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HEGEL: vie et oeuvre

Hegel
Hegel

L’homme moderne est écartelé entre la Raison et les sens, entre le savoir et la foi, entre la moralité et l’action. Hegel tente de le réconcilier avec lui-même en démontrant que la réalité et la pensée (l’individu empirique et la froide raison) ne sont pas contradictoires.

Hegel a bien fait la synthèse de son temps. Pour lui, les forces profondes de l’humanité ne peuvent être ni les décisions de l’individu empirique (intuition romantique) ni celles de la froide raison (philosophie critique).

Les années d’étude

  • Il naît en 1770 (la même année que Beethoven et Hölderlin). Son père est chef de la chancellerie à Stuttgart. Il y fait ses études, il étudie le latin, l’hébreu, les mathématiques et la physique.
  • Études de théologie au « Stift » (séminaire protestant) de Tübingen. Avec ses condisciples, Hölderlin et Schelling, il lit Rousseau et Kant. Il s’enthousiasme pour les idées de la Révolution française, mais il est très vite déçu et réfléchit sur les raisons de cet échec historique d’une liberté trop «absolue».
  • En 1790, il obtient le grade de «Maître de Philosophie» et renonce à être pasteur.

    Les années de professorat
  • De 1793 à 1796, il est précepteur à Berne, dans une famille aristocratique, et se donne pour tâche de «penser la vie».
  • Il est ensuite précepteur à Francfort, puis, successivement, professeur de philosophie aux universités d’Iéna, de Nuremberg, de Heidelberg et de Berlin.
  • Il meurt en 1831, victime de l’épidémie européenne de choléra.

Sa doctrine embrasse tous les domaines du savoir et reconstruit par la dialectique les aspects les plus divers de l’expérience humaine. En ce sens, on peut appeler Hegel l’Aristote des temps modernes.

Écrits théologiques du jeune Hegel (1795, publiés en 1907)
Ce qui prédomine, c’est un sentiment religieux de l’amour comme la forme suprême de l’être et de la vie.

Phénoménologie de l’esprit (1806-1807)
Elle veut être une histoire de l’esprit humain nous montrant comment la conscience s’élève de la connaissance sensible jusqu’au savoir absolu. Ce progrès de la conscience est le produit d’une évolution historique.

Science de la logique (1812-1816)
L’idée de logique est à la base du système philosophique de Hegel, mais elle dépasse de beaucoup la logique mathématique pour être la logique de toute pensée possible.

Précis de l’Encyclopédie des sciences philosophiques (1817)
Cette oeuvre est le résumé et le mode d’emploi de toute la philosophie de Hegel. Son but était de fournir à ses auditeurs et élèves un fil conducteur leur permettant de comprendre sa philosophie.

Leçons sur l’histoire de la philosophie (1819-1828)
L’idée directrice qui guide Hegel, c’est que les systèmes qu’il expose doivent être considérés comme les étapes successives d’un même développement: celui de la pensée humaine qui progresse dialectiquement au cours de âges. La toute dernière philosophie, la sienne, est le résultat de ce développement.

Principes de la philosophie du droit (1821-1831)
Hegel tente d’unifier deux domaines que Kant avait séparés: l’ordre juridique et la morale. Le droit est une volonté extérieure et l’ordre éthique une volonté intérieure. En unifiant l’objectif et le subjectif, il définit la notion de «moralité objective».

Leçons sur la philosophie de l’histoire (1822-1831)
Les progrès de l’humanité sont réalisés par des contradictions, des collisions aboutissant à un état de choses plus vrai. Les périodes de bonheur ne sont pas des périodes historiques. L’histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté. Très célèbre, l’introduction de cet ouvrage a pour titre “La Raison dans l’histoire“.

Les méfaits des Lumières
C’est à la pointe des baïonnettes que les troupes de la Révolution française imposent la reconnaissance de cette réalité qu’est «le Peuple». Les violences que les révolutionnaires exercent à l’intérieur comme à l’extérieur sont la conséquence d’une erreur fondamentale: celle du XVIIIe siècle et de l’«Aufklärung» la philosophie des Lumières). Les Allemands ont le sentiment que l’État français s’est coupé de ses racines profondes et qu’il a perdu son essence historique. C’est le peuple allemand qui est resté proche de ses origines et c’est en lui que repose l’espoir de l’humanité .

Le romantisme allemand
La subjectivité créatrice va au-delà des possibilités de la raison. Il y a là une attitude anti-française qui est une réaction à l’impérialisme de la raison. Contre les pouvoirs excessifs de la raison, le romantisme (le «Sturm und Drang») tend à restaurer les droits du sentiment et la puissance du sacré. Hegel saura tirer du romantisme ses accents les plus profonds, tout en les soumettant à une vision rationnelle étrangère aux romantiques.

APPORTS

Pour Hegel, la philosophie a pour tâche de réconcilier l’homme avec le monde et avec lui-même. Plus que quiconque, il a en effet ressenti la scission dramatique dont souffre l’homme moderne.

Une philosophie de la réconciliation. Scissions entre la foi et le savoir, entre Dieu et le monde, la raison et l’histoire, l’individu et la communauté, la religion et la politique, la moralité et l’action: l’homme moderne est écartelé. Mais il est possible de le réconcilier avec le monde et avec lui-même, car la pensée et la réalité ne sont pas contradictoires (contrairement à ce que disait Kant).
La logique. La pensée progresse en surmontant ses contradictions: elle va de la thèse à l’antithèse et à la synthèse: telle est la définition de la «logique dialectique». Cependant, il ne s’agit pas d’une simple méthode formelle, puisqu’elle débouche sur le discours métaphysique et qu’elle est le fondement de toute pensée possible et de toute science.
L’histoire. Considérée comme un mouvement spirituel, elle est une manifestation de la Raison, conçue comme un principe divin auquel les hommes tentent de se conformer, inconsciemment ou non. La raison, en effet, gouverne les choses et utilise les passions des individus pour arriver à ses fins.
Postérité-actualité. L’hégélianisme est à la fois l’adversaire et l’interlocuteur des philosophes de la modernité. Sartre lui reproche une histoire tournée vers le passé. Pour Kierkegaard, Hegel a détruit la tension nécessaire qui est au coeur de l’homme. Marx, réfléchissant sur les écrits de Hegel, élabore sa théorie de la révolution de l’État.

« Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel. »

La pensée de Hegel repose essentiellement sur une conception dialectique de la réalité et de la rationalité. Le point important est de ne pas juger de la cohérence de sa pensée à la lumière des lois de ce qu’il appelle l’entendement. En effet, pour Hegel, l’entendement désigne la pensée en tant qu’elle s’en tient aux déterminations fixes et est régie par les principes traditionnels de la logique (principe de non-contradiction, principe du tiers exclu). A cette pensée d’entendement qui nie les différences en les posant dans une opposition extérieure, Hegel oppose la raison, qui, elle, est puissance d’unification, appréhende l’unité des déterminations dans leur opposition même. Là où l’entendement est le point de vue de la partie et de la division, la raison spéculative se donne comme le point de vue de la totalité et de la réunification. La dialectique hégélienne ne met pas en péril les règles traditionnelles de la logique, elle prétend seulement qu’elles ne sont pas absolues et qu’elles doivent être repensée à un niveau plus élevé : la contradiction est au cœur même de la réalité, et la philosophie ne doit pas fuir le réel mais le penser dans son caractère de processus contradictoires. C’est l’inquiétude de la pensée devant son autre qui en est en fait le moteur secret : la grande découverte de Hegel est bien cette positivité du négatif, cette force posante du contradictoire qui dans sa tension interne est cause du mouvement interne du réel. Ainsi la fleur réfute le bourgeon et le fruit réfute la fleur : l’ensemble n’est autre que le processus de venue à l’existence de la plante, de son développement et de sa disparition nécessaire à sa survie à un niveau plus élevé, celui de l’espèce. Ainsi, Hegel élabore un système dans lequel la philosophie intègre trois moments complémentaires et qui sont envisagés comme trois étapes du développement de la raison. A la philosophie logique, pure description des essentialités abstraites, succède la philosophie de la nature, où la raison se reconnaît dans la réalité physique et, enfin, la philosophie de l’esprit où, forte des deux premiers moments, la raison, que Hegel nomme parfois l’absolu, dieu ou l’idée , se reconnaît et se réconcilie avec elle-même, c’est-à-dire aussi avec la totalité des moments de son développement. Il faut donc retenir que Hegel privilégie toujours le point de vue de la totalité sur celui de la partie. Mais ce privilège ne consiste pas à réduire et à annuler le niveau de l’individuel et de la partie, il a pour fonction essentielle d’en permettre et d’en justifier le développement. C’est cette structure dialectique que l’on retrouve dans tous les aspects du développement de son système. Lorsque dans la “Phénoménologie de l’Esprit” (1807), Hegel décrit le développement et la formation de la conscience de soi, il en montre le caractère conflictuel. C’est la lutte à mort des consciences dans le rapport maîtrise-servitude qui rend possible la formation de la conscience de soi. De la même façon, la figure du grand homme, qui correspond à un moment donné aux desseins cachés de l’absolu. Il est la dupe de la raison, alors même qu’il est persuadé de poursuivre des fins qui lui sont propres. Puis, la forme qu’il donnait au réel ne correspond plus au projet de la raison et le grand homme doit disparaître, s’effacer, victime de la ruse de la Raison.

L’histoire se donne comme le mouvement de réalisation dialectique de l’absolu. Elle est violente, contradictoire, pleine de rebondissements, de soubresauts et de crises ; pourtant elle ne laisse d’être secrètement gouvernée par la raison. Les « belles âmes », retirées hors de la réalité dans le monde du devoir être, manquent de force pour faire face à la réalité . « La conscience vit [alors] dans l’angoisse de se souiller la splendeur de son intériorité » par l’action et le contact avec la réalité. « Dans cette pureté transparente de ses moments, elle devient une malheureuse belle âme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air » (“Phénoménologie de l’Esprit“, t. II). C’est Hamlet, le héros shakespearien , qui, par « l’absence d’un vigoureux sentiment vital, susceptible de contrebalancer la mélancolie et la tristesse qui l’accablent », représente le mieux cette belle âme incapable de se mesurer aux circonstances extérieures.

Saisir le réel tel qu’il est, dans la douleur de ses contradictions, reconnaître « la raison comme la rose dans la croix du présent et se réjouir d’elle, c’est là la vision rationnelle qui constitue la réconciliation avec la réalité ».

Ainsi, sous ces apparences d’abstraction et de contradiction, la pensée de Hegel se donne pour la philosophie la plus concrète et la plus réelle. Toutefois, le philosophe ne lit pas dans le marc de café, l’avenir ne bout pas dans sa marmite : au mieux, il peut dégager après coupe le caractère rationnel de ce qui s’est accompli. Ce n’est qu’une fois que la réalité a atteint sa maturité, s’est fixé en se niant, que la philosophie peut commencer son travail : « La chouette de Minerve ne prend son vol qu’ à la tombée de la nuit

Textes importants de Hegel

  • Sur la raison et les passions, La raison dans l’histoire (chap. 3, § 2).
  • Sur la vérité, Phénoménologie de l’esprit (préface de la 2e édition et introduction).
  • Sur la dialectique du maître et de l’esclave, Phénoménologie de l’esprit (tome 1, chap. IV, A : indépendance et dépendance de la conscience de soi : domination et servitude).

  • Les grandes lignes du système:

La pensée de Hegel est une philosophie systématique qui vise à englober non seulement la pensée de ses prédécesseurs, mais aussi l’Histoire dans sa totalité. Hegel conçoit la réalité comme un tout, qui n’est pas sans rappeler la Substance unique de Spinoza, comprise cette fois dans son développement historique. Son système tente de définir la structure de cette totalité qu’il appelle l’Absolu, pour en analyser le devenir et les différentes manifestations, ordonnées suivant une téléologie dialectique qui, de la Logique, s’extériorise dans la philosophie de la Nature, pour finalement se concrétiser dans la troisième grande partie du système qui se déploie dans l’ “Encyclopédie“: la philosophie de l’Esprit, dans laquelle s’inscrivent la morale et le droit, l’art, la religion et la philosophie elle-même.

  • La dialectique hégélienne: Selon Hegel, “tout ce qui est réel est rationnel, et tout ce qui est rationnel est réel“. Le développement de l’Absolu se structure ainsi suivant le “moteur” même de la rationalité hégélienne: la dialectique. Toute évolution, naturelle ou historique, est le fruit d’un conflit entre opposés, qui amène un dépassement.
  • Le développement dialectique a une structure tripartite: toute thèse (qu’il s’agisse par exemple de l’être, ou encore de l’Esprit subjectif), de par son immédiateté abstraite, entraîne la création de son opposé, ou antithèse (le non-être, l’esprit objectif). La tension provoquée par cette opposition entre thèse et antithèse fait émerger un troisième terme, la synthèse, qui dépasse le conflit entre les deux moments précédents, en les englobant et en révélant leur vérité et leur identité concrètes (la substance, l’Esprit absolu). Toute synthèse devient elle même une thèse et génère ainsi une nouvelle antithèse et une nouvelle synthèse, à une échelle supérieure: la dialectique forme ainsi le véritable moteur de l’histoire, dont elle construit indéfiniment le sens. Outre le système même de l’ “Encyclopédie“, la dialectique permet à Hegel de faire l’histoire de la raison: c’est l’objet de la “Phénoménologie de l’Esprit” dans laquelle il décrit les différents moments de l’esprit humain, à travers l’émergence de la conscience de soi puis l’avènement de la raison.
  • La connaissance de soi et l’Absolu: La finalité de la dialectique, c’est la compréhension. En passant de l’abstrait au concret, de l’immédiat au médiat, la raison évolue vers sa vérité, et l’Absolu s’achemine vers la connaissance de soi. C’est en l’homme que s’incarne le dernier moment de ce développement dialectique: l’Art, la Religion et la Philosophie constituent ainsi les trois moments de l’Esprit absolu. L’Art donne à l’Absolu des formes matérielles; il interprète le réel en lui donnant des formes extérieures. La Religion, notamment sous sa forme chrétienne dont Hegel considère qu’elle est la plus haute, donne de l’Absolu des images et des symboles. Mais ce n’est que dans la Philosophie que l’Absolu peut acquérir une pleine connaissance de soi et atteindre sa vérité concrète.
  • L’Absolu peut alors être assimilé à Dieu: “Dieu n’est Dieu que jusqu’au point où il se connaît lui-même“. La philosophie de l’histoire: Pour Hegel, “la seule Pensée que la philosophie apporte à la contemplation de l’histoire est la conception de la raison. La raison dirige le monde puisqu’elle nous donne un procédé rationnel pour comprendre l’histoire du monde“.
  • Ethique et politique: Hegel distingue nettement moralité (“Moralität“) et éthique sociale (“Sittlichkeit“). Du point de vue de la moralité, le partage du juste et de l’injuste relève de la conscience individuelle; l’homme est cependant amené à dépasser cette éthique purement subjective, dans la mesure où le devoir ne résulte pas uniquement de jugements individuels. Hegel considère que le principal devoir d’un citoyen est de faire partie de l’Etat, car l’Etat reflète la volonté générale, en dépassant la somme des intérêts particuliers que représente la société civile. A la fin de la section de l’ “Encyclopédie” consacrée à l’Esprit objectif, Hegel se livre à une analyse dialectique des relations entre Etats, fondée sur l’idée de l’exportation des contradictions politiques et économiques internes d’une nation dans un système d’exploitation international qui lui permet de résoudre momentanément ses contradictions internes (par exemple, le système de l’esclavage); ces analyses ébauchées par Hegel formeront la trame de départ de l’oeuvre de Karl Marx et du matérialisme dialectique.
  • L’influence de Hegel: A sa mort, Hegel est considéré comme le plus grand représentant de la philosophie allemande. Son oeuvre est largement diffusée en Allemagne, et fait l’objet d’un enseignement. Très vite, ses disciples se divisent en “hégéliens de gauche” et en “hégéliens de droite“. Ces derniers mettent en avant le lien entre la philosophie de Hegel et le christianisme, alors que les hégéliens de gauche prônent l’athéisme et la révolution: parmi eux, on compte principalement Ludwig Feuerbach, Bruno Bauer, Friedrich Engels et Karl Marx.

Hegel, hégélianisme

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (17701831) est né dans une famille de la petite bourgeoisie du Wurtemberg. Il fait de solides études classiques, puis, de 1788 à 1793, reçoit une instruction théologique et philosophique au « Séminaire » de Tübingen, où il a pour condisciples Schelling et Hölderlin, avec lesquels il s’enthousiasme pour la Révolution française.
Il ne sera nommé professeur à l’université de Berlin qu’en 1818 et aura dû, avant cela, exercer divers métiers pour subvenir aux besoins de sa famille : précepteur, journaliste, proviseur du nouveau Gymnase (Lycée) de Nuremberg, enfin professeur à l’université de Heidelberg. C’est à Berlin, où sa notoriété devient considérable, que sa pensée trouve son plein épanouissement. Les cours qu’il y donne, soigneusement recueillis par ses étudiants, serviront après sa mort à la publication de nombreux textes, qui viennent compléter les ouvrages qu’il a lui-même rédigés.

♦ C’est dans une optique encore kantienne (qui domine alors dans les universités allemandes) que sont composés ses premiers textes, en particulier une Vie de Jésus où se confirme son intérêt initial pour la question religieuse. Mais il en vient rapidement à abandonner l’idéologie des Lumières* – même s’il est vrai qu’il gardera toujours pour Kant (ainsi que pour Rousseau) un respect particulier – parce qu’elle lui paraît incapable de rendre compte des bouleversements du monde, aussi bien anciens que contemporains.

♦ Hegel va en effet admettre que la philosophie doit prendre pour tâche de révéler l’intelligibilité de tout ce qui est aussi bien que de tout ce qui fut : c’est avec sa pensée qu’a lieu dans la philosophie l’irruption de l’Histoire comme dimension fondamentale de l’existence. Mais cette histoire ne s’effectue pas n’importe comment : par-delà l’incohérence apparente des événements, elle possède un sens et obéit à une fin, n’étant rien d’autre que la manifestation progressive de la Raison universelle.

♦ La Raison, pour Hegel, n’est pas seulement comme pour ses prédécesseurs une qualité de l’esprit humain : plus radicalement, elle est ce qui anime aussi l’ensemble du réel – « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel ». Le système hégélien peut ainsi être légitimement qualifié d’idéalisme absolu, puisqu’il affirme que l’Être et l’Esprit coïncident. Cette coïncidence, toutefois, n’est pas donnée dès le début de l’Histoire : elle en sera au contraire le point d’arrivée, après que l’esprit aura traversé toutes ses étapes pour se retrouver finalement pleinement déployé, enrichi par ses successives aliénations, réalisé : l’Absolu n’est qu’à la fin ce qu’il est en réalité.

♦ C’est en 1807, avec la Phénoménologie de l’esprit que Hegel trace l’odyssée de la conscience, chacun de ses moments niant partiellement le précédent et la faisant du même coup accéder à un degré de réalité supplémentaire. On part ainsi de la naïve « certitude sensible » pour aboutir au « savoir absolu » : panorama restitué par une conscience actuelle, celle de Hegel lui-même, refaisant en raccourci tout l’itinéraire suivi par l’esprit humain dans sa prise de conscience progressive de la liberté.
Cette attitude récapitulatrice singularisera désormais le philosophe : puisqu’il est celui qui a compris la loi qui dirige secrètement le réel et la pensée, il lui appartient d’effectuer la totalisation du savoir dans tous les domaines – en particulier d’articuler tous les systèmes philosophiques antérieurs pour constituer le système définitif qui, les dépassant tous en exhibant les vérités partielles qu’ils renfermaient, va bien « achever » la philosophie, à la fois en la portant à son plein épanouissement et en décrétant sa fin. Plus encore que n’importe quel autre concepteur de système, Hegel est bien de ce point de vue « le dernier philosophe » – annonçant la substitution, à la philosophie, d’un savoir obtenu par la stricte application de la dialectique.

♦ Cette dernière est à la fois la loi de la pensée et du réel. Rompant avec toute la tradition métaphysique dont il ne conserve que certaines affirmations d’Héraclite et de Spinoza, Hegel considère que l’être n’a pas davantage de réalité que le néant. D’où des formules scandaleuses pour la logique classique : « le concept d’être […] équivaut, dans son absence de contenu, au néant. Inversement, comme pensée de ce vide, le néant est lui-même un être et, en raison de sa pureté, le même que l’être ». C’est que la réalité se trouve uniquement dans et par le devenir (l’Histoire) résultant du « travail du négatif » et « synthèse » d’être et de néant : la contradiction, qui était inacceptable pour les philosophes antérieurs, devient avec Hegel le moteur même du réel et de la pensée. Elle est en effet active dans le devenir, où toute chose se transforme en ce qu’elle n’était pas encore tout en n’étant plus entièrement ce qu’elle était. L’être ou le néant « purs » ou isolés ne sont rien, seul importe le jeu de leur échange permanent.

♦ Cette logique dialectique, exposée en particulier dans la Science de la logique (1812-1816), n’a plus rien de formel puisqu’elle est celle qui modifie et fait évoluer le monde lui-même : il s’agit bien d’une ontologie, d’un discours sur l’être historique du réel.
C’est elle qui va être mise en application dans l’enseignement de Berlin, où Hegel « passe en revue » tous les domaines de l’existence et de la culture pour en livrer l’interprétation dialectique. L’histoire, le droit, la religion, l’art, la philosophie manifestent les vastes moments successifs de l’objectivation progressive de l’esprit.

♦ C’est ainsi, par exemple, que les Principes de la philosophie du droit (1821) montrent comment l’esprit, sous sa forme pratique, se réalise d’abord comme un droit qui détermine la volonté de l’extérieur : c’est ensuite la moralité qui effectue l’intériorisation de la détermination ; première opposition que surmonte la « moralité objective » ou « vie éthique », à son tour subdivisée en trois moments : la famille, la société civile et l’État, « réalité en acte de l’idée morale objective ».
« Dans sa pure réalisation », l’esprit passe ensuite par trois étapes : l’art, la religion et la philosophie ou science, les deux dernières exprimant complémentairement l’absolu, d’abord par la représentation, puis de façon rigoureusement conceptuelle – alors, « tout élément étranger est supprimé dans le savoir et ce dernier a atteint à la parfaite égalité avec lui-même » : toutes les médiations ayant été traversées, l’esprit absolu est totalement élucidé.

♦ Le système hégélien, d’une ambition et d’une ampleur pratiquement sans rivales, connaît d’abord un immense succès, bientôt suivi d’une période d’oubli : dans la seconde moitié du xixe siècle, Marx est à peu près le seul qui s’en réclame (à sa façon). Mais au xxe siècle son influence se vérifie dans des œuvres aussi différentes que celles de Sartre, Lukàcs, H. Lefebvre, Éric Weil ou Marcuse. Le public français n’a commencé à le lire sérieusement qu’à partir de 1930 – et sans doute la philosophie la plus actuelle paraît-elle s’en éloigner par sa méfiance à l’égard des grandes pensées totalisatrices (sinon totalitaires) ; il n’en reste pas moins qu’elle en hérite, au minimum, d’une obligation à tenir compte de la dimension historique du réel.

♦ Propédeutique philosophique.
Il s’agit des notes, rédigées par Hegel lui-même, pour le cours de philosophie destiné aux élèves des trois dernières années du Gymnase de Nuremberg dont le philosophe est devenu directeur en 1808. Retrouvées en 1838, elles ont l’avantage de présenter, de la main même de Hegel, un condensé de sa pensée et le programme de pratiquement tout ce qu’il développera par la suite (à l’exception de l’histoire de la philosophie – dont il devait craindre qu’elle paraisse aisément arbitraire à des lycéens).
Le premier cours (destiné à la « classe élémentaire ») présente la doctrine du droit, des devoirs et de la religion. La « classe moyenne » bénéficie d’un « résumé » de la phénoménologie de l’esprit et de la logique : la conscience y apparaît d’abord comme sensible, puis comme perception et entendement avant que l’on passe à l’étude de la conscience de soi à proprement parler -désir, dialectique du maître et de l’esclave, conscience de soi universelle. C’est enfin l’accès à la raison, comme « suprême union de la connaissance d’un objet et de la connaissance de soi », dont le savoir est vérité et non plus simplement certitude subjective. Quant à la logique, elle étudie successivement l’être, l’essence et le concept, dont la forme finale est l’idée, « unité du concept et de la réalité ».
C’est évidemment la « classe supérieure » qui a le cours le plus chargé. On commence par y reprendre plus en détail la doctrine du concept (du point de vue logique – le jugement et le syllogisme – et ontologique). L’encyclopédie philosophique (deuxième subdivision du cours) approfondit la logique ontologique en exposant en particulier les caractères fondamentaux du fonctionnement dialectique (rapport du tout aux parties, action et réaction réciproques), puis la logique subjective (retour au jugement et au syllogisme) avant de reprendre la « doctrine des Idées. »
Suit un survol de la science de la nature (mathématiques, physique et biologie) qui précède la dernière partie, consacrée à la « science de l’esprit » : la description de ses trois dimensions principales (sentiment, représentation, pensée) est suivie de celle de sa réalisation progressive comme savoir – c’est d’abord sous l’aspect de l’esprit pratique (droit, moralité, doctrine de l’État), et, enfin, la triade majeure de l’art, de la religion et de la science qui marque « sa pure réalisation ».
Cet aide-mémoire est d’une grande richesse puisqu’il présente ainsi les bases de la pensée hégélienne dans tous les domaines. Sans doute est-ce de façon très sèche et abstraite – ce qui n’en facilite pas toujours la lecture -, mais on y trouve les schémas fondamentaux du système et il peut être utilisé comme une sorte de table générale d’orientation.

♦ Esthétique.
Leçons faites par Hegel à Berlin, d’abord rassemblées en 1832, puis enrichies par la publication de manuscrits complémentaires.
L’esthétique de Hegel, qui fournit un bon exemple de la dialectique en œuvre à travers l’Histoire (en l’occurrence l’histoire de l’art), n’est pas normative : son but est de constituer la théorie philosophique de l’art et d’en révéler la signification profonde. L’énonciation de cette dernière ne peut avoir lieu que lorsque l’art affirme intégralement sa nature propre, c’est-à-dire lorsqu’il est parvenu à sa fin. Il appartient alors au discours conceptuel, philosophique, d’en prendre en quelque sorte la relève pour porter plus avant son « contenu ».
L’art ne manifeste en effet l’Absolu que sous une forme intuitive, sensible : l’œuvre d’art est la « manifestation sensible d’une idée » – intermédiaire entre la perception d’une chose ordinaire (dont elle se distingue parce qu’elle est étrangère au désir) et le pur conceptuel (dont elle s’éloigne par son aspect matériel). C’est pourquoi « l’art, loin d’être la forme la plus haute de l’esprit, n’arrive à sa perfection que dans la science ». Toutefois, l’art porte la marque de l’esprit et de la liberté – ce pourquoi Hegel n’admet pas, contrairement à Kant, l’existence d’une beauté naturelle. En conséquence, il ne saurait se ramener à une imitation de la nature, où ne peut se démontrer rien d’autre qu’une dérisoire performance technique.
La présence, dans l’œuvre, de deux versants – l’un sensible, l’autre intellectuel – détermine entre eux trois relations possibles, qui correspondent aux trois grands moments de l’histoire de l’art, dont chacun résume en quelque sorte l’esprit d’une culture et se réalise de façon privilégiée dans un art particulier.
Ainsi, lorsque l’aspect sensible l’emporte sur l’idée, on est dans l’art symbolique (le symbole est toujours équivoque puisque sa forme peut produire plusieurs significations) : c’est notamment l’art égyptien – qui atteint son point d’orgue dans le Sphinx où se symbolise la fonction symbolique elle-même.
L’équilibre entre l’aspect sensible et l’aspect intellectuel caractérise en second lieu l’art classique. C’est par exemple la statuaire grecque, figuration d’un idéal de beauté physique – mais de surcroît la tragédie grecque, pour sa part, présente la particularité d’offrir dans la succession de ses trois auteurs comme un résumé de l’histoire de l’art : Eschyle est encore symbolique, Sophocle est classique, et Euripide est presque romantique.
L’art romantique (qui correspond à la culture chrétienne) connaît en effet un excès du « contenu » sur la forme. L’idée y est en quelque sorte trop riche pour être intégralement prise en charge par la matière. De plus, cette dernière période se réalise dans des arts multiples : peinture, musique, poésie. Cette dernière constitue l’art le plus intellectuel puisque la matière s’y efface presque, aussi peut-elle opérer des synthèses partielles de tous les arts précédents : la poésie épique présente des aspects plastique et pictural, la poésie lyrique s’enrichit de la musique, et la poésie dramatique rassemble enfin toutes les qualités spirituelles. Sans doute la poésie n’atteint-elle pas à la pureté des concepts, mais elle a sur les autres arts l’avantage de recourir au seul langage, ce qui lui confère une « pureté » insurpassable à l’intérieur de l’art : à sa façon, elle annonce que le règne de la science est proche.
Cette Esthétique, qui abonde en analyses d’œuvres et en vues profondes sur leur signification ou leur environnement culturel, a eu une très forte influence, tant sur les esthéticiens (Croce*, Focillon) que sur la production artistique elle-même (le surréalisme en déduit notamment la nécessité d’une « poétisation » de tous les arts). La « mort de l’art » qu’elle annonce fait évidemment problème : il semble bien que l’art continue. Mais on aurait tort d’en conclure que cette survie contredit la version hégélienne de l’histoire de l’art – mieux vaut par exemple se demander si les œuvres modernes répondent encore au souci d’une « manifestation sensible de l’idée ».

♦ Leçons sur l’histoire de la philosophie Également publiées en 1832, puis enrichies par des manuscrits annexes, ces Leçons reproduisent des notes rédigées par Hegel, mais aussi par différents auditeurs, entre 1816 et 1828. D’où des répétitions, parfois même des contradictions – mais aussi une lecture qui, si elle doit être patiente, est relativement aisée dans la mesure où les redites et variantes des différentes versions successives permettent l’approfondissement des thèses du philosophe.
Dans une introduction particulièrement importante, Hegel expose le concept de ce que doit être pour lui l’histoire de la philosophie – qui aura une notable descendance : elle équivaut au développement de la rationalité incarnée dans le réel, c’est-à-dire à une prise de conscience progressive de la raison absolue. Le concept final de philosophie est inséparable de son histoire, qui le réalise à travers le développement des différents systèmes qui sont, non pas des constructions arbitraires ou purement subjectives, mais les moments successifs de l’esprit. C’est pourquoi l’appréciation d’un système particulier et de son principe peut être opérée de deux points de vue : « le point de vue négatif voit ce qu’un principe a d’exclusif, le point de vue positif ou affirmatif voit qu’il y a là un moment nécessaire de l’idée » . En conséquence, « aucune philosophie n’a été réfutée, toutes le sont néanmoins », au sens où « ce qui a été réfuté, ce n’est pas le principe (de chaque philosophie), mais ceci qu’il est l’ultime, l’Absolu, et qu’il ait comme tel une valeur absolue ; il s’agit d’abaisser un principe au rang d’un moment déterminé de l’ensemble ».
Cet ensemble, dont ne sauraient faire partie les pensées orientales, parce que, ignorant la liberté de l’esprit, elles sont au
maximum un pressentiment de la véritable démarche philosophique, se développe selon trois grandes périodes historiques. Dans un premier temps (philosophie grecque), la raison affirme sa liberté et son autonomie : cette époque trouve son achèvement dans l’opposition du stoïcisme et de l’épicurisme, « dépassée » par le scepticisme, qui va autoriser une religiosité où la raison perd son autonomie.
La seconde période (philosophie chrétienne) reconnaît un dualisme essentiel entre foi et raison, suprasensible et sensible – qui se développe à travers toute la philosophie du Moyen Âge.
C’est avec la philosophie moderne que la raison récupère ses droits comme incarnée dans le réel (et non plus comme transcendance). Alors le champ est ouvert à une auto-conscience de l’esprit comme spiritualité en acte dans le monde : le savoir absolu est l’horizon par rapport auquel tous les efforts antérieurs de la réflexion philosophique trouvent leur sens et s’articulent relativement l’un à l’autre.
Les divers systèmes philosophiques sont ainsi interprétés par Hegel pour contribuer à l’élaboration du savoir absolu. Cela entraîne bien entendu des déformations, mais aussi des perspectives jusqu’alors inédites. Si l’ensemble de la philosophie apparaît comme la lente constitution du savoir, chaque philosophe y a participé, au plus loin de sa propre subjectivité, selon les ressources de son moment et de ce qui était pensable en son temps : tous les systèmes se trouvent rétrospectivement justifiés en tant qu’actualisation partielle et ponctuelle d’une Idée qui les dépasse en restituant leurs vérités dans une totalisation en marche : « La succession des systèmes de la philosophie est en histoire la même que la succession des déterminations de la notion de l’idée en sa dérivation logique. »

Autres œuvres : Vie de Jésus (1795) ; Abrégé de l’encyclopédie des sciences philosophiques (1817).
Œuvres posthumes : Leçons sur la philosophie de l’histoire ; Leçons sur la philosophie du droit ; Leçons sur la philosophie de la religion.

♦ De son vivant, Hegel avait formé de nombreux disciples, mais son influence réelle en Allemagne ne dépasse pas 1850 – où l’esprit positiviste lui succède.
Il est habituel de distinguer, chez les philosophes qui ont essayé de maintenir ou de développer son système, une aile « droite » (K.L. Michelet, Gabier, Rosenkranz) et une aile « gauche » – cette dernière ayant eu plus de poids, notamment à cause de Marx qui a fait pratiquement oublier les tentatives de Strauss, des frères Bauer ou de Feuerbach, qui se présentaient eux-mêmes comme des révolutionnaires mais dont Marx a montré, notamment dans L’Idéologie allemande, qu’ils restaient en fait idéalistes.
C’est ainsi au sein du marxisme que [‘hégélianisme se développera comme une vivante pensée critique : Lénine (Cahiers sur la dialectique), Lukâcs (Histoire et conscience de classe), K. Korsch (Marxisme et philosophie) montrent de diverses façons la fécondité de la dialectique – y compris contre l’interprétation officielle et figée du marxisme.
Peuvent également être qualifiés d’hégéliens les travaux de l’École de Francfort ou de Marcuse, dans la mesure où le réel y est compris comme contradictoire, mais susceptible de faire surgir de ses propres aspects négatifs les forces permettant son mouvement.
En France, où de son vivant Hegel fut admiré mais peu compris (V. Cousin lui avait conseillé, s’il voulait être admis par le public français, de rédiger un résumé de sa pensée en langage clair), son système, déformé d’un point de vue politique en exaltation du nationalisme et de l’étatisme, fut méconnu – si l’on excepte les surréalistes – jusqu’au début des années 30. De 1933 à 1939, Alexandre Kojève tient un séminaire, principalement centré sur la thèse hégélienne de la « fin de l’Histoire ». La pensée de Hegel a ensuite donné naissance à des interprétations multiples, selon qu’on insiste sur son esthétique (qui influença Focillon et, en Italie, Croce), sur son anthropologie, sur sa politique (H. Lefebvre) ou sur l’importance qu’il accorde à la conscience de soi. On retrouve dès lors sa marque chez des auteurs aussi différents que Sartre ou G. Bataille, tandis qu’un E. Levinas tente au contraire d’échapper à l’emprise de la dialectique des consciences ennemies en analysant un respect éthique antérieur à tout conflit.

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12 comments on HEGEL: vie et oeuvre

  1. Sa doctrine porte le nom d’idéalisme dialectique. Ses oeuvres principales sont La Phénoménologie de l’esprit (1806) et La Science de la logique (1815). Bien qu’il soit d’un accès difficile, Hegel ne peut être passé sous silence car sa philosophie imprègne une grande partie de la pensée et de la littérature modernes depuis le romantisme. Hegel s’oppose à Kant et à la philosophie des lumières. Son système repose sur un postulat qui fait toute la séduction et tout le danger de sa doctrine : il refuse la distinction opérée par la philosophie, au moins depuis Socrate, entre le plan de l’idéal intemporel et celui du monde sensible situé dans le temps. Pour Hegel l’idéal n’est pas transcendant au réel, il lui est immanent. Expliquons ces mots : en langage philosophique, «transcendant » signifie à la fois « extérieur » et « supérieur »; « immanent », son contraire, veut dire « intérieur ». Donc pour Hegel l’idéal (qu’il appelle l’Être, l’Idée ou la Raison) n’est pas une entité éternelle distincte du réel; c’est quelque chose qui se manifeste à travers le réel et que l’histoire révèle progressivement. Comment cela peut-il se concevoir? La négation fait partie de la nature de l’Être. Celui-ci est donc en proie à la contradiction; en se niant lui-même il est contraint au changement; le temps est donc sa dimension essentielle. On appelle « dialectique » la démarche commune à l’Être et à l’esprit humain. Elle comporte trois étapes : la thèse, l’antithèse, la synthèse. La seconde est la négation de la première, la troisième est le résultat de leur opposition. Elle joue à son tour le rôle d’une thèse, à laquelle s’opposera une nouvelle antithèse, et ainsi de suite. Comment l’Être se manifeste-t-il dans l’histoire? L’Être (qu’à ce stade nous appellerons plutôt Idée) devient conscient de lui-même dans l’esprit humain, mais moins dans la conscience individuelle que dans la conscience collective incarnée par l’art, les philosophies, les religions, les États, les institutions. A la « fin de l’histoire » l’Être sera révélé totalement, l’Idée deviendra pleinement consciente d’elle-même, l’homme atteindra le « savoir absolu ». La pensée de Hegel aboutit donc à une quasi-divinisation de l’histoire, à la justification de chacune de ses étapes, donc à la justification de la force; elle nie la liberté de pensée car l’homme ne pense pas, c’est l’Idée qui se pense en lui; ce qu’on appelle liberté n’est, pour Hegel, que la prise de conscience de la nécessité. Hegel aboutit également à l’apologie de l’État qui, mieux que les Églises ou que l’art, accomplit l’union du « rationnel et du réel ». C’est de toute évidence un nationaliste allemand. Il considère que l’Esprit, après s’être incarné en Napoléon, s’est réalisé sous une forme plus parfaite dans l’État prussien. On comprend par tout ce qui précède la fascination que Hegel a pu exercer sur l’âme romantique; on comprend aussi que l’on puisse voir en lui une des sources de la pensée totalitaire. Son influence est considérable. Pour ne donner qu’un exemple en littérature, la pièce de Jean-Paul Sartre, Huis clos, développe cette idée de Hegel : « chaque conscience poursuit la mort de l’autre ». Par ailleurs, et c’est là l’essentiel, Hegel est à l’origine du marxisme (cf. le chapitre « Les grands courants de pensée depuis la Renaissance »). Marx a simplement transformé l’idéalisme dialectique en matérialisme dialectique; mais cette modification ne fait qu’accroître les difficultés, car comment la matière pourrait-elle être dialectique s’il est vrai que la dialectique, c’est- à-dire la négation, ne peut être le propre que d’une conscience?

  2. Ping : MARX

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