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Des échanges déguisés / Primauté du don

Des échanges déguisés

Il serait facile de démasquer, sous nombre de dons, un échange implicite, parfois tu ou nié, parfois reconnu, mais seul capable de donner un sens à la conduite du donateur.

Ou bien les cadeaux, gratifications, pourboires, récompensent des services antérieurs, et ils sont dus.
Ou bien ils anticipent des services futurs, ils créent des dettes dont le donataire (celui qui a reçu le don) devra s’acquitter en retour.
Et si certains dons semblent échapper à la logique matérielle de l’échange complet, ne sous-entendent-ils pas une gratification psychologique, qui fait que le donateur désintéressé, comme on dit familièrement, «s’y retrouve » encore ?
Ainsi peut-on dénoncer le don «gratuit » comme une illusion et mettre en évidence l’échange implicite qui l’explique.

Mais la réduction du don à une forme déguisée d’échange ne pourrait-elle être le fait d’une analyse qui méconnaît la spécificité du don ? Ne pourrait-on inverser en effet l’interprétation et faire dériver l’échange qui nous est familier de conduites de don, plus fondamentales que lui ?

Primauté du don

Reprenant, en un sens, les thèses de l’ethnologue M. Mauss (“Essai sur le don“, 1923- 1924) et celles de G. Bataille (“La Part maudite“, 1949), J. Baudrillard nous rappelle que «toutes les sociétés ont toujours gaspillé, dilapidé, dépensé et consommé au-delà du strict nécessaire […]. Ainsi, dans le potlatch, c’est la destruction compétitive de biens précieux qui scelle l’organisation sociale […]. C’est encore par la “wasteful expenditure” (“prodigalité inutile”) qu’à travers toutes les époques, les classes aristocratiques ont affirmé leur prééminence […] L’inutilité rituelle de la “dépense pour rien” (est alors) le lieu de production des valeurs, des différences et du sens » (“La Société de consommation“, Idées, p. 49).

Nos échanges, dans le cadre de la rationalité économique qui est la nôtre, ne conserveraient de ces formes primordiales du don que des «caricatures funèbres et bureaucratiques», ou des parodies illusoires. Cf. les rabais, soldes, réductions, «tous les mini-gadgets offerts à l’occasion d’un achat », et la publicité en général, dont la fonction est de « nier la rationalité économique de l’échange marchand sous les auspices de la gratuité» (ibid., p. 261).

Dès lors, aux pseudo-dons qui masquent de vrais échanges, il conviendrait d’opposer les véritables dons des sociétés traditionnelles, dont les déséquilibres tissent les liens sociaux. Mais s’il est distinct de l’échange qui nous est familier (le «donnant donnant») et s’il n’est pas vraiment une forme de l’échange parce que ce sont les échanges qui en dépendent, ce don n’a rien de gratuit.

« Le motif de ces dons et de ces consommations forcenés, de ces pertes et de ces destructions folles de richesses, n’est, à aucun degré, […] désintéressé. Par ces dons, c’est la hiérarchie qui s’établit. Donner, c’est manifester sa supériorité, être plus […] ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner » (M. Mauss, “Essai sur le don“, Conclusion II).

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