Rechercher dans 214394 documents

LA TECHNIQUE

  1. Du mythe à la philosophie.

LE MYTHE DE PROMETHEE ET D’EPIMETHEE (texte et analyse)

  • Texte lu :

https://www.youtube.com/watch?v=xRIub1Z6Pvk&ab_channel=MonLivreAudio (A partir de 34’30”).


« Il fut un temps où les dieux existaient, et où il n’y avait point [320d] encore d’êtres mortels. Lorsque le temps de leur existence marqué par le destin fut arrivé, les dieux les formèrent dans le sein de la terre, les composant de terre, de feu, et des autres éléments qui se mêlent avec le feu et la terre. Quand ils furent sur le point de les faire paraître à la lumière, ils chargèrent Prométhée et Épiméthée du soin de les orner, et de pourvoir chacun d’eux des facultés convenables. Épiméthée conjura son frère de lui laisser faire cette distribution. Quand je l’aurai faite, dit-il, tu examineras si elle est bien. Prométhée y ayant consenti, il se met à faire le partage : il donne aux uns la force sans vitesse, [320e] compense la faiblesse des autres par l’agilité; arme ceux-ci, et à ceux-là qu’il laisse sans défense il réserve quelque autre moyen d’assurer leur vie ; les petits reçoivent des ailes, ou une demeure souterraine ; et ceux qui ont la grandeur en partage, il les [321a] met en sûreté par leur grandeur même. Il suit le même plan et la même justice dans le reste de la distribution, pour qu’aucune espèce ne soit détruite. Après avoir pris les mesures nécessaires pour empêcher leur destruction mutuelle, il s’occupe des moyens de les faire vivre sous les diverses températures, en les revêtant d’un poil épais et d’une peau ferme, qui pussent les défendre contre le froid et la chaleur, et tinssent lieu à chacun de couvertures naturelles, quand ils se retireraient pour dormir. De plus, [321b] il leur met sous les pieds, aux uns une corne, aux autres des calus et des peaux très épaisses et dépourvues de sang. Il leur fournit ensuite des aliments de différente espèce, aux uns l’herbe de la terre, aux autres les fruits des arbres, à d’autres des racines. La nourriture qu’il destina à quelques-uns fut la substance même des autres animaux. Mais il fit en sorte que ces bêtes carnassières multipliassent peu, et attacha la fécondité à celles qui devaient leur servir de pâture, afin que leur espèce se conservât. Comme Épiméthée n’était pas fort habile, il ne s’aperçut pas [321c] qu’il avait épuisé toutes les facultés en faveur des êtres privés de raison. L’espèce humaine restait donc dépourvue de tout, et il ne savait quel parti prendre à son égard. Dans cet embarras, Prométhée survint pour jeter un coup-d’œil sur la distribution. Il trouva que les autres animaux étaient partagés avec beaucoup de sagesse, mais que l’homme était nu, sans chaussure, sans vêtements, sans défense. Cependant le jour marqué approchait, où l’homme devait sortir de terre et paraître à la lumière. Prométhée, fort incertain sur la manière dont il pourvoirait à la sûreté de l’homme, prit le parti de [321d] dérober à Vulcain et à Minerve les arts et le feu : car sans le feu la connaissance des arts serait impossible et inutile ; et il en fil présent à l’homme. Ainsi notre espèce reçut l’industrie nécessaire au soutien de sa vie ; mais elle n’eut point la politique, car elle était chez Jupiter, et il n’était pas encore au pouvoir de Prométhée d’entrer dans la citadelle, séjour de Jupiter, devant laquelle [321e] veillaient des gardes redoutables. Il se glisse donc en cachette dans l’atelier où Minerve et Vulcain travaillaient en commun, dérobe l’art de Vulcain, qui s’exerce par le feu, avec les autres arts propres à Minerve, et les donne à l’homme ; voilà comment l’homme a le moyen [322a] de subsister. Prométhée, à ce qu’on dit, porta dans la suite la peine de son larcin, dont Épiméthée avait été la cause. »

Platon, « Protagoras ».

  1. MYTHE DE PROMETHEE (analyse)

Problématique: Nous allons d’abord préciser les éléments du scénario mythique pour, ensuite, nous interroger sur la fonction symbolique de Prométhée et, enfin, justifier notre point de vue en envisageant sa portée idéologique.

Prométhée apporte le feu et donc la civilisation. Prométhée est présenté comme le père de la technique, de l’habileté ; mais les innovations qu’il apporte sont liées à la transgression traduisant l’angoisse de l’homme d’aller trop loin, de chercher à se faire Dieu.

Après la guerre contre les Titans (fils d’Ouranos et de Gaïa), Zeus règne sur l’Olympe, le cosmos est en ordre, en paix. La guerre des dieux (Titanomachie) est terminée. Mythe de la naissance des hommes. L’idée de départ est que les dieux s’ennuient. Plus de vie, plus d’événement, plus d’histoire. Il ne se passe plus rien: l’univers est en équilibre, chacun être et chaque chose sont à leur place. La perfection est réalisée. Les dieux vont créer les mortels, la race humaine. Les animaux meurent aussi, mais les hommes sont les seuls à savoir qu’ils vont mourir (cf. Heidegger: « Seul l’homme meurt, l’animal périt. »). Animaux périssent, hommes meurent. Les hommes sont des animaux métaphysiques.
Les hommes sont aussi capables de troubler l’ordre divin, capables de pêcher contre l’ordre cosmique. Hybris (ubris), démesure des hommes Être homme c’est tendre à être Dieu » (Sartre)]. Charme et danger de l’espèce humaine (Zeus s’acoquine avec des mortelles plutôt qu’avec des déesses). Les hommes sont capables grâce à leur liberté du pire comme du meilleur. Création de l’humanité avec de la glaise, de l’argile. Les dieux façonnent des archétypes des animaux. Modèles, statuettes des êtres vivants. (cf. le dieu potier égyptien, Ptah ; la version de la « Genèse » où Dieu pétrit l’homme avec de la glaise).

Prométhée (prévoyant, pense avant, intelligence) et Épiméthée (imprévoyant, pense après coup, niais; étourdi) = fils de Japet, un titan (premiers dieux, forces primordiales) et d’une divinité aquatique — selon les légendes : Clymène, ou Asia, ou Thémis.

Prométhée est connu pour ses ruses et, surtout, pour son humanisme. Dualité du titan : il unit l’énergie primitive à la capacité de raisonner. Il est l’ami des hommes dont il prend fait et cause contre Zeus. Prométhée prend le parti des hommes contre les dieux — ses ruses amusaient les petits Athéniens de l’Antiquité. Il se trouve châtié et subit des supplices à cause de l’injustice de Zeus. Certains considèrent qu’il anticipe les tourments du Christ — d’autres font de lui une figure de la résistance de l’homme aux dieux despotiques car, finalement, Prométhée contribue aussi à spiritualiser le divin, à le fonder en justice. Dans l’inconscient collectif, Prométhée semble fort proche de la figure du dieu égyptien Ptah, le potier qui façonne les hommes avec de la glaise mais aussi du Dieu de la « Genèse ». Il participe de tous les mythes expliquant l’origine de l’homme et la ramène à la nécessité de se différencier des animaux par la production d’un travail, d’une œuvre. Dans le « Prométhée enchaîné » d’Eschyle, le titan défie les dieux en leur volant le feu au profit des hommes. Il incarne le révolté mais aussi, dans la mouvance de Rousseau, puis des romantiques ou de Balzac, l’artiste créateur, le génie qui se dresse contre l’autorité et revendique une destinée supérieure. Il peut aussi se laisser dévorer par ses propres passions, s’il ne parvient pas à endiguer son énergie débordante.

Epiméthée fabrique les animaux d’après les figurines, les modèles façonnés par les dieux. Il créé le monde animal. Biosphère, écosphère. Il créé un ordre. Il donne à chaque espèce la possibilité de coexister avec les autres: chaque animal est doté de qualités ou de caractéristiques qui vont lui permettre de survivre. Égaliser les chances afin que toutes les espèces puissent survivre.

Epiméthée a oublié une espèce animale: les hommes qui sont nus, sans moyen de défense, faibles. Il ne reste plus rien à donner aux humains. Tout a été partagé entre les animaux. Toutes les qualités ont été données aux animaux sans raison.
De fait, l’homme ayant très peu d’instinct et très peu de protections naturelles, a dû se vivre comme tel. Il ne bénéficie, en effet, ni d’une taille qui le protège, ni d’une fourrure, ni d’armes, ni de moyens physiques de déplacements avantageux, comme le fait de pouvoir voler ou de courir très vite. C’est ce sentiment de fragilité et peut-être même d’injustice que le mythe du Protagoras exprime : tout se passe comme si on avait oublié l’homme dans la grande distribution originelle. Dépourvu de tout, nu et sans défense, celui-ci est à la merci d’une nature hostile et peu prodigue à son égard. Pour éviter que l’espèce humaine ne disparaisse et pour réparer l’étourderie d’Epiméthée, Prométhée dérobe le feu à Héphaïstos et la connaissance des arts à Athéna pour en faire présent à l’homme.

Prométhée vole les arts (cad les techniques) à Athéna et le feu à Héphaïstos.
Prométhée est l’ami des hommes. Il a commis ce crime de lèse-majesté pour sauver l’espèce humaine qui sans cela aurait été dévorée par les animaux sauvages. La technique et le feu permettent de distinguer les hommes des animaux: les hommes sont des « mangeurs de pain » qui nécessite l’usage du feu (cuisson des aliments). La possession du feu ne serait rien sans celle des techniques et des arts.

RAPPEL: le même mot « technè » ou « tekhnè », en grec ancien, définissait les arts et la technique (le potier et le sculpteur).

D’un point de vue historique, il est probable que la maîtrise du feu a joué un rôle capital dans l’apparition de l’activité technique (les animaux ont peur du feu.) Il permet en effet de se chauffer, de s’éclairer, de faire cuire les aliments, de forger et de développer la métallurgie. La maîtrise de cette énergie => machine à vapeur – chaleur en mouvement – du moteur à explosion…

Avec le feu et les arts, les hommes presque égaux des dieux. L’homme devient un démiurge. Création, production grâce aux arts. L’homme va inventer sa destinée, son histoire. Construire son destin, sa vie. Animaux = essence précède l’existence. Homme = existence précède l’essence = liberté sartrienne (différent de l’instinct). Parce qu’il n’a rien, parce qu’il n’est rien à l’origine, l’homme est liberté. L’homme doit inventer sa destinée. Il n’est pas qu’un être d’instinct. Invention, créativité. L’homme est perfectible.
Avec ces qualités, l’homme, qui au départ était le moins doté de toutes les créatures terrestres, se retrouve capable de vivre avec autant de commodité que n’importe quel animal, et donc capable de compenser son infériorité par des productions techniques.

Zeus va enchaîner Prométhée sur une montagne du Caucase et un aigle lui dévorera le foie. Pendant 1000 ans. Héraclès (fils de Zeus) libère Prométhée. En souvenir de son châtiment, Prométhée portera une bague composée d’un morceau de rocher et d’un anneau de ses chaînes.

Zeus punit aussi l’humanité en lui envoyant Pandore, la première femme (celle qui a tous les dons). Les dieux lui ont fait chacun un cadeau: Héphaïstos, un diadème; Athéna, des vêtements ravissants; Aphrodite, pouvoir de séduire les hommes, Hermès, la duplicité/curiosité, Zeus lui donne la vie, etc. qu’Hésiode qualifie de « chienne ». Pas très féministe le vieil Hésiode ! La figure de Pandore anticipe celle d’Eve. Celle qui veut toujours plus. Elle épuise les hommes matériellement et sexuellement! L’humanité quitte l’âge d’or d’une vie sans travail. Maintenant les hommes doivent travailler. Zeus a enfoui les graines dans le sol = nécessité de l’agriculture.

Zeus envoie Pandore à Épiméthée.
Hésiode, dansLes Travaux et les Jours »), raconte comment Épiméthée tombe amoureux de la belle Pandore. Ce dernier, ignorant les mises en garde de son frère contre tout présent d’origine divine, l’accepte pour épouse. Prométhée avait là encore averti son frère qui tombera dans le panneau! Prométhée, prévoit la catastrophe.
Pandore a une « jarre » (offerte par Zeus), qui deviendra une « boite » qui contient tous les maux de la terre. Curieuse elle l’ouvre. D’autres sources disent que c’est Epiméthée lui-même qui ouvre la boite. Tous les maux, calamités, misère, catastrophes, famines, mort se répandent sur Terre comme la petite vérole sur le bas clergé! Au fond de la boite reste l’espoir qui n’a pas eu le temps de sortir car la boite a été refermée avant. « Mais des tristesses en revanche errent innombrables au milieu des hommes : la terre est pleine de maux, la mer en est pleine ! Les maladies, les unes de jour, les autres de nuit, à leur guise, visitent leshommes, apportant la souffrance aux mortels » (Hésiode, “les Travaux et les Jours“). Selon une autre version du mythe, la jarre renferme d’inestimables qualités qui, par la faute de Pandore, s’envolent vers le séjour des dieux et se trouvent perdues à jamaispour le genre humain. Là encore, seul demeure l’espoir pour aider les hommes à supporter leurs malheurs.

2 interprétations de la boite de Pandore:

  1. Interprétation moderne (optimiste): L’espoir nous sauve. L’espoir fait vivre.
  2. Interprétation ancienne (pessimiste) : Les hommes n’ont même plus l’espoir pour vivre qui reste enfermer dans la boite que Pandore a refermée.

Les humains sont punis. Fin de l’âge d’or // Chute originelle.

  1. MODERNITE DES ANCIENS: Les leçons de ce mythe sont très nombreuses.

Sans les arts et le feu (c’est-à-dire sans la technique), l’homme est dans un état de dénuement total. Comparativement aux animaux, il ne dispose en effet d’aucun “outil naturel” : pas de bec, pas de crocs, pas de fourrure, pas de venin, pas d’agilité à la course… L’homme est donc contraint, sous peine de disparaître, de pallier la faiblesse de sa condition par l’usage d’outils et d’artifices divers. La technique se donne par conséquent, d’abord, comme une nécessité vitale à laquelle nous devons notre survie et notre arrachement à la nature ainsi que notre spécificité. Mais dans le mythe, il faut rappeler que les dieux punissent Prométhée et ce n’est pas seulement le vol qu’ils sanctionnent parce que celui-ci s’apparente plus fondamentalement à un viol : Prométhée a donné à l’homme le moyen d’être une sorte de dieu lui-même, un rival inattendu. Développement des arts et des techniques, pouvoir extraordinaire. Mais, le cadeau est peut-être empoisonné : ce pouvoir, l’homme peut-il le maîtriser ? Ce à quoi il doit sa survie ne risque-t-il pas de préparer paradoxalement sa disparition ? Si la technique est d’origine divine, elle procure un grand pouvoir, une immense responsabilité, et elle peut aussi se retourner contre ceux qui ne sont pas conscients des dangers qu’elle engendre.

  • Le concept de perfectibilité: les philosophes tendent à interpréter le mythe de Prométhée en référence à la perfectibilité, qui définirait la spécificité de l’homme par rapport aux animaux — cf. tous les philosophes des Lumières et, bien évidemment, Rousseau, qui, dans ses « Discours », montre bien le caractère très ambigu de la perfectibilité si elle n’est pas guidée par la morale. Alors que, mus par leur instinct, les animaux se bornent à reproduire des schémas, l’homme transforme le réel ; il développe son habileté par nécessité, pour assurer sa survie. Mais ces progrès le transforment eux aussi. Ainsi, l’homme doit, au cours du temps, réaliser sa nature en se « fabriquant » lui-même grâce au développement de ses progrès techniques : il se crée en travaillant, à condition qu’il accomplisse une œuvre et ne se borne pas à s’aliéner à une tâche répétitive

Les humains sont entre les bêtes et les dieux. Vision scalaire des vivants. Pascal dira que l’homme est mi ange, mi bête, ni tout à fait ange, ni tout à fait bestial. Ni céleste, ni terrestre.

L’homme n’a aucun don, donc, il peut tous les avoir. L’homme n’a aucune place naturelle, il pourra alors toutes les occuper. L’homme doit créer sa place. L’homme est un « caméléon » comme le dit Pic de la Mirandole (humaniste italien du 15e) = L’homme doit inventer l’homme. L’homme se façonne lui-même. L’homme peut embrasser tous les destins.

// Conception de la liberté chez Rousseau, Kant, Sartre = L’homme est libre car il n’a pas d’instinct, mais une intelligence. L’homme n’a pas de fonction préétablie comme le « coupe-papier » dont la fonction sera d’ouvrir les lettres. L’homme n’a pas de destinée préformée, préfabriquée, « pré-pensée » par les dieux. A l’origine, il n’est rien donc il peut être tout. L’homme échappe à toute définition. Sartre dira qu’  « il n’y a pas de nature humaine ». L’humain invente son histoire alors que les animaux ne connaissent qu’une évolution. Histoire individuelle = éducation. Histoire collective (espèce) = culture, civilisation.

  • Les ambiguïtés du progrès: Le mythe de Prométhée fait partie de l’histoire des idées. Il intéresse donc l’ethnologue et notamment Lévi-Strauss, qui prend appui sur les mythes pour dégager les principes de son anthropologie structurale. Son histoire symbolise le caractère ambigu du progrès technique — à double tranchant, pourrait-on dire — car il induit une évolution favorisant l’humain dans l’homme à condition d’être vraiment maîtrisé, sinon nous voyons apparaître un nouveau mythe, moderne cette fois : celui de la créature inventée par l’homme et se retournant contre lui (= Docteur Jeckill and Mr Hyde; Frankenstein, création de Mary Shelley dont le mari écrit une version de Prométhée).

  • Les « dangers » de la technique sans éthique. Dans le mythe dont s’inspire Platon, Prométhée est puni de son vol par Zeus : la possession et le développement des moyens techniques rendent l’homme comme l’égal des dieux, autrement dit qu’il perde le sens de la mesure. Prométhée n’a pas pu voler à Zeus l’art politique = Guerre. Divinité primordiale, Prométhée met en garde l’homme contre ses propres inclinations à la destruction. Tendances auto-destructrices. Freud = pulsion de mort (thanatos). La pulsion de mort s’oppose à la pulsion de vie (Éros), qui tend à la conservation de la vie. « Thanatocratie » = Dans « Hermès », Serres appelle « gouvernement de la mort » la mentalité technocratique responsable d’Auschwitz et d’Hiroshima: « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. » in « Combat », 8 août 1945. La technique serait productrice de mort (bombes atomiques, sacrifice d’ouvriers-esclaves chinois pour nos Iphones, polution, déchets radio-actifs, clonage, etc.).

[Reprise d’annale]

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »: Rabelais veut nous dire que la connaissance qui ne s’accompagne pas de morale et d’intelligence conduit l’homme à sa perte, à sa ruine. Phrase d’une grande actualité. En effet, ne voit-on pas une science dont le progrès est comme devenu fou et sans contrôle ? Que l’on songe ici aux manipulations génétiques,
au clonage, etc. Rabelais, avec plusieurs siècles d’avance, annonce l’un des défis de notre modernité. Celui d’une nécessaire réflexion sur les applications et la finalité du progrès scientifique. Hans Jonas, avec son « principe de responsabilité », s’inscrit dans une telle démarche d’un appel à la conscience individuelle et collective pour réglementer le progrès des sciences.

APPRONFONDISSEMENT: PROLONGEMENT SUR L’ECOLOGIE CONTEMPORAINE

a) Technique et fins morales. L’intérêt pour les moyens ou le progrès en lui-même, supplante l’examen des fins, de la finalité et de l’usage possible de la technique (Kant et Ellul).

— « Il ne s’agit pas de savoir si le but qu’on se propose est raisonnable et bon, mais de déterminer ce qu’il faut faire pour l’atteindre » c’est l’« impératif de l’habileté » (impératif hypothétique), critiqué par Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». C’est le culte de la technique pour la technique, sans souci pour ses implications éthiques.

L’actualité nous fournit presque quotidiennement des exemples de dégâts considérables et peut-être irréversibles subis par la nature du fait du développement non maîtrisé de nos techniques: pollution des océans, grandes métropoles devenues irrespirables, diminution de la couche d’ozone, risque de modifications climatiques… Michel Serres, dans « Le Contrat naturel », parle d’une nouvelle forme de violence moderne qui n’oppose plus seulement les individus entre eux, mais l’ensemble des hommes contre la nature. Le rapport des forces entre les hommes et la nature semble s’être modifié : jadis, face à la nature en dépit de toutes ses forces, l’homme restait toujours infiniment petit. C’est aujourd’hui la nature qui révèle les signes de sa vulnérabilité. Peut-on vouloir pour les hommes à venir une existence invivable sur une planète dévastée ? Ne serait-il pas temps d’entendre l’avertissement d’Antoine de Saint-Exupéry: « Nous n’héritons pas la Terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants » (in « Terre des hommes ») ? Le projet d’une destruction programmée de la planète ne paraît pas plus raisonnable que celui d’une mise en cause radicale du progrès technique. Entre ces deux projets déraisonnables, est-il possible de trouver une voie médiane ?

La technique est a priori un ensemble de moyens ; mais il semble qu’elle puisse devenir sa propre fin, comme paraît en témoigner la société de consommation. Y a-t-il alors un bon et un mauvais usage de la technique ? Si la technique n’est ni totalement indépendante ni la cause directe de l’asservissement humain, comment peut-on la penser, c’est-à-dire en faire la critique ?

b) D’un bon usage des techniques. L’histoire des techniques regorge d’exemples d’utilisations perverses d’inventions signalant en elles-mêmes un progrès (la bombe atomique, le clonage…).

Huxley, dans « Le meilleur des mondes », imagine un monde où l’on réaliserait les possibilités de la biologie….Il montre que cette société serait terrifiante, qu’elle annulerait toute liberté.

« Le développement accéléré et envahissant de la technique dans le monde moderne oblige à repenser les rapports que l’Homme entretient avec elle: primitivement instrument de l’Homme, la technique semble en effet en passe de faire de l’Homme son instrument » (Heidegger, « La question de la technique »). D’après Heidegger, l’Homme ne maîtriserait plus le progrès technique, il en serait comme dépendant; ne pouvant plus se passer de la technique acquise, ni d’en créer encore pour subvenir à ses besoins. L’Homme serait alors incapable de lutter contre le progrès technique. Ainsi, jusqu’où pourrait aller l’Homme ? Serait-il capable de détruire « les possibilités de la vie » ? La puissance technique de l’Homme lui permettrait elle de détruire son prochain, c’est à dire, les générations futures ? « Nous pouvons dire « oui » à l’emploi indispensable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire « non » , en ce sens ou nous les empêchions de nous accaparer et ainsi de nous fausser, brouiller, et finalement de vider notre être » (Heidegger, « La Question de la technique »). Ainsi, il paraît rationnel d’utiliser le progrès technique dès lors qu’il apporte bien être et satisfaction, mais il faut cependant s’en méfier et en faire bon usage afin de ne pas s’y soumettre au détriment de ses effets destructeurs. La réflexion porte alors sur la légitimité de son utilisation.

Ce n’est pas la technique qui aliène l’homme, mais l’homme qui en fait un usage aliénant pour lui. La technique est neutre, elle devient “bonne” ou “mauvaise” selon l’usage qu’on en fait. C’est pourquoi il est tellement important d’apprendre à la gérer intelligemment et avec sagesse; intelligemment c’est à dire connaître le fonctionnement de la “machine”, lui rester supérieur, et avec sagesse c’est à dire avec prudence en sachant l’adapter à nos besoins de telle sorte qu’elle nous serve sans que nous devenions dépendants d’elle, c’est à dire arriver à l’utiliser tout en gardant notre autonomie, en évitant par exemple de laisser se dégrader les fonctions pour lesquelles elle nous “remplace”, la mémoire, l’écriture, les calculs. Bref c’est savoir l’utiliser pour le mieux mais aussi savoir s’en passer. Il faut apprendre à utiliser le progrès technique de telle sorte qu’on n’en devienne à aucun prix l’esclave. Pour lui, le téléphone est par exemple un “outil convivial” parce qu’il permet des relations rapides, faciles, avec un gain de temps prodigieux, sans un investissement énorme. Il faudrait donc apprendre à gérer sa vie de telle sorte qu’on ne soit pas complètement dépendant de la technique mais qu’on en soit avant tout, le principal bénéficiaire.

  1. Technique et Postérité. Une critique des conditions de légitimité du progrès technique est nécessaire pour rendre ce progrès pleinement humain (Jonas. Exemple de la bioéthique).

    Supplément : http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/422917.pdf

    Dans « Le Principe Responsabilité » (1979), Hans Jonas propose à ce sujet une analyse intéressante des nouveaux rapports entre l’homme et la nature. Selon cet auteur, les progrès techniques accomplis par l’homme au cours de ces dernières décennies ont considérablement élargi le champ de la responsabilité humaine et nous obligent à reformuler les termes de notre éthique. Les morales du passé étaient fondées sur la proximité et la réciprocité. Elles conseillaient à l’homme de ne pas nuire à son prochain ou de faire avec celui-ci comme on ferait envers soi-même. Mais les pouvoirs accrus acquis par l’homme du fait de sa puissance technique lui donnent aujourd’hui la possibilité de faire du mal à un être qui est fort éloigné de lui et à l’égard duquel ne peut se poser la question de la réciprocité: un homme qui n’existe pas encore, celui des générations à venir. Ainsi, selon Hans Jonas, devrions-nous repenser notre éthique de façon à l’adapter aux conditions présentes. Il propose ainsi un nouvel impératif catégorique qui prendrait en compte notre responsabilité à l’égard des hommes à venir. Un impératif adapté au nouveau type de l’agir humain et qui s’adresse au nouveau type de sujets de l’agir s’énoncerait à peu près ainsi: « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre »; ou pour l’exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie. » Sans doute est-ce dans ces termes que l’on pourrait raisonnablement limiter les effets de notre puissance technique.

    —    « Le Prométhée définitivement déchaîné […] réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui » (Jonas). La technique ne progressera vraiment que lorsqu’elle sera limitée par l’éthique.

  • La révolte du fils contre le père: Gaston Bachelard remarque, dans La « Psychanalyse du feu » : « le complexe de Prométhée est le complexe d’Œdipe de la vie intellectuelle » ; autrement dit, le mythe de Prométhée transposerait, sur le plan symbolique, la rivalité du fils à l’égard du père, non plus pour affirmer sa virilité — le complexe d’Œdipe — mais pour asseoir sa supériorité intellectuelle. Le titan remet en question les idées reçues sur le principe d’autorité et engage les individus à se réaliser, à se poser en s’opposant. Au XVIIIe siècle, Prométhée symbolise la révolte des philosophes, des artistes contre les autorités religieuses et politiques. L’aventurier créateur, l’insurgé, le porte-feu de la civilisation, le torturé, le martyr. Voltaire = Prométhée comme libérateur de l’humanité (« Pandore », 1710). Prométhée = trop étranger du monde chrétien. Marx (thèse de doctorat) = Prométhée comme un athée, la « haine des dieux ». Prométhée c’est la conscience de soi humaine, grâce au fils de Japet, l’homme prend conscience de son aliénation. Prométhée est le grand libérateur de l’humanité. Prométhée à Hermès: « Sache que je n’échangerais pas ma misère contre ton esclavage » (Eschyle).

Conclusion :
Prométhée joue un rôle important dans l’imaginaire social — pour Balzac, l’artiste est un fils de Prométhée. Le mythe traduit la volonté humaine de s’égaler aux dieux par le développement du savoir et de ses applications techniques. Il trahit-traduit aussi l’angoisse devant les manipulations dangereuses de la science (clonage, OGM).


  1. L’origine de la technique

Par la pensée, l’homme peut concevoir en plus du monde perçu, un monde possible.

Grâce à la pensée, l’homme peut formuler des hypothèses religieuses, morales, scientifiques, esthétiques, techniques, etc.

  • Capacité de compréhension, d’inventivité, d’action et de transformation du monde. L’homme se donne les moyens d’agir sur lui, déjà, par la médiation de son corps. Artificialisation du corps: outils, prothèses, « homme augmenté »du transhumanisme. Mécanique plaqué sur du vivant.

  • Le corps de l’homme est faible : cf. mythe de Prométhée.

Mais cette faiblesse est à relativiser car la nature biologique a doté l’homme d’un cerveau complexe et de mains.

  • Cerveau = cent milliards de neurones, pouvant établir des millions de connexions avec les autres neurones. Le nombre de liaisons neuroniques d’un cerveau humain est sans doute aussi important que le nombre d’astres dans l’univers. Notre galaxie contient environ 100 milliards d’étoiles et qu’on estime également à 100 milliards le nombre de galaxies équivalentes à la nôtre au sein de l’univers observable pour le moment. Complexité du cerveau produit ou permet la manifestation, en la matière, de ce qu’on appelle la pensée et ses capacités d’inventivité, de création.
  • Main: Originalité de l’homme = Pouce opposable aux autres doigts.

L’homme, créateur de sa technique vitale, a inventé d’abord l’outil, qui représente la forme la plus élémentaire des instruments destinés au travail. Or, il faut souligner ici le rôle de la main et faire son éloge. En effet, dès l’origine, l’outil apparaît comme le prolongement de la main. La main, lorsqu’elle est désarmée, est en soi inutile. Elle appelle donc l’outil, qui est en quelque sorte son extériorisation. La bête, qui est sans main, n’a pu créer qu’une industrie immuable et monotone. C’est la « main pensante » qui a permis à l’homme de devenir créateur.

La main va servir d’auxiliaire à la pensée, de moyen d’action de cette pensée sur le monde, réalisation de moyens artificiels prolongeant le corps initial de l’homme.

L’humanité invente donc naturellement la technique, projets de la pensée.

SUPPLEMENT [TES]: Main et intelligence (Aristote)

Aristote, tiré de « Les Parties des animaux » (§ 10, 687 b, pp. 136137).

« (…) Anaxagore (1) prétend que c’est parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des animaux. Ce qui est rationnel, plutôt, c’est de dire qu’il a des mains parce qu’il est le plus intelligent. Car la main est un outil ; or la nature attribue toujours, comme le ferait un homme sage, chaque organe à qui est capable de s’en servir. Ce qui convient, en effet, c’est de donner des flûtes au flûtiste, plutôt que d’apprendre à jouer à qui possède des flûtes. C’est toujours le plus petit que la nature ajoute au plus grand et au plus puissant, et non pas le plus précieux et le plus grand au plus petit. Si donc cette façon de faire est préférable, si la nature réalise parmi les possibles celui qui est le meilleur, ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais c’est parce qu’il est le plus intelligent qu’il a des mains.

En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils : or, la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C’est donc à l’être capable d’acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné l’outil de loin le plus utile, la main. Aussi, ceux qui disent que l’homme n’est pas bien constitué et qu’il est le moins bien partagé des animaux (parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et il n’a pas d’armes pour combattre) sont dans l’erreur. Car les autres animaux n’ont chacun qu’un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer pour faire n’importe quoi d’autre, et ne doivent jamais déposer l’armure qu’ils ont autour de leur corps ni changer l’arme qu’ils ont reçue en partage. L’homme, au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours loisible d’en changer et même d’avoir l’arme qu’il veut et quand il le veut. Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance, ou épée, ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir. »

(1)    Philosophe présocratique (Socrate est le “maître” de Platon qui est le “maître” d’Aristote) du Vème siècle avant J.C.

Aristote, reprenant le philosophe Anaxagore, pose un rapport entre l’intelligence et l’usage de la main. Or ce rapport n’est pas un rapport de causalité, mais un rapport de finalité naturelle. Comme pour Aristote, la nature ne fait rien en vain, comme elle fait tout selon un principe d’économie et de perfection, alors la main doit être un organe particulièrement utile pour l’homme. En d’autres termes, il ne s’agit plus de dire que c’est parce qu’il dispose de mains que l’homme est le plus intelligent, un peu comme si la possession de mains créait l’intelligence.

Mais la position d’Aristote consiste à affirmer, au contraire, que l’homme, étant naturellement le plus intelligent de tous les animaux, se voit doté par la nature de l’organe le plus conforme à cette intelligence, c’est-à-dire la main.

Or, c’est là que se noue justement le rapport à la technique. La main est décrite comme un outil polytechnique. Elle n’est pas simple outil, elle peut être tous les outils. Autrement dit, de par sa capacité à faire une infinité de choses, la main donne à l’homme la possibilité de s’approprier une infinité de techniques c’est-à-dire de savoir-faire.

Autrement dit, la démarche aristotélicienne consiste à voir en l’homme un animal particulier, doué d’une intelligence supérieure qui lui offre la possibilité de maîtriser un organe plurifonctionnel comme la main. Cette dernière permet, de par sa plurifonctionalité, de multiples combinaisons dans la fabrication. Autrement dit, la main est la condition de l’élaboration et de l’appropriation d’un très grand nombre de techniques, d’une part concrètement parce qu’elle est un outil polytechnique, et d’autre part symboliquement parce qu’elle exprime l’intelligence supérieure de l’humanité par rapport aux autres animaux.

Définition : La technique désigne l’ensemble des outils, appareils ou machines, qui permettent la fabrication d’objets que la nature ne produit pas spontanément.

On emploie “technique” dans 3 sens différents : 1) la “technique” d’un professionnel. Dans ce sens, il s’agit de sa valeur professionnelle ; 2) la technique comme instrument ou moyen. En ce sens, l’étude des techniques (technologie) est l’histoire et l’analyse des outils, des machines, des métiers; 3) la Technique comme science appliquée.

La technique désigne un ensemble de savoir-faire destinés à augmenter l’efficacité des activités humaines, par le moyen ou non d’instruments : Nager suppose une technique, faire une dissertation, composer un ballet.

  • La technique est d’abord une activité vitale. Elle se situe dans le prolongement de la vie et de ses exigences. Pour bien en saisir l’essence, il faut considérer la lutte pour la vie. En effet, les individus affrontent un monde dont ils doivent triompher s’ils ne veulent succomber. Toute leur existence est une lutte farouche, sans pitié, de leur vouloir-vivre, de leur volonté de puissance. Qu’est-ce alors que la technique? Elle est essentiellement, comme le souligne Spengler, un phénomène vital et biologique, une adaptation de l’homme à un milieu cruel. L’homme a une technique parce qu’il est un « animal de proie ».
  • Rôle prépondérant de la technique dans la culture humaine = parce que l’homme est pauvre en instinct, il n’est pratiquement pas d’activités qui ne requièrent la maîtrise de techniques, au moins élémentaires.
  • « Homo faber » : l’homme, avant d’être « homo sapiens », sage, est d’abord un fabricant d’outils. Bergson a bien mis ce thème en évidence. Ce sont les premières armes, les premiers outils qui nous signalent l’apparition de l’homme sur la Terre. Les âges de l’humanité sont d’abord ceux de son outillage. Le premier homme a été aussi le premier artisan et c’est au premier art, à la première technique, que nous le reconnaissons.

    // Les anthropologues contemporains le nomme « homo habilis », ce qui revient au même puisque cela signifie homme “habile” = capable de se servir de ses mains.

« Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et, d’en varier indéfiniment la fabrication. » (Bergson, « L’évolution créatrice », PUF, 1947).

Tout outil fabriqué, tout instrument inventé, toute technique est une manipulation intelligente de la matière en vue de servir une action ou une connaissance.

Les animaux utilisent des procédés pour leur cadre de vie, mais ils ne les ont pas pensés avant de les appliquer. Ces procédés sont involutifs et semblent inscrits dans leur identité propre et liés à leur instinct. La technique humaine apparaît quant à elle maîtrisée et évolutive. Elle est le fruit de l’acquis et pas simplement de l’inné. Mais si l’on peut d’une certaine manière la considérer naturelle, c’est parce qu’elle semble la conséquence de la nature fondamentale de l’homme qui est de s’adapter à son environnement dans une démarche créative et toujours nouvelle, prenant appui sur la transmission d’un savoir-faire et donc sur la mémoire consciente.

« Abeilles et castors bâtissent, certes, des édifices, de même que les fourmis connaissent l’« élevage » des pucerons. Mais les créations de ces animaux font partie de l’équipement génétique de l’espèce, elles sont génériques et, en tant que telles, statiques et immuables.

Au contraire, la technique humaine est personnelle, libre, imaginative et évolutive. La technique de l’homme est une invention. L’homme est un être qui dépasse l’espèce, au contraire de l’animal qui demeure anonyme et dépendant.

Dans l’existence de l’homme, la technique est consciente, arbitraire, modifiable, personnelle, imaginative et inventive. Elle peut s’apprendre et être perfectionnée. L’homme est devenu le créateur de sa tactique vitale. » (O. Spengler, « L’homme et la technique », NRF, 1958).

Spengler propose une distinction entre techniques humaines et techniques animales. Il détermine ces dernières comme des « techniques génériques », c’est-à-dire des techniques ne valant que pour une espèce animale. Ainsi les castors ont-ils leur technique de construction de barrages sur les rivières et les fleuves, les abeilles ont une technique différente pour construire leurs nids, etc.

L’homme, a contrario, construit tout à fait différemment. Certes, il peut en quelque sorte imiter les techniques animales, mais il est aussi capable de se les approprier toutes. L’espèce humaine est l’espèce capable de multiplier les techniques et d’en apprendre une infinité. On retrouve ici ce que dit Aristote, finalement. L’homme est un être polytechnique.

  1. Les caractéristiques de la pensée technique

La technique présente donc des finalités pratiques déjà vitales. D’abord survivre et vivre toujours mieux.

Activité technique # activité scientifique :

Désir de science = désir de connaissance des secrets de la nature, curiosité naturelle de l’homme, besoin naturel de savoir. Activité scientifique est gratuite, étrangère aux préoccupations pratiques et vitales de l’humanité : connaître pour le plaisir de connaître.

Exemple = Le cosmologue qui cherche à décrypter le big-bang, le physicien des particules élémentaires qui traque le boson de Higg.

Mais ces découvertes théoriques ont des applications pratiques concrètes et parfois imprévues.

Exemple = courants dits alternatifs utilisent les nombres imaginaires (a2 = -1) Ces techniques permettent pourtant d’améliorer l’éclairage des phares.

Activité scientifique = savoir théorique

Activité technique = savoir pratique

Illustration = sorcier africain dispose d’un savoir pratique, d’un savoir-faire mais non d’un savoir théorique # médecin africain = savoir scientifique, savoir théorique.

Parce qu’elle est un savoir pratique visant l’utilité, on a longtemps pensé que la technique était un savoir inférieur à la science dont elle ne serait que la simple application. Préjugé encore vivace dans notre système scolaire où les « séries techniques/technologiques » sont dévalorisées.

En tant que savoir, la technique se rapproche de la science. Toutefois comme savoir-faire, elle s’en distingue:

  • Par sa finalité: il s’agit de savoir non pas pour savoir, mais justement pour faire.
  • Par la modalité de son savoir: Le savoir-faire technique ne s’apprend pas d’abord par la théorie mais par l’expérience. C’est en faisant que l’on apprend à faire, comme c’est en nageant que l’on apprend à nager.

Il en va de même à propos de techniques paramédicales comme le sont l’homéopathie ou l’acupuncture. A supposer que leur efficacité éventuelle et respective ne relève pas d’un effet placebo, c’est-à-dire d’une pure persuasion d’ordre psychologique, il va de soi que ces thérapeutiques relèvent à ce jour de savoir-faire et non d’un savoir théorique, d’un savoir précis à propos du fonctionnement de l’organisme et des effets raisonnés que peuvent avoir en conséquence les traitements auxquels elles ont recours.

La technique a précédé la science. Avant de connaître pour le plaisir désintéressé de connaître, il est urgent d’assurer la survie immédiate et les exigences de la vie quotidienne.

C’est la science qui a dépendu de la technique. Car, historiquement, c’est la technique qui, non slt a précédé la science mais, de plus, l’a rendu nécessaire (c’est pour résoudre des problèmes de navigation que l’homme s’est fait astronome). Car, parce que la science a souvent progressé grâce à l’usage de techniques (télescope en astronomie, microscope en biologie).

L’invention de la machine à vapeur a précédé d’un siècle la naissance de la science thermodynamique (qui en explique les lois de fonctionnement). De même, l’ordinateur est une invention d’ingénieur, pas de la science de l’information, que pourtant il applique. La technique précède la science car il faut bien déjà survivre et vivre.

A l’origine, les premières techniques relèvent donc d’une pensée purement empirique fondée sur l’expérience de la vie et la nécessité de la survie.

…MAIS…

Depuis XVII° siècle (naissance de la science moderne : physique, biologie, chimie, médecine) la technique a changé de nature. Technique = applications d’un savoir scientifique théorique préalable. La science devient 1re et la technique, 2de.

On parle alors de « technologies » = techniques qui n’ont pu voir le jour que grâce à l’apport du savoir scientifique.

Exemple: les centrales nucléaires, armes thermonucléaires impliquent un savoir scientifique sur la structure atomique de la matière. La découverte de l’atome ne saurait trouver sa source dans les expériences pratiques des hommes, aidées en cela par leurs seules ressources corporelles ou leur imagination pratique.

Remarquons que la séparation entre savoir pratique et théorique n’est pas aussi radicale que nous avons semblé le dire. Il existe des domaines capitaux d’investigation où ils se voient étroitement liés. C’est notamment le cas, par exemple, de la recherche médicale. Les chercheurs qui tentent de trouver des traitements en vue de vaincre le sida travaillent en même temps sur les mécanismes cellulaires. Les deux recherches ont parties liées. Il s’agit de la recherche
appliquée
. A ceci près que les chercheurs en question trouveront peut-être autre chose que ce qu’ils cherchent, comme cela est souvent arrivé dans l’histoire des sciences => Sérendipité.


  1. Faut-il réaliser tout ce qui est techniquement possible?

  1. Technique et éthique.

La technique prolonge les possibilités physiques du corps humain et surtout incarne les projets que sa pensée conçoit.

Mais, faut-il réalisé tout ce qui est techniquement possible ? Mais, le « possible » n’est pas le « légitime ». Est-il légitime, au nom de considérations purement « court-termistes », de mettre en péril la planète que nous léguerons à nos enfants ?

  • (THESE) L’homme peut tenter d’entreprendre tout ce qui est techniquement possible, sans se soucier de considérations morales. Ambition prométhéenne. Satisfaire le besoin de puissance de l’humanité.

Exemples: Clonage thérapeutique (a), énergie nucléaire (b), culture des OGM (c), etc.

Toutes ces techniques peuvent revêtir une utilité immédiate (indépendamment des objections morales qu’on est en droit de leur adresser).

  1. exemples significatifs:
    1. Clonage à finalité thérapeutique, cellules souches dites totipotentes, c’est-à-dire capables de produire n’importe quel organe. Espoir de guérir nombre et de maladies de multiples déficiences organiques. La thérapie génique permet de corriger une maladie héréditaire par transfert du gène normal dans les embryons déficitaires. Ce gène s’ajoute au gène muté. Cette technique vient de donner d’excellents résultats pour les “enfants-bulle” dont le système immunitaire était défaillant.
    2. Energie nucléaire: production d’électricité peu chère, peu polluante par rapport aux centrales thermiques à charbon; indépendance énergétique; intérêt stratégique.
    3. Culture des OGM : plantes plus résistantes, meilleurs rendements, solution aux problèmes alimentaires de l’humanité.

  • (ANTITHESE) Or, nous pouvons nous demander précisément si le seul critère d’utilité, plus ou moins incertain qui plus est, doit inspirer les choix de l’humanité. Ne faut-il pas tenir compte également de considérations morales ? Seules les considérations purement pratiques, économiques doivent-elles être retenues ?

Reprise des 3 exemples significatifs :

  1. La FIV, (Fécondation in vitro). [Source: http://www.philo-bac.eu/cours/vivant.html]. Grâce à la congélation de sperme (les ovules ne peuvent pas être congelés pour le moment) de donneurs anonymes ou non, les difficultés d’espace et de temps sont résolues. Il devient possible de féconder un ovule avec le sperme d’un homme qui se trouve à l’autre bout du monde ou encore d’un homme mort depuis longtemps. Les morts peuvent désormais engendrer ! Les femmes peuvent “vendre” leurs ovules. En 1999, sur Internet des “top models” ont mis en ventes leurs ovules). L’embryon obtenu dans une éprouvette peut être implanté dans l’utérus d’une femme (mère ou mère porteuse), ou congelé et mis en attente. L’enfant pourra avoir plusieurs parents. La procréation existe sans sexualité, sans amour, sans aucune rencontre physique des deux géniteurs, sans même qu’ils se connaissent. Le diagnostic pré-implantatoire. Il est possible d’identifier certains gènes défectueux sur un embryon, d’éliminer celui-ci, et donc de choisir celui qui ne présente aucune altération, avant de l’implanter. Comment éviter l’enfant à la carte (choisi selon les fantasmes des parents et les critères de la société) ? Déjà en Inde ce diagnostic permet l’élimination des filles => Nouvel « eugénisme »: Du grec, « bien né ». Volonté d’améliorer la « qualité » de la race humaine. Terme inventé, en 1883, par Francis Galton, cousin de Darwin. « L’eugénisme, (…) est historiquement lié à la théorie darwinienne. Aussitôt après la publication de L’Origine des espaces, de Darwin 18591, a fleuri l’idée que, puisqu’elle était soumise aux lois de l’évolution biologique, il fallait veiller au devenir de l’espèce humaine; l’orienter dans les voies du progrès, en s’inspirant des méthodes utilisées par les éleveurs de bétail » (Serge Pichot, « L’eugénisme »). Concernant l’homme, bien sûr, de graves problèmes éthiques se posent. L’établissement de critères de sélection des embryons, ou des maladies que la société ne peut pas tolérer, peut conduire aux plus folles dérives. Platon pensait soumettre les mariages à un contrôle étatique. Les nazis ont pensé, quant à eux, qu’en éliminant les « non-aryens », ils amélioreraient la « race » allemande. La France a pris en la matière des dispositions spécifiques. L’art. 16-4 de la loi du 29 juillet 1994 prévoit que nul ne peut porter atteinte à l’intégrité de l’espèce humaine. Toute pratique eugénique visant à l’organisation de la sélection des personnes est interdite.

(b) L’utilité immédiate de l’énergie nucléaire est avérée, mais ce calcul à court terme fait fi des conséquences lointaines, puisque nous léguerons aux générations futures le soin d’enfouir et de gérer les déchets nucléaires. Rejet de substances radioactives dans les eaux, l’air et les sols. Risque de la radioactivité sur la santé (cancers, malformations des fœtus). Accidents nucléaires : Fukushima, Tchernobyl ou encore Three Mile Island. Vulnérabilité des centrales nucléaires face à des actes malveillants (sabotages, terrorisme).

(c) Idem pour la culture des OGM (Organismes génétiquement modifiés): Risques sanitaires éventuels sur les consommateurs, risque de contamination des cultures traditionnelles, conséquences sur l’écosystème indéterminées (mort des abeilles, dépollinisation), etc. On ne sait pas de quelle façon les modifications génétiques vont se répercuter sur les différents consommateurs de ces produits, vers, oiseaux et surtout humains. Les généticiens n’excluent pas la possibilité d’une déstabilisation en chaîne des codes génétiques. Le risque est encore non calculé, non prévisible.

  • (SYNTHESE)
    La responsabilité à l’égard de l’humanité à venir est un principe: Nécessité de faire nôtre cet impératif de Jonas : « Agissons de telle sorte que les effets de notre action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ».

    Hans Jonas oppose une éthique inédite. Il affirme que la « responsabilité » à l’égard de l’humanité à venir est aujourd’hui un principe. Le « tu dois donc tu peux » de Kant s’inverse en un « tu peux donc tu dois ». Compte tenu du pouvoir exorbitant de la technologie, chacun de nous doit se considérer comme un des gérants de la planète, et, par conséquent, comme coresponsable de son devenir. Se fondant sur l’affirmation que l’être vaut mieux que le non-être, Jonas traduit les nouvelles obligations de l’homme face à ce qui est « fragile », « périssable en tant que tel », c’est-à-dire la nature et la vie dans son ensemble, dans l’impératif catégorique suivant : « Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ». Ainsi, si une technique est potentiellement dangereuse pour l’avenir de l’espèce et de la planète, c’est un devoir de la suspendre. La possibilité d’altérer la nature et la vie interdit irrésistiblement de « jouer aux dés ». Il faut dire non aux « paris de l’agir ».

    Dans « Le Principe Responsabilité » (1979), Hans Jonas propose à ce sujet une analyse intéressante des nouveaux rapports entre l’homme et la nature. Selon cet auteur, les progrès techniques accomplis par l’homme au cours de ces dernières décennies ont considérablement élargi le champ de la responsabilité humaine et nous obligent à reformuler les termes de notre éthique. Les morales du passé étaient fondées sur la proximité et la réciprocité. Elles conseillaient à l’homme de ne pas nuire à son prochain ou de faire avec celui-ci comme on ferait envers soi-même. Mais les pouvoirs accrus acquis par l’homme du fait de sa puissance technique lui donnent aujourd’hui la possibilité de faire du mal à un être qui est fort éloigné de lui et à l’égard duquel ne peut se poser la question de la réciprocité: un homme qui n’existe pas encore, celui des générations à venir. Ainsi, selon Hans Jonas, devrions-nous repenser notre éthique de façon à l’adapter aux conditions présentes. Il propose ainsi un nouvel impératif catégorique qui prendrait en compte notre responsabilité à l’égard des hommes à venir. Un impératif adapté au nouveau type de l’agir humain et qui s’adresse au nouveau type de sujets de l’agir s’énoncerait à peu près ainsi: « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre »; ou pour l’exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie. » Sans doute est-ce dans ces termes que l’on pourrait raisonnablement limiter les effets de notre puissance technique.

  • Nécessité d’un « principe de précaution »? (cf. ci-dessous)

  1. Est-il raisonnable de critiquer le progrès technique ?

Est-il raisonnable de critiquer le progrès technique ?

ANALYSE DU SUJET

·    « raisonnable » : la raison désigne la faculté de distinguer le vrai du faux dans le domaine théorique, et le bien du mal dans le registre pratique. Contrairement au rationnel, purement théorique, le raisonnable renvoie à la dimension pratique (= morale) de la raison. Pourra donc être considéré comme raisonnable ce qui est à la fois possible et, surtout, juste ou bon.

·    « critiquer » en son sens purement négatif, la critique désigne une condamnation ou une désapprobation. Mais en un sens plus positif, elle renvoie à un jugement d’appréciation permettant, le cas échéant, de proposer une amélioration. Critiquer le progrès technique peut peut-être, en ce cas, désigner la condition d’un progrès authentique.

·    « le progrès technique » : la technique désigne un ensemble de procédés transmissibles permettant de reproduire des fins utiles, donc un savoir-faire orienté vers un but. Le progrès désigne un acheminement vers le mieux. Le progrès technique se définit donc comme la complexification ou l’amélioration (les deux ne cheminant pas nécessairement de pair) de ces procédés transmissibles et de ces « savoir-faire » pratique, en vue de faciliter la vie des hommes.

PROBLEMATIQUE (On utilisera un plan dialectique)

Il semble que rien ne soit à la fois plus humain et plus utile que le progrès des techniques. Mais il faut bien distinguer l’accroissement et la complexification de fait des techniques, de leur légitimité ou de leur bon usage, en droit. Il convient d’interroger raisonnablement, cad éthiquement le progrès technique. Ce qui est paradoxal, c’est de « critiquer » une amélioration. Il faut donc rechercher les raisons de cette désapprobation, en se demandant pourquoi le devoir ou l’éthique pourraient bien venir borner la technique. Pourquoi tout ce qui est techniquement possible (comme le clonage) ne doit-il pas être tenté ? La technique dans son développement exponentiel doit-elle être limitée dans ses champs d’application? Par exemple, n’est-il pas bénéfique, pour la génétique elle-même, d’être bornée par des lois de bioéthique ?

THESE: Il est raisonnable de critiquer le progrès technique

ANTITHESE: Il est déraisonnable de critiquer le progrès technique en tant que tel

SYNTHESE: L’usage de la technique doit être réglementé par l’éthique

1a
Légende noire de la technique. Les Grecs de l’Antiquité se méfiaient de la technique. Dans leur mythologie, n’avaient-ils pas enchaîné le démon Prométhée coupable d’avoir volé aux dieux le feu et la puissance technique afin de les donner aux hommes? Comme Prométhée, la technique leur semblait être le symbole d’une démesure entièrement opposée à leur idéal d’une harmonie de l’homme avec la nature. C’est avec le tournant de la modernité, lorsque Copernic puis Galilée remirent en cause le dogme du géocentrisme, que la nature cessa d’apparaître aux hommes comme le modèle d’un ordre parfait pour devenir un véritable objet de conquête. Descartes, dans son « Discours de la méthode », imagina l’infinité d’artifices que les hommes pourraient fabriquer et par lesquels « ils jouiraient sans aucune peine de tous les fruits de la Terre », se rendant ainsi « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Dès lors, plus rien ne pouvait arrêter le déferlement de la puissance technique. Pourtant un siècle plus tard, au moment où les encyclopédistes louaient l’avancée des Lumières, Rousseau continuait à se montrer méfiant à l’égard des nouvelles commodités issues de leur progrès. N’allaient-elles pas, se demandait-il dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, contribuer à « amollir le corps et l’esprit de l’homme » et le rendre de plus en plus dépendant ? Certes, l’homme avec ses machines deviendra de plus en plus puissant, mais il en sera dans le même temps de plus en plus dépendant. Et est-on bien sûr qu’elles le rendront plus heureux? On sera, poursuit-il, « malheureux de les perdre sans être heureux de les posséder » (« La Nouvelle Héloïse »).

  • Reprendre les arguments de la « Thèse » de la partie III) Faut-il réaliser tout ce qui est techniquement possible? 1) Technique et éthique.

2a) Magie blanche de la technique. La technique est révélatrice d’une intelligence spécifiquement humaine (Aristote, Bergson). Son progrès souligne la complexification de cette intelligence. Le condamner reviendrait à ravaler l’homme au rang de la bête. « L’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication » (Bergson, « L’Évolution créatrice »). La critique du progrès technique peut finalement être interprétée comme une critique de l’intelligence humaine. L’homme est un « homo faber », un homme fabricateur d’outils, comme le rappelle Bergson. La technique porte la marque du génie humain. Elle implique l’intelligence des lois de la nature et de la matière, et de grandes capacités inventives. En tant qu’expression de la puissance de l’esprit de l’homme, elle est bonne et suscite souvent l’admiration. Chez ceux qui la pratiquent, elle développe de nombreuses qualités intellectuelles : observation, exactitude, précision, rigueur, probité. Elle est à la base de tout progrès matériel, de toute production réussie. Des inventions comme la roue, l’imprimerie marquent des étapes capitales dans l’évolution de la civilisation. Les trains rapides, l’avion, l’automobile, le téléphone, la télévision, l’informatique ont transformé nos vies. On ne dira jamais assez que la technique a soulagé la peine des hommes et leur a donné de la liberté. La valeur positive de la technique et des techniques est donc incontestable. Ceux qui maugréent contre elles parce qu’ils ont quelque peine à s’y adapter doivent se dire que l’usage des machines qui nous sont offertes nécessite quelques efforts personnels : observation, attention, ordre, soin.

3a) Technique et fins morales.
L’intérêt pour les moyens ou le progrès en lui-même, supplante l’examen des fins, de la finalité et de l’usage possible de la technique (Kant et Ellul).

— « Il ne s’agit pas de savoir si le but qu’on se propose est raisonnable et bon, mais de déterminer ce qu’il faut faire pour l’atteindre » c’est l’« impératif de l’habileté » (impératif hypothétique), critiqué par Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». C’est le culte de la technique pour la technique, sans souci pour ses implications éthiques.

L’actualité nous fournit presque quotidiennement des exemples de dégâts considérables et peut-être irréversibles subis par la nature du fait du développement non maîtrisé de nos techniques: pollution des océans, grandes métropoles devenues irrespirables, diminution de la couche d’ozone, risque de modifications climatiquesMichel Serres, dans « Le Contrat naturel », parle d’une nouvelle forme de violence moderne qui n’oppose plus seulement les individus entre eux, mais l’ensemble des hommes contre la nature. Le rapport des forces entre les hommes et la nature semble s’être modifié: jadis, face à la nature en dépit de toutes ses forces, l’homme restait toujours infiniment petit. C’est aujourd’hui la nature qui révèle les signes de sa vulnérabilité. Serres propose d’étendre le concept de réciprocité des droits et des devoirs, qui fonde le droit, aux rapports entre l’homme et la nature. Cette extension permet d’appliquer le concept de contrat, par-delà la société, à la nature elle-même, afin d’imposer la justice écologique contre le parasitisme humain. Peut-on vouloir pour les hommes à venir une existence invivable sur une planète dévastée ? Ne serait-il pas temps d’entendre l’avertissement d’Antoine de Saint-Exupéry: « Nous n’héritons pas la Terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants » ? Le projet d’une destruction programmée de la planète ne paraît pas plus raisonnable que celui d’une mise en cause radicale du progrès technique. Entre ces deux projets déraisonnables, est-il possible de trouver une voie médiane entre technophobie et technophilie ?

La technique est a priori un ensemble de moyens ; mais il semble qu’elle puisse devenir sa propre fin, comme paraît en témoigner la société de consommation. Y a-t-il alors un bon et un mauvais usage de la technique ? Si la technique n’est ni totalement indépendante ni la cause directe de l’asservissement humain, comment peut-on la penser, c’est-à-dire en faire la critique ?

1b)
La technique détruit la planète. L’homme consomme des ressources naturelles non renouvelables notamment pour alimenter son industrie qui demande d’immenses ressources, mais il génère également de la pollution, qui a des impacts dans certaines régions mais qui a aussi une influence non négligeable sur le climat général. En effet, notre société connaît aujourd’hui des problèmes de réchauffements climatiques dus à une concentration de gaz à effet de serre dans la couche d’ozone; cela à cause de la pollution. La majorité de la population mondiale vivant aujourd’hui dans des pays en voie de développement, leur accession aux modes de consommation des pays riches ne peut qu’entraîner une dégradation massive de l’environnement, cette dégradation sera tellement importante et irréversible que même s’ils décidaient de protéger leur environnement, ils ne pourraient plus revenir en arrière. Ainsi, le progrès technique et la recherche de l’abondance entraîne la détérioration du milieu naturel au risque de notre perte.

2b) Le retour aux « origines » n’a pas de sens.
Le retour aux techniques ancestrales peut avoir un intérêt historique ou exotique (se dépayser), mais en aucun cas économique. Le progrès technique fait gagner à l’homme du temps, des efforts et de l’argent, et le libère pour le loisir, notamment pour la pensée.

Ainsi, les gains de productivité pour les entreprises favorisent la croissance, et, en ce qui concerne les ménages, ces gains se font au bénéfice de bien être ou de temps libres que l’on peut destiner à des loisirs ou encore à la pensée telle qu’un retour sur soi-même, une remise en question… Dès lors, le progrès technique, libérant du temps, permet de s’ouvrir à la réflexion, ce qui est difficile lorsque l’essentiel de nos journées est destiné au travail professionnel et aux tâches ménagères.

Maintenant que le progrès technique est ancré dans notre ère, on pourrait certes y renoncer pour retrouver les techniques ancestrale, cela aurait certainement un intérêt historique tels que l’exotisme d’un dépaysement mais en revanche, l’économie n’y trouverait que des inconvénients; celle-ci connaîtrait une sérieuse dépression, et ce serait un réel retour en arrière pour la médecine.

Avec le XXe siècle, nous sommes entrés dans l’ère de « Prométhée déchaîné » pour reprendre la formule de Hans Jonas. Mais l’ouverture du procès de la technique est-il encore aujourd’hui concevable? Peut-on raisonnablement vouloir qu’on enchaîne à nouveau Prométhée ?
Est-il encore possible de renoncer au projet cartésien de maîtrise et de possession de la nature ? La mise en cause de la technique impliquerait que l’on arrête son développement, que l’on bride son progrès ou même que l’on revienne carrément en arrière. Un esprit raisonnable ne peut pas véritablement souhaiter que l’on revienne à un stade inférieur de développement technique. Et d’ailleurs, quelle autorité serait habilitée à prendre semblable décision ? Même si l’idée d’un retour en arrière était théoriquement concevable, comment serait-elle pratiquement possible ?

3b) D’un bon usage des techniques. L’histoire des techniques regorge d’exemples d’utilisations perverses d’inventions signalant en elles-mêmes un progrès (la bombe atomique, le clonage…).

« Le développement accéléré et envahissant de la technique dans le monde moderne oblige à repenser les rapports que l’Homme entretient avec elle: primitivement instrument de l’Homme, la technique semble en effet en passe de faire de l’Homme son instrument » (Heidegger, « La question de la technique »). D’après Heidegger, l’Homme ne maîtriserait plus le progrès technique, il en serait comme dépendant; ne pouvant plus se passer de la technique acquise, ni d’en créer encore pour subvenir à ses besoins. L’Homme serait alors incapable de lutter contre le progrès technique. Ainsi, jusqu’où pourrait aller l’Homme ? Serait-il capable de détruire « les possibilités de la vie » ? La puissance technique de l’Homme lui permettrait elle de détruire son prochain, c’est à dire, les générations futures ? « Nous pouvons dire « oui » à l’emploi indispensable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire « non » , en ce sens ou nous les empêchions de nous accaparer et ainsi de nous fausser, brouiller, et finalement de vider notre être » (Heidegger, « La Question de la technique »). Ainsi, il paraît rationnel d’utiliser le progrès technique dès lors qu’il apporte bien être et satisfaction, mais il faut cependant s’en méfier et en faire bon usage afin de ne pas s’y soumettre au détriment de ses effets destructeurs. La réflexion porte alors sur la légitimité de son utilisation. (C.f. ci-dessous)

1c)
La technique détruit l’homme lui-même.
Si l’on persévère dans une logique de puissance technique, le progrès ne sera pas partagé et les inégalités se creuseront toujours d’avantages entre les puissances et les pays les moins développés. Cela car la recherche destinée au progrès technique coûte cher et que seul les pays riches peuvent se le permettre, mais aussi, en profiter pour exploiter les pays les moins développés en délocalisant pour obtenir une main d’œuvre moins cher par exemple. Enfin, les guerres, à cause du progrès technique provoquent des massacres inimaginables. Cela avec l’invention de l’arme nucléaire qui permet de détruire une superficie et une population immense en quelques instants. Dans le passé, la science était associée au bien être, de nos jours, elle peut aussi être destinée à la destruction. Ainsi le progrès technique est lui-même associé à la guerre, à l’élimination, à l’idée de mort; il peut alors être un danger pour l’Homme. Cette même idée de danger pour l’Homme à travers le progrès technique se retrouve dans la médecine. En effet, depuis peu, certaines manipulations génétiques telles que le clonage sont apparues. Si ces clonages se développés dans l’optique de reproduire un idéal, une partie de l’être humain disparaîtrait alors (eugénisme).

Dans la préface qu’il a écrite pour le « Meilleur des Mondes », Aldous Huxley prévoit l’exaltation que l’homme de la fin du XXe siècle va éprouver devant ses prouesses technologiques. Il prévoit aussi tout ce qui accompagnera inéluctablement ces progrès : les bébés en flacon, la séparation de la sexualité et de la reproduction, la dégradation des moeurs, la consommation de drogue, le consumérisme sexuel, le matérialisme, l’engourdissement spirituel, la perte de liberté qui en résulte. Ne prenons pas ces vues sinistres pour des prophéties, mais lisons-les comme un avertissement, pire comme notre présent.

2c)
La technique accomplit la destinée de l’homme.
Les quelques « ratés » du progrès technique, si « ratés » il y a, sont négligeables par rapport aux gains (cf. tout le domaine de la recherche scientifique, avec par exemple l’invention du scanner).

Un des progrès le plus fondamental, axé principalement sur ce dernier siècle, est la médecine. En effet, l’apparition de nouveaux matériels de détection de dysfonctionnements de l’organisme tels que la radiographie, l’échographie, le scanner, les analyses sanguines ou d’urine… ont permis la détection d’un grand nombre de maladies et ont pu ainsi être traitées grâce à l’apparition de nouveaux traitements tels que par exemple les rayons, la chimiothérapie, la trithérapie, ou plus couramment, les antibiotiques. Grâce au progrès technique, les hommes deviennent « comme maîtres et possesseurs de la nature », Descartes n’inaugure pas seulement l’ère du mécanisme, mais aussi celle du machinisme, de la domination technicienne du monde. « Comme », car Dieu seul est véritablement maître & possesseur. Cependant, l’homme est ici décrit comme un sujet qui a tous les droits sur une nature qui lui appartient (« possesseur »), et qui peut en faire ce que bon lui semble dans son propre intérêt (« maître »).

Pour qu’un tel projet soit possible, il faut avoir vidé la nature de toute forme de vie qui pourrait limiter l’action de l’homme. C’est ce qu’a fait la métaphysique cartésienne, en établissant une différence radicale de nature entre corps & esprit. Ce qui relève du corps n’est qu’une matière inerte, régie par les lois de la mécanique. De même en assimilant les animaux à des machines, Descartes vide la notion de vie de tout contenu. Précisons enfin que l’époque de Descartes est celle où Harvey découvre la circulation sanguine, où le corps commence à être désacralisé, et les tabous touchant la dissection, à tomber. La véritable libération des hommes ne viendrait pas selon Descartes de la politique, mais de la technique et de la médecine. Nous deviendrons « plus sages & plus habiles », nous vivrons mieux. La science n’a pas d’autre but.

3c)
Technique et éthique. Une critique des conditions de légitimité du progrès technique est nécessaire pour rendre ce progrès pleinement humain (Exemple de la bioéthique).

Dans « Le Principe Responsabilité », Hans Jonas propose à ce sujet une analyse intéressante des nouveaux rapports entre l’homme et la nature. Selon cet auteur, les progrès techniques accomplis par l’homme au cours de ces dernières décennies ont considérablement élargi le champ de la responsabilité humaine et nous obligent à reformuler les termes de notre éthique. Les morales du passé étaient fondées sur la proximité et la réciprocité. Elles conseillaient à l’homme de ne pas nuire à son prochain ou de faire avec celui-ci comme on ferait envers soi-même. Mais les pouvoirs accrus acquis par l’homme du fait de sa puissance technique lui donnent aujourd’hui la possibilité de faire du mal à un être qui est fort éloigné de lui et à l’égard duquel ne peut se poser la question de la réciprocité: un homme qui n’existe pas encore, celui des générations à venir. Ainsi, selon Hans Jonas, devrions-nous repenser notre éthique de façon à l’adapter aux conditions présentes. Il propose ainsi un nouvel impératif catégorique qui prendrait en compte notre responsabilité à l’égard des hommes à venir. Un impératif adapté au nouveau type de l’agir humain et qui s’adresse au nouveau type de sujets de l’agir s’énoncerait à peu près ainsi: « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre
»; ou pour l’exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie. » Sans doute est-ce dans ces termes que l’on pourrait raisonnablement limiter les effets de notre puissance technique.

—    « Le Prométhée définitivement déchaîné […] réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui » (Jonas). La technique ne progressera vraiment que lorsqu’elle sera limitée par l’éthique.

TRANSITION :

TRANSITION :

CONCLUSION :

Le progrès technique connaît ici des limites, tant par ses conséquences sur l’environnement que par son utilisation à des fins dangereuses pour l’Homme et nocives à l’individu. L’Homme, de nos jours, soumis et dépendant du progrès technique se risque à sa fin s’il persévère dans sa « création destructrice ».

Le progrès technique paraît comme une évolution rationnelle et souhaitable, le critiquer semble difficilement raisonnable. C’est d’abord l’opinion générale première, mais c’est également la pensée de philosophes tels que René Descartes, Luc Ferry, Henri
Bergson ou Aristote. Que ce soit sur le plan économique, médical, ou du simple bien être quotidien, le progrès technique apparaît comme une source positive toute en elle. Cependant, d’après Ferry « Aujourd’hui, la situation semble s’être inversée, au point que le plus souvent, c’est la nature qui nous paraît admirable et la science maléfique ». Le progrès technique connaîtrait-il donc des limites qui lui devraient une remise en question ?

Il semble déraisonnable de désapprouver le progrès technique en tant que tel. Car il n’est en lui-même ni bon ni mauvais, et témoigne dans tous les cas d’une créativité. C’est sur les conditions de son utilisation légitime qu’il faut réfléchir. En ce sens : « L’observation de la civilisation technicienne, malgré tant de misères physiques et morales, d’échecs et de dangers terrifiants, conduit à dire résolument : Oui ! à la technique, mais à la technique dominée par l’homme » (Friedmann). L’homme n’est jamais plus humain ou raisonnable que lorsqu’il décide de limiter le pouvoir par le devoir, ses possibilités techniques par l’exigence éthique.

IV) La technique entre libération et aliénation. (TES)

Introduction

Les progrès techniques doivent être interrogés dans leur réalité même, qui est bien plus ambiguë qu’il n’y paraît. Non seulement le progrès technique, n’a pas empêché les guerres, mais il les a rendues plus meurtrières et plus barbares ; non seulement il n’a pas contribué à l’amélioration du sort de tous, mais il a permis d’accroître l’exploitation et l’oppression de certains peuples ou de certaines couches sociales. Faut-il aggraver encore le diagnostic et invoquer les inquiétudes légitimes que suscitent, de nos jours, la dégradation de l’environnement, la mise en danger de certaines espèces vivantes, la manipulation des individus par les médias d’information et de communication ? Enfin, la technique n’a pas qu’une puissance matérielle, trop évidente, mais aussi une puissance culturelle ou symbolique : elle ne modifie pas les manières de vivre sans modifier aussi les mentalités, les façons de sentir et de penser.

  1. La technique comme source de libération (thèse)

Invention et développement des techniques = libération progressive des contraintes qui pèsent sur l’humanité.

Il est en tout cas peu contestable que les avancées techniques ainsi que leur intégration rationnelle dans des systèmes de plus en plus en plus puissants, ont affranchi l’humanité de certaines contraintes naturelles et sociales.

  • contraintes naturelles: prédateurs, froid, faim, maladie, etc.
  • contraintes sociales comme pénibilité du travail, facilitation de la vie quotidienne: améliorant de l’hygiène, habillement, conservation des aliments, accès à l’information, techniques contraceptives, élévation du niveau de vie, diminution du temps de travail, augmentation du temps de loisirs, des biens de consommation, des moyens de transport
    toujours plus rapides, etc.

    Exemple (diminution du temps de L) = moissonner un hectare de terrain, la moissonneuse-batteuse a diminué le temps nécessaire de 120 par rapport à la faux du XIX° siècle !

    Exemple (diminution de la pénibilité du L) = l’introduction d’engins de levage permet d’économiser au travailleur dit “de force” sa santé.

Grâce à la technique, la planète devient un « immense village » (McLuhan), multiplication des échanges et les mouvements de population => économie mondiale, conscience d’appartenance à un même monde = « citoyen du monde ».

Notre civilisation, la plus puissante que l’humanité ait connue, réalisant ainsi le projet de Descartes de « devenir maître et possesseur de la nature ».

Citation : « Sitôt que j’eus acquis quelques notions générales touchant la physique […], j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire […]. Elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force des actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (« Discours de la méthode », 1637, 6e partie).

« comme maîtres et possesseurs de la nature. » in « Discours de la méthode – 6e partie » (1637).

Projet d’une domination scientifique et technicienne du monde. Descartes dit précisément que les développements de la science et de la technique moderne nous rendront « comme maîtres et possesseurs de la nature. »

# philosophie scolastique (avant Descartes) = philosophie du M.A. (réappropriation chrétienne de la doctrine d’Aristote et, dans une moindre mesure, celle de Platon). La scolastique est une « philosophie spéculative » (contempler, voir). Pour les Grecs, la science est une activité libre et désintéressée = comprendre pour comprendre. Connaître le monde c’est contempler l’ordre cosmique (astronomie, mathématique, géométrie)

# « philosophie  pratique » (XVIIe= Descartes, Galilée, Bacon) = La nature ne se contemple plus, elle se soumet, s’exploite. Elle ne chante plus les louanges des dieux, elle est offerte à l’homme pour qu’il l’exploite. Désenchantement, désacralisation du monde (la Nature n’est plus une vierge, une déesse à respecter et à contempler, mais un matériau à travailler. Recul de la susperstition.

Mais Descartes dit « comme »; seul Dieu est le véritable « maître et possesseur » de la nature. La nature est au service de l’homme, elle lui appartient (« possesseur ») et lui peut en faire ce qu’il veut (« maître »).
Il annonce la possibilité d’une technique dont le développement, loin d’être une fatalité pour l’homme, devrait libérer l’humanité, et la libérer en particulier, de la souffrance du travail.

Certaines inventions techniques « feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent ». Cette libération est aussi une libération de la maladie, voire du vieillissement lui-même : le progrès des techniques devrait permettre d’assurer un jour « la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ». C’est, enfin une libération vis-à-vis de la nature en général, de cette puissance dont nous sommes les jouets malheureux tant que nous n’avons pas conquis sur elle le pouvoir que donne le savoir. Puisque l’on nomme « Dieu », traditionnellement, le maître de la nature, le projet cartésien nous promet de participer quelque peu à la puissance divine.

La métaphysique cartésienne avait au préalable établi une différence de nature entre corps et âme (cf. théorie de l’ « animal-machine » – cours sur la conscience).

Cette domination ne concerne pas que la nature extérieure et l’exploitation des ressources naturelles. Mais aussi pour la « conservation de la santé ». Le corps humain est un objet de science (pratique de dissection humaine). Fantasme de la vie éternelle grâce aux progrès de la médecine. Désir ultime des sciences médicales = MORT DE LA MORT.

Pour Descartes, la libération, le salut des hommes ne viendra pas tant par la politique mais de la technique et de la science // Bergson (XXe) = l’invention de la machine à vapeur a plus d’importance qu’une guerre ou une révolution! L’homme est un « homo faber », caractéristique constante de l’humanité, c’est la « faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils. » (in « L’évolution créatrice »).

Deux exemples : (1) l’humanité est capable de détruire la planète (armes thermonucléaires) ; (2) les hommes ont pu poser le pied sur une autre planète, la Lune, en 1969 : « Un petit pas pour l’homme ; un grand pas pour l’humanité. ». « That’s one small step for man, one giant leap for mankind. »


Prolongements contemporains :

La technique ou, devrions-nous dire, les techniques, apparaît (apparaissent) comme équivoque(s). D’un côté, elle marque notre humanité et notre survie, de l’autre, elle n’est pas sans conséquence néfaste sur notre vie.

  1. La technique comme source d’aliénation (antithèse)

L’application des machines est contemporaine d’une aliénation nouvelle, qui prend plusieurs formes. Etre aliéné, c’est être dépossédé de la maîtrise de soi, de son propre travail, se trouver sous la dépendance de forces « autres », « étrangères » (en latin alius, aliénas).

S’il domine la machine, l’homme est aussi dominé par elle : il soumet ses gestes productifs à la rationalité de celle-ci. La division du travail qui accompagne le machinisme subordonne le travailleur aux conditions mécaniques de la production, aux mouvements de la machine, puis aux impératifs du développement technologique lui-même. Non seulement le travail est moins intéressant, plus répétitif, parcellaire, sans qualification, mais il conduit le travailleur à faire usage de machines et d’instruments complexes, dont il ne comprend pas (et, à la limite, n’a pas à comprendre) les lois rationnelles de fonctionnement : un corps de spécialistes (techniciens, ingénieurs) est chargé de penser, pour tous, l’ensemble et les détails du processus de production ; sa logique échappe à ceux qui en assurent la réalisation effective. Le développement du machinisme industriel, enfin, s’est produit historiquement dans le cadre d’une économie capitaliste. Marx nomme exploitation l’aliénation qui fait dépendre le prolétaire du capitaliste, ce dernier achetant la force de travail du prolétaire comme une marchandise et en extrayant une plus-value invisible. (Cf. cours sur le Travail)

En ce sens, la maîtrise croissante de la nature grâce aux techniques s’accompagne d’une servitude croissante des hommes, aliénés par d’autres hommes.

Jamais cette civilisation n’a été aussi puissante et en même temps aussi fragile : « Les civilisations se savent mortels depuis 1914 » (Valéry). Dépendance des hommes aux techniques, incapables de s’adapter à la nature lorsque les techniques font défaut.

La massification des technologies a paradoxalement augmenté l’ignorance humaine. Nous utilisons tous des objets techniques fort complexes sans en comprendre le fonctionnement et sans savoir les réparer.

Encore faudrait-il faire une distinction entre technique et technologie. Ce dernier terme signifie essentiellement l’ensemble des techniques fondées sur des savoir de pointe (le high tech), c’est-à-dire sur des découvertes scientifiques récentes. On pourrait dire encore qu’une technologie est une technique investie d’une forte proportion de savoir théorique. Ainsi un téléphone portable fait partie des nouvelles technologies parce que sa fabrication nécessite des découvertes scientifiques récentes qui sont directement investies dans l’appareil. La technique pour faire une pizza, en revanche, n’exige aucune connaissance théorique particulière.

Aussi pourrait-on dire, à l’aune de cette distinction, que tout être humain dépend de ses techniques et que cela, après tout, pourrait être le propre de tout être vivant qui dépend de stratégies de survie plus ou moins clairement élaborées consciemment. En revanche, et là est peut-être une différence, si nous dépendons de la technologie et qu’en plus nous savons l’utiliser sans la fabriquer ou du moins sans connaître son principe de fabrication et de fonctionnement, nous nous mettons en dépendance à l’égard d’un objet qui nous échappe en partie.

La dialectique du maître et de l’esclave de Hegel se vérifie avec la situation de l’homme contemporain au sein de la civilisation technique : Pour Hegel, le maître devient l’ « esclave de son esclave », et, l’esclave devient le « maître de son maître ». Idem pour notre situation actuelle, l’homme devient l’esclave de la technique, et, la technique devient maîtresse de l’homme.

Il y a une certaine dépendance de l’homme à l’égard des techniques qui deviennent pour lui de véritables tactiques de vie. Qu’est-ce qu’une tactique de vie ? Le terme de tactique, emprunté au vocabulaire militaire, désigne le moyen employé pour réussir. Mais réussir d’un point de vue vital suppose qu’on a échappé à la mort. Dès lors que nous lions la continuité de notre vie aux techniques, n’en devenons-nous pas dépendants au point de ne pouvoir être sans elles ? L’illustration d’une telle dépendance est aisée : un occidental vivant dans son monde entouré de techniques aura bien plus de mal à survivre dans la jungle amazonienne qu’un amérindien. Mais ce dernier dépend lui-même des techniques de chasse, de pêche et de connaissance du biotope, etc. L’homme est dépendant des techniques au point que cette dépendance peut le conduire à une incapacité à agir sans ces techniques.

  • Présence chez l’homme contemporain d’une forme de matérialisme moral, hédonisme consumériste prenant le pas sur toute autre considération spirituelle ou morale. Course effrénée pour satisfaire des besoins toujours renouvelés.
    Consommation de biens qui ne servent à rien, avec l’argent qu’on a pas, pour impressioner des gens qu’on connait pas. => Insatisfaction permanente
    . Le bonheur ne se réduit pas à la consommation d’objets marchands (Iphone 1,2,3,…, 10 !).

Société de l’avoir et du paraître, gout du profit. Société davantage au service de l’économie qu’au service de l’homme.

Un exemple de philosophe “technophobe”: ROUSSEAU !

Jean-Jacques Rousseau, au 18ème siècle, est encore plus radical. Le texte que nous devons lire, extrait du « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes », suggère que toute technique est dangereuse parce qu’elle finit, d’une manière ou d’une autre, par nous priver de notre liberté. Rousseau: paranoïaque ou visionnaire?!

“A mesure que le genre humain s’étendit, les peines se multiplièrent avec les hommes. La différence des terrains, des climats, de saisons, put les forcer à en mettre dans leurs manières de vivre. Des années stériles, des hivers longs et rudes, des étés brûlants, qui consument tout, exigèrent d’eux une nouvelle industrie. Le long de la mer et des rivières, ils inventèrent la ligne et l’hameçon, et devinrent pêcheurs et ichtyophages. Dans les forêts ils se firent des arcs et des flèches, et devinrent chasseurs et guerriers. Dans les pays froids, ils se couvrirent des peaux de bêtes qu’ils avaient tuées. […]

Les nouvelles lumières qui résultèrent de ce développement augmentèrent sa supériorité sur les autres animaux, en la lui faisant connaître. Il s’exerça à leur dresser des pièges, il leur donna le change en mille manières, et quoique plusieurs le surpassassent en force au combat, ou en vitesse à la course, de ceux qui pouvaient lui servir ou lui nuire, il devint avec le temps le maître des uns, et le fléau des autres. C’est ainsi que le premier regard qu’il porta sur lui-même y produisit le premier mouvement d’orgueil; c’est ainsi que sachant encore à peine distinguer les rangs, et se contemplant au premier par son espèce, il se préparait de loin à y prétendre par son individu. […]

Dans ce nouvel état, avec une vie simple et solitaire, des besoins très bornés, et les instruments qu’ils avaient inventés pour y pourvoir, les hommes jouissant d’un fort grand loisir l’employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités inconnues à leurs pères ; et ce fut là le premier joug qu’ils s’imposèrent sans y songer, et la première source de maux qu’ils préparèrent à leurs descendants; car outre qu’ils continuèrent ainsi à s’amollir le corps et l’esprit, ces commodités ayant par habitude presque perdu tout leur agrément, et étant en même temps dégénérées en vrais besoins, la privation en devint beaucoup plus cruelle que la possession n’en était douce, et l’on était malheureux de les perdre sans être heureux de les posséder.”

Rousseau estime que l’apparition de la technique (industrie nouvelle) est ce qui va marquer la rupture entre l’état de nature et la culture. Tout se passe comme si le progrès technique signait la déchéance de la nature humaine.

Avant que d’étudier brièvement ce texte, distinguons l’état de nature et l’état civil (ou culture). L’état de nature, pour Rousseau, est une hypothèse. Cette dernière consiste à imaginer ce que serait l’homme en dehors de toute technique, de toute relation sociale, de tout savoir, pour parvenir à le saisir tel qu’il serait sorti des mains de la nature. Ici, dans ce texte, Rousseau parle du moment où l’homme est sorti de l’état de nature et où il commence à entrer dans l’état civil. Tâchons donc de voir quels sont les différents moments de cette transformation de l’espèce humaine où la technique joue un rôle essentiel.

Rousseau montre dans un premier temps (1er paragraphe), qu’elle permet à l’homme de s’adapter à n’importe quel milieu : pêche le long des côtes, culture sur brûlis dans les zones subtropicales, etc. bref, l’homme va s’adapter à son milieu et le maîtriser à l’aide de techniques qu’il invente et qui lui permettent de survivre suivant ce milieu. La technique supplée donc aux qualités naturelles que l’homme n’a pas.

Deuxième moment de la réflexion de Rousseau : qui dit technique, dit développement de la raison (2ème paragraphe). L’homme va voir son horizon de pensée s’élargir. Tout se passe comme si les techniques ouvraient de nouvelles perspectives et permettaient un développement plus important des facultés naturelles de l’homme. La cause de ce développement tient dans le fait que la technique libère l’homme des contraintes naturelles et lui offre le temps de penser. N’étant plus autant tenu par la nécessité de satisfaire ses besoins naturels, l’homme se trouve libéré d’un point de vue temporel et donc peut développer ses facultés de réflexion.

Mais, parallèlement au développement des facultés intellectuelles, se met en place une attitude issue de la considération que l’homme porte sur lui-même. Cette attitude est celle de l’anthropocentrisme (placer l’homme au centre de tout). Rousseau, d’ailleurs, signale ici une possible explication de l’esclavage. Certains hommes prennent conscience de la différence de l’espèce humaine avec les autres espèces animales et font de cette différence une supériorité pour ensuite se croire eux-mêmes, en tant qu’individus, supérieur aux autres.

La technique apparaît donc comme étant indirectement la cause de l’inégalité entre les hommes. La technique va également marquer une sorte de décadence pour l’être humain car ce dernier, qui dans un hypothétique état de nature n’a guère besoin de la technique, ne pourra plus vivre sans elle. Cela signifie que la technique, qui au départ permet à l’homme de se libérer, va peu à peu l’asservir. Aussi la technique devient-elle peu à peu le malheur de l’homme. Cette conscience malheureuse liée à la technique fait la différence entre l’homme et les autres espèces animales.

  1. Technique et idéologie (synthèse)

Nous vivons dans un Univers qui devient de plus en plus artificiel : nos maisons, notre alimentation, nos loisirs, notre environnement professionnel sont des produits de la technique. Campagnes, fleuves, montagnes sont envahis par des réalisations techniques : lignes électriques, barrages, centrales électriques, centrales nucléaires, urbanisation à outrance et standardisée, autoroutes, canaux, panneaux publicitaires, sans parler des ordinateurs et autres téléphones mobiles.

Le développement accéléré et envahissant de la technique dans le monde moderne oblige à repenser les rapports que l’homme entretient avec elle : primitivement instrument de l’homme, la technique semble en effet en passe de faire de l’homme son instrument. Trouver le moyen de se libérer de la technique tout en l’utilisant. L’ère moderne réalise le projet cartésien de maîtrise et de domination de la nature. « Le Rhin » dont le poète Hölderlin savait dire la beauté et le mystère n’est plus qu’une énergie électrique potentielle. Toute la nature est devenue, non un objet de contemplation mais un objet de calculs et d’exploitation, un instrument, un produit y compris l’homme lui-même.

La réquisition et la transformation généralisée des sources d’énergie planétaires, tout comme l’organisation et la diversification du travail et des loisirs, non seulement permettent d’augmenter la productivité et par suite l’exploitation de la nature, mais font, en outre, de l’homme lui-même à la fois l’instrument d’un « Destin » technologique (présenté comme « inéluctable ») et l’objet sur lequel il s’exerce : comme n’importe quelle autre réalité matérielle, l’homme devient alors purement et simplement une « ressource » (cf. Les directions des « ressources humaines » dans les entreprises) qu’il s’agit d’exploiter et de rentabiliser le plus rationnellement possible, c’est à dire avec le minimum de coût et de perte… Homme administré, homme-rouage.

La technique n’est pas seulement un moyen en vue d’une fin pratique (= vision classique). La technique n’est pas qu’outils et machines (outils à faire des outils). La technique n’est pas neutre. Elle change notre manière de voir et de penser le monde: « arraisonnement » (Heidegger) du monde, une mise en demeure de la nature à se plier au calcul, au programme, aux prévisions. Par essence de la technique, Heidegger désigne le fait que, dans le monde dominé par la technique, on envisage la réalité d’abord dans la dimension de l’utilité (dans le monde dominé par l’essence de la technique, le fleuve est réserve d’énergie, avant d’être fleuve, l’homme force de travail, etc.).

Elle est une idéologie, un pouvoir = « technocratie ». Il est également possible que la science et la technique jouent le rôle d’idéologie, de justification de la rationalité capitaliste, d’instrument de domination, de domestication.

La technocratie = On remarquera que, dans les sociétés modernes, le pouvoir est de plus en plus détenu, en fait, par des techniciens ou des fonctionnaires spécialisés. La « technocratie » est, en effet, inévitable lorsque la complexité des problèmes devient telle qu’elle suppose des compétences particulières que ne peuvent posséder ni le peuple dans son ensemble, ni une assemblée élue, ni un homme seul. Quelle que soit la diversité des régimes politiques, nous sommes entrés dans ce qu’on appelle « l’ère des organisateurs » (J. Burnham), le pouvoir consistant désormais à administrer autant qu’à gouverner, selon le vœu de Saint-Simonsubstituer l’administration des choses au gouvernement des personnes »). Mais quelles que soient l’origine et la nature des pouvoirs, le problème fondamental demeure toujours, celui de leurs rapports avec les citoyens.

Heidegger: « Il serait insensé de donner l’assaut, tête baissée, au monde technique et ce serait faire preuve de vue courte que de vouloir condamner ce monde comme étant l’oeuvre du diable. Nous dépendons des objets que la technique nous fournit et qui, pour ainsi dire, nous mettent en demeure de les perfectionner sans cesse. Toutefois, notre attachement aux choses techniques est maintenant si fort que nous sommes à notre insu devenus leurs esclaves. Mais nous pouvons nous y prendre autrement. Nous pouvons utiliser les choses techniques, nous en servir normalement mais en même temps nous en libérer de sorte qu’à tout moment nous conservions nos distances à leur égard. Nous pouvons faire usage des objets techniques comme il faut qu’on en use. Mais nous pouvons en même temps laisser à eux-mêmes comme ne nous atteignant pas dans ce que nous voulons de plus intime et de plus propre. Nous pouvons dire “oui” à l’emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire “non” en ce sens que nous les empêchions de nous accaparer et ainsi fausser, brouiller et finalement vider notre être. Mais si nous disons ainsi à la fois “oui” et “non” aux objets techniques notre rapport au monde technique ne devient-il pas ambigu et incertain? Tout au contraire : notre rapport au monde technique devient merveilleusement simple et paisible. Nous admettons les objets techniques dans notre monde quotidien et en même temps nous les laissons dehors, c’est-a-dire que nous les laissons reposer sur eux-mêmes comme des choses qui n’ont rien d’absolu, mais qui dépendent de plus haut qu’elles. »

HEIDEGGER ET LA TECHNIQUE (correction du texte)

La technique est ce qui nous permet de transformer le monde de nous en rendre comme maîtres et possesseurs pour paraphraser Descartes. La technique entendue comme savoir-faire productif exploite la connaissance scientifique du monde pour réaliser des objectifs de l’espèce humaine. Elle a procuré aux sociétés contemporaines de nouvelles modalités de mise à disposition et de nouvelles manières de travailler. En ce sens il est difficile d’envisager aujourd’hui la réalité et le devenir du monde sans considérer en même temps un autre élément le savoir-faire en renouvellement constant auquel donne lieu l’application technique du savoir. Mais la technique a ce trait propre d’évoluer de façon indéterminée si bien d’ailleurs que l’homme ne semble avoir de prise sur elle.

Nous verrons en premier lieu qu’il est impossible de nous passer de la technique de « Il serait insensé… » à « il faut qu’on en use. »

Et ensuite que dans cette mesure ce qui doit être envisagé c’est un bon usage de la technique par lequel nous restons maîtres de celle-ci. (De « Mais nous pouvons en même temps…. » à « qui dépendent de plus haut qu’elles ».

La technique habite notre vie

Heidegger part d’un constat c’est qu’il est inenvisageable de vivre sans la technique. Ainsi il écrit: « Il serait insensé de donner l’assaut, tête baissée, au monde technique et ce serait faire preuve de vue courte que de vouloir condamner ce monde comme étant l’œuvre du diable. ». Refuser la technique comme la condamner en faisant une œuvre diabolique est tout à fait vain. Et ce pour une raison fondamentale c’est que nous ne saurions vivre sans la technique. Nous sommes même continuellement poussés à perfectionner les objets techniques. Il écrit: « Nous dépendons des objets que la technique nous fournit et qui, pour ainsi dire, nous mettent en demeure de les perfectionner sans cesse. ». Mais qui dit dépendance dit également aussi risque d’asservissement. C’est ce à quoi Heidegger lui-même conclut. Il écrit : « Toutefois, notre attachement aux choses techniques est maintenant si fort que nous sommes à notre insu devenus leurs esclaves. ». Mais si Heidegger refuse de tomber dans la condamnation morale c’est que si la technique n’est pas le fait de forces diaboliques l’asservissement que l’on peut ressentir vis-à-vis de la technique n’est pas irréversible. Il écrit alors: « Mais nous pouvons nous y prendre autrement. ». La technique ne nous contraint à rien même si elle forge une modalité de notre rapport au monde. C’est dans cette mesure qu’il peut écrire: « Nous pouvons utiliser les choses techniques, nous en servir normalement mais en même temps nous en libérer de sorte qu’à tout moment nous conservions nos distances à leur égard ». La dépendance vis à vis de la technique se situe dans le fait que nous ne prenons pas assez de distance par rapport à elle, que nous nous reposons sur elle. Nous délestant ainsi de notre rôle de maîtrise que nous devons toujours garder vis-à-vis des objets techniques. C’est en ce sens qu’il conclut cette partie en écrivant : « Nous pouvons faire usage des objets techniques comme il faut qu’on en use. ». Il faut user de la technique non se reposer sur elle. Mais en quoi consiste précisément ce bon usage de la technique ?

Le bon usage de la technique

Si la solution ne réside pas dans un refus radical de la technique même si celle-ci contient en elle le risque de nous asservir, comment en faire un bon usage ? C’est-à-dire un usage qui maintient le mieux possible notre autonomie ? Il faut pour se faire, que la technique n’intervienne pas dans ce qui fait notre être mais qu’elle conserve son rôle fondamental et premier qui est de nous faciliter notre existence. Il écrit: « Mais nous pouvons en même temps laisser à eux-mêmes comme ne nous atteignant pas dans ce que nous voulons de plus intime et de plus propre. ». L’asservissement intervient justement quand la technique se place dans ce qui fait notre être, notre identité, lorsqu’elle nous aliène. Qu’elle fait qu’un objet technique se substitue à notre être. Là l’usage de la technique que nous faisons est corrompu. Il faut donc et paradoxalement à la fois dire oui à la technique et se refuser à elle. De là il écrit : : « Nous pouvons dire “oui” à l’emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire “non” en ce sens que nous les empêchions de nous accaparer et ainsi fausser, brouiller et finalement vider notre être. ». Il faut se distancier par rapport à technique, faire qu’elle ne devienne pas une partie de nous. Mais comment accepter la technique et se refuser à elle ? C’est cette aporie que Heidegger souligne également quand il écrit: « Mais si nous disons ainsi à la fois “oui” et “non” aux objets techniques notre rapport au monde technique ne devient-il pas ambigu et incertain? ». Comment ne pas tomber dans un rapport contradictoire ? Et pourtant c’est bien là que se situe selon l’auteur le lieu de notre libération. Il précise: « Tout au contraire : notre rapport au monde technique devient merveilleusement simple et paisible. ». Il faut pour aboutir à ce rapport apaisé à la technique, assurer son rôle de maître. Ne pas tout attendre d’elle, mais se poser au-dessus d’elle. Il écrit dans cette optique : « Nous admettons les objets techniques dans notre monde quotidien et en même temps nous les laissons dehors, c’est-a-dire que nous les laissons reposer sur eux-mêmes comme des choses qui n’ont rien d’absolu, mais qui dépendent de plus haut qu’elles. » Les objets font partie de notre existence mais non de l’intérieur mais du dehors. Les objets techniques ne doivent pas être substantialisés comme des entités magiques, ou vivantes. Nous devons toujours garder l’ascendant sur eux, car ce sont les choses techniques qui dépendent de nous et non l’inverse.

Conclusion

-Si nous déplorons souvent l’omniprésence de la technique et l’idée qu’elle puisse s’insérer dans chaque parcelle de notre existence, ce qui est à regretter ce n’est pas tant l’existence de la technique que l’usage que nous en faisons.

Il faut donc savoir user de la technique sans que celle-ci se substitue à notre être le plus intime et le plus propre. Être toujours conscients que nous sommes les maîtres des objets que nous utilisons et qu’en lui-même un objet technique n’est rien. Nous devons continuellement nous placer dans une position ascendante vis à vis des objets techniques.

Conférence sur Heidegger: https://drive.google.com/open?id=0B4nRPzoUP3kTbXRwdHRKSW1OS1U

Critique du « technocratisme » contemporain:

Gouvernement des experts (à première vue, idéal politique) // Platon = https://fr.wikipedia.org/wiki/Technocratie


Dans le « Gorgias », Platon fait une comparaison entre la médecine et la cuisine, analogie entre une technocratie et une démocratie : pour lui c’est au médecin, autrement dit à l’expert en politique, qu’il faut se fier. En 464d, il a écrit : « Ainsi, la cuisine s’est glissée sous la médecine, elle en a pris le masque. Elle fait donc comme si elle savait quels aliments sont meilleurs pour le corps. Et s’il fallait que, devant des enfants, ou devant des gens qui n’ont pas plus de raison que des enfants, eût lieu la confrontation d’un médecin et d’un cuisinier afin de savoir lequel, du médecin ou du cuisinier, est compétent pour décider quels aliments sont bienfaisants et quels autres sont nocifs, le pauvre médecin n’aurait plus qu’à mourir de faim ! ». Cette citation met en lumière l’idée de Platon selon laquelle le peuple ne connaît pas son véritable bien, il aurait donc besoin d’être gouverné par un expert en politique qui sait ce qui est bon pour lui.

Mais technocratie au final proche de l’aristocratie du XVIIe/XVIIIe siècle = caste fermée (n’est pas expert qui veut) qui prend des décisions importantes. Technocratie, menace pour la démocratie. La notion d’expertise est technique, économique, peut-elle être politique ?

Technocratisme = anti-Machiavel, anti-politique. Solutions purement objectives. Gouvernement de et par la science. Rêve scientiste [*] du XIXe siècle.

[*] SCIENTISME: Théorie philosophique qui consiste à affirmer: 1) qu’il n’y a pas d’autre connaissance valable que celle de la science expérimentale. 2) que la science est capable de résoudre tous les problèmes de l’humanité. Ce terme est souvent employé en un sens péjoratif. Doctrine liant la vérité d’une connaissance à la démarche scientifique. La science serait donc suffisante pour tout comprendre et pour répondre à toutes les aspirations. Attitude de pensée selon laquelle les problèmes philosophiques doivent être expliqués à partir des conclusions de la connaissance scientifique, en particulier la physique et la chimie. Doctrine selon laquelle seules les sciences nous fournissent des connaissances véritables. La philosophie d’Auguste Comte, si elle n’est pas purement scientiste, se fonde néanmoins sur l’idée que la réforme de la société doit dériver d’un savoir « positif », c’est-à-dire scientifique.

Placer un banquier à la tête d’une nation ne garantit pas le progrès économique (exemple de l’Italie et pê bientôt en France !..). Despotisme éclairé de la technique que l’on justifie : complexification du monde, mécanisme mondialisé rendant nécessaire l’expertise et la compétence d’experts « indépendants », “neutres” et pourtant… souvent payés par le pouvoir !

Le technocratisme est un pouvoir. Tout pouvoir a besoin de se justifier, de se légitimer, il génère sa propre idéologie, ses propres mensonges (« média-mensonges ») et ses illusions.

Illusion du pouvoir technocratique: croire ou faire croire que plus les paramètres sont maîtrisables, les risques calculables, l’humain prévisible.

Mais la psychologie intervient dans les rapports économiques (la monnaie, le crédit impliquent la confiance) sans que l’on puisse préciser dans quelle mesure.

Mensonge du pouvoir technocratique: croire, faire croire que la solution de l’expert s’impose d’elle-même comme absolument nécessaire, mécanique, neutre. Affectation de neutralité. Toute autre proposition, interprétation relevant de l’incompétence, de l’utopie, de la démagogie, voire du populisme et du fascisme, etc. Désarmer toute opposition, donc tout conflit. L’expert est supposé neutre, impartial, professoral.

On peut appeler technocratique cette organisation instrumentale des sociétés dans laquelle l’homme n’est devenu lui-même qu’un simple moyen, paradoxalement subordonné à l’intensification infinie de ses moyens d’action. Les « impératifs techniques » comme l’on dit (et le culte de la vitesse et de la « performance », de la “rentabilité” qu’ils nourrissent), devenant les fins suprêmes auxquelles l’homme doit se soumettre. C’est pourquoi, la mise en oeuvre d’un « principe de précaution » à l’égard des risques et des « effets pervers » auxquels peut exposer l’expansion de la technique, est devenue aujourd’hui indispensable.

« En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. » in «  Déclaration de Rio, Sommet de la Terre  », 1992

Lorsque le principe de précaution énonce que l’incertitude scientifique ne doit pas retarder la mise en œuvre d’une politique de prévention, il se trompe complètement sur la nature de l’obstacle. Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver.

  1. Pour un « principe de précaution »? Pour une « éthique de la responsabilité » (Jonas) ?

Ce principe a été adopté pour la première fois lors du Sommet de Rio en 1992 dans la « Déclaration de Rio » sur l’environnement et le développement et plus précisément dans son principe 15 : « Pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement appliquées par les États selon leurs capacités. En cas de risques de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. » Il a été élargi depuis à d’autres thèmes comme la santé ou même la sécurité aérienne comme ont pu le montrer les réactions des gouvernements européens en la matière en 2010 face au nuage de cendres provoqué par l’explosion du volcan Eyjafjoll en Islande.

Faut-il toujours selon vous s’en remettre au « principe de précaution » en science?

L’expérience apportée par un problème contemporain tel que la prise en charge de la crise de la grippe A (h1n1) en France (2009) est riche d’enseignement et illustre bien les contradictions que révèle le principe de précaution.

En effet, ce principe peut être définit comme les mesures prises par l’Homme pour prévoir  les conséquences les plus dramatiques d’un événement dont le déroulement est inconnu, c’est la politique du « au cas où ».

Dans le cas de la grippe A, H1N1 (2009) il s’agit de l’achat de millions de vaccins par Roseline Bachelot, pour prévenir de l’extension de la maladie dont l’éventail des conséquences s’étendraient de la paralysie économique du pays à la mort de nombreux concitoyens.

Tout le problème est là, s’appuyant sur des peurs et non sur des faits le principe de précaution peut amener à des décisions peu ou pas adaptées voir farfelues, pour reprendre notre exemple, la surestimation de l’effet de la Grippe à coûter de l’argent, énormément d’argent (masques et vaccins non utilisés, centre de vaccination inefficaces) et à discréditer le discours du politique qualifié d’alarmiste: http://droitdesuite.blog.lemonde.fr/2010/06/10/il-y-a-quatre-ans-la-france-recevait-30-millions-de-tamiflu-perissables-en-cinq-ans/

Cependant, ce n’est pas parce que les catastrophes sont peu probables qu’elles n’arrivent pas et dans ce cas un principe de précaution ayant pour objectif de se donner le temps d’évaluer les risques n’est pas insensé; dans l’hypothèse où effectivement la maladie auraient été  plus virulentes et plus contagieuses (cas possible), tout le monde se serait félicité de la parfaite anticipation de la crise.

En effet derrière le principe de précaution, il y a la notion d’anticipation d’une catastrophe que l’on exige du politique d’ailleurs.

Faut-il faire prévaloir le principe de précaution par rapport au progrès scientifique?, bon nombre d’exemples et d’arguments valide l’une ou l’autre thèse.

Pour les partisans du tout sécuritaire, la science est trop souvent responsable de désastre et dans un souci de protection de l’homme contre lui-même, il est préférable de ne pas jouer aux apprentis sorciers.

Par manque de connaissance, de négligence ou par malfaisance les pouvoirs donnés par la science ne pourront être que négatif.

On se souvient de la catastrophe de Tchernobyl où la fusion des réacteurs de la centrale nucléaire eu pour l’homme et la nature des conséquences dramatique.

Ils y voient également toutes les transgressions morales auxquels l’Homme pourrait céder notamment lors de manipulation génétique où le scientifique est souvent comparer à Dieu et ainsi défie les lois de la nature telle le « Docteur Frankenstein » de Mary Shelley.

Et comme le craint M. Vacquin, les erreurs du passé risquent de se répéter, en effet le danger de l’eugénisme plane sur la science génétique.

MAIS, à moins de faire preuve d’un immobilisme total, le risque zéro prôné par ces individus adepte de la « risquophobie » est impossible; à partir de l’instant où l’on découvre une science nouvelle avec des applications nouvelles, il est impossible de prévoir les risques attenant à  ces innovations et pourtant on ne peut abandonner les promesses de confort, de connaissances et donc de bonheur qu’ils peuvent apporter.

On peut alors défendre la thèse que le principe de précaution n’est qu’un frein pour le progrès scientifique, il tend à empêcher l’innovation.

Le prix Nobel de chimie J.M. Lehn nous rappelle que toute recherche comporte une part de risque et que l’acceptabilité de  ses prises de risques est l’unique moyen de progrès.

D’ailleurs de nos jours avec le principe de précaution inscrit, dans la constitution, aurions-nous autorisé Louis Pasteur d’inoculer à des enfants la variole ?

Ce principe soulève un autre problème, il créera à l’évidence des distorsions de concurrences, en effet les nations qui n’appliqueront pas ou moins strictement le principe de précaution seront à la pointe de la recherche et influeront un dynamisme économique certains.

En conclusion, le principe de précaution, dans la formulation de sa définition, se prête à interprétation et soulève un certain nombre de questions sur l’acceptabilité du risque, le choix ne se résume pas entre l’action risquée ou l’inaction précautionneuse, mais entre deux risques celui lié à l’action, mais aussi celui lié à l’inaction.

Il faut donc établir des critères d’évaluation des risques de dommage et savoir sur qui les appliqués (individus, pouvoirs publiques …)

Mais on ne saurait pour autant en tirer motif pour faire le procès de la pensée et de l’aventure scientifiques elles-mêmes ni pour accréditer une « légende noire » de la technique, au prétexte qu’elle peut détruire et asservir les hommes au lieu de les libérer. La technique ne sert jamais, en dernière instance, que les fins qu’on lui donne. Ses avancées et ses usages doivent donc être démocratiquement maîtrisés et réfléchis, si l’on ne veut pas qu’ils conduisent à des catastrophes ou à des formes nouvelles d’oppression.

Conclusion: Pour une technique dominée par l’homme

  • Il est peut-être tout à fait illégitime de concevoir une opposition entre nature et culture, et donc entre nature et technique. En effet, il y a un couplage structurel entre l’évolution de l’homme et l’évolution de ses techniques. La technique est le moteur du développement des capacités cognitives et linguistiques (Leroi-Gourhan). Pour le dire autrement, l’outil peut être considéré comme un organe artificiel en ce sens qu’il est un prolongement du corps (Bergson). Il est enfin nécessaire de contester les mécanismes de défense qui ont établi à l’égard de la technique. On peut ainsi montrer que la technique est un mode d’être-au-monde de l’homme au même titre que la religion, la science ou l’éthique. La technique est porteuse de signification (Simondon).

  • Un vide a été créé par la civilisation technicienne, dans la mesure où elle a arraché l’homme à un milieu naturel qu’elle détruit pour le précipiter dans un environnement artificiel qu’il maîtrise mal. Elle le dépouille ainsi de la régulation des rythmes naturels sans lui apporter une authentique culture, en le jetant simplement dans l’ennui ou le malaise on peut parler du vide existentiel de l’homme dans la civilisation technicienne.

Néanmoins, il serait par trop facile de condamner radicalement la technique. Notons, tout d’abord, que la toute dernière révolution industrielle, celle de l’informatique et du traitement de l’information, semble annoncer une profonde mutation. A la longue, le travail ouvrier tel qu’il est conçu aujourd’hui, avec l’organisation dichotomique de la production – énergie intellectuelle d’un côté, énergie manuelle de l’autre – est conduit à profondément changer, puisque l’évolution nous oriente vers des machines capables de prendre des décisions élémentaires.

D’une manière générale, la condamnation radicale de la technique paraît impossible. Comment sous-estimer son aspect positif, l’allégement du travail qu’elle apporte, le support qu’elle représente pour le développement scientifique et, enfin, l’élimination, grâce à elle, de certains phénomènes naturels catastrophiques (famines, inondations, etc.) ?

Le problème est, en définitive, celui de la maîtrise de l’homme par lui-même, à travers l’éducation.

« L’observation de la civilisation technicienne, malgré tant de misères physiques et morales, d’échecs et de dangers terrifiants, conduit à dire résolument : Oui ! à la technique, mais à la technique dominée par l’homme. » (G. Friedmann).

RAPPEL:

Une nouvelle philosophie de la nature : le principe de responsabilité □ Le philosophe et théologien allemand Hans Jonas (1903-1993), envisageant les conditions nouvelles imposées à l’action humaine par les transformations de l’environnement, a proposé une éthique de la responsabilité envers les générations futures, destinée à guider l’intervention technique de l’homme sur la nature. □ Cette éthique est nouvelle, dit Hans Jonas. Elle excède le champ traditionnel de l’éthique, qui, d’une part, concerne essentiellement le domaine des rapports que l’homme entretient avec lui-même et avec autrui, et qui, d’autre part, n’intègre pas la question de la durée des effets de l’action dans l’appréciation de la valeur de l’action. L’éthique traditionnelle, parce qu’elle est anthropocentrée, n’est pas capable de fournir les normes d’une action juste vis-à-vis de la nature. Elle ne permet pas non plus, parce qu’elle est a-temporelle, de répondre au problème, majeur, de la disjonction entre la temporalité de l’action humaine et celle de ses effets dans la nature. □ Une éthique de la responsabilité doit donc, selon Jonas, tenir compte des dangers potentiels que l’action d’aujourd’hui fait courir à l’humanité de demain. Elle doit intégrer à sa délibération la maxime morale suivante : « A gis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la préservation d’une vie humaine authentique. »

Le procès absolu de la technique paraît absurde : celle-ci peut se révéler, comme la langue d’Ésope, la meilleure et la pire des choses.

How to whitelist website on AdBlocker?