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LA MÉMOIRE (textes)

Platon : apprendre, c’est se souvenir

Selon Platon (-427/-347), nous n’aurions aucun moyen de reconnaître les choses dans leur unité, aucun moyen non plus de les nommer, si notre âme n’avait pas vu les Idées, avant son incarnation dans le corps. Savoir, c’est se souvenir ; la science est une réminiscence. Nous ne redécouvrons jamais que ce que notre âme a déjà connu, avant quelle ne soit incarnée ici-bas.

Ainsi, le Socrate que Platon met en scène dans le Ménon (85 c et passim), prétend-il faire découvrir à un jeune esclave la solution d’un problème de géométrie assez difficile : comment doubler la diagonale d’un carré ? Par un jeu habile de questions et de réponses, Socrate en vient à faire dire à l’esclave qu’il convient de multiplier par 2 la longueur des côtés du carré. Ces connaissances, conclut Socrate, «s’il ne les a pas acquises dans la vie présente», il faut bien que le jeune esclave «les ait eues dans un autre temps et qu’il s’en trouvât pourvu d’avance» {ibid).

Les mécanistes du XVIIe siècle : la mémoire comme trace dans le corps

Malebranche : la mémoire a partie liée avec les impressions qui ont atteint les fibres du cerveau

«De même que les branches d’un arbre, qui sont demeurées ployées d’une certaine façon, conservent quelque facilité pour être ployées à nouveau de la même manière : ainsi les fibres du cerveau ayant une fois reçu certaines impressions par le cours des esprits animaux [c.-à-d. : des petites particules de sang qui, chez les cartésiens, tiennent le rôle de l’influx nerveux], et par l’action des objets, gardent assez longtemps quelque facilité pour recevoir ces mêmes dispositions. Or la mémoire ne consiste que dans cette facilité ; puisque l’on pense aux mêmes choses, lorsque le cerveau reçoit les mêmes impressions» (Malebranche, De la Recherche de la vérité, livre X – 1674-1676).

Descartes : les souvenirs sont analogues aux «plis» d’une étoffe

Tout en niant qu’une explication physiologique pût rendre compte de la mémoire des choses intellectuelles, Descartes expliquait pareillement que la mémoire des choses matérielles «dépend des vestiges qui demeurent dans le cerveau, après que quelque image y a été imprimée […] tout de même que les plis qui sont dans un morceau de papier ou de linge, font qu’il est plus propre à être plié derechef comme il a été auparavant, que s’il n’avait jamais été ainsi plié» (Lettre au père Mesland, 2 mai 1644).

Bergson : il y a deux mémoires profondément distinctes

La mémoire-habitude

Il y a «deux mémoires profondément distinctes», écrit Henri Bergson (1859-1941) : «l’une, fixée dans l’organisme, n’est point autre chose que l’ensemble des mécanismes intelligemment montés, qui assurent une réplique convenable aux diverses interpellations possibles. […] Habitude plutôt que mémoire, elle joue notre expérience passée, mais n’en évoque pas l’image» (Matière et Mémoire, chap. III).

La mémoire vraie

«L’autre, poursuit Bergson, est la mémoire vraie». «Coextensive à la conscience», elle retient et aligne à la suite les uns des autres tous les états de conscience, au fur et à mesure qu’ils se produisent. Les souvenirs qu’on croit abolis sont là ; mais il faut un relâchement tel que celui que procure le sommeil – pour que notre passé, constamment «inhibé par les nécessités de l’action présente» refasse surface et révèle en nous sa présence {ibid).

Nietzsche, Freud : méandres et pathologie de la mémoire

Nietzsche : l’homme, «animal nécessairement oublieux»

L’oubli, déclare Nietzsche (1844-1900) constitue un indispensable «appareil d’amortissement» psychique : celui qui n’oublie pas n’arrive plus à «en finir» avec rien {La Généalogie de la morale, 1887) ; il est l’homme de l’interminable ressentiment. De même que nous assimilons notre nourriture sans y penser, nous «digérons» tout ce qui nous arrive, et c’est là la preuve d’une santé robuste {ibid).

Freud : il y a plus d’oublis intentionnels qu’on ne croit

«Même chez les personnes bien portantes, exemptes de toute névrose, on constate, écrit Freud, l’existence d’une résistance qui s’oppose au souvenir d’impressions pénibles, à la représentation d’idées pénibles» {Psychopathologie de la vie quotidienne, 1901).

Or, parmi les très nombreux exemples qu’à ce sujet on peut invoquer, l’oubli des noms propres est extrêmement suggestif : souvent, afin d’«éviter un sentiment désagréable ou pénible» que tel nom ou tel souvenir est susceptible de nous causer, nous oublions, tout simplement, ce souvenir ou ce nom {ibid).

Résumé : Contre tous ceux qui font reposer la mémoire sur des traces physico-chimiques que les objets auraient laissées en nous (contre Épicure, mais aussi contre Descartes et Ribot), Bergson a soutenu que la mémoire “pure” se distingue de la mémoire-habitude et n’a pas son siège dans le cerveau. Nietzsche et Freud ont souligné, quant à eux, tout le parti que le sujet conscient peut fréquemment tirer de l’oubli, c’est-à-dire de la perte partielle de mémoire •

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