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COLONISATION

Processus de domination et d’exploitation par lequel, du XVIe au XXe siècle, des États européens, en se réclamant souvent des droits de l’homme et de l’esprit des Lumières, ont implanté sur les autres continents une partie de leur population qui, sous couvert d’apporter les valeurs de la modernité, a réduit en servitude ou vassalisé la population des territoires conquis. À partir de 1945, le processus de décolonisation a été l’occasion, pour l’Occident, de se demander comment l’humanisme moderne avait pu être ainsi solidaire d’une entreprise aussi contraire à ses principes.

COLONISATION


Le terme « colonisation » est défini comme l’« action de coloniser », dans le Littré de 1852 et encore dans celui de 1863, c’est-à-dire « peupler par une colonie », cette dernière étant un « établissement fondé par un pays étranger » et/ou une « possession européenne dans une autre partie du monde ». Ainsi, dès cette époque, une double signification est attachée au mot, selon que l’on privilégie le sens ancien, grec, de groupes allogènes installés dans des mondes d’« outre-mer », ou que l’on souligne son sens nouveau, insistant sur le rapport de domination établi par l’Europe à l’extérieur.

Deux acceptions.

La première acception resta longtemps la plus courante, depuis les installations latines à l’extérieur de Rome jusqu’aux colonies italiennes dans le monde méditerranéen au Moyen Âge, non sans ambiguïté cependant. Avec la découverte du Nouveau Monde, les ambiguïtés grandirent encore : la colonisation de l’Amérique répondait aux deux sens. Au sens de colonisation de domination, Littré ne peut encore guère citer, dans les deux éditions précitées de son fameux dictionnaire, que les Antilles et l’Algérie. Mais, peu à peu, l’élargissement des possessions de l’Europe hors d’Europe détermine un glissement sémantique et une « focalisation » sur la deuxième acception. Non pas, cependant, que le premier soit abandonné.

La colonisation de peuplement (on entend par là l’installation de « colons » faisant souche sur des terres lointaines) reste et restera encore une dimension parfois capitale du phénomène colonial, si l’on songe aux présences européennes en Afrique du Nord ou en Afrique du Sud aux xixe et xxe siècles, ou, de nos jours, à ce qu’on appelle la colonisation juive dans les territoires occupés par Israël, à celle du Tibet contemporain par la Chine ou encore à la colonisation de la Sibérie et du Caucase par l’Empire russe, puis soviétique. Mais toutes ont en commun le caractère de domination. En 1982, le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse, dans sa définition du terme, renvoie en premier lieu à « coloniser » c’est-à-dire « transformer un pays en une colonie, en un territoire dépendant d’une métropole », prêtant au mot une origine « probablement » anglaise par référence justement aux colonies anglaises d’Amérique. C’est d’ailleurs cette acception que les dictionnaires anglo-saxons ont toujours privilégiée.

L’exportation de modèles « civilisationnels ».

Le rapport métropole-colonies caractérisa effectivement d’une manière si essentielle la vaste expansion coloniale de l’Europe libérale et capitaliste à la fin du xixe siècle que le mot « colonisation » finit implicitement par se limiter à celle-ci. Pourtant, dans le partage du monde qui s’effectua alors entre « nations fortes » et « nations faibles », les États-Unis et le Japon jouèrent dès cette époque un rôle non négligeable. Le champ sémantique du terme s’élargit aussi. Non seulement il s’étendit à la reconnaissance de la supériorité technique et économique des unes sur les autres, mais aussi à une prétendue supériorité de civilisation. La colonisation se justifiait ainsi par un devoir d’ingérence et d’exportation de modèles « civilisationnels » (par exemple, la « mission civilisatrice » de la France, la trinité « Christianisation, civilisation, commerce » britannique), par une nécessité interne historique ou économique de la nation expansionniste (la vocation ultra-marine du Portugal, la Weltpolitik allemande ou le destin africain de l’Italie…).

Moins que les moyens matériels des colonisateurs, ce furent les buts et les méthodes qui les distinguèrent et à cet égard on ne peut parler de « la » colonisation mais « des » colonisations. Sur le plan matériel, on a pu dire que le Portugal, et l’Italie dans une certaine mesure, au moins avant le fascisme, ne purent pratiquer qu’une « colonisation du pauvre ». En fait, les pays colonisateurs dans leur ensemble ne cherchèrent guère, dans un premier temps, à « développer » leurs possessions par des investissements massifs et des efforts de développement systématique. Certes, le jeune économiste français Paul Leroy-Beaulieu (1843-1916) avait milité dès 1874 pour une exportation des capitaux et des techniciens, et plus tard Jules Ferry (1832-1893) avait affirmé que la colonisation était fille de la politique industrielle. Mais les capitaux, au moins ceux de la France, préféraient s’investir dans des zones de développement accéléré et déjà sorties au moins partiellement du sous-développement que de se risquer dans des parties du monde plus incertaines. Si bien que l’expansion et la « mise en valeur » restèrent longtemps largement déconnectées du développement du grand capital financier et industriel ; la colonisation européenne, surtout en Afrique tropicale, fut abandonnée dans un premier temps à l’exploitation spéculative ou à la vieille économie mercantiliste. Toutefois, il exista des degrés dans le non-engagement capitaliste. Dans l’ex-AEF (Afrique équatoriale française) et dans le Congo de Léopold II, des compagnies « concessionnaires » auxquelles la puissance coloniale avait abandonné la gestion d’immenses territoires, parfois équivalents à la superficie de la Belgique, se livrèrent à une exploitation sans investissements, qualifiée d’« économie de pillage ». Ailleurs, en Malaisie britannique, en Indonésie néerlandaise, en Afrique orientale… les grandes plantations attirèrent des capitaux. Mais, presque nulle part, y compris en Afrique du Nord, l’investissement industriel ne dépassa réellement le stade minier ou de l’infrastructure de transport, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le principal exemple de colonisation d’investissement fut cependant celui de l’empire néerlandais des Indes orientales. Il est vrai que longtemps également celle-ci ne put fournir que des produits et des denrées, certes importants, mais nullement « stratégiques ».

Le modèle « assimilateur » français et le modèle de « tolérance culturelle » britannique.

Sur le plan idéologique, les colonisations ne se ressemblèrent pas, même si dans la pratique elles présentèrent bien des points communs dans les modes d’administration : les personnels « expatriés », leurs effets sociaux (apparition de nouvelles classes, irruption d’une certaine « modernité »). On a opposé ainsi assez facilement une colonisation britannique fondée sur l’Indirect Rule à une colonisation « à la française » d’administration directe ; en réalité, on pourrait multiplier les exemples démentant cette opposition. S’il y eut opposition, ce serait plutôt dans l’essence assimilatrice de la colonisation « à la française », ce qui ne veut pas dire du tout une assimilation pratique (de même pour le Portugal…) et une colonisation en principe plus respectueuse des valeurs et des structures « traditionnelles » « à l’anglaise », caractérisant aussi la colonisation néerlandaise ou… belge. Il est certain que ces conceptions fondamentales, héritées du passé propre à chaque pays colonisateur, pesèrent considérablement sur les rapports des métropoles avec les colonisés. Ainsi un sujet de la Couronne ne pouvait devenir citoyen britannique ; mais la colony, au sens étroit que lui conféra Londres, désignait un prolongement de la métropole, rattaché directement à la Couronne, et ne recouvrait pas les diverses formes de dépendances, protectorats formels ou non, des peuples ou des territoires à l’égard de ladite Couronne. Pour autant, la complexité des statuts juridiques ne fut pas une spécificité de l’Empire britannique ; l’Empire français n’avait rien à lui envier, ses statuts coloniaux étaient très variés : territoires assimilés comme les « vieilles colonies » (Antilles, Guyane, Réunion, départementalisées à partir de 1945) ou l’Algérie (départementalisée également avec l’avènement de la IIIe République, mais dont les habitants étaient divisés en « sujets musulmans » et « citoyens français »), colonies proprement dites d’Afrique, de Madagascar ou d’Indochine, protectorats (Maroc et Tunisie), mandats (Syrie, Liban, Cameroun, Togo), etc.

« Colonisation » et « colonialisme ».

« Colonisation » n’eut jamais – ou seulement très tardivement – un sens péjoratif. Sa valeur exemplaire était encore proclamée lors de la conférence de Brazzaville tenue en 1944 sous le contrôle du général de Gaulle comme une « œuvre de civilisation ». En 1945, lorsqu’est mise en place l’Organisation des Nations unies (ONU) à la conférence de San Francisco, il n’est pas question de condamner en bloc la colonisation, mais de l’amender et d’encourager les puissances coloniales à mener les peuples dont elles ont la charge à l’indépendance et la souveraineté. Plus tard encore, en 1954, l’orientaliste Paul Mus, interlocuteur d’Ho Chi Minh, dans un ouvrage très remarqué à l’époque intitulé Destin de l’Union française, constate la persistance du mot dans les esprits alors que les réalités ont déjà prononcé sa ruine. Le mot « décolonisation » – lui aussi emprunté à l’anglais – n’apparaît dans le vocabulaire français qu’au début des années 1950. Cela tient au fait qu’en français une distinction s’est établie depuis longtemps entre la « colonisation », déchargée de ses connotations trop négatives (domination, exploitation, discrimination) et le « colonialisme ». Ce dernier terme, inventé par le publiciste et écrivain socialiste Paul Louis en 1906, a servi par la suite à dénoncer les abus de la colonisation… et à justifier la possibilité d’une « bonne colonisation » qui élèverait les intérêts des colonisés au même niveau que ceux de la métropole. Dans les années 1960 et 1970, cependant, le terme de « colonialisme » désigna essentiellement l’action et l’idéologie de la colonisation, renvoyant l’une et l’autre dos à dos. La colonisation fut alors d’autant plus fortement stigmatisée que les leaders intellectuels du tiers monde lui attribuèrent la responsabilité du sous-développement, par exemple Walter Rodney dans son ouvrage How Europe Underdevelopped Africa (1974).

Les décolonisations – entendues ici comme des reconquêtes de la liberté et la reconnaissance de la souveraineté des peuples colonisés par la communauté internationale – ont paru longtemps ne concerner que les peuples qui avaient appartenu aux anciens empires coloniaux européens, plus spécialement les pays développés d’Europe occidentale. Longtemps, il ne fut pas admis que l’URSS exerçait une hégémonie assimilable à celle d’un empire colonial. Les bouleversements qui se sont développés depuis l’implosion de l’espace soviétique incitent à penser que le mot a de nouvelles perspectives devant lui.

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