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LA PERCEPTION – L'ILLUSION (fiche de révision)

La perception, remarque Hume (1711-1776) accompagne chaque instant de notre vie éveillée – au point qu’il est absolument impossible, selon lui, de se représenter clairement ce que serait un sujet exempt de toute perception. «Je ne peux me saisir, moi, en aucun moment sans une perception et je ne peux rien observer que la perception», écrit-il dans son Traité de la nature humaine (1739).

La perception dérive-t-elle d’un jugement ?

La perception, faculté innée ou acquise ?

«Supposez un aveugle de naissance, qui soit présentement homme fait, auquel on ait appris à distinguer par l’attouchement un Cube et un Globe, du même métal, et à peu près de la même grosseur, en sorte que lorsqu’il touche l’un et l’autre, il puisse dire quel est le Cube, et quel est le Globe», demandait Molyneux à Locke. «Supposez que le Cube et le Globe étant posés sur une table, cet aveugle vienne à jouir de la vue. On demande si en les voyant sans les toucher, il pourrait les discerner, et dire quel est le Globe et quel est le Cube» (Lettre à Locke- citée in Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, II, 9, § 8).

Locke s accorde avec Molyneux pour répondre par la négative à la question : l’aveugle qui recouvre la vue ne sait pas encore que «ce qui affecte l’attouchement de telle ou telle manière doit frapper les yeux de telle ou telle manière» {ibid). Pour ce faire, estime Locke, un apprentissage lui sera nécessaire : le bon usage de chacun de nos sens n’est pas inné, mais paraît requérir un premier exercice.

Les théories intellectualistes de la perception

Est-ce à dire que percevoir, c’est déjà juger (de l’existence, de l’extériorité, etc., des objets que nous percevons) ? – Non, aurait répondu J. Locke. Oui, eût affirmé, à l’inverse, le philosophe français Jules Lagneau, selon lequel la perception constitue «l’achèvement de la représentation et la rectification des données sensibles» {Célèbres leçons et fragments, 1877-1894).

La perception résulterait «d’un jugement, immédiat et intuitif en apparence, mais fonde sur l’habitude», jugement par lequel «nous déterminons quant à l’existence, à l’essence, à la quantité et à la qualité, soit l’objet des données sensibles, soit les données sensibles elles-mêmes. En voyant un objet que j’ai déjà vu, je m’efforce de mettre d’accord ma perception actuelle avec mes perceptions passées» {ibid). Aussi, déclare Lagneau, «percevoir, c’est donc interpréter» {ibid). On tient là un exemple de théorie intellectualiste de la perception : dans le fait de voir un objet ou d’entendre une musique, l’entendement prendrait une part active.

Pareille théorie, notons-le, doit paradoxalement admettre que l’activité de l’esprit est, en l’occurrence, quasi… inconsciente. J. Lagneau le reconnaissait d’ailleurs : dans la perception, «l’esprit semble passif, alors qu’il est actif. Le côté actif de la perception, l’esprit n’en a généralement pas conscience» {ibid).

La psychologie de la Forme

Pour la théorie de la Forme ou Gestalt-theorie – Wertheimer (18801943), Koffka (1886-1941), Köhler (1887-1967) – la perception est globale, et c’est une totalité, une structure (Gestalt) que je perçois, mais non pas des éléments séparés.

La perception porte sur des ensembles qui, d’emblée, présentent un caractère organisé. Ainsi, dans le cas de la vue, telle «bonne forme» se détache spontanément sur un «fond», et cela ne résulte nullement d une quelconque activité de synthèse opérée par l’esprit. De même, j’entends d’emblée une ligne mélodique : je n’entends pas, de façon analytique, des notes singulières dont je devrais opérer la synthèse pour saisir ensuite qu’il s’agit d’une mélodie musicale.

L’illusion : généralités

Les apparences sensibles sont le domaine privilégié de ce que nous nommons l’illusion. Il n’y a parfois rien là où nous croyons percevoir quelque chose (mirages), il y a parfois quelque chose là où nous ne percevons rien (ultra-sons), etc. Nous finissons par reconnaître ces illusions soit lorsque nos sens se contredisent entre eux, soit lorsque la connaissance scientifique modifie ce qu’au premier examen nous croyions percevoir des objets.

L’illusion n’est pas une erreur

Le verbe latin “illudere” signifie «jouer», «tromper», «abuser». On saisit par là immédiatement que, comme le dit Freud, «une illusion n’est pas la même chose qu’une erreur, une illusion n est pas non plus nécessairement une erreur» (L’Avenir d’une illusion, 1927).

«L’opinion d’Aristote, d’après laquelle la vermine serait engendrée par l’ordure – opinion qui est encore celle du peuple ignorant – était une erreur [en effet, les Anciens, qui voyaient les vers de terre s’agiter dans la vase après chaque ondée, croyaient avoir affaire à une génération spontanée de la vie à partir de la terre humide], alors que c’était une illusion de la part de Christophe Colomb, quand il croyait avoir trouvé une nouvelle route maritime des Indes» (Freud, ibid). La part de désir que comportait cette dernière erreur est, en effet, manifeste.

L’illusion persiste après qu’on en a montré le néant

«L’astronome, note Kant, ne peut empêcher que la Lune ne lui paraisse plus grande à son lever, bien qu’il ne soit pas trompé par cette apparence» (Prolégomènes à toute métaphysique future, § 4, 1783).

Spinoza (1632-1677) avait écrit dans le même sens : «Quand par exemple nous regardons le soleil, nous imaginons qu il est distant de nous d’environ deux cents pieds ; en cela nous nous trompons aussi longtemps que nous ignorons sa vraie distance, mais lorsque celle-ci est connue, l’erreur certes, est supprimée, mais non pas l’imagination ;[…] ainsi, bien que nous en connaissions la vraie distance, nous l’imaginerons néanmoins comme étant proche de nous» (“Éthique“, IV, scolie de la prop. 1).

Trois exemples d’illusions

Descartes : les illusions des sens

L’illusion n’est pas seulement le fait des sens, loin de là. Il reste que ce sont les illusions des sens qui constituent, selon Descartes, la première des raisons qu’on a de douter des opinions auxquelles, sans y avoir sérieusement réfléchi, nous croyons. L’illusion des sens résulte de ce que nous jugeons, non sans légèreté, que nous pouvons faire aveuglément confiance à nos sens.

«Quand donc on dit qu’un bâton paraît rompu dans l’eau, à cause de la réfraction, c’est de même que si l’on disait qu’il nous paraît d’une telle façon qu’un enfant jugerait de là qu’il est rompu, et qui fait aussi que, selon les préjugés auxquels nous sommes accoutumés dès notre enfance, nous jugeons la même chose» (Descartes, Réponses aux sixièmes objections, 1641).

Kant : l’illusion transcendantale

Selon Kant (1724-1804), l’«apparence» ou «illusion transcendantale» consiste à croire que l’on peut connaître les choses en soi, au-delà de toute expérience, par concepts et principes a priori (c.-à-d. : indépendants de toute expérience). C’est bel et bien une illusion, car elle ne cesse pas, même après qu’on l’a reconnue pour ce qu’elle est : nous persistons à croire que l’on peut démontrer par raison pure que le monde a (ou n’a pas) eu un commencement ; que le monde est (ou n’est pas) composé de parties simples en deçà desquelles toute division devient impossible ; que les lois de la nature laissent une place (ou, tout au contraire, n’en laissent aucune) à la liberté ; qu’il existe (ou qu’il n’existe pas, à l’inverse), soit dans le monde, soit hors du monde, un Être absolument nécessaire.

«C’est là, dit Kant, une illusion qu’il nous est impossible d’éviter, de même qu’il n’est pas en notre pouvoir d’empêcher que la mer ne nous paraisse plus élevée au large que près du rivage» (Critique de la raison pure, 1781).

Marx : l’illusion idéologique

L’idéologie, selon les marxistes, consiste en ce que «les hommes, en toute bonne foi, ont une tendance à déformer leurs pensées et leurs actions dans le sens qui correspond aux intérêts du groupe social dont ils font partie» (L. Goldmann, in Revue internationale de Philosophie, n° 45-46). C’est là un autre exemple de ce que peut recouvrir le concept d’illusion en philosophie.

L’idéologie, déclarait Marx (1818-1883), est la traduction retournée, inversée, des rapports réels de domination : en elle, «les hommes et leurs rapports apparaissent placés la tête en bas comme dans une chambre obscure» (L’Idéologie allemande, 1845). Ce retournement n’a rien d’innocent : il sert les intérêts de la classe dominante, qui peut par là-même imposer sa vision des choses à ceux-là même qui sont ses esclaves salariés. •

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