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LA LIBERTÉ (synthèse)

L’antique croyance au destin

Le destin chez les tragiques grecs

La Grèce archaïque et la tragédie classique elle-même ont souvent représenté l’homme comme un jouet des dieux et des forces de la nature, comme une marionnette du destin. «Ce que nous avons fait devait fatalement arriver», déclare la reine Clytemnestre, dans l’Agamemnon d’Eschyle (Ve siècle av. J.-C.).

Supporter notre lot

«Où que vous regardiez, demande Antigone, fille d’Œdipe, verrez-vous un mortel qui, lorsque un dieu le pousse vers sa perte, puisse échapper à son malheur ?» (Sophocle, Œdipe à Colone). Il convient donc, pour le héros tragique, de savoir «supporter aussi bien que possible le lot que la destinée nous assigne et savoir qu’on ne peut lutter contre la force de la nécessité» (Eschyle, Prométhée enchaîné).

Le fatalisme stoïcien

De même, les philosophes stoïciens ont soutenu que tout ce qui arrive est nécessaire. Zeus est le «roi suprême de l’univers» ; c’est à lui que tout l’univers obéit ; il est la «raison de toutes choses, qui demeure à jamais» (Cléanthe, Hymne à Zeus, IIIe siècle avant J.-C.). Toutes les choses sont «entrelacées» les unes avec les autres ; «leur enchaînement est saint», déclare Marc-Aurèle (IIIe siècle ap. J.-C.), car elles ont été ordonnées ensemble et contribuent ensemble à l’ordonnance du même monde (Pensées, VII, 9). La liberté, par conséquent, consiste ici à «vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent» (Épictète, Entretiens, I, 35 – Ier siècle ap. J.-C.).

Descartes : la liberté comme libre arbitre

La liberté ne se prouve pas : elle s’éprouve

Selon Descartes (1596-1650), la liberté de la volonté «se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons» (Principes de philosophie, I, § 39 – 1644). C’est elle, principalement, qui me fait connaître ma ressemblance avec Dieu, — un Dieu dont Descartes croit même pouvoir affirmer qu’il a librement voulu que 2 et 2 fissent 5 et que les trois angles d’un triangle fussent égaux à 180 degrés (c’est là ce qu’on appelle la «théorie de la création des vérités éternelles» : Descartes l’a soutenue dans des lettres à Mersenne, datées de 1630).

Un sentiment de non-contrainte externe

Cette liberté cartésienne se ramène, tout compte fait, à une simple certitude subjective : nous ne nous sentons pas contraints lorsque nous prenons telle décision plutôt que telle autre. A propos de tout, nous avons la faculté de dire «oui» ou «non». La liberté, écrit Descartes, consiste en ce que «nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas (c’est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutôt seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne» (Méditations métaphysiques, IV – 1641).

L’«indifférence positive», marque éclatante de ma liberté

La liberté d’indifférence serait une liberté que rien ne déterminerait à choisir un parti plutôt que le parti contraire.

Dans ses Méditations métaphysiques (1641), Descartes définissait l’indifférence comme «le plus bas degré de la liberté» : mieux je connais ce dont je juge, plus je suis libre. En l’occurrence, être libre, c’est donc surtout juger en connaissance de cause. Plus tard, cependant (dans une Lettre à Mesland, datée du 9 février 1645), il ira jusqu’à considérer qu’il existe aussi une indifférence «positive», laquelle me permet de refuser l’évidence en présence même de l’évidence. Par bravade métaphysique, je peux nier que 2 et 2 font 4, et confirmer ainsi, fut-ce de manière bien paradoxale, l’existence de ma liberté.

Le libre arbitre : une simple illusion ?

Leibniz : l’«évidence» de la liberté ne prouve rien

Leibniz (1646-1716) a contesté que l’évidence subjective invoquée par Descartes prouve en quoi que ce soit la réelle existence d un libre arbitre chez l’homme. Le «prétendu sentiment vif interne» allégué pour prouver l’indépendance de nos actions n’empêche nullement, déclare Leibniz, que notre résolution puisse dépendre de causes, certes souvent «imperceptibles» (Essais de Théodicée, § 50-51 – 1710). Il conteste, au passage, la théorie cartésienne de la création des vérités éternelles. Dieu n’a pas tout «choisi» : «Dieu étant souverainement sage, ne peut manquer d’observer certaines lois et d’agir suivant les règles […] que sa sagesse lui fait choisir» (ibid., § 28).

Quant à la liberté d’indifférence, qui serait le propre de l’homme et qui manquerait, selon une célèbre anecdote, à l’âne de Buridan (c’est-à-dire à un âne ayant également faim et soif, et mourant finalement entre un boisseau d’avoine et un seau rempli d’eau, faute d avoir pu choisir par lequel commencer), il ne s’agit que d’une «fiction qui ne saurait avoir lieu dans l’univers». Dans la vie réelle, «un parfait équilibre entre deux partis est impossible» (ibid., § 49).

Spinoza : la croyance au libre arbitre résulte de l’ignorance des causes qui nous déterminent

Une pierre qui s’éveillerait à la conscience après avoir reçu une impulsion extérieure croirait «être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire», déclare Spinoza (1632-1677) dans sa Lettre LVIII, à Schuller (1674) ; semblablement, «les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés» (L’éthique, partie III, scolie de la prop. 2 – 1677).

Les épicuriens : la liberté que nous expérimentons suppose une spontanéité dans l’atome

«Si toujours tous les mouvements sont solidaires, déclare l’épicurien Lucrèce (IIe siècle av. J.-C.), si toujours un mouvement nouveau naît d’un plus ancien suivant un ordre inflexible, si par leur déclinaison les atomes ne prennent pas l’initiative d’un mouvement qui rompe les lois du destin pour empêcher la succession indéfinie des causes, d’où vient cette liberté accordée sur terre à tout ce qui respire, d’où vient, dis-je, cette volonté arrachée aux destins, qui nous fait aller partout où le plaisir entraîne chacun de nous, et, comme les atomes, nous permet de changer de direction, sans être déterminés par le temps ni par le lieu, mais suivant le gré de notre esprit lui-même ?» (De la nature, chant II).

Aussi, dans la chute en ligne droite que leur poids constamment détermine, les atomes, écrit le poète romain, s’écartent-ils juste assez de la verticale pour que leur mouvement s’en trouve modifié, et ce, en un temps indéterminé, en un point indéterminé de leur trajectoire. – C’est que, si nous disposons d’une marge d’indétermination dans la conduite de notre vie, alors le mouvement éternel des éléments premiers qui nous composent et qui concourent à former toute chose doit, lui aussi, comporter une part, même minime, d’indétermination radicale.

Mises en cause contemporaines de l’hypothèse de la liberté

Nietzsche : l’hypothèse de la liberté décharge Dieu de la responsabilité du mal

Si la métaphysique, proclame Nietzsche (1844-1900), a postulé l’existence d’une volonté libre, c’est parce que les philosophes raisonnent comme des théologiens. A partir du moment où l’on a admis à la fois que Dieu est bon et que le mal existe, il a bien fallu «inventer» un sujet libre, afin d’«expliquer la méchanceté et le mal» (La Volonté de puissance). Il faut un sujet libre, afin que Dieu ne puisse être tenu pour responsable du mal.

Foi de la psychanalyse dans le déterminisme psychique

La psychanalyse freudienne, elle aussi, prend acte de la «conviction concernant l’existence du libre arbitre» (Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, 1901), de cette conviction intime qu’un Sartre (1905-1980) a d’ailleurs voulu «sauver» malgré la psychanalyse.

Mais Freud rappelle, à maintes reprises, son attachement, sa «foi» dans le principe du déterminisme psychique (Cinq leçons sur la psychanalyse, 1910). Autrement dit, rien dans l’esprit – pas plus que dans la nature extérieure – ne se produit sans cause ; nos choix, tout comme nos associations d’idées, ont toujours des ressorts secrets qui constituent autant de causes des actions que nous croyons libres. •

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