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INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE

COURS INTRODUCTIF : QU’EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE ?

Descartes dans la « Préface aux Principes de la philosophie » :
« … c’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher. »

I Quelle est la nature de la philosophie?

1° Tout homme est « philosophe »

La philosophie suscite curiosité mais aussi moqueries:

  • De la curiosité car elle touche à des questions essentielles;
  • Des railleries, car le philosophe est réputé pour être une personne souvent inadaptée à la vie ordinaire (comme l’albatros de Baudelaire), se posant des questions métaphysiques (*) éloignées des préoccupations de la vie quotidienne et proposant des réponses complexes et incompréhensibles pour le commun des mortels !
    On raconte même que Thalès qui contemplait les astres tomba dans un puits ! Comme nous l’explique Platon dans le « Théétète », le philosophe, occupé à des choses qui dépassent le sens commun, peut se montrer bien maladroit et risible. On raconte encore que le même Thalès serait mort par déshydratation, oubliant de boire !

Platon (427-347 av. J.-C.)

Premier grand philosophe, c’est par lui que nous connaissons la pensée de Socrate, dont il fut l’élève, et qu’il transcrit fidèlement dans des dialogues menés par son maître. Très affecté par la condamnation à mort de Socrate par la démocratie, Platon fait du problème de la cité juste le coeur de sa réflexion. En 388-387 av. J.-C., il fonde sa propre école, l’Académie, qui assure la formation d’hommes aptes au gouvernement des cités.

  • (cf. la figure caricaturale de Pangloss dans le « Candide » de Voltaire qui prétend enseigner la « métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie »)

(*) La métaphysique est la discussion des problèmes ultimes que posent la Vie et la Mort, l’Être et le Néant, la matière et l’esprit, l’existence du monde et celle des hommes. Elle correspond à une exigence fondamentale de l’intelligence humaine, celle de savoir le dernier mot de tout, la signification ultime des choses et des êtres, de la conscience ou de l’Histoire.

L’humoriste Pierre Desproges écrivait : « Lorsqu’un philosophe me répond, je ne comprends plus ma question. » Ce trait d’esprit résume assez bien l’image que l’on se fait trop fréquemment de la pensée philosophique : elle serait jargonneuse, inutilement compliquée et céderait parfois à la pédanterie.
Toutefois, au revers d’une philosophie de spécialistes érudits, il y a tout simplement des questions que les hommes se posent depuis qu’ils pensent. Loin d’être exclusivement abstraites, elles sont souvent profondément engagées dans l’existence et les inquiétudes qu’elle implique. L’homme est-il libre? Dieu existe-t-il? L’âme est-elle mortelle ? Comment agir vertueusement ? Quelle est la nature des rapports entre l’esprit et le corps ? Il n’y a là rien d’autre que la manifestation d’un désir naturel de savoir, originellement étranger à toute forme de discours ésotérique.

Constat simple : vous-mêmes et toutes les personnes que vous connaissez ont des opinions dans des domaines très différents (morale, politique, économie). Qu’elles soient croyantes, athées, agnostiques, toutes se prononcent à leur manière sur les questions religieuses et sur le sens de l’existence. Même si elles n’ont pas d’engagement politique ou syndical précis, toutes ont des prédilections, des avis et portent des jugements sur l’actualité. Chacun d’entre nous se réfère à des valeurs morales lorsque nous admirons ou nous nous scandalisons sur tel ou tel comportement, lorsque nous nous prononçons sur des questions sensibles comme la peine de mort, l’euthanasie, la protection de l’environnement, les pratiques sexuelles, etc. Toutes ces opinions sont guidées par une certaine idée du bien et du mal, par des convictions intimes, héritées certes de notre éducation, de notre milieu. Ces opinions constituent une philosophie spontanée. Tout homme donc est philosophe comme monsieur Jourdain, dans « Le Bourgeois gentilhomme »
faisait de la prose, sans le savoir: « … il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien… »
(Molière)

2° Philosophie spontanée et philosophie critique/réfléchie.

Mais si tous les hommes sont naturellement « philosophes », cette « philosophie spontanée », « irréfléchie » est celle de « tout le monde », c’est-à-dire celle… de personne. Plutôt que dire « je pense », il faudrait dire « on pense » à ma place. C’est l’anonymat du « on ». Le « on » n’a ni figure, ni visage. Le « on » est anonyme, impersonnel, interchangeable. Heidegger parlera même de « la dictature du on » comme d’une tyrannie sans tyran. Chacun est l’autre et personne n’est soi-même. Cette « philosophie spontanée » n’est au final qu’un « prêt à penser » stéréotypé. Une «  pensée pré-pensée  » et non une «  pensée pensante  ». Les études sur la dynamique des groupes montrent que tout groupe institue des règles que chacun est tenu de respecter sous peine de marginalisation, d’exclusion. Or, être soi ou penser par soi-même, c’est assumer son originalité, sa singularité, son authenticité.

Ces opinions constituent une philosophie spontanée. Cela ne signifie pas que les personnes concernées ne réfléchissent pas mais leurs opinions sont la plupart du temps fondées sur la tradition, l’éducation, l’expérience, et non sur une réflexion systématique, méthodique et personnelle qui rattacherait ses opinions à des principes communs et réfléchis et que l’on désigne par le nom de fondements. L’opinion n’est ni justifiée, ni argumentée (« je pense que… », « je crois que… »).

Ces opinions sont atomisées, indépendantes les unes des autres, parfois même contradictoires mais elles ne trouvent pas leur justification, leur cohérence, leur unité par rapport à des principes premiers dont nous sommes conscients, qui résultent de notre réflexion personnelle et auxquels nous adhérons de manière réfléchie et raisonnée. Bref, la philosophie spontanée ne pense pas ce qu’elle pense. Elle affirme sans rigueur ni démonstration.

En revanche, si nous effectuons cette démarche de retrouver les racines et les fondements de l’ensemble de nos opinions en se posons la question critique : « D’où me vient ce que je pense et ce que je crois ? », alors nous sommes passés à une philosophie explicite, consciente d’elle-même (et non plus spontanée), bref à une posture intellectuelle et critique à laquelle on réserve habituellement le nom de philosophie.

3° L’origine de la philosophie et le rôle de la raison

Étymologiquement, philosophie signifie « amour (philia) de la sagesse (sophia) ».

Sagesse = ensemble de savoirs, souvent détenus par des anciens ou par les générations précédentes. Son but est de nous guider dans notre existence, de savoir comment nous comporter afin d’être le plus heureux possible dans l’existence. Toutes les civilisations ont élaboré des sagesses, d’abord inspirées des croyances religieuses. Exemple de la sagesse hindoue, inspirée par la religion des brahmanes et reposant sur les « Védas », ou la sagesse bouddhiste inspirée par les enseignements du Bouddha (« l’Eveillé »). La philosophie vise donc la vérité (savoir théorique) et la vie heureuse (savoir pratique).

Aimer la sagesse veut d’abord dire aimer le savoir. Ne pas vivre en ignorant. Comprendre la vie que l’on mène afin de la diriger avec clarté et non agir sans savoir, de façon aveugle.

Aimer la sagesse veut ensuite dire aimer la vie raisonnable plutôt que la vie agitée par les passions, la colère ou la violence. Être donc maître de soi. Calme. Serein. Heureux.

Même s’il a existé, comme nous venons de l’évoquer, des sagesses antérieures, la philosophie est l’invention des grecs du V° siècle av. J.C. Cette civilisation hellénique aurait inventé non seulement la philosophie mais aussi la démocratie et les mathématiques.

Les Anciens de la Grèce antique ont inventé les mathématiques dans la mesure où une proposition est considérée comme vraie si elle peut faire l’objet d’une démonstration. Les Grecs ont inventé la démonstration. Jusque-là, les connaissances mathématiques avaient pour sources l’expérience, l’observation, bref étaient à ce titre de nature purement pratique et empirique.

Prolongement sur la logique formelle : https://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/406253.pdf

L’usage de la raison est tardif. Les hommes ont commencé à percevoir le monde avec leurs sens leurs émotions et leur imagination. Ils le percevaient, non pas tel qu’il est mais tel qu’ils voulaient qu’il soit. Aristote est le premier qui ait mis en évidence les lois de la pensée logique. Celle du syllogisme: « Tous les hommes sont mortels / Or, Socrate est un homme / Donc Socrate est mortel. »

LE SYLLOGISME

« Inventé » par Aristote, le syllogisme se présente comme un modèle de raisonnement déductif qui, partant de deux propositions catégoriques (les prémisses), aboutit à une troisième (la conclusion). Sa forme est rigoureusement réglée par l’utilisation de termes qui, en fonction de leur extension conceptuelle, occupent des places bien définies. La première prémisse (la Majeure) contient le grand (a) et le moyen (b) terme tous les hommes (b) sont mortels (a). La seconde prémisse (la Mineure) introduit le petit (c) terme : Socrate (c) est un homme. La conclusion relie le petit et le grand terme : donc Socrate est mortel. La syllogistique est l’étude des 4 figures du syllogisme selon la place du moyen terme et des 64 modes (dont 12 seulement sont valides) qui en découlent en fonction des types (en A, E, I,O) de propositions.


Exemple = Le théorème de Pythagore est un théorème de géométrie euclidienne qui met en relation les longueurs des côtés dans un triangle rectangle : le carré de la longueur de l’hypoténuse, qui est le côté opposé à l’angle droit, est égal à la somme des carrés des longueurs des deux autres côtés: c2 = a2 + b2.

 

 

Idem pour la philosophie. La sagesse élaborée par les Grecs ne repose plus sur la tradition, sur des croyances religieuses, sur l’expérience de la vie, mais sur une réflexion rationnelle et non sentimentale. Remplacer le réflexe par la réflexion.

Autour du Ve av. J.C., le « miracle grec » = multiplication des écoles philosophiques (l’Académie de Platon, le lycée d’Aristote, le Jardin d’Épicure, le portique des stoïciens, etc.).

Séparation d’avec les grandes religions, mythologies, cosmogonies. Spiritualité laïque, quête de la vie bonne, sans recourir à la foi ou au religieux.

Nature du discours philosophique = distinction entre deux types de valeurs à savoir les valeurs morales et les valeurs spirituelles (existentielles). Morale (pacifier les relations humaines) = respect d’autrui, bienveillance vis-à-vis d’autrui mais aussi la bienfaisance (bonté). Imaginons que tous les êtres du monde se comportent moralement, que soient appliquée la bienveillance et la bienfaisance. Mais cela ne nous empêcherait ni de mourir, ni de vieillir, ni de souffrir. La question de la mort n’est pas une question morale. Même le meilleur des hommes finira par mourir ou perdre un être cher ou être malheureux en amour. Exemple en littérature : « Un amour de Swann » chez Proust : amoureux de quelqu’un qui ne l’aime pas (Odette). Idem pour l’ennui, la banalité du quotidien = toujours les mêmes nez au milieu des mêmes figures.

Amour, mort, ennui = valeurs spirituelles. La philosophie va apporter des réponses laïques, rationnelles sans passer par la foi, l’imagination, et, dans l’acceptation de notre condition de mortel, notre finitude.

On a coutume d’opposer « mythos » et « logos », le discours légendaire et fantastique au discours « logique », rationnel, de la philosophie et de la science. En réalité, la philosophie est l’héritière de la mythologie et de la religion, car c’est bel et bien la sécularisation des grands mythes qui formera le noyau dur du rationalisme grec. Cette naissance de la philosophie (spiritualité laïque) qui constitue ce qu’on a appelé le « miracle grec » (logos) a été préparé par la mythologie grecque.

Philosophie = Mythe formulé sous forme rationnelle, conceptuelle, sécularisée. « Du mythe à la raison » (Vernant). Discours narratif à un discours démonstratif.
La « Physique » d’Aristote est une laïcisation de la « Théogonie » d’Hésiode : Ciel = Ouranos, Terre = Gaïa.

De même, la philosophie moderne sera une laïcisation de la religion chrétienne (cf. cours sur la religion). Descartes et Luther = Penser par soi-même / Lecture de la « Bible » par tous. Libre examen. « DDH » = laïcisation du christianisme, christianisme sans Dieu. De même, la morale kantienne n’est qu’une sécularisation de la théologie de Luther.

La philosophie du Christ se résume en 7 valeurs: égalité des hommes, liberté de l’individu, émancipation de la femme, justice sociale, séparation des pouvoirs, pardon, amour du prochain.

Philosophie du Christ

Valeurs démocratiques

Égalité des hommes (*)

Égalité devant la loi

Liberté des hommes

Liberté civile

Émancipation des femmes

Féminisme

Justice divine – Dieu-Providence

Etat-Providence

Séparation des pouvoirs temporels et spirituels

Laïcité

Pardon

Punition légale (pas vengeance)

Amour du prochain

Fraternité

Illustration avec « L’Odyssée » d’Homère :[/cmppp_restricted]

 


Mythologie comme matrice de la philosophie (vie bonne pour les mortels) = Ulysse va de la guerre, du chaos de Troie vers Ithaque, l’harmonie, la paix, chez lui, son « lieu naturel » dans l’ordre cosmique. Ulysse cherche la sagesse, la réconciliation, le retour.

Figure de Calypso (nymphe de la mer, île mythique d’Ogygie, où elle mène une vie solitaire entourée d’autres nymphes celle qui cache) dans l’  « Odyssée » = 7 ans sur les 10. Déesse, immortelle, amoureuse d’Ulysse. Île paradisiaque. Elle essaie de lui faire oublier Pénélope. Ulysse pleure chaque soir en regardant vers Ithaque. Athéna prend pitié du chagrin d’Ulysse. Stratagème de Calypso = Si tu restes malgré l’ordre de Zeus je te donnerai l’immortalité et la jeunesse (comme Aurore avec Titon). Divinisation, promesse religieuse d’immortalité. Refus d’Ulysse = naissance de la philosophie = une vie bonne de mortel est préférable à une vie d’immortel ratée (vie délocalisée, loin de chez soi, loin de soi).

3 éléments de la vie bonne telle que la sagesse d’Ulysse les a légués à la philosophie :

a) le sage accepte la condition de mortel. Mort est expérience de l’irréversible. Le sage est celui qui peut vaincre les peurs. Sérénité. Ce n’est pas parce que nous sommes mortels que la vie n’a pas de sens. Au contraire… Schopenhauer: la mort est la muse de la religion et de la philo. « Victoire sur l’Achéron » (Lucrèce).

b) Le sage vit au présent. « Amor Fati » = Amour du destin. Deux grands maux pèsent sur la vie humaine = le passé et le futur ou la nostalgie et l’espoir. Passé nous tire en arrière (remords, culpabilité, regret). Le futur nous empêche de vivre le présent (espoir). Sage regrette un peu moins, espère un peu moins pour vivre plus intensément dans le présent. Aimer un peu plus. Carpe Diem (Horace). Ulysse = nostalgie, espoir d’Ithaque, pas dans le présent de l’amour d’Ithaque. Habiter le présent = Fin de l’ « Odyssée ». L’instant distendu = un fragment, un atome d’éternité (Nietzsche). Vivre au présent du présent.

c) Le sens de son voyage, le sens de sa vie : retrouver Pénélope et Télémaque. « Connais-toi toi-même » (empruntée à l’inscription gravée au fronton du temple d’Apollon à Delphes) = Logique de l’introspection. Sais qui tu es, où est ta place. Fréquente-toi toi-même. Ne pèche pas par « hybris », démesure comme Tantale. Immortalité du temps présent.

La philosophie va transformer ce message en forme rationnelle, argumentée, conceptualisée. Forme rationnelle même contenu, même fond. Traduction conceptuelle, rationnelle de la mythologie.

4° En quoi la philosophie se distingue-t-elle d’autres formes de savoirs ?

A ce titre, la philosophie se distingue de la simple littérature, y compris la littérature engagée. Si la littérature montre et exemplifie/illustre (chez elle, l’imagination l’emporte sur l’entendement), la philosophie démontre et argumente, prouve (chez elle, la raison l’emporte sur l’imagination). L’art va exprimer les mêmes idées que la philosophie, mais l’expression est différente. Hegel = l’art exprime les mêmes idées que la philo mais de manière sensible. L’art nous touche car il sensibilise l’Idée.

  • La philosophie n’est pas l’art. Si toute oeuvre philosophique a une beauté en tant que telle et dans son expression, il n’en est pas moins vrai que la philosophie n’est pas un mode artistique. L’art par contre peut être objet de réflexion pour la philosophie, au même titre que n’importe quelle autre création humaine (y compris la philosophie elle-même). L’artiste peut exprimer sa philosophie dans une oeuvre d’art, mais elle n’est pas une philosophie, celle-ci se constituant exclusivement dans ” le discours “, c’est à dire utilisant le langage pour exprimer les idées.
PHILOSOPHIE

ART

Il s’intéresse à l’universel.

Il s’intéresse au particulier.

Le philosophe utilise sa RAISON, son intelligence.

L’artiste utilise sa SENSIBILITE.

Souci d’objectivité.

Souci de subjectivité.

Souci de VERITE.

Souci de la beauté.

Il s’adresse à notre intelligence.

Il s’adresse à notre sensibilité.

  • La philosophie n’est pas la science. On peut se demander si la philosophie est une science ; elle en est une au sens large dans la mesure où elle est une connaissance rationnelle. Cependant à la différence des sciences particulières, elle ne vise pas un objet précis du savoir. La connaissance qui l’intéresse est celle des causes dernières, ou celle du sens ultime, but qui est pour les autres sciences à la limite de leur effort ou en dehors de leurs moyens d’investigation. De plus la philosophie est une réflexion sur la science elle-même, sur ses méthodes, sur ses buts, sur sa valeur, sur ses responsabilités pour l’Humanité.

Les réponses de la philosophie sont très différentes de celles de la science. Elles ne peuvent pas être prouvées, ni “falsifiées” (falsifier = prouver la fausseté d’une théorie). Elles restent des systèmes d’hypothèses, aujourd’hui l’on dit “AXIOMES”. (Un axiome est une proposition invérifiable, indémontrable, que l’on place au départ d’un raisonnement.) C’est pourquoi on peut appeler la philosophie : système “hypothético-déductif”, c’est-à-dire déduit, construit, à partir d’hypothèses ou encore AXIOMATIQUE.

PHILOSOPHIE

SCIENCE

Utilisation de la RAISON. Nécessité de cohérence logique.

Utilisation de la RAISON. Nécessité de cohérence logique.

Finalité de l’existence, de l’univers

Causalité des phénomènes

La philosophie s’attache au POURQUOI

La science s’attache au COMMENT

Le philosophe utilise le langage linguistique.

Le scientifique utilise un langage (code) logico-mathématique.

Les réponses des philosophes sont invérifiables et infalsifiables. Elles restent toutes des hypothèses.

Les théories des scientifiques sont vérifiables et falsifiables (= on peut prouver qu’elles sont fausses) 

un POUVOIR sur SOI-MEME.

un POUVOIR sur le MONDE.

La PHILOSOPHIE est l’ensemble de toutes les réponses apportées par les philosophes à travers le temps sous la forme de systèmes.

  • De même, la philosophie se distingue de la religion. Car savoir, ce n’est pas croire. Si je sais quelque chose, je n’ai pas besoin d’y croire.

REPERE: SAVOIR / CROIRE

Croire est un pari : nous adhérons à une thèse alors que nous n’en sommes pas absolument certains. On peut croire en la vie après la mort, en Dieu, en l’amitié, ou encore qu’il fera beau demain. Savoir, au contraire, se fonde sur des éléments de preuve : je sais que 2 et 2 font 4 ou que l’épreuve de philo est obligatoire. Parfois, les croyances sont battues en brèche par le savoir : je croyais qu’il ferait beau, or il pleut. D’autres sont invérifiables. Je sais alors que je ne peux pas le prouver, mais je décide de croire en Dieu ou en l’amitié.

– L’opinion ou la croyance (croire que/ croire à) est subjectivement et objectivement insuffisante.

– La foi (croire en) est subjectivement suffisante et objectivement insuffisante : « Quand la créance n’est suffisante que subjectivement, et qu’en même temps elle est tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle foi. » (Kant, « Critique de la raison pure », chapitre II, 3e section). Avoir la foi, c’est croire sans preuve.

– La science (savoir) est subjectivement et objectivement suffisante.

La philosophie n’est pas la religion. Les principes d’une philosophie sont indépendants de la théologie. Les lumières de l’intelligence sont les seules armes des philosophes et ils n’ont recours ni à une révélation ni à un dogme. II arrive que la philosophie traite des problèmes de la religion (c’est la philosophie métaphysique) et qu’elle trouve un accord intellectuel avec les valeurs religieuses mais cela ne fait pas partie de sa nature. Ainsi Pascal posant philosophiquement l’existence d’un Dieu distingue bien « le Dieu des philosophes et des savants » posé par sa Raison, et le Dieu de son église exigé par sa Foi. Enfin
toute religion s’enferme dans le Mystère, ce qui est contraire à la philosophie.

  • La philosophie n’est pas non plus la religion.
PHILOSOPHIE

RELIGION

Le philosophe cherche le Pourquoi

Le religieux cherche le Pourquoi.

Il propose des hypothèses

Le religieux a la réponse

Le philosophe utilise sa raison

Le religieux donne sa “foi”

Il vise une intelligibilité

Il accepte le “mystère” de la « Révélation ».

Il veut comprendre.

Il veut croire.

La philosophie inquiète.

La religion rassure l’homme

La philosophie parle du profane.

La religion parle de sacré.

  • La philosophie n’est pas la politique.

PHILOSOPHIE

POLITIQUE

Domaine de la  Réflexion.

Domaine de l’Action.

Désir de sagesse.

Désir d’ordre.

Vise la vérité.

Vise le pouvoir.

  • Notons également que si l’histoire s’occupe de ce qui a été (contingence), la philosophie nous dit ce qui devrait être (nécessité).

4° Les grandes interrogations de la philosophie.

Au XVIII° siècle, Kant a proposé de regrouper les questions philosophiques autour de trois problématiques : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Il ajoutait que ces trois questions essentielles pouvaient elles-mêmes se résumer par celle-ci : Qu’est-ce que l’homme ?

  • « Que puis-je savoir ? » Autrement dit, quelles sont les capacités de la pensée humaine, les possibilités et les limites de la science. : dans quelles conditions une connaissance est-elle véritable ? Quels sont les objets accessibles à ma connaissance ?
    Philosophie théorique : Partie de la philosophie qui concerne essentiellement la philosophie de la connaissance, mais aussi la métaphysique ou l’ontologie, par opposition à la philosophie pratique portant sur des questions morales, juridiques et politiques. Selon Kant, la question de la philosophie théorique est: que puis-je connaître?
    • « Que dois-je faire ? » Il s’agit ici de toutes les questions relatives au bonheur individuel, aux valeurs morales, aux objectifs politiques. Exemples : clonage, euthanasie, homoparentalité, peine de mort, énergie nucléaire, OGM, etc. Philosophie pratique
      : Partie de la philosophie s’attachant aux questions de la pratique (morale, droit, politique) par opposition à la philosophie théorique qui s’attache essentiellement à la théorie de la connaissance.
    • « Que m’est-il permis d’espérer ? » Cette question est relative au sens de l’existence. Que peut-on en attendre ? Cette troisième question porte sur la notion d’espérance : dans quelle mesure la foi est-elle possible? Y a-t-il une vie après la mort?
      Questions touchant à des préoccupations religieuses. Mais la démarche philosophique, dans son souci d’élaborer son discours en ayant recours à la raison et non à la foi ou à des croyances quelconques, quelle qu’en soit la nature, fût-ce la croyance en l’incroyance comme le dit Nietzsche, reprend de telles questions mais à sa manière. Il s’agit de questions métaphysiques qui soulèvent le problème du « pourquoi », de la raison d’être de toutes choses.

II) La philosophie a-t-elle une utilité?

Pour ses opposants, la philosophie n’est pas un savoir universel dans ses conclusions et s’imposant à tous les esprits comme peuvent l’être par exemple les sciences de la nature ou les mathématiques.

Impuissance à nous apporter des réponses certaines, stérilité la rendraient vaine voire inutile. Philosophie = « champ de bataille » (Kant) où personne n’arrive jamais à se mettre d’accord. Pas de savoir positif faisant l’objet d’un accord unanime. Ni aucune efficacité pratique. Les philosophes se querellent sur des mots abstraits et des concepts vides.

1°) L’utilité de la philosophie

L’enseignement de la philosophie déçoit les lycéens qui attendent de cette étude des réponses aux questions qu’ils se posent. Comme si la philosophie pouvait se réduire à des recettes apprises par cœur. Comme si chacun pouvait s’exonérer du devoir de penser par soi-même. Les élèves attendent des « réponses » et si possible les bonnes ! Ils veulent des « certitudes » comme ils veulent des bons points ou des bonnes notes. Nietzsche affirmait, dans « Humain, trop humain », que « les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereuses que les mensonges. » Donc, fuyez vos certitudes et méfiez-vous de vos convictions. La philosophie n’apporte aucune « certitude ». Socrate, le plus pur des philosophes prétendait n’enseigner aucun savoir mais faire réfléchir, douter ses interlocuteurs sur leurs « certitudes ». La démarche philosophique commence, en effet, par une prise de distance à l’égard de ce qu’on croit savoir. Par exemple, Socrate demande à Ménon : « Qu’est-ce que la vertu? ». Ménon répond : « La vertu consiste à savoir commander les hommes. » Socrate lui fait alors remarquer qu’un enfant et un esclave peuvent être vertueux et qu’il ne leur appartient pourtant pas de commander. Ménon se trouble et cherche une autre réponse. Socrate ne transmet aucun savoir, bref, il fait de la philosophie. Le philosophe est comme le prisonnier libéré de ses chaînes dans l’allégorie de la caverne de la « République ».

RAPPEL : L’ALLÉGORIE DE LA CAVERNE (RÉPUBLIQUE, LIVRE VII)

La dialectique est la démarche par laquelle l’âme s’arrache aux apparences pour s’ouvrir à la connaissance et aux Idées vraies. Platon imagine des hommes prisonniers d’une caverne obscure, attachés à un mur sur lequel se reflètent des ombres qu’ils prennent pour la réalité. N’ayant rien connu d’autre, ils ne voudraient pas croire qu’ils ne voient que des ombres. Et si on les amenait au grand jour, ils seraient d’abord aveuglés par la lumière du soleil. Nous sommes tous dans la caverne : nous prenons le sensible pour la réalité et il nous est difficile de nous affranchir des apparences pour progresser jusqu’aux réalités idéales.


Le but de la philosophie est de remettre en cause nos « certitudes ». Le but de la philosophie est de remettre en cause nos « convictions ». Le but de la philosophie n’est pas de nous consoler ou de nous rassurer. Le peintre Georges Braque disait: « L’art est fait pour troubler, la science rassure » Le Jour et la Nuit », Cahiers 1917-1952). L’art comme la philosophie nous réveille de la torpeur de l’habitude, de l’abêtissante routine. Socrate disait de lui-même qu’il était « le taon, qui de tout le jour ne cesse de vous réveiller. » (« Apologie de Socrate »).

La prise de conscience est donc le plus souvent douloureuse, parce qu’il faut renoncer à ses acquis, à ses repères, à ses habitudes mentales, mais aussi à ses désirs et ses attentes. Elle est souvent arrachée au sujet par la réalité elle-même, qui, à force d’être niée ou travestie, devient insupportable. Elle naît lorsque l’être, en face duquel se tient le moi, est cause de perturbations telles qu’elles le mettent en danger. Ces perturbations imposent alors une restructuration du moi, qui peut aller jusqu’à la naissance d’un nouveau moi, un moi qui a assimilé et admis en son sein ce que le sujet a d’abord vécu comme de dangereuses perturbations. Voilà pourquoi la prise de conscience est toujours bénéfique pour le sujet et lui permet de grandir : chaque perturbation dépassée est une véritable nourriture pour le moi.

Donc la philosophie n’apportera pas des réponses aux élèves mais de nouvelles questions ou plus précisément de nouvelles manières de se poser des questions et de réfléchir de manière critique sur nos tentatives de réponses.

2° L’utilité de la philosophie dans la recherche du bonheur

La philosophie n’est pas qu’un savoir théorique mais aussi une pratique de la « vie bonne ». Le philosophe (ou l’ami de la sagesse), comme nous l’avons déjà souligné, est à la fois SAVANT (savoir théorique) et un SAGE (pratique du bonheur).

Toute la question est de savoir ce qu’on entend par utilité. Spontanément, l’utilité répond à la question brutale « A quoi cela sert-il ? ».

Or, quelle est la fin ultime que poursuit tout homme, si ce n’est le bonheur, son bien ? « Tous tant que nous sommes, nous voulons être heureux », Platon. Cette interrogation est valable pour tous, jeunes comme vieux, personne ne peut en faire l’économie et personne ne peut le faire à notre place.

Epicure in « Lettre à Ménécée » : « Quand on est jeune il ne faut pas hésiter à s’adonner à la philosophie, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser d’en poursuivre l’étude. Car personne ne peut soutenir qu’il est trop jeune ou trop vieux pour acquérir la santé de l’âme. Celui qui prétendrait que l’heure de philosopher n’est pas encore venue ou qu’elle est déjà passée, ressemblerait à celui qui dirait que l’heure n’est pas encore arrivée d’être heureux ou qu’elle est déjà passée. Il faut donc que le jeune homme aussi bien que le vieillard cultivent la philosophie… ».

  • Idéal démocratique de l’exercice de la philosophie: jeunes, vieux, hommes, femmes, citoyens et esclaves..

La doctrine d’Épicure peut être résumée par ce que les épicuriens ont appelé le tetrapharmakon (quadruple remède, ou “quadruple poison” : car tout est question de posologie), que fit graver Diogène d’Œnoanda sur le mur d’un portique, formulé ainsi :

  • Les dieux ne sont pas à craindre ;
  • La mort n’est pas à craindre ;
  • On peut atteindre le bonheur ;
  • La douleur est supportable.

On peut noter que le mot grec « pharmakos » signifie aussi « poison ». Cette ambiguïté du terme pourrait rejoindre la double interprétation nietzschéenne de l’épicurisme, à la fois comme une saine doctrine qui combat les superstitions et comme une ascèse hostile à la vie qui préfigure la récupération chrétienne de la souffrance.

Mais, dira-t-on, l’éducation, l’expérience personnelle pourvoient à cette quête sans passer par la philosophie. Or, le philosophe se refuse à penser par procuration ou bien à se fier à une expérience bien limitée de la vie. Il veut penser par lui-même et à cet effet a recours à la réflexion rationnelle, à cette « lumière naturelle » qui peut et doit nous éclairer dans nos choix. Telle est la voie proposée par Descartes dans la « Préface aux Principes de la philosophie » : « …Pour chaque homme en particulier, il n’est pas seulement utile de vivre avec ceux qui s’appliquent à cette étude, mais qu’il est incomparablement meilleur de sÿ appliquer soi-même, comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire, et jouir par même moyen de la beauté des couleurs et de la lumière, que non pas de les avoir fermés et suivre la conduite d’un autre ; mais ce dernier est encore meilleur que de les tenir fermés et n’avoir que soi pour se conduire. Or, c’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes choses que notre vue découvre n’est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu’on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n’ont que leur corps à conserver, s’occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l’esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture… ».

3° La philosophie comme une interrogation sur les fins.

A partir du savoir scientifique, la philosophie consiste à réfléchir sur les fondements de la science, de même à partir du pouvoir technique, la sagesse se présente comme une réflexion critique sur les conditions de ce pouvoir. La philosophie doit s’interroger sur les fins qui gouvernent ces moyens techniques. La technique transforme notre vouloir en pouvoir, seule la réflexion philosophique peut permettre de voir clair dans notre vouloir. Seule la philosophie pose le problème des valeurs, c’est-à-dire, ce qui vaut la peine qu’on lui sacrifie notre vie. Et par là même de nous rend digne d’être humain et heureux de l’être.

Gusdorf, philosophe français du XX° siècle, définit ainsi le questionnement métaphysique : « Chaque fois qu’on interprète la nature de l’homme et son destin, chaque fois qu’on émet une hypothèse sur la réalité de l’univers, chaque fois que l’on parie pour Dieu ou contre lui, on extrapole, on se prononce sur les fins dernières de l’homme. On donne un sens à l’existence, en posant la question du « pourquoi » et non plus celle du « comment ». Il ne semble pas que cette question du pourquoi puisse jamais être dépassée… »

La philosophie s’interroge sur la nature exacte de la politique, de la morale, de l’art, de la science, de la technique, de la religion.

Penser par soi-même afin de conduire sa vie, afin de guider ses pas est déjà un objectif éminemment noble et utile. Mais cette entreprise n’épuise pas l’intérêt de la philosophie. La réflexion philosophique se hisse à un objectif encore plus élevé, plus profond, en harmonie avec les exigences les plus hautes de l’esprit. Il est vrai qu’aux questions que se pose l’homme sur son destin et celui du monde, aucune réponse certaine ne vient récompenser sa recherche. Mais elle lui apporte des satisfactions spirituelles irremplaçables que B. Russell, philosophe britannique du XX° siècle a su parfaitement exprimer dans « Problèmes de philosophie » : La philosophie « comprend de nombreuses questions (dont certaines sont du plus profond intérêt pour notre vie spirituelle), qui, pour autant qu’on puisse le prévoir, doivent demeurer insolubles, à moins que les facultés de l’esprit humain ne deviennent tout autres que ce qu’elles sont à présent. L’univers comporte-t-il une unité de plan et de but, ou bien n’est-ce qu’une rencontre fortuite d’atomes ? La connaissance fait-elle partie de l’univers à titre permanent, donnant ainsi l’espoir d’un accroissement indéfini de la sagesse, ou est-ce un accident transitoire particulier à une petite planète où la vie deviendra certainement impossible plus tard ? Le bien et le mal ont-ils de l’importance pour l’univers ou seulement pour l’homme ? De telles questions sont posées par la philosophie et résolues de façons différentes par des philosophes différents. Or, que des réponses soient possibles ou non, celle

que propose la philosophie ne sont jamais d’une vérité démontrable. Pourtant, si faible que soit l’espoir de découvrir une réponse valable, l’examen persévérant de telles questions fait partie des tâches dévolues à la philosophie ; celle-ci nous fait prendre conscience de l’importance de tels problèmes ; elle examine toutes les façons de les traiter et elle garde intact cet intérêt spéculatif pour l’univers qui est en danger d’être anéanti si nous nous bornons à la recherche d’un savoir à la certitude bien établie… ».

L’examen des questions qui se posent à l’homme, des réponses possibles que l’esprit peut leur apporter conduit également à s’interroger sur les voies permettant de conduire à de telles conclusions. La philosophie tente de ce fait de cerner l’essence de chacune des activités humaines l’amenant à connaître et à agir, c’est-à-dire les caractéristiques spécifiques, originales de chacune de ces activités, celles qui les distinguent des autres, avec leurs possibilités, leurs finalités, leurs limites. C’est ainsi qu’elle réfléchit sur elle-même et donc sur les capacités de la raison en vue de se poser avec pertinence les bonnes questions et sur la valeur et la portée des réponses imaginées ; qu’elle s’interroge sur la nature exacte de la politique, de la morale, de l’art, de la science, de la technique, de la religion. La philosophie, dans sa quête raisonnée de réponses aux énigmes de l’existence, doit, par exigence méthodologique, cerner de manière rigoureuse et critique les fonctions des différents domaines de la culture.

4° La philosophie comme expression de la curiosité naturelle de l’esprit

Aristote, dans la « Métaphysique » (livre A, chapitre 2) faisait de la capacité d’étonnement la vertu majeure du philosophe. Cet étonnement ne s’exerce pas forcément sur des choses extraordinaires, mais tout simplement devant ce qui est. Le philosophe essaie, tente de rendre compte de ce qui est. C’est-à-dire de l’expliquer ou de le comprendre. Or, les phénomènes les plus communs ne sont pas les plus connus. Et le sentiment de connaître ce que l’on voit souvent n’est qu’une illusion. Le « bien connu » (Hegel) est souvent mal connu. Et même dans sa banalité (tout autant que dans sa cruauté), le monde ne cesse de poser problème : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? » (Leibniz). Le vrai mystère du monde, c’est la question de l’être. Personne n’en connaît la réponse. Pourquoi Dieu plutôt que rien ? Pourquoi le Big Bang plutôt que rien ? Ce « pourquoi » n’a aucune utilité pratique immédiate. La philosophie est délivrée du besoin. La philosophie n’est donc pas une discipline asservie, liée aux nécessités vitales. Elle est une activité libre, qu’on exerce pour son propre plaisir, pour son intérêt intrinsèque. En clair, c’est une activité libre parce que désintéressée. Le philosophe s’étonne donc, il conserve la fraîcheur de l’enfant de trois ans qui sans cesse s’émerveille et s’étonne face à sa découverte du monde. Pour l’enfant, il n’y a rien d’évident, de naturel, il n’y a rien qui va de soi. Le philosophe est quelqu’un qui a toujours une âme d’enfant mais avec l’esprit d’un adulte. Tous les hommes naissent philosophes mais peu le demeure. Il incarne l’union de l’émerveillement et de la rigueur de la raison. C’est très exactement ce que rappelle Russell dans ce texte : « La valeur de la philosophie doit en réalité résider dans son caractère incertain même. Celui qui n’a aucune teinture de philosophe traverse l’existence, prisonnier des préjugés dérivés du sens commun, des croyances habituelles à son temps et à son pays et de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison.

Pour un tel individu, le monde tend à devenir défini, fini, évident : les objets ordinaires ne font pas naître de questions et les possibilités peu familières sont rejetées avec mépris. Dès que nous commençons à penser conformément à la philosophie, au contraire, nous voyons… que même les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne posent des problèmes auxquels on ne trouve que des réponses très incomplètes. La philosophie, bien qu’elle ne soit pas en mesure de nous donner avec certitude la réponse aux doutes qui nous assiègent, peut tout de même suggérer des possibilités qui élargissent le champ de notre pensée et délivre celles-ci de la tyrannie de l’habitude. Tout en ébranlant notre certitude concernant la nature de ce qui nous entoure, elle accroît énormément notre connaissance d’une réalité possible et différente ; elle fait disparaître le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n’ont jamais parcouru la région du doute libérateur, et elle garde intact notre sentiment d’émerveillement en nous faisant voir les choses familières sous un aspect nouveau ».

Comme on le voit, la philosophie a, en-dehors de toute autre considération, un intérêt spirituel. Sur ce plan, son utilité est comparable à celle que peuvent présenter les arts. La musique, la peinture, la poésie etc., n’ont aucune utilité pratique. Mais ils nous permettent de nous arracher au mode du quotidien, de nous émerveiller, de nous faire goûter les joies de l’esprit face à ces mondes prodigieux que crée l’artiste. Il en va de même du philosophe, qui par la rigueur de ses pensées, par leur radicalité nous fait pénétrer dans des mondes ignorés, nous dévoile des horizons insoupçonnés qui, à vrai dire sont sans doute la matrice du réel authentique, celui qui échappe à l’action et la réflexion ordinaires, accaparées par les soucis pratiques et les limites offertes par la perception et le bon sens.

Les analyses qui précèdent soulignent que la réflexion philosophique n’est pas à même d’apporter des réponses mais en revanche qu’elle a pour mission de prendre conscience et donc de poser les questions pertinentes que soulèvent le destin de l’homme et de l’univers au sein duquel ce destin s’insère. Platon, dans le « Banquet » cernait bien le problème lorsqu’il prêtait à un de ces personnages, Diotime, dans son dialogue avec Socrate, les propos suivants en vue de définir la nature et les objectifs de la philosophie : « Aucun des dieux ne philosophe et ne désire devenir savant, car il l’est : et en général, si l’on est savant, on ne philosophe pas ; les ignorants non plus ne philosophent pas et ne désirent pas devenir savants ; car l’ignorance a précisément ceci de fâcheux que, n’ayant ni beauté, ni bonté, ni science, on s’en croit suffisamment pourvu. Or, quand on ne croit pas manquer d’une chose, on ne la désire pas ». Je demandai (Socrate) : « quels sont donc, Diotime, ceux qui philosophent, si ce ne sont ni les savants ni les ignorants ? »

« Un enfant même, répondit-elle, comprendrait tout de suite que ce sont ceux qui sont entre les deux… »

5° La philosophie comme lutte contre l’ignorance et la bêtise

L’ignorance a ceci de fâcheux, c’est qu’elle se croit savoir. En effet, celui qui ignore, ignore qu’il ignore. Il croit savoir. Il est précisément dans l’illusion de l’opinion (doxa). La sagesse ironique d’un Socrate qui affirme son « inscience »: « Je sais que je ne sais rien » est donc contre l’opinion qui se croit savoir, bref, contre la bêtise satisfaite de l’ignorant.

Ces remarques rejoignent la réflexion polémique de Schopenhauer (XIX° siècle) qui proclamait que « plus un homme est inférieur par l’intelligence, moins pour lui, l’existence a de mystère ». Nietzsche ajoutait de manière plus directe encore que le but de la philosophie consistait à lutter contre la bêtise, cette absence de réflexion qui conduit trop souvent à une forme indue et désolante de contentement de soi. Lutter contre la bêtise qui est fille de l’ignorance qui elle-même est fille de la paresse. C’est précisément celui que vous propose cette année d’initiation à la réflexion philosophique, certes limitée, mais qui, il faut l’espérer, vous la fera aimer et peut-être cultiver le restant de votre vie.

Kant, qui était lui-même professeur de philosophie, a clairement énoncé le but de tout cours de philosophie : il s’agit de permettre à l’élève de terminale ou à l’étudiant d’« apprendre à philosopher », autrement dit d’apprendre à penser par soi-même la réalité du vécu humain et du monde, et en bref d’apprendre à devenir un philosophe. Parce qu’il s’agit, en pensant mieux de mieux vivre, de mieux agir, d’être à la fois plus conscient et plus sage, et parce que plus sage, plus libre, plus actif et plus juste, et en définitive plus heureux, et plus heureux avec l’autre.

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