux pour celui qui la professe. Dans cette optique, il importe peu qu’une idée soit théoriquement indémontrable : l’essentiel est qu’elle soit source de succès dans l’action. Pour W. James (1842 – 1910), par exemple, la vérité est si peu une représentation conforme à la réalité, que cette dernière est elle-même mouvante, changeante et instable. Aussi, aucun critère intellectuel sûr et permanent ne saurait en épouser les métamorphoses.

La vérité n’est donc pas la qualité inhérente d’une idée, pas plus qu’elle n’est déposée dans les choses, forme inerte attendant d’être réveillée, comme la Belle endormie du conte, par le baiser d’un Prince, fut-il des Idées. Une idée n’est «vraie» que dans la mesure où elle permet la réussite d’une action ou d’une conduite quelconques. Autrement dit, il n’y a pas de vérités il n’y a jamais que des vérifications, elles-mêmes révisables et provisoires : « la vérité est un événement qui se produit pour une idée. Celle-ci devient vraie ; elle est rendue vraie par certains faits. Elle acquiert sa vérité par un processus…qui a pour but et pour résultat sa vérification ». En somme, pour le pragmatisme, tant que la réalité ne vient pas contredire nos idées et faire obstacle ou échec aux entreprises que celles-ci nous inspirent, nous pouvons les tenir pour vraies. En ce sens, ajoute W. James, une idée est une invention dont la seule destination est d’être un guide de l’action. C’est pourquoi, hors d’une sanction pratique, «la vérité vit à crédit».

Pour le pragmatisme, le seul critère de la vérité est le succès. La pensée étant au service de l’action, les idées ne sont que des outils dont nous nous servons pour agir. L’idée vraie, c’est celle qui paie le mieux, celle qui a le plus de rendement, celle qui est la plus efficace. Une idée vraie n’est pas vraie pour elle-même, elle est vraie car elle permet d’effectuer une action adéquatement sans rencontrer d’obstacles. Si j’utilise une pince plutôt qu’un marteau pour planter un clou, je risque d’échouer dans mon entreprise de bricolage. J’aurais donc appris, par une expérience de « vérification », que mon idée était fausse : elle ne correspondait pas à une fonction réalisable de l’objet. Mon savoir était faux, car il ne m’a pas permis d’effectuer l’action voulue (planter un clou). Malheureusement, le mot « utile » a pour William James un sens on ne peut plus vague : « Ce qui est vrai, écrit-il, c’est ce qui est avantageux de n’importe quelle manière ». Ainsi, une loi physique est vraie si elle a des applications techniques fécondes, une religion est vraie dès lors qu’elle est consolante, qu’elle apaise les souffrances des hommes. Dieu, écrit William James, est « une chose dont on se sert » in «Le Pragmatisme» (1907).

B. Critique du pragmatisme

On voit le danger d’une telle doctrine. Il est clair qu’il y a des vérités qui blessent et des mensonges qui consolent. La vérité est ici trop liée à la facilité, tandis qu’il faut souvent du courage, et même une certaine abnégation, pour aboutir au vrai. Qu’une affirmation soit consolante, réconfortante ou rassurante ne la rend pas vraie pour autant, mais parfois même suspecte au point de vue de la vérité. « La foi sauve, dit Nietzsche, donc elle ment. ». Le biologiste humaniste français Jean Rostand
(†1977) ajoute : «Les vérités consolantes doivent être démontrées deux fois.»

Malgré ses outrances et ses simplifications, cette conception ne manque pas de pertinence et d’intérêt, du moins chez ses inspirateurs originels, comme Peirce ou même W. James. Mais, sa vulgarisation «utilitariste» dans le monde des affaires, du marketing et de la finance, l’a déformée jusqu’à la caricature : l’idée vraie c’est l’idée qui «marche» et l’idée qui marche, bien entendu, c’est l’idée qui «paye»!
Une action efficace, rentable n’est pas forcément voire essentiellement juste et bonne. On ne s’attardera pas à réfuter cette version grossièrement mercantile et managériale du pragmatisme qui nourrit aujourd’hui l’idéologie ordinaire des «business schools» et un certain affairisme néolibéral triomphant.

Notons seulement qu’on ne saurait présenter comme une «philosophie», un ensemble de recettes opportunistes destinées à assurer à leurs émules des «succès» sonnants et trébuchants ; des idées ou des croyances opposées ou rivales peuvent avoir les mêmes effets pratiques, sans que soit prouvé par-là quoi que ce soit de leur vérité ou validité —pas plus que l’«efficacité» éventuelle d’un placebo sur un patient, ne prouve la vérité de la médecine ou… l’inutilité des médicaments ! Enfin, si on ne peut déclarer vraies que les idées utiles ou «payantes», alors force est de constater qu’il y a dans l’existence bien des situations où l’ignorance, la crédulité et la bêtise peuvent se révéler beaucoup plus «payantes» que le savoir, la lucidité et l’intelligence !
La vertu propre de la vérité n’est pas de satisfaire nos chers intérêts, mais de nous instruire sur le réel et sur nous-mêmes : la vérité s’impose à tous les esprits, elle ne «fait de cadeau» à personne et c’est justement ce qui la rend précieuse ; qu’ici ou là, elle nous profite, nous dérange ou nous indiffère, elle est d’abord ce devant quoi ma raison s’incline et c’est avec justesse qu’on a pu dire que les vérités rassurantes devraient être démontrées deux fois. Mais le pragmatisme a sans doute une autre portée et un autre destin que cette apologie vulgaire et béate du «succès» et de l’action «utile». Il pousse à s’interroger plus profondément sur les rapports que la vérité entretient avec la pensée et l’existence de qui entend faire de la philosophie sa seule et unique «affaire», non pas tant parce qu’on l’a choisi, mais parce que l’on se sent «saisi» par elle comme par la plus urgente et la plus impérieuse des nécessités.

CCL: A la limite le pragmatisme détruit l’idée même de vérité: L’utile est une chose, la vérité en est une autre. Par exemple, il est certes utile de croire en Dieu. Cela n’exclut pas que cette croyance puisse être illusoire. Dans le pragmatisme, il y a confusion entre des domaines différents, celui du “pratique” et celui de la “valeur“. Un mensonge peut aider à guérir !

  1. VERITE ET VERIFICATION: Seule est vraie la connaissance vérifiée


Nous dirons que le vrai est ce qui est vérifiable. Certes, en logique pure, en mathématique, triomphe une vérité purement formelle, une vérité qui ignore la réalité. La vérité est ici seulement l’accord de l’esprit avec ses propres conventions. L’énoncé : « La somme des angles d’un triangle vaut deux droits » est vrai (c’est-à-dire non contradictoire) si j’admets les postulats d’Euclide (géométrie plane), faux dans le cadre d’une géométrie non euclidienne. Pendant plusieurs siècles, la géométrie appelée euclidienne s’est appuyée sur un fondement empirique : les abstractions géométriques prenaient le réel comme point de départ, et s’appuyaient sur cinq postulats issus de l’évidence. La validité de ces postulats et des démonstrations consécutives n’avait jamais été remise en doute, jusqu’à ce qu’au xixe siècle, plusieurs mathématiciens tentent de réduire sans succès le nombre de postulats. Ainsi sont nées des géométries dites non-euclidiennes modifiant au moins l’un de ces cinq postulats initiaux et les appelant axiomes. Ces axiomes déterminent donc l’espace géométrique dans lequel on se situe, mais ils révèlent également qu’aussi rigoureux que puisse être le raisonnement, il reste attaché à un ensemble d’affirmations préalables indémontrées.

RAPPEL:

5e postulat d’Euclide = Par un point extérieur à une droite, il passe une droite et une seule parallèle à la droite donnée.


De la géométrie d’Euclide aux géométries non euclidiennes

Les Anciens essayèrent, en vain, de déduire le cinquième postulat de la géométrie d’Euclide (par un point extérieur à une droite donnée, on peut mener une seule parallèle à cette droite) des autres postulats. Au début du XXe siècle, Lobatchevski fonda une nouvelle géométrie en partant du postulat que par un point extérieur à une droite donnée on peut mener plusieurs parallèles à cette droite. En 1854, Riemann créa une autre géométrie postulant qu’il n’existe pas de droites parallèles. Si ces géométries sont sans rapport avec notre représentation familière de l’espace, elles n’en sont pas moins légitimes à partir du moment où elles n’impliquent aucune contradiction logique. Ajoutons qu’avec les progrès de l’analyse, apparaissent, dans la seconde moitié du XIXe siècle, des courbes sans tangentes, des courbes remplissant un carré…


Géométrie de Lobatchevski (russe XIXe) = Le Russe Lobatchevski, s’appuyant sur les travaux de l’Allemand Gauss, se proposa de faire une démonstration par l’absurde. Il voulait, en quelque sorte, prouver la vérité du postulat d’unicité, en démontrant que la proposition contraire, « par un point hors d’une droite passent au moins deux parallèles différentes à cette droite », conduisait le système tout entier à la contradiction et à la disparition de la cohérence. En réalité, Lobatchevski ne put découvrir aucune incohérence au système qu’il construisit en faisant varier le Cinquième postulat de la géométrie d’Euclide. Ainsi naquit la première géométrie non euclidienne. Elle fut suivie d’autres géométries, notamment celle de Riemann, un élève de Gauss. Structure hyperbolique où il existe une infinité de parallèles passant par un même point. Les droites d1, d2, d3 sont 3 parallèles à D passant par le point M. Aucune n’est sécante avec D, mais pourtant ces 3 droites ne sont pas // entre elles. Courbure négative de l’espace. Espace concave où la somme des angles d’un triangle est inférieure à 2 droits.


Géométrie de Riemann = Géométrie sphérique ou elliptiques. Aucune // a un point extérieur à une droite donnée. Toutes les droites sont sécantes entre elles (d1, d2, d3). Courbure positive de l’espace. Espace convexe où la somme des angles d’un triangle est supérieure à 2 droits.


Mais dans le domaine expérimental, si la définition de la vérité est toujours la non-contradiction, il s’agit de la non-contradiction des preuves expérimentales. Est vérité, ce que chacun peut vérifier. Tout le monde peut vérifier par expérimentation que l’eau est composée d’hydrogène et d’oxygène. L’expérimentation est une situation particulière qui permet de reproduire le phénomène étudié (en laboratoire par exemple), de le mesurer (= de l’exprimer en langage mathématique, donc de le quantifier), d’en faire varier les paramètres, et d’en dégager une loi. Les affirmations non vérifiables ne sont que des opinions. Le vrai, c’est ce qui est vérifié par un faisceau de preuves de plus en plus serré. La vérité n’est plus alors un absolu ; elle est relative à l’étendue et à la précision du champ expérimental. Elle dépend de la valeur sans cesse croissante des techniques de vérification. « Le monde scientifique, écrit Bachelard dans «Le Nouvel Esprit scientifique» (1934), est notre vérification. »

Prolongement sur la phrase de Bachelard: “Le monde scientifique est notre vérification“: http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/296469.pdf

VII. VERITE, COHERENCE: Peut-on tout démontrer? [TS]

Démonstration: opération mentale, raisonnement qui consiste à établir la vérité d’une proposition en la rattachant à d’autres propositions évidentes ou déjà admises comme vraies.

Dans les sciences, on fait alors appel aux preuves, aux vérifications et aux démonstrations. Est vrai ce qui est prouvé, vérifié ou démontré. Mais peut-on tout démontrer ? Même dans les sciences les plus rigoureuses (logique, mathématiques, physique), il est impossible de tout démontrer.

  1. En mathématique.

En ce qui concerne les mathématiques, et plus précisément la géométrie, les géométries non euclidiennes, qui sont inimaginables pour notre esprit, ont une efficacité matérielle qui interpelle. C’est ainsi, par exemple, que les espaces décrits par Riemann sont utilisés par la théorie de la relativité et dans la physique nucléaire. Faut-il en conclure que les mathématiques ne sont pas que formelles, mais qu’elles ont bien une valeur de vérité matérielle ? Il reste à se demander comment ces constructions mentales, les géométries non euclidiennes, qui sont en contradiction avec l’expérience sensible, avec notre intuition immédiate de l’espace, parviennent néanmoins à décrire un réel, alors même que ce dernier est hors de l’expérience ordinaire. Nous sommes là devant l’un des mystères de la vie.

Pourquoi parle-t-on de science hypothético-déductive concernant les mathématiques ?

La certitude mathématique. La démonstration mathématique procède de façon déductive. Ce faisant, elle s’impose à l’esprit comme une vérité logiquement nécessaire (on dit aussi : apodictique). Parce qu’elle procède déductivement, la science mathématique constitue un modèle d’intelligibilité auprès des autres sciences.

MAIS, même, en mathématique…

On est obligé de recourir à des propositions premières ou initiales qu’on admet comme vraies, sans qu’on puisse les démontrer = «Par un point extérieur à une droite, on ne peut faire passer qu’une seule droite parallèle à cette droite», “Par deux points ne peut passer qu’une droite“, “La ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre“. (Euclide) = axiomes. On les tient pour évidente sans pouvoir la démontrer.


Plus généralement, on ne peut démontrer les principes fondamentaux auxquels fait appel toute démonstration.

«Le tout est plus grand que la partie», « Le tout est égal à la somme des parties dans lesquelles il est divisé », «l’homme pense» = Ces vérités, ces axiomes sont évidents car ils contiennent en eux leur propre preuve. Affirmer que l’homme ne pense pas serait absurde. Affirmer que l’homme ne pense pas, ce serait en tant qu’homme, affirmer la pensée que l’homme ne pense pas !

Les axiomes ne sont pas des points de départ, ils sont les principes des raisonnements mathématiques. A ce titre, ils étaient traditionnellement assimilés aux principes même de la raison, étant, en quelque sorte, les principes de la raison appliqués aux mathématiques. Par exemple l’axiome ” Deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles ” exprime tout simplement le principe d’identité. Sous leur forme la plus générale, les axiomes sont évidemment communs à toutes les sciences, c’est pourquoi on les appelait autrefois les “notions communes“. S’ils sont indémontrables, puisque tout raisonnement ou preuve les utiliserait nécessairement, ils sont, par contre, évidents puisqu’ils sont les a priori de la raison raisonnée.

Axiomes d’Euclide :

  • Si deux droites sont perpendiculaires à une même droite alors ces deux droites sont parallèles.
  • Lorsque deux droites sont parallèles, toute perpendiculaire à l’une est perpendiculaire à l’autre.
  • Lorsque deux droites sont parallèles à une même droite, ces deux droites sont parallèles.
  1. En logique.

Exemples introductifs :

* Dans une ville, le barbier rase tous ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes, et que ceux-là. Qui rase le barbier ?

* Le catalogue qui répertorie tous les catalogues qui ne se répertorient pas eux-mêmes. Dans quel catalogue le trouvera-t-on ?

* Soit l’ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes. Est-ce que ce nouvel ensemble se contient lui-même ?


En ce qui concerne la logique, des limites à l’axiomatisation d’un système sont à prendre en compte. Le théorème de Gödel, dit « d’incomplétude », démontre en effet qu’aucune théorie ne peut être entièrement démontrée. Il y a toujours des principes et des règles qui jouent le rôle de principe et qui sont en quelque sorte la base extérieure au système. Or cette base comporte un axiome incontournable, et cela quelles que soient les règles qu’un système logique se donne. Ces règles elles-mêmes obéissent à cet indémontrable incontournable que constitue le «principe de non-contradiction», qui est bien un axiome, au sens aristotélicien du terme, puisqu’il est à la fois indémontrable et, cependant, indispensable à la consistance de tout système. Cet indémontrable n’est pas le seul, évidemment. D’autres sont au fondement de tous les systèmes logiques, et même s’ils varient, leur efficacité démonstrative, le fait qu’ils emportent l’adhésion, est fondée sur l’intuition.

Le principe de non-contradiction ne peut être démontré, bien qu’il soit requis et présupposé dans tout raisonnement.

On trouve même des propositions qui n’obéissent pas au principe du tiers exclu, cad qui ne sont ni vraies, ni fausses, ni absurdes et que l’on nomme pour cela indécidables. Exemple : Epiménide le crétois dit: «Tous les crétois sont des menteurs» ment-il ou dit-il la vérité ?

En fin, plus radicalement, s’il fallait tout démontrer, on tomberait dans une régression à l’infini = il faudrait démontrer la démonstration, puis la démonstration de cette démonstration, etc.

  1. En physique.

Une théorie n’est jamais entièrement et définitivement prouvée par l’expérience. Une expérience est toujours particulière et une théorie est toujours universelle.

Un nombre forcément limité de vérification ne suffit pas à rendre vraie une théorie = elle peut tout au plus la réfuter ou ne pas la contredire.

C’est pourquoi une théorie est déclarée vraie, non parce qu’elle est prouvée, mais parce qu’aucune contre-expérience ne parvient à la réfuter et qu’il n’en existe pas de meilleure et de plus féconde (= thèse de Popper).

Ainsi, la théorie de la sélection naturelle des espèces de Darwin n’a jamais été prouvée par l’expérience, puisqu’elle n’opère qu’à l’échelle de millions d’années. On ne peut donc montrer aucune expérience capable de la confirmer, ni la réfuter. Pourtant elle reste la seule à pouvoir expliquer de façon cohérente la formation et l’évolution des espèces vivantes. Par exemple, pour comprendre les relations qui existent entre certaines espèces actuelles et des fossiles.
Une résistance au darwinisme existe donc, même si elle reste fortement marginale et se heurte à de violentes oppositions. Dès lors, nous ne la passerons pas sous silence, car il nous semble que la question de la vie, qui est éminemment philosophique, ne peut pas trouver une réponse purement scientifique. Cette résistance s’appuie tout d’abord sur les remarques de l’épistémologue Karl Popper, qui reconnaît l’importance fondatrice et historique de la théorie de Darwin, mais qui, dans sa recherche d’une frontière entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas, voit dans le darwinisme plus une métaphysique qu’une théorie scientifique, et une métaphysique fondée sur une tautologie : la survivance des adaptés au milieu. Cette théorie est en outre en deçà du rationnel scientifique car elle ne peut être testée, puisqu’elle n’a pas de valeur pré-dictive. «Comment mesurer la réussite effective d’un effort pour survivre ? La possi-bilité de tester une théorie aussi faible que celle-ci est presque nulle.» La théorie de Darwin n’est pas plus « falsifiable » que la psychanalyse selon Popper.

Cette remarque de Popper est partiellement fausse, car la paléontologie permet d’une certaine manière de tester la valeur prédictive de la théorie, même si c’est à rebours dans le temps.

  • «LA» vérité n’existe pas, sinon comme catégorie générale de la pensée = il n’y a que des vérités toujours relatives et provisoires, y compris dans les sciences. Si les vérités scientifiques étaient absolues, donc définitives, les sciences ne progresseraient plus qu’en ajoutant de nouvelles découvertes aux anciennes et n’auraient jamais à remanier leurs principes, leurs concepts et leurs méthodes. Or, elles ne progressent au contraire qu’en réfutant ou en rectifiant sans cesse leurs acquis.

    Ainsi, les vérités scientifiques d’aujourd’hui déclassent ou refondent celles d’hier et seront les erreurs de demain.

    On sait que les théories d’Einstein n’ont pas réfuté la physique de Newton, mais pour une part l’ont complétée, pour une autre, l’ont rectifiée et relativisée. En clair, les lois de Newton, sont toujours vraies pour les corps et les phénomènes macrophysiques mais elles ne marchent plus pour les atomes et les particules, cad pour les phénomènes microphysiques qui ne sont régis que par des lois probabilitaires.

    Le progrès des sciences n’est pas cumulatif. La science ne progresse pas par accumulation mais par crises.

    CONCLUSION:

Dire que la vérité n’est que l’ensemble de nos erreurs rectifiées. Il n’y a pas de «vérités premières», il n’y a que des «erreurs premières». La vérité n’est ni dogmatique, ni sceptique, elle est dialectique et asymptotique.

Le processus de la connaissance apparaît comme un devenir (une dialectique) qui n’est pas susceptible d’être achevé. Il n’y a pas de système définitif d’explication parce que l’univers des faits connu ne cesse de s’élargir avec le progrès des techniques. L’achèvement du savoir est seulement un idéal, une exigence de la raison. Ce n’est pas le doute qui s’oppose à la vérité, mais la certitude.

Élargissement: Vie, valeur et vérité.

Toute vérité, toute pensée a un enjeu existentiel. Vie et pensée sont inséparables. Toute pensée (vraie ou fausse) témoigne toujours d’une certaine modalité d’existence. La philosophie nous ouvre de nouvelles perspectives vitales. C’est la leçon du perspectivisme nietzschéen. Seule la vie peut donner un sens et une nécessité à la pensée, seule la vie force à penser et, dès lors, nous avons toujours la pensée et les vérités que nous méritons en fonction du mode de vie ou d’existence qui est le nôtre. Ce n’est pas la pensée qui nous donne des raisons de vivre. C’est la vie qui nous donne des raisons de penser.


Le perspectivisme chez Nietzsche.

Il n’y a pas de de Vérité éternelle et absolue, puisque le fond de toute réalité est devenir, changement et métamorphose. Le monde n’obéirait à aucun ordre, raison ou logos. Si le réel dans sa complexité et sa bigarrure est infini, il peut et il doit être infiniment interprété. Il n’y a que du sens et des évaluations où s’expriment des perspectives vitales.

Pour Nietzsche, il n’existe pas de faits, mais seulement des interprétations de faits, cad des points de vue sur le réel. L’homme interprète le réel selon ses besoins, ses exigences, ses désirs. Les valeurs qu’il forge sont étroitement dépendantes à sa force ou sa faiblesse vitale, à sa volonté d’affirmer la vie, ou à son incapacité à le faire.

Ainsi, ce que nous appelons « vrai » dérive de nos besoins et de votre volonté de savoir. La vérité est une nécessité vitale. L’enquête de Nietzsche se prolonge jusqu’à saisir l’origine de la connaissance ainsi que le besoin de vérité qu’elle exprime. Nietzsche décèle la foi métaphysique qui anime la science quand elle croit à la nature inconditionnelle de sa vérité, soumise au seul exercice de la raison. La critique va mettre à nu les forces obscures et latentes qui surgissent dans la volonté du vrai pour révéler le type de vie qui s’y manifeste. Après tout, interroge Nietzsche, pourquoi ne pas vouloir le non-vrai, l’incertitude, le mensonge, la dissimulation et même l’ignorance ? Nietzsche critique cette vérité qui rassure. La vérité n’a pas à être rassurante ou consolante. Pour lui, vouloir la vérité, c’est vivre petitement, au rabais. Nietzsche veut assumer l’absence totale de vérité. Il n’y a ni vérité ni mensonge : il y a la vie et le danger de la vie que l’on accepte ou que l’on refuse. Vivre dangereusement. Mais ce n’est pas parce que la vérité « sauve » qu’elle est vraie. Bien plus, une illusion peut nous aider à mieux vivre et nous conduire jusqu’à l’héroïsme ; en cela elle est bien plus féconde qu’une vérité impersonnelle et médiocre. L’illusion d’un Don Quichotte confine à l’héroïsme chevaleresque. Sa folie, sa chimère font de lui un conquérant de l’impossible.

Le monde dans son ensemble, lorsque nous tentons une synthèse de nos connaissances pour le caractériser, n’est jamais que le monde de notre perspective, qui est une perspective vivante, affective. Je vois le monde tel que je suis.

Tel est le phénomène que Nietzsche baptise perspectivisme, et dans lequel il voit l’origine même des valeurs : « Le point de vue de la valeur consiste à envisager des conditions de conservation et d’accroissement pour des êtres complexes, de durée relative, à l’intérieur du devenir » («La volonté de puissance», I, p. 239). À l’intérieur du « devenir » apparaissent donc des valeurs, des buts, des croyances, qui sont chaque fois, pour chaque individu, les « conditions » impérieuses de son maintien dans la lutte universelle, ce qu’il doit croire pour pouvoir, non seulement se conserver, mais surtout s’accroître. Toute valeur est ainsi un « point de vue », relatif à un individu. Il n’existe aucune « réalité absolue » qui se tiendrait au-delà des différents points de vue : la réalité, c’est la volonté de puissance, c’est-à-dire le jeu total des perspectives, jeu qui est lui-même sans but et sans condition.

On ne saurait échapper au perspectivisme : le réel ne se donne jamais qu’à partir d’une perspective, celle de celui qui l’appréhende et l’interprète. Le réel dépend donc de la perspective adoptée par son herméneute. Le réel n’est vu dans et par le point de vue (= le point d’où l’on voit) de son interprète. Dès lors, il ne saurait donc exister de réel indépendant d’une perspective, d’une interprétation, il n’y a pas de réel en soi, un et univoque. On trouve ici une critique du platonisme qui croit ramener la multiplicité du sensible à l’unité de l’Idée.

Ainsi, tout est interprétation. Le monde est un texte à déchiffrer et les clefs de lecture en sont multiples. Nietzsche écrira : « L’essence, l’être, sont une réalité perspectiviste et supposent une pluralité. Au fond, c’est toujours la question : qu’est-ce que c’est pour moi ? […] Bref, l’essence d’une chose n’est somme toute qu’une opinion sur cette chose. Ou plutôt la formule cela passe pour est le résidu vrai de la formule : cela est ; c’est le seul cela est. » («Volonté de puissance», I, § 204). Dans un monde multiple, il y a plusieurs points de vue possibles. La perspective est l’art de faire varier les points de vue, afin d’enrichir le regard porté sur le monde.

Cette théorie du perspectivisme conduit Nietzsche à sa thèse philosophique la plus provocante : la thèse de l’utilité de l’erreur. La lutte sans fin, caractéristique de la volonté de puissance, impose en effet à chaque perspective de s’obstiner dans ce qu’elle a de particulier et de relatif, et même de tenter de le porter à l’absolu, si bien que ce qui est seulement « fausseté » (effet d’un point de vue limité) peut devenir « erreur », c’est-à-dire « fausseté prise pour une vérité ». Cette transformation de la fausseté en erreur est propre à l’homme, qui ne peut généralement pas affirmer le faux sans le croire vrai, sans avoir besoin de le vouloir comme vrai. La situation particulière de l’homme dans l’univers est bien décrite dans ce court et tranchant aphorisme de 1885 : « La vérité est une sorte d’erreur, faute de laquelle une certaine espèce d’êtres vivants ne pourraient vivre

«Ce qui décide en dernier ressort, c’est sa valeur pour la vie » («La volonté de puissance», I, p. 331). Pour vivre, nous avons besoin, non de la vérité (à savoir : la doctrine de la volonté de puissance universelle), mais de l’erreur, du préjugé accepté aveuglément, sans réserve, parce qu’il constitue notre perspective propre. Qui plus est, nous avons besoin de qualifier cette erreur de « vérité », pour que jamais ne nous effleurent les doutes et les soupçons, contraires à la puissance impérieuse de la vie.

  • Une conséquence : l’illusion s’enracine dans l’affectivité, qu’elle répond à un besoin, non seulement de l’esprit, mais du coeur. Ainsi, Nietzsche a souligné que l’illusion est la condition même de la vie. L’illusion est une «source de jouissance» dira le surréaliste Breton à la suite de Nietzsche et de Freud. Elle donne une satisfaction au désir, elle invente un ordre, une signification, un sens, une espérance pour la conscience. Elle comble un manque, elle compense, elle récompense. Elle assure un sentiment de sécurité. Elle assure, elle rassure. Souvent elle donne une force, une vitalité nécessaires pour vivre. L’illusion possède une fonction vitale. En effet « on ne peut pas vivre avec la Vérité » car découvrir cette vérité, c’est découvrir que n’existe qu’un flux éternel des choses, un Abîme où toutes s’abîment. La vie, expression de la Volonté de Puissance, a donc besoin de falsifier le réel, d’affirmer l’être contre le devenir, d’organiser ce flux, de le contraindre à se plier aux options vitales du sujet, c’est-à-dire aux valeurs et aux normes définies par la Volonté de Puissance, bref elle a besoin de l’illusion, qu’elle érige en vérité. C’est pourquoi, même la prétendue vérité objective de la science se réduit en fait à une croyance, une illusion qui nous est nécessaire pour vivre. Grâce à l’illusion, nous ressentons moins douloureusement le poids et les difficultés de l’existence. Certes, il y a de la douleur et de l’absurdité dans le fond des choses, mais l’illusion me console et me protège, elle m’enveloppe d’un voile qui me protège du désespoir ou de l’angoisse. L’art, en particulier, me charme et me dissimule le néant de l’existence avec sa belle apparence protectrice. «Sans la musique, la vie serait une erreur, une besogne éreintante, un exil.» (in «Le Crépuscule des idoles» – 1888). L’art nous aide à supporter la vie, à l’esthétiser. « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. ». Art = illusion nécessaire pour supporter le poids tragique de l’existence. Le but ultime de l’existence est de faire de sa vie une œuvre d’art.

Abolir les grandes illusions?

Si l’illusion est cette enveloppe protectrice qui nous arrache au néant et au désespoir, qui ne voit ce que représenterait l’abolition des grandes illusions chères à l’humanité? Un véritable naufrage où l’homme perdrait tout point d’appui. La véritable nature des choses est sans doute si noire et si dure, si nuisible à la vie qu’il nous faut absolument de bonnes illusions pour surnager. Hors d’elles, nul salut.

«Si l’on voulait sortir du monde des perspectives, on ferait naufrage. Abolir les grandes illusions déjà complètement assimilées détruirait l’humanité. Il faut approuver et accepter beaucoup d’erreurs et de maux. » (Nietzsche, «La volonté de puissance»)

// L’illusion est un «mécanisme de défense» un «échafaudage de secours» (Freud). Si on prive l’homme de ses mécanismes de défense, il y aura agressivité forte de sa part et risque de troubles graves.

De ce point de vue, l’erreur, l’illusion, l’ignorance ne s’opposent pas à la pensée. Jamais nous ne chercherions la vérité, si nous étions d’emblée dans le vrai.
Tout commence par l’erreur. Se tromper est premier et, c’est pourquoi toute connaissance est historique. Si l’erreur est première, le vrai n’est que du faux rectifié (Bachelard). Si l’erreur est première, rien n’est jamais scientifiquement certain que le faux (Popper). Progresser vers le vrai ne revient donc qu’à faire fructifier une erreur première en la corrigeant, en la reformant, et c’est cela même qui est penser. L’erreur n’est pas à craindre ; se tromper est inévitable et nécessaire, c’est ainsi que l’on apprend. L’échec est constitutif de l’art de penser, qui, comme tout art, se heurte à des obstacles et des impasses. Une vraie idée n’est donc pas forcément une idée vraie, car ce serait croire que la pensée ne pense que lorsqu’elle pense le vrai. Il faut mieux se tromper avec Descartes plutôt qu’avoir raison avec Pécuchet (Flaubert) ? Il y a des pensées fausses qui sont des œuvres de génie, parce qu’elles ont osé une expérience de pensée, et qui sont pourtant intenables : Colomb, Lacan. «Le génie, c’est l’erreur dans le système.» dit Paul Klee.

Il y a donc nécessaire de distinguer entre une idée vraie et une vraie idée, cad entre la connaissance, le savoir et la pensée. Une idée peut être vraie sans témoigner pour autant d’une quelconque pensée, cad d’une authentique réflexion. Une vraie idée n’est pas nécessairement une idée vraie. La vérité est la fin et la raison d’être de la connaissance. Pour la pensée, le problème du sens et de la valeur est plus décisif que celui de la vérité ou de la fausseté. Une idée vraie m’aide à connaître, une vraie idée m’aide à vivre.

Le problème de cette notion n’est donc pas seulement celui du critère du vrai. Il est aussi celui de déterminer ce qu’il y a de décisif dans le vrai ou dans l’erreur (car il est de erreurs géniales et des illusions fécondes).

La question est donc: qu’est-ce qu’une vérité change à mon existence, à ma façon de vivre, de sentir et de penser ? Est-ce l’expression ou la source d’une intensification de mon être, d’une création ? Ou, à l’inverse, d’une impuissance, d’un amoindrissement vital, d’un ressentiment contre la vie ? Une vérité ou une erreur me donne-t-elle à penser, à expérimenter, à inventer ? Il y a une puissance du faux – comme du laid (par exemple dans l’art), qui est souvent plus féconde que des vérités établies, conformistes et communes.

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