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LA MORT (synthèse)

La mort, continûment dramatisée

Philippe Ariès, historien des mentalités, a cru pouvoir distinguer, entre le Moyen Âge et nos jours, quatre étapes, quatre postures successives de l’homme occidental à l’égard de la mort (Voir “L’Homme devant la mort“, Paris, Seuil, 1977).

  • Haut Moyen Âge : la mort apprivoisée

Dans la “Chanson de Roland” (XIe s.) ou les Romans de la Table ronde, dus à Chrétien de Troyes (XIIe s.), l’avertissement est donné par des signes naturels ou, plus souvent encore, par une conviction intime : ainsi, «Roland sent que la mort le prend tout entier». On reconnaît la mort.

Cette mort «apprivoisée», généralement publique et point trop théâtrale, cette mort que le mourant doit voir venir, est celle d’un temps pour lequel la principale terreur est celle de la mort subite, sans confession : être assassiné pendant son sommeil, comme le sera, bien plus tard, le roi, dans “Hamlet” (Shakespeare, 1601), c’est se présenter devant le Seigneur «dans la floraison du péché».

  • XIIe-XVe siècle : l’attente du Jugement

Puis, la mort devint l’occasion du grand bilan (bilancia, en italien). Aux portails des grandes cathédrales gothiques du XIII’ et du XIVe siècle (Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Bourges, portail nord de Reims), sont représentés des Jugements derniers, consistant en une séparation des bons et des méchants : les uns vont vers le Paradis, les autres se dirigent vers la bouche de l’Enfer. Au milieu, l’archange saint Michel, muni d’une balance, «pèse» les âmes des défunts.

Désormais, être chrétien ne suffit plus à gagner la béatitude éternelle : tout est compté, tout est pesé.

  • XVIe-XVIIIe siècle : la mort pré-romantique

La mort, après s’être souvent mariée à l’érotisme dans l’art baroque (cf. notamment l’amour de Roméo et Juliette, dans le tombeau des Capulet) est de plus en plus vivement ressentie comme séparation cruelle d’avec ce qu’on aime. Voyez la mort pré-romantique, intimisée, de Julie – l’héroïne de la “Nouvelle Héloïse” de Rousseau (1761). Notez-y l’interférence de deux attitudes (la plus archaïque et la plus moderne) à l’égard de la conduite à tenir devant les mourants : Julie est condamnée ; malgré la promesse qu’il lui avait faite de lui rapporter fidèlement le pronostic du médecin, Wolmar, l’amant de Julie, hésite à «contrister son âme», à gâcher, autrement dit, ses derniers instants ; il finit par tenir compte, toutefois, du sentiment de sa bien-aimée, laquelle croit que «la disposition de sa dernière heure doit décider de son sort durant l’éternité» (6e partie, lettre XI).

  • Epoque contemporaine : la mort interdite

On ne meurt guère chez soi, de nos jours : on meurt à l’hôpital, et seul Le deuil n’a plus cours dans les sociétés développées : mieux vaut s’émouvoir en privé, pour ne pas dire… en cachette. On joue, généralement, la comédie de la convalescence au mourant (cf. “La Mort d’Ivan Illitch” de Tolstoï : le héros maudit son médecin et ses proches, car il a compris que tous préfèrent lui mentir sur son sort). C’est que la mort paraît être devenue l’innommable, ce qui effraie tant l’homme moderne qu’il ne faut pas même en parler.

La survie de l’âme selon Platon

La tradition dualiste oppose l’âme au corps

Dès l’Antiquité grecque, la pensée occidentale a manifesté une grande propension à écarteler l’individu humain, en opposant esprit et corps.

Aussi, pour ce qui est de notre condition posthume, Platon (IV siècle av. J.-C.), les pères de l’Église chrétienne, et la plupart des philosophes spiritualités, ont supposé que si la matière du corps est poussière et retourne à la poussière, l’âme immatérielle – à l’inverse – peut prétendre à l’immortalité personnelle.

La mort, séparation de l’âme et du corps

D’après Platon, l’âme humaine est éternelle : éternelle, c’est-à-dire, immortelle et inengendrée. La mort n’est jamais, à ce compte, que la dissolution d’une union transitoire : ce n’est rien de plus que la séparation (apallage) de l’âme et du corps. «Délivrer l’âme», explique le Socrate mis en scène dans le “Phédon” par Platon, «n’est-ce pas […] à ce but que les vrais philosophes aspirent ardemment et constamment, et n’est-ce pas justement à cet affranchissement et à cette séparation de l’âme et du corps que s’exercent les vrais philosophes ?» (64 c).

Toute la vie du philosophe est une préparation à la mort

«Aussi longtemps que nous aurons notre corps et que notre âme sera pétrie avec cette chose mauvaise, jamais nous ne posséderons en suffisance l’objet de notre désir ! Or cet objet, c’est, disons-nous, la vérité» (Platon, “Phédon“, 66 b).

Le philosophe n’aurait, par conséquent, aucune raison de redouter la mort : car méditer, exercer sa raison, précisément, c’est mourir au corps et tendre vers un monde intelligible, supérieur au monde d’ici-bas. Les autres hommes ne se doutent pas que son unique occupation, «c’est de mourir, et d’être mort !» (ibid., 64 a).

Selon les philosophes matérialistes, la mort est anéantissement

Esprit et matière ne sont pas deux substances distinctes

Les philosophes matérialistes considèrent que l’intelligence (comme la sensibilité et la vie elle-même) sont des propriétés de la matière.

Pour Épicure (IIe siècle av. J.-C.) et pour Lucrèce, son disciple romain (Ier siècle av. J.-C.), tout est composé de ces particules matérielles que, depuis Démocrite (Ve siècle av. J.-C.), on appelle les a-tomes, mot qui signifie, en grec : insécables. Ces atomes éternels, dont le nombre est infini, constituent aussi bien l’âme des êtres vivants que tous les corps de la nature.

La mort est désagrégation

La mort est donc, ici aussi, séparation, dissolution du lien qui unit l’âme au corps. Mais l’âme, qui n’est, somme toute, qu’un corps composé d’atomes très subtils, se désagrégera, elle aussi, immédiatement après le décès : «si l’onde s’échappe de toutes parts d’un vase mis en pièces, si les nuages et la fumée se dissipent dans les airs, crois que l’âme, séparée des membres, s’évapore de même après sa retraite, que sa substance périt encore plus promptement, que ses principes se dissolvent en beaucoup moins de temps» (Lucrèce, “De la nature“, livre III).

II n’y a pas lieu de craindre ce qui n’est rien

Toute la tradition dite «matérialiste» – c’est-à-dire, notamment : Gassendi (xviie siècle), d’Holbach et Diderot (xviiie siècle), Feuerbach et Marx (XIXe siècle) – considérera, comme Épicure, que la mort est désagrégation, décomposition, et quelle est, par conséquent, comparable à un sommeil éternel.

Heidegger : l’escamotage de l’être-pour-la-mort

Ma mort réduite au «cas de mort»

La mort, affirme Martin Heidegger (1889-1976), est souvent comprise comme quelque chose d’indéterminé, de non encore donné, et qui, par conséquent, n’est pas à craindre.

«L’explication de la réalité humaine qui a cours dans les propos des gens, déclare : “on meurt” ; parce qu’en disant “on meurt”, chacun des autres et soi-même en même temps peut s’en faire accroire ; oui, on meurt, mais chaque fois, ce n’est justement pas moi le “on”, ce n’est personne» (“L’Être et le Temps“, 1927). Le fait de mourir est ainsi ramené au niveau d’un événement qui ne touche personne en propre. – Ainsi est dissimulé à nos propres yeux ce que Heidegger appelle l’être-pour-la-mort, qui est le fond de l’humaine condition.

L’apaisement inauthentique visé par le «On»

Ses proches, comme on l’a vu, font souvent croire au mourant qu’il en réchappera, qu’il est déjà convalescent. Ce pieux mensonge, écrit Heidegger, illustre de façon privilégiée que «la préoccupation du “On” est de procurer un apaisement permanent au sujet de la mort» (“L’Être et le Temps“, 1927). Apaisement qui, d’ailleurs, ne vaut pas seulement pour le mourant, mais aussi bien pour ceux qui le «consolent». •

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