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LA SOCIÉTÉ – LE DROIT (panorama de la notion)

L’homme, animal social

Aristote : la nature sociale de l’homme

Pour Aristote (384-322 av. J.-C.), l’homme est un «animal politique» (du grec : polis, la «cité»), un être par nature social, conduit à s’associer à ses semblables pour former une communauté. L’idée d’un homme «naturel», pré-social, constitue donc une chimère, car l’homme n’est humain qu’en tant qu’il est associé à d’autres individus. «Aussi celui qui ne peut appartenir à aucune communauté, ou qui n’en a nullement besoin du fait qu’il est auto-suffisant, n’est en rien une partie d’une cité : par conséquent, c’est soit une bête, soit un dieu» (La Politique, livre I, chap. 2).

Et le philosophe arabe Avicenne (XIe siècle), grand lecteur d’Aristote, affirmera, dans le même sens, que «l’être de l’homme tel qu’il a été créé ne peut se maintenir en vie sans société».

Comte : pas d’individu sans société

Auguste Comte (1798-1857), fondateur du positivisme, s’est insurgé contre la tendance des modernes à considérer l’individu comme point de départ de la réflexion sociologique. «La décomposition de l’humanité en individus proprement dits ne constitue qu’une analyse anarchique, autant irrationnelle qu’immorale, qui tend à dissoudre l’existence sociale au lieu de l’expliquer, puisqu’elle ne devient applicable que quand l’association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait, en biologie, la décomposition chimique de l’individu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n’a jamais lieu pendant la vie» (Système de politique positive, t. II, chap. 3 – 1851-1854).

Idéologies esclavagistes et féodales

Aristote : hommes libres et esclaves

Contrairement a une idée reçue, l’idée de l’égale dignité de tous les hommes, l’idée selon laquelle tous «sont nés et demeurent libres et égaux en droits» (article 1 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789) est extrêmement récente en histoire des idées : on n’en trouve guère mention dans un texte de loi avant le XVIIIe siècle.

Pour Aristote (IVe siècle av. J.-C.), il ne fait pas de doute que «dès la naissance, les êtres se distinguent en ce que les uns sont faits pour être commandés, les autres pour commander» (La Politique, I.1, chap. 2). La nature, autrement dit, «divise les hommes en hommes libres et en esclaves» (ibid.).

Bossuet, Ramsay : souverains et sujets

Vingt siècles plus tard, les idéologues de la féodalité (Bossuet, Ramsay, etc.) ne diront pas autre chose : «certains hommes naissent propres à gouverner, tandis qu’une infinité d’autres semblent nés pour obéir», écrit Ramsay (Essai philosophique sur le gouvernement civil, chap. 4 – 1719).

L’idéologie du droit naturel

Les théoriciens du droit naturel (xviie-xviiie siècles) : pas de hiérarchie sociale sans contrat social

Les jurisconsultes (Grotius, Pufendorf) et les philosophes (Hobbes, Spinoza, Locke, Rousseau) de l’école du droit naturel considérèrent tous, à l’inverse, qu’il n’existe aucune hiérarchie naturelle entre les hommes. Tout pouvoir dérive d’un pacte, d’un contrat – exprès ou tacite – et suppose que chacun des contractants y trouve avantage. Le fondement de l’état civil, c’est donc un pacte social (ou «contrat social») qui suppose que les gouvernés ont leur sécurité garantie par des juges, une police, un pouvoir central, etc., et ce, en échange du don qu’ils font d’une partie de leur liberté naturelle à ceux qu’ils reconnaissent comme leurs chefs.

L’État repose, selon Samuel Pufendorf (1632 / 1694), sur une convention «par laquelle, après avoir choisi une ou plusieurs personnes, à qui l’on confère le pouvoir de gouverner la société, ceux qui sont revêtus dé l’autorité suprême s’engagent à veiller avec soin au bien public, et les autres en même temps, leur promettent une fidèle obéissance» {Droit de la nature et des gens, VII, II, 8 – 1672).

La liberté naturelle, droit illimité mais stérile

Hors de l’état civil, chacun, certes, pourrait jouir de sa liberté naturelle. C’est là une liberté entière, mais parfaitement stérile car, si l’on y a la liberté de faire tout ce qu’il nous plaît, on y est, en revanche (puisque les autres ont la même liberté), exposé à subir tout ce qu’il leur plaît. L’état de nature serait rapidement invivable.

«Comme à l’état naturel chacun est son propre maître aussi longtemps qu’il peut se garder de façon à ne pas subir l’oppression d’un autre, et que seul on s’efforce en vain de se garder de tous, aussi longtemps, écrit Spinoza, que le droit naturel humain est déterminé par la puissance de chacun, ce droit sera en réalité inexistant ou du moins n’aura qu’une existence purement théorique puisqu’on n’a aucun moyen assuré de le conserver» (Traité politique, chap. II, 1677). Il est certain aussi que, dans l’état naturel (c.-à-d. dans un état où nous serions indépendants de toute institution), chacun aurait d’autant moins de pouvoirs et, par suite, d autant moins de droits qu’il aurait plus de raisons de craindre.

L’état de nature : un archaïque sur mesure

Les théoriciens du droit naturel ont donc imaginé, chacun à sa mode, un état de nature dans lequel les hommes ont — peut-être — vécu, antérieurement à leur entrée en société.

Il va de soi que la teneur de cet état de nature purement fictif n’est pas sans relation avec le type de régime politique que souhaite chaque théoricien particulier.

Le contrat social de Hobbes (1588-1679), théoricien de l’absolutisme, dépouille les individus de tout pouvoir, au profit de l’Etat : ce philosophe imaginera donc l’état de nature comme un état de guerre où chacun craint la mort à chaque instant et n’aspire qu’à obtenir la sécurité.

«Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Car la guerre ne consiste pas seulement dans la bataille et dans des combats effectifs ; mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée.» (Hobbes, Léviathan, chap. XIII – 1651).

Au contraire, pour Locke (1632-1704) – libéral, qui ne voit dans l’État qu’un instrument servant surtout à garantir les biens et les personnes contre les violences éventuelles – l’état de nature est envisagé comme un état pacifique. «Des hommes vivant selon la raison, sans aucun supérieur commun, sur terre, qui soit compétent pour statuer sur leurs litiges, voilà proprement l’état de nature», écrit-il dans son Second traité du gouvernement civil (§ 19- 1690).

L’intérêt privé et la société

Kant : l’insociable sociabilité

Selon Kant (cf. son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784), deux tendances entrent en conflit chez l’homme. L’une le pousse à s’associer et lui permet de développer ses potentialités, par la collaboration avec ses semblables. L’autre tendance, qui est en apparence un pur principe de dislocation sociale, peut pourtant servir les intérêts de l’espèce, dans la mesure où elle lui sert d’aiguillon, de stimulant paradoxal : animés par l’égoïsme et l’instinct de domination, par une propension à ce que Kant nomme l’«insociabilité», les hommes se font une concurrence mutuelle qui, à terme, est un facteur de… progrès.

«Remercions donc la nature pour cette humeur peu conciliante, pour la vanité rivalisant avec l’envie, pour l’appétit insatiable de possession ou même de domination. Sans cela toutes les dispositions naturelles excellentes de l’humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil. Lhomme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce, elle veut la discorde.» (ibid).

Mandeville : les vices privés sont des bienfaits publics

Kant, somme toute, fait ainsi écho à un thème que d’autres avant lui ont développé bien plus cyniquement, tout au long du XVIIIe siècle.

Ainsi, dans son ouvrage intitulé La Fable des Abeilles (1705), Bernard de Mandeville avait assuré que les principaux facteurs du bien public dans la vie sociale et économique sont, précisément, les vices privés que condamnent moralistes et théologiens. Gaspillage et corruption sont les conditions d un commerce prospère. «Si l’honnêteté et la frugalité régnaient dans une nation, une des conséquences en serait qu’on n’y construirait pas de maisons neuves […] ; aussi les trois quarts des maçons et des charpentiers seraient en chômage» (ibid). – On reconnaît ici certains thèmes auxquels le néo-libéralisme contemporain peut quelquefois sembler faire écho. •

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