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LANGAGE & CULTURE

THEMATIQUE: LA CULTURE

  • La culture est l’ensemble des traditions, des techniques et des institutions qui caractérisent un groupe humain ; elle s’oppose ainsi à la nature. C’est du groupe que l’individu reçoit sa culture et qu’il acquiert ce qui lui permet de s’y intégrer. Toute société tend à l’ethnocentrisme, mais hiérarchiser les cultures est toujours dangereux.
  • Le langage est collectif : ses structures et son vocabulaire ne dépendent pas de l’individu. En assurant la communication entre locuteurs, il leur fournit aussi une « vision du monde » qu’ils partagent. Mais sa maîtrise est variable, et le « beau parleur » peut dominer celui qui ne dispose que d’un faible « niveau de langue ».
  • C’est d’abord par le travail que l’homme se sépare de la nature, en la modifiant et en l’amenant à produire ce dont il a besoin. En même temps l’homme se modifie, et entre ainsi dans une histoire qui lui est propre. L’histoire est aussi celle des rapports sociaux qui transforment le travail (d’où son « aliénation »). De même, la technique est d’abord au service de l’homme, mais son développement ne risque-t-il pas d’aboutir à de graves déséquilibres (problèmes écologiques) ?
  • L’art existe dans toutes les sociétés. Mais ses manifestations sont variables : comment le définir universellement ? Faut-il admettre qu’il ne dépend que d’une invention individuelle ? Même si l’on valorise le « génie » de l’artiste, la liberté dont il bénéficie n’est pas absolue : son travail s’inscrit dans une histoire, dont il tient compte, même pour s’en écarter.
  • La religion désigne un ensemble de croyances et de dogmes collectifs : elle implique la réunion de fidèles dans une Église, et l’existence d’un « clergé », intermédiaire entre les fidèles et le divin. « Révélée » ou « naturelle », elle ambitionne d’organiser le quotidien du point de vue spirituel et moral, parfois même du point de vue politique – ce qui ne va pas sans problèmes.

Citations-clés


Benveniste : « Le langage reproduit le monde, mais en le soumettant à son organisation propre. ».


  • Kant : « Une beauté naturelle est une belle chose ; la beauté artistique est une belle représentation d’une chose. »

  • Hegel : « Ce qu’enseignent l’expérience et l’histoire, c’est que peuples et gouvernants n’ont jamais rien appris de l’histoire. »

  • Marx : « Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit sa cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche » ; « L’abolition de la religion comme bonheur illusoire du peuple, c’est l’exigence de son bonheur véritable. » ; « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes. »

  • Freud : « L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine. »

  • Popper : « L’histoire, pas plus que la nature, ne peut nous indiquer ce qu’il faut faire. C’est nous qui y apportons un but et un sens. »

THEMATIQUE: LA MORALE

  • La réflexion philosophique sur la morale cherche à repérer les fins de l’existence humaine pour déterminer les conduites des individus : il faut donc distinguer des fins « bonnes » et des fins « mauvaises » (et du même coup de « bonnes mœurs »et de « mauvaises mœurs »). Pour les écoles de l’Antiquité, cette morale « théorique » devait se refléter dans le mode de vie : le sage épicurien se différencie, dans sa vie quotidienne, du non-épicurien. Cette correspondance entre choix moral et mode de vie s’est effacée pour laisser place à une morale « moyenne » ou « conformiste » (la « morale close » de Bergson) qui suffit généralement pour régler les comportements.
  • Mais l’individu peut se trouver confronté à une situation qui exige de lui un vrai choix. Ce dernier implique la présence d’une liberté pour décider d’agir bien ou mal. S’il est vrai que, du point de vue politique, la liberté relève de l’organisation de la société, il est vrai aussi qu’elle fonde la volonté du sujet et concerne à ce titre la possibilité de la moralité.
  • Choisir sa conduite, c’est obéir (ou non) à ce qui est ressenti comme « à faire », c’est-à-dire au devoir, qui se présente sous la forme d’une obligation (« il faut », « il ne faut pas »). Historiquement, le devoir ne devient central en morale qu’avec Kant, après que les moralistes s’étaient préoccupés plutôt du bonheur (eudémonisme) ou du plaisir (hédonisme) comme fin de la vie humaine. Mais d’où vient le devoir pour la conscience ? De l’éducation, des exigences sociales, de la religion ? Pour Kant, le sujet le découvre en lui-même, grâce à sa raison qui formule les lois (par définition universelles) de la moralité : c’est l’autonomie de la volonté.
  • Suffit-il de faire son devoir pour trouver le bonheur ? Encore faudrait-il d’abord s’entendre sur ce mot, car s’il est vrai que chacun cherche à être heureux, les moyens d’y parvenir sont différents. Ainsi, les « petits bonheurs » offerts par la consommation sont fugaces, et donc insatisfaisants. La tentation du progrès constant révèle son envers catastrophique, et la psychanalyse enseigne que toute civilisation réprime les pulsions… Même si le bonheur n’est qu’une utopie, peut-être est-il nécessaire au déploiement de notre activité.

Citations-clés


  • Épicure : « Le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. Car il est le premier des biens naturels. »

  • Épictète : « N’essaie pas que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veux ce qui arrive comme il arrive, et tu couleras des jours heureux. »

  • Pascal : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. »

  • Montesquieu : « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »

  • Rousseau : « La véritable liberté est l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite. »

  • Kant : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »

  • John Stuart Mill : « Le bonheur que les utilitaristes ont adopté comme critérium de la moralité de la conduite n’est pas le bonheur personnel de l’agent, mais celui de tous les intéressés. »

  • Sartre : « Je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l’homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l’homme. »

LE LANGAGE

Distinguer

Langage au sens large qui englobe tout code, c’est-à-dire tout système de signes utilisé pour établir une communication (cf. « langage gestuel », « langage des fleurs »).

Langage au sens strict, l’ensemble de la langue (système de signes) et de la parole (l’acte par lequel un sujet effectue des énoncés déterminés à partir des possibilités que lui donne la langue).

Approche scientifique du langage

Les données fondamentales de la linguistique, distinguer les deux parties du signe : le signifiant (partie sensible et matérielle) ; le signifié (partie abstraite et conceptuelle, le sens) et le réfèrent, qui est l’objet réel ou imaginaire auquel renvoie le signe.

Arbitraire du signe

Le signe linguistique est arbitraire ou conventionnel : le lien entre signifiant et signifié est immotivé (Saussure, Cours de linguistique générale).

Spécificité du langage humain

La double articulation du langage humain

(phonèmes, morphèmes) qui le distingue du langage animal, lequel est caractérisé par la fixité du contenu, l invariabilité du message, le rapport à une seule situation, la nature indécomposable de l’énoncé et sa transmission unilatérale.

  1. De la mythologie à la philosophie: la Tour de Babel.

Selon l’Ancien Testament, tour érigée en Babylonie (Irak, Syrie) pour atteindre les cieux (= le Paradis). Orgueil, prétention humaine provoquant la colère de Dieu et la création des langues.

« Genèse » (XI, 1-9) = peuple babylonien construit un édifice si haut permettant de forcer la porte du ciel : « Construisons une ville, avec une tour dont le sommet soit dans les cieux ». À l’origine de cette entreprise de roi Nemrod : aller directement au paradis sans intercesseur. À la demande du roi, le peuple se serait mis à la tâche jusqu’à ce que Yahvé rappelle aux hommes les limites de leurs pouvoirs. Punition divine : la multiplicité des langues — la création des langues —, les bâtisseurs ne pouvant plus communiquer entre eux, la construction de la Tour sera interrompue. Afin de définitivement les punir, Dieu a ensuite dispersé les hommes sur toute la surface de la Terre. Le récit de la Genèse semble jouer sur les termes hébreux Bābhel (« porte du ciel ») et bālāl (« confusion »).

Interprétation: la jalousie de Dieu. Dieu inquiet de la tentative des peuples de s’unir en parlant une même langue afin de lui désavouer son autorité. Pour faire échec, Dieu mélange leur langage pour qu’ils ne se comprennent plus les uns les autres cad il met fin à une entreprise commune en les éloignant, en les dispersant, en créant plusieurs langues.

INTRODUCTION


  • La langue et la parole sont interdépendantes

La parole est la production verbale d’un individu mais elle renvoie à la langue, c’est-à-dire à un système de règles qui permet à une communauté de s’entendre. De son côté, comme le montre le linguiste Ferdinand de Saussure, la langue (code commun) présuppose la parole. Historiquement, la parole est nécessaire pour que la langue s’établisse. C’est aussi en entendant les autres parler que nous apprenons notre langue maternelle. Enfin, c’est la parole qui fait évoluer la langue. Il y a donc, dit Saussure, « interdépendance entre la langue et la parole ; celle-là est à la fois l’instrument et le produit de celle-ci » (Cours de linguistique générale).

I) Le langage et ses caractéristiques.

L’homme s’est, en effet, toujours apparu à lui-même comme un être à part : lui seul parle, lui seul pense, lui seul éprouve des sentiments et des passions intenses qui luttent en lui contre une raison que lui seul possède. Lui seul vit dans des sociétés qui sont régies par des règles qui sont de pures conventions, aussi diverses que possible. Enfin, lui seul crée sans cesse de nouveaux outils lui servant à construire un monde rempli d’objets artificiels et d’oeuvres qui composent, avec les institutions sociales et politiques, le monde proprement humain de la culture et de la civilisation.

On le sait comme être conscient, il possède la pensée. Penser permet de concevoir un monde possible # monde perçu. Pouvoir de s’arracher de la nature = source d’une réalité artificielle qu’on nomme culture. On pourrait presque dire que, par définition, la conscience de l’homme est métaphysique. Elle pense le monde, parce qu’elle rêve d’autre chose, d’un autre monde, d’un monde meilleur, d’un idéal. Ce vide est la distance qu’il y a entre ce que je vis (et donc ce que je vis du monde) et ce que je voudrais vivre. Et cette distance est précisément le hiatus dans lequel peut exister la conscience du monde. C’est la face obscure de cette force qu’est la liberté.

Mais en même temps, cette négativité engendre une positivité plus haute. Elle peut se faire créativité. La liberté dans son côté lumineux est création d’un nouvel être, de nouvelles manières d’être, de toutes les transformations que l’homme apporte au monde. Cette créativité est en quelque sorte la positivité de la liberté, une positivité qui n’est possible que par la négativité qui est son premier mouvement, que par le refus premier de l’être tel qu’il est. L’utopie, qui est d’abord critique de la société, peut ainsi être le tremplin d’une révolution.

Culture = En un sens général, la culture est l’ensemble de tous les produits humains dans le domaine des arts, de la connaissance et des comportements. Selon cette définition, il faut considérer que tout homme est cultivé, puisque en tant qu’être social, il reçoit nécessairement une éducation qui le conduit à parler une langue, poser certaines valeurs et avoir des croyances. L’usage encyclopédique que l’on fait parfois de cette notion ne doit donc pas nous égarer sur son caractère d’abord anthropologique : l’homme est un être de culture, quelle que soit la pauvreté de son savoir ou l’apparente sauvagerie de ses pratiques. Par ailleurs, la culture est aussi la négation ou la transformation du donné naturel brut. Autrement dit, on doit distinguer la culture de la nature parce que la première implique une diversité, une histoire et une éducation, là où la seconde relève seulement de ce qui est innée, instinctive et immédiatement partagé par tous. Par exemple, la reproduction est naturelle comme phénomène biologique, mais la sexualité est culturelle, puisque les pratiques sexuelles sont liées à des usages et des représentations sociales.

Langage = outil de la pensée, véhicule de la culture : nous pensons avec des mots. Sans le langage, la pensée resterait inexprimable. Sans la pensée, le langage resterait un outil inutile. Il convient donc d’analyser en quoi consiste exactement ce qu’on appelle le langage.

Constat = Les hommes ne s’expriment pas tous de la même manière, qu’ils pratiquent des langues diverses, objet d’un apprentissage difficile car les sons ou les mots écrits ne présentent aucun lien avec l’objet évoqué.

Les langues humaines sont culturelles, elles sont conventionnelles (accord tacite du groupe qui fixe le sens des signes), la correspondance entre un son ou une graphie et un sens restant parfaitement arbitraire, c’est-à-dire fondée sur aucune raison naturelle. Ces signes arbitraires sont des symboles => pensée symbolique de l’homme.

Les langues humaines, constituées de signes ou de symboles, sont culturelles, conventionnelles, arbitraires (décision gratuite, libre, sans rapport naturel, logique ou analogique avec ce qu’il signifie) Pas de langue naturelle chez l’enfant. Pas de langage inné. Un enfant à sa naissance n’a aucun système inné de communication propre à son espèce. Tout être humain possède une langue apprise, une langue dite « maternelle », cad culturelle.

Langue dite des signes, cad signes gestuels codifiés est aussi conventionnelle que les sons de la voix // code vocal, entièrement arbitraire. Par exemple, les signes français et américain sont différents.

Même les onomatopées portent également la marque de la culture. En français, « cocorico », « kirikiki » en allemand et « kikirikou » en grec! Idem pour les onomatopées exprimant la douleur.

Langage, signe de l’inventivité humaine // A ce niveau de notre analyse, nous pouvons, avec Noam Chomsky, linguiste contemporain, opposer, au pseudo-langage animal, les signes linguistiques humains, capables de créativité infinie. Chomsky se réfère ici explicitement à Descartes qui soulignait déjà l’aspect créateur du langage. Le langage est une propriété spécifiquement humaine : il consiste à inventer des signes et à les utiliser de manière infinie, ce qui est totalement hors de portée d’un singe ou de tout autre animal. A partir d’un certain matériel limité de mots, l’homme réalise des combinaisons indéfinies. – « Le nombre de modèles sous-tendant notre utilisation normale du langage et correspondant à des phrases douées de sens et facilement compréhensibles atteint… un ordre de grandeur supérieur au nombre de secondes dans une vie humaine. C’est en ce sens que l’utilisation du langage est novatrice. » (Noam Chomsky, « Le langage et la pensée », Payot, 1980)

Humanité, pas prisonnière d’un moyen « naturel » de communication.

Exemple:
Hélène Keller, née sourde-muette et aveugle, invention par ses parents d’un code tactile conventionnel. A une pression des doigts sur la main correspondait un signe conventionnel.

https://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/435737.pdf

https://www.youtube.com/watch?v=Pg3jvPOKCvs

Utilisation du corps pour communiquer la pensée.

Code vocal = plus pratique, plus rapide ; communication possible dans l’obscurité, à distance, ou en faisant autre chose, variations d’intonation, richesse de communication (émotions, sentiments)

Parler, c’est créer, créer des phrases inédites dans sa langue et les autres locuteurs sont capables de la comprendre immédiatement. Importance du dialogue (on ne parle pas tout seul, on ne pense pas tout seul) qui implique la pensée (capacité proprement humaine de véhiculer un sens à travers des mots # monde animal borné à des signaux innés, relatifs à des besoins vitaux (prédateur, danger, nourriture, partenaire sexuel-le, défense d’un territoire etc.

A ces signaux répond une action adaptée et non une réponse comme chez l’homme.

Comment avec des capacités corporelles limitées traduire les besoins illimités de la pensée en termes de communication ?

Trouver un système (« sustema » = « accord ») permettant, à partir d’un nombre limité de signes, d’engendrer un nombre infini de messages.

Langues alphabétiques, le premier alphabet (VII° siècle av. JC) – Phéniciens, invention de signes dépourvus de signification, en l’occurrence des sons (phonèmes) ou des lettres. Par combinaisons, création de mots (première articulation), puis association de mots pour faire des phrases (deuxième articulation). A partir d’un nombre extrêmement limité de signes produire une infinité possible de messages différents // chiffres arabes permettent d’engendrer l’infinité des nombres.

Cette propriété, disent les linguistes, c’est ldouble articulation.

Prenons le mot français : réembarquons.

  1. On voit qu’il peut se décomposer, tout d’abord, en unités dites de première articulation (ou monèmes), qui sont des unités minimales de sens : ré/em/barqu/ons.
  2. Allons au-delà dans la division : on obtiendra des segments n’ayant plus aucun sens dans la langue. On atteint de la sorte les unités de deuxième articulation (ou phonèmes), qui sont des unités minimales de son : r/é/em/b/a/r/qu/ons.
  • Fonction économique de la double articulation.

C’est cette superposition des monèmes et des phonèmes qui donne au langage ce pouvoir de  » faire tant avec si peu. » (E. BenvenisteProblèmes de linguistique générale, 1966).

II) Langage et animalité: peut-on parler de langage animal ?

Les signes linguistiques sont-ils le propre de l’homme ou bien peut-on parler aussi de langage animal?

  1. L’abeille et le singe.

  1. L’abeille et la « wagging dance » 

Mode opératoire: observer les abeilles à travers une ruche transparente.

Dans « Vie et moeurs des abeilles » (1955), Karl Von Frisch: les abeilles peuvent se communiquer de l’information à l’aide d’un « système de signes différenciés ». Leurs variétés de danses semblent des signes livrant des informations sur la nature, la direction et la distance du butin (pollen). Von Frisch remarque, par exemple, qu’un pot de miel peut rester en plein air des jours entiers sans attirer leur attention. Mais si une seule d’entre elles (éclaireuse) le découvre, au bout de très peu de temps, des douzaines, puis des centaines de ses compagnes de ruche arrivent sur place pour participer au butin.

Les éclaireuses se livrent pour cela à deux sortes de danse. L’une se fait en cercle et annonce que l’emplacement de la nourriture doit être cherché à une faible distance dans un rayon de cent mètres environ de la ruche. L’autre que l’abeille accomplit en frétillant et en décrivant des huit indique que le point est situé à une distance supérieure, au-delà de cent mètres et jusqu’à six kilomètres.

Les travaux de ce savant biologiste ont finalement abouti à montrer que l’abeille peut, à l’aide de ces danses en « 8 », livrer quatre informations à celles de ses congénères qui lui emboîtent le pas (celles-ci maintiennent leurs antennes en contact avec l’abdomen de la danseuse). La danseuse leur indique en effet :

  • l’existence d’un butin : sinon… il n’y aurait pas de danse ;
  • la nature de ce butin : le parfum de la fleur butinée imprègne en effet les poils de son abdomen ;
  • la distance de ce butin par rapport à la ruche : cette distance est inversement proportionnelle à la vitesse dans le « 8 ». « Plus le chemin à parcourir est long, moins [la danse] comporte de tours » (ibid).

    • L’abeille décrira 9 à 10 arabesques en forme de huit quand la distance est de 100 mètres.
    • L’abeille décrira 7 arabesques en forme de huit quand la distance est de 200 mètres.
    • L’abeille décrira 4 à 5 arabesques en forme de huit quand la distance est de 1000 mètres.
    • L’abeille décrira 2 arabesques en forme de huit quand la distance est de 6000 mètres.
  • la direction de ce butin : l’angle formé par l’axe du 8 avec la verticale est en effet égal à l’angle soleil-ruche-fleur (voir schéma)


  • L’abeille parle-t-elle? Si la communication animale existe, néanmoins, il n’y a pas, à proprement parler, langage. L’information n’aboutit pas à l’échange linguistique, c’est-à-dire au dialogue. On n’a pas observé par exemple qu’une abeille aille répéter dans une autre ruche la danse à laquelle elle venait d’assister. Au lieu que nous nous parlons à d’autres qui parlent. Le message des abeilles, note Benveniste, n’appelle aucune réponse de l’entourage, sinon une certaine conduite, ce qui n’est pas une réponse # du langage humain = capacité de tout dire, de combiner de manière infinie les éléments linguistiques
  • Le code des abeilles est restreint et fixé une fois pour toutes par l’espèce = instinct. Finalement ce langage ne permet d’exprimer que trois messages : pollen, direction, distance. Mais aucune déformation, l’abeille n’a pas la possibilité de mentir ni de modifier son message. Si par exemple, on place un beau bouquet de fleurs parfumées au sommet d’un pylône, au-dessus de la ruche, les abeilles le trouvent, mais aucune d’entre elles ne peut transmettre l’information “au-dessus de”, les fleurs, en effet, ne poussent généralement pas dans le ciel. Les animaux n’ont pas de langage, mais des codes de signaux déclenchant un certain comportement à finalité biologique exclusivement pratique: la nourriture. La danse des abeilles est toujours la même, stéréotypée, elle relève de la nature (et non de la culture comme chez l’homme).
  • Le langage animal est inné alors que le langage humain est acquis. Le langage animal est universel tandis que le langage humain est particulier, il existe environ 6000 langues vivantes différentes et quelques langues mortes comme le latin et le grec ancien. Le langage évolue. Le langage animal est spontané contrairement au langage humain qui est pensé.



  • Le « signe » linguistique renvoie à une signification = Le langage humain (aptitude innée) est un système de signes (union conventionnelle d’un signifiant et d’un signifié).

Signifiant: synonyme d’image acoustique: le signe dans sa matérialité. Le son entendu, le signe tracé concrètement.

Signifié: Synonyme de concept, de sens. Le sens auquel il renvoie dans la pensée de celui qui l’émet ou le perçoit.

Le symbole linguistique (= le mot) associe l’idée de la chose (l’idée d’arbre, par exemple) ou signifié avec ce que Saussure appelle l’« image acoustique « ou signifiant (en latin : arbor ; en français : arbre; en anglais : tree ; etc.).

https://1000-idees-de-culture-generale.fr/langue-saussure/

Le mot est donc « une entité psychique à deux faces « (« Cours de linguistique générale », 1915) : il est l’unité du signifiant et du signifié.

Le signifiant est un son (s’il s’agit du langage parlé), les couleurs (s’il s’agit d’un dessin en couleur), les caractéres d’imprimerie et la mise en page (s’il s’agit d’un texte écrit). ” Lan ” est un signifiant, par exemple, et il deviendra ” signifié ” (il prendra un sens) selon sa position et son contexte, comme dans les phrases telles que ” Il s’approche à pas lents ,,, ou ” L’envie lui vint de se balancer ”·

En entendant un signifiant tout seul, vous avez une certaine quantité de signifiés possibles. Le signifié est donc le sens s’ajoutant au signifiant. Il n’y a pas de signifié sans signifiant. Les couleurs et le papier deviennent un signifié lorsqu’elles s’organisent et se disposent pour constituer un tableau ou un dessin, dans un ensemble de rapports spatiaux qui, lui, fait apparaître un sens.Lorsque vous entendez parler quelqu’un dans une langue que vous ignorez, vous ne recevez que des signifiants (des sons et des sonorités sans signification pour vous).

Le signe linguistique est conventionnel et culturel: Aucun rapport entre le son [soer] et le concept: « sœur », fille née de la même mère que moi.

Il est équivoque, sa signification n’est pas unique, mécanique. Le signifiant renvoie à plusieurs signifiés: « Cet avocat est pourri. ». Selon le « référent » (= le contexte), cette phrase prendra un sens particulier et précis.

  • Le « signal » provoque une réaction, une conduite = Le signal de la communication animale est génétiquement déterminé. Il a une fonction fixe, naturelle, univoque (souvent liée à la survie). La roue du paon, la danse des abeilles, etc.

    Chez l’animal, le signifié “colle” au signifiant.

Par exemple, chaque cri d’un oiseau exprime un besoin ou une situation précise en juxtaposant ses signaux. S’il a à sa disposition 10 coassements différents, il peut exprimer 10 messages différents (faim, besoin sexuel, danger, peur, attaque, douleur physique…), mais pas d’avantage, contrairement à l’être humain qui grâce à la combinaison des sons peut fabriquer des messages en nombre infini.

Émile BENVENISTE, 1962

« Le mode de communication employé par les abeilles n’est pas un langage, c’est un code de signaux.

Jusqu’ici nous trouvons, chez les abeilles, les conditions mêmes sans lesquelles aucun langage n’est possible, la capacité de formuler et d’interpréter un « signe » qui renvoie à une certaine « réalité », la mémoire de l’expérience et l’aptitude à la décomposer. (…)

Mais les différences sont considérables et elles aident à prendre conscience de ce qui caractérise en propre le langage humain. Celle-ci, d’abord, essentielle, que le message des abeilles consiste entièrement dans la danse, sans intervention d’un appareil « vocal », alors qu’il n’y a pas de langage sans voix. (…)

Une différence capitale apparaît aussi dans la situation où la communication a lieu. Le message des abeilles n’appelle aucune réponse de l’entourage, sinon une certaine conduite, qui n’est pas une réponse. Cela signifie que les abeilles ne connaissent pas le dialogue, qui est la condition du langage humain. (…)

On n’a pas constaté qu’une abeille aille par exemple porter dans une autre ruche le message qu’elle a reçu dans la sienne, ce qui serait une manière de transmission ou de relais. On voit la différence avec le langage humain, où, dans le dialogue, la référence à l’expérience objective et la réaction à la manifestation linguistique s’entremêlent librement et à l’infini. L’abeille ne construit pas de message à partir d’un autre message. Chacune de celles qui, alertées par la danse de la butineuse, sortent et vont se nourrir à l’endroit indiqué, reproduit quand elle rentre la même information, non d’après le message premier mais d’après la réalité qu’elle vient de constater. (…)

Si nous considérons maintenant le contenu du message, il sera facile d’observer qu’il se rapporte toujours et seulement à une donnée, la nourriture, et que les seules variantes qu’il comporte sont relatives à des données spatiales. Le contraste est évident avec l’illimité des contenus du langage humain. De plus, la conduite qui signifie le message des abeilles dénote un symbolisme particulier qui consiste en un décalque de la situation objective, de la seule situation qui donne lieu à un message, sans variation ni transposition possible. Or, dans le langage humain, le symbole en général ne configure pas les données de l’expérience, en ce sens qu’il n’y a pas de rapport nécessaire entre la référence objective et la forme linguistique. (…)

Un dernier caractère de la communication chez les abeilles l’oppose fortement aux langues humaines. Le message des abeilles ne se laisse pas analyser. Nous n’y pouvons voir qu’un contenu global, la seule différence étant liée à la position spatiale de l’objet relaté. Mais il est impossible de décomposer ce contenu en ses éléments formateurs, en ses « morphèmes », de manière à faire correspondre chacun de ces morphèmes à un élément de l’énoncé. Le langage humain se caractérise justement par là. (…)

L’ensemble de ces observations fait apparaître la différence essentielle entre les procédés de communication découverts chez les abeilles et notre langage. Cette différence se résume dans le terme qui nous semble le mieux approprié à définir le mode de communication employé par les abeilles ; ce n’est pas un langage, c’est un code de signaux. Tous les caractères en résultent ; la fixité du contenu, l’invariabilité du message, le rapport à une seule situation, la nature indécomposable de l’énoncé, sa transmission unilatérale. Il reste néanmoins significatif que ce code, la seule forme de « langage » qu’on ait pu jusqu’ici découvrir chez les animaux, soit propre à des insectes vivant en société. C’est aussi la société qui est la condition du langage. »

Émile BENVENISTE, « Problèmes de linguistique générale », Gallimard, coll. Tel, 1976, p. 60-62.

  1. Le singe

Tenter d’apprendre à des animaux et plus particulièrement à des singes le langage de l’homme.

Les Premack (John et Mary) mettent à la disposition de leur chimpanzé, Sarah, un matériel symbolique artificiel et simple: des petites pièces de plastique aimanté qui se plaquaient sur un tableau magnétique. En fct de leur forme et leur couleur, ces pièces représentaient:

  • des fruits (pomme ou banane),
  • des qualités ou d’autres propriétés (rouge, vert, doté d’une queue),
  • des actions (donner ou manger),
  • des individus (Sarah, une monitrice) ;
  • d’autres pièces représentaient des relations logiques (l’identité, la différence) ou empiriques (est la couleur de),
  • des connecteurs logiques (si … alors, non).


Sarah sera capable de faire des phrases de ce type:

  • « Mary donner pomme à Sarah »,
  • elle répond « non » à la question « ? pomme identique banane »,
  • elle répond « rouge » à la question « ? couleur de pomme »
  • « jaune non couleur de pomme ».
  • « Si Sarah prend banane, alors Mary donner chocolat Sarah »

Idem couple Gardner (Beatrice et Allen) aux États-Unis – Nevada): Faire acquérir à une jeune guenon chimpanzé dénommée Washoe le langage des signes des sourds-muets américains.

Les performances de Washoe:

  • mémoriser plus de 200 mots ou expressions correspondant à ce langage.
  • transmettre elle-même ces connaissances à sa progéniture.
  • « créer » des associations empiriques de signaux de type « oiseau-eau » pour désigner un canard.

http://www.futura-sciences.com/planete/actualites/zoologie-washoe-guenon-parlait-morte-13440/

  • Mais s’agit-il du langage ?

  1. Descartes contre Montaigne
  • Dans « L’apologie de Raimond Sebond » (Montaigne): naturalisme conduisant à rapprocher l’homme de l’animal. Pour Montaigne, la communication animale a pleine valeur de langage. Les animaux parlent et pensent comme nous. Différence de degrés entre homme et animal.



  • Descartes: Idée qu’il existe une différence de nature entre homme et animal: Absence (chez l’animal) et présence (chez l’homme) de la pensée.

  • RAPPEL COURS « CONSCIENCE »: Dualisme cartésien = (lat. dualis, qui est au nombre de deux). On caractérise comme dualiste une philosophie qui affirme l’existence de deux substances distinctes et irréductibles : la matière et l’esprit. La philosophie de Descartes, par exemple, est dualiste parce qu’elle pose l’existence et de l’âme (substance immatérielle dont toute l’essence est la pensée) et du corps (substance matérielle dont toute l’essence est l’étendue).

Est dualiste toute théorie selon laquelle la réalité se compose de deux substances absolument hétérogènes (par ex., le dualisme cartésien du corps et de l’âme, le dualisme platonicien du sensible et de l’Intelligible). Opposé à monisme (Epicure, Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche, Marx).

La différence entre le langage humain et communication animale n’est pas seulement de degré dans le fait que le langage animal est moins complexe que l’humain mais plutôt de nature, parler c’est avoir l’intention de signifier quelque chose, c’est penser ce qui n’est pas le cas des animaux.

Le perroquet peut très bien proférer des paroles mais ne sait pas ce qu’il dit, il ne le comprend pas. Le “langage” du perroquet ou PSITTACISME = répétition d’une succession de sons sans en comprendre le sens, un peu comme un caméléon pour les couleurs ou un magnétophone pour les sons. Ce n’est pas un langage, mais un simple mimétisme.

Soutenir que le langage est le propre de l’homme, ce n’est pas faire injure au monde animal. C’est seulement faire valoir que parmi tous les systèmes de communication, celui des êtres humains comporte des caractères particuliers et indissociables des autres caractéristiques humaines. Cette thèse est formulée par Descartes dans « Le langage, signe de la pensée ». Pour lui, c’est par l’âme que l’homme se distingue des bêtes. L’action de l’âme consiste dans la pensée, et le langage en est la manifestation. L’homme parle parce qu’il pense.

Dans une remarquable définition, il, montre que le langage ne doit pas être assimilé à la communication, le caractérise par l’ « à-propos », la pertinence qui témoigne de la liberté du jugement, et par le recul que donne le signe linguistique. Le langage est bien le propre de l’homme et si les animaux ne parlent pas, c’est faute de penser et non faute de moyens de communication, comme le prouve le fait qu’ils savent fort bien exprimer leurs passions.

Descartes, Lettre à Newcastle : pourquoi les animaux ne parlent pas?

” Enfin, il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puissent assurer ceux qui les examinent, que notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, exceptées les paroles, ou autres signes, faits à propos de ce qui se présente, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix ; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d’être à propos des sujets qui se présentent, bien qu’il ne suive pas la raison ; et j’ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux ; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse, lorsqu’elle la voit arriver, ce ne peut être qu’en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu’une de ses passions ; à savoir, ce sera un mouvement de l’espérance qu’elle a de manger, si l’on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise, lorsqu’elle l’a dit ; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, chevaux et aux singes ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans pensée. Or, il est, ce me semble, fort remarquable que la parole étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car bien que Montaigne et Charron aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions, et il n’y a point d’homme si imparfait qu’il n’en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument, pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont pas de pensées, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut pas dire qu’elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient.”

Existe-t-il une preuve à la fois visible et irréfutable de la présence en nous de la faculté de penser? Existe-t-il, a contrario, des preuves tout aussi certaines de l’absence de cette faculté chez les autres animaux? A ces questions, la philosophie rationaliste propose une seule et même réponse : seuls les hommes parlent et manifestent, ce faisant, l’existence en eux d’ « une âme qui a des pensées ».

1. Constat : les hommes se servent de paroles pour communiquer entre eux.

2. Analyse : alors que les animaux n’expriment que des besoins, des sentiments ou des « passions », les hommes sont en plus capables de se communiquer les uns aux autres leurs pensées.

3. Deux types d’objections sont possibles mais faciles à rejeter:

a) Certains oiseaux sont capables comme nous d’articuler des sons; mais il faut les dresser pour qu’ils parlent. Ce qu’ils disent n’est donc sensé qu’en apparence, puisqu’en réalité ils ne font que réagir à des stimuli sans rapport avec le contenu des paroles qu’ils répètent mécaniquement.

b) Les fous et les sourds-muets sont différents des autres hommes: en apparence seulement. Ceux-ci disposent de systèmes de signes particuliers pour exprimer leurs pensées, ceux-là tiennent de véritables discours, même lorsque leurs propos sont à nos yeux déraisonnables.

Exemple du paranoïaque qui va interpréter le réel de manière délirante, idem pour le jaloux pathologique [*].

4. Conclusion : le langage, indissociable de la pensée, est donc bien le critère fondamental de l’humanité.

[*]: Notes sur la jalousie: Pourquoi ne serait-on pas jaloux d’une table?!

Freud: « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » :

« Sur la jalousie normale il a peu de choses à dire du point de vue analytique. Il est facile de voir qu’elle se compose essentiellement du deuil, de la douleur causée par l’objet d’amour que l’on croit avoir perdu, et l’humiliation narcissique, pour autant que ce dernier élément se laisse séparer des autres; elle comprend encore des sentiments hostiles dirigés contre le rival qui a été préféré, et un apport plus ou moins grand d’auto critique qui veut rendre responsable le moi propre de la perte d’amour. »

Proust: « Il vaut mieux ne pas savoir, penser le moins possible, ne pas fournir à la jalousie le moindre détail concret. »

  1. Dualistes (spécistes) contre Continuistes (ou gradualistes)
LES DUALISTES, PARTISANS DE LA FRONTIERE HOMME-ANIMAL (spécistes)

LES CONTINUISTES, OPPOSANTS À LA FRONTIERE HOMME-ANIMAL (anti-spécistes)

LA GENESE: C’est dans l’ « Ancien Testament » qu’on trouve, avec la Création, le fondement théologique de la séparation entre l’homme et l’animal. Au quatrième jour. Dieu crée les animaux aquatiques et les oiseaux ; au cinquième jour, les animaux terrestres. Le lendemain, « Dieu dit: Faisons l’homme à notre Image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer; sur les oiseaux du ciel sur le bétail sur toute la terre et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre » (1. 20-27).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sp%C3%A9cisme#Arguments_religieux

ARISTOTE (384-322 av. J.-C.): Pour les Grecs antiques, tout ce qui vit est pourvu d’un principe vital, la « psyché », terme que nous traduisons par « âme », du latin anima, d’où dérive « animal ». Dans le « Traité de l’âme », Aristote explique que la plante, qui n’est capable que de se nourrir et de se reproduire, est douée d’une lime végétative; l’animal, qui possède sensation, désir et mouvement, a une âme sensitive; l’homme, enfin, a une pensée, donc une âme intellective. De la plante à l’animal et à l’homme, il y a à la fois continuité et hiérarchie. De plus, l’homme appartient aux espèces grégaires et se donne une organisation sociale, c’est pourquoi il est un « animal politique » (« Politique »).

LE STOICISME: Pour les stoïciens, l’homme

est capable d’actions produites par sa raison et sa volonté, alors que l’animal est toujours contraint par la nécessité naturelle, par l’« instinct ». Certes, capable de sensations, l’animal reste exclu, de Chrysippe à Sénèque, de la société des êtres de raison qui regroupe les hommes et les dieux.

PLUTARQUE (50-125): Il s’est opposé aux théories stoïciennes sur la prééminence de l’homme. D’après ses observations, les animaux font des actions qui témoignent d’une intelligence et d’une réflexion similaires à celles de l’homme. Dans le dialogue « Que les bêtes brutes usent de raison » (Œuvres morales), Il conclut à la supériorité de celles-ci sur le plan de la fidélité, de la tempérance ou encore de l’amour pour leur progéniture.

RENE DESCARTES (1596-1650): Jusqu’à Descartes, personne ne nie que les bêtes aient

une âme : la querelle porte sur la faculté de l’âme des bêtes à accéder aux plus hautes fonctions de la raison humaine. Chez Descartes, l’âme n’a plus de fonction vitale, son seul attribut est la pensée. Il assimile donc les animaux à des machines très sophistiquées, produites par Dieu. Seul l’homme est doué d’une raison, dont la parole est la manifestation.

MONTAIGNE (1533-1592): Dans son « Apologie de Raymond Sebond » (« Essais » Il, 12), Montaigne remet en cause la prétendue supériorité de l’homme sur les animaux et évoque la profonde parenté entre les deux règnes. Il soutient que les bêtes manifestent une certaine capacité à apprendre, à raisonner, et même à discourir. En attestent l’habileté avec laquelle l’araignée tisse sa toile ou l’aisance avec laquelle le merle siffle.

EMMANUEL KANT (1724-1804): Dans la « Critique de la raison pratique », Emmanuel Kant fait de la moralité le critère de la différence radicale qui sépare l’homme de l’animal. L’homme, contrairement l’animal, est capable de choix rationnel et d’action morale. Kant fonde l’humanité sur la loi morale, qui est comme la marque de Dieu en l’homme et lui confère sa dignité.

CHARLES DARWIN (1809-1882): Onze ans après De l’origine des espèces (1859), qui fonde

la théorie de l’évolution et de la sélection naturelle, Charles Darwin provoque de vives polémiques en publiant « La Filiation de l’homme ». Il s’appuie sur des comparaisons anatomiques pour démontrer le rattachement généalogique de l’homme à la série animale. et sa filiation à partir d’un ancêtre lié aux singes catarhiniens de l’Ancien Monde.

MARTIN HEIDEGGER (1889-1976):

L’homme n’est pas un animal « plus » (langage, raison…), c’est un existant, « toujours déjà » projeté dans un monde. L’animal reste

« pauvre en monde », qui ne se représente pas

le monde dans son ensemble, mais évolue

dans un « environnement ». « La pierre est

sans monde, l’animal est pauvre en monde,

l’homme est configurateur de monde » (« Les

Concepts fondamentaux de la métaphysique »).

SIGMUND FREUD (1856-1939): Dans « Malaise dans la civilisation », la séparation de l’homme d’avec son animalité se poursuit encore. Nous sommes toujours, pour Freud, des animaux. Ce processus inachevé de « désanimalisation », ce processus de civilisation, passe par un refoulement de plus en plus fort de nos pulsions. Indispensable à une vie citadine, à la division du travail et à l’économie de marché, ce renforcement du surmoi a son envers : l’intériorisation des contraintes produit culpabilités et névroses.

A vouloir traiter l’animal comme un homme, ne risque-t-on pas de traiter l’homme comme un animal ?

Conclusion: Descartes a sans doute sous-estimé les aptitudes des animaux. Montaigne a sans doute surestimé les performances animales.

On reste loin chez Sarah de la volubilité du langage humain. Peu d’initiative symbolique chez les chimpanzés. Sarah et Washoe vont laborieusement d’apprentissage en apprentissage. On la récompense lorsqu’elle forme une phrase correcte sur son tableau magnétique. Peut-être la punit-on?

Il est vrai que, devant le triangle bleu (le « mot » pour la pomme), Sarah réussit à choisir les jetons indiquant la rougeur, la rondeur et la présence d’une queue, alors que le symbole de la pomme ne possède aucun de ces traits : elle se représente bien certaines caractéristiques de l’objet quand elle a affaire à son symbole, qui fonctionne donc comme un substitut représentatif. Mais en irait-il de même pour tous les jetons qu’elle manipule, en particulier, pour ceux qui correspondent à des abstractions d’un ordre supérieur ? Concepts moraux, métaphysiques ou esthétiques. Le langage animal reste très pauvre et limité, sans aucune possibilité d’abstraction.

Ni les Premack ni les Gardner n’ont prétendu assimiler les systèmes de communication maîtrisés par les singes au langage proprement dit. Des recherches comme celles que nous avons mentionnées établissent la présence chez certains primates de capacités de représentation et de communication bien plus déliées que celle qu’on leur prêtait habituellement. Elles montrent que le langage humain se développe sur un terrain auquel ne sont pas étrangers les animaux les plus proches de nous, sans faire disparaître pour autant son originalité spécifique. Existence chez les mammifères supérieurs d’une protoculture, d’un protolangage. Il n’en demeure pas moins que parler de langage animal est bien un abus de langage. L’expression « langage humain » est redondante.

Le langage n’est jamais qu’une propriété de la pensée. Il en exprime une des caractéristiques essentielles.

III) Langage et humanité.

  1. Le cas de Victor de l’Aveyron (film de Truffaut: « L’enfant sauvage »)

Qu’est-ce qu’un « enfant sauvage »? Un « enfant sauvage » est un enfant soustrait (accidentellement ou criminellement) pour un temps prolongé au contact des autres hommes, de la société. C’est en quelque sorte un être humain « acculturé » ou « déculturé ». Les cas d’enfants sauvages présentent des variations : enfant isolé ou enfant adopté par des animaux sauvages (enfant-loup, enfant-ours, etc.) ou par des animaux domestiques (enfant-chien). L’enfant sauvage représente un véritable cas d’école de ce qu’est l’homme « naturellement », en dehors de tous les acquis de la société, de l’éducation que l’homme subit de l’extérieur, du bain culturel dans lequel il est plongé depuis sa naissance. Il permet de répondre à la question : qu’est-ce qui est vraiment naturel et donc inné dans l’homme ? Ce qui apparaît comme une systématique, c’est que les enfants adoptés par des animaux présentent un comportement calqué sur celui de ces animaux, d’où leur appellation d’« enfants-loups »,
d’« enfants-porcs », etc. Le petit d’homme ne devient que ce que le milieu dans lequel il vit l’appelle à devenir. L’humain en l’homme n’est donc pas inné.

https://fr.wikipedia.org/wiki/L’Enfant_sauvage (résumé du film)

https://www.youtube.com/watch?v=K6GZPuxuBTU (film)

http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/victor.pdf (analyse philosophique)

Fin du 18ième siècle (1799), garçon d’11/12 ans découvert seul dans la forêt de l’Aveyron. Sorte de petit animal farouche sans aucune conscience de soi, sans morale, sans langage articulé.

Il est probable que Victor a été abandonné à l’âge de 4 ou 5 ans, sans quoi il n’aurait pas pu survivre seul dans la forêt.

  • Distinction entre nature et culture.

Nature = ce qui est donnée à la naissance, ce qui est de l’ordre de l’inné. Hérédité.

Culture = ce qui est appris, ce qui est de l’acquis. Héritage.

  • Inné et acquis

Est inné ce qui existe dès la naissance de l’être vivant comme l’un de ses traits propres ; acquis, tout ce que son existence lui confère. Les deux termes ne concernent que les êtres vivants.

Ce sont des antonymes, c’est-à-dire des termes contraires : la relation de contrariété est à la fois logique (l’inné n’est pas acquis, l’acquis, pas inné) et inscrite dans la chronologie (l’inné vient avant l’acquis, l’acquis, après l’inné).

COMMENT RECONNAÎT-ON L’INNÉ ET L’ACQUIS ?


La couleur des yeux, les empreintes digitales, la forme des oreilles sont des traits innés : ils ne dépendent pas du mode de vie. Une peau blanche qui a bronzé au soleil, un muscle qui s’est fortifié grâce à l’exercice sont en revanche les traits acquis : c’est une pratique qui les a fait apparaître.

En première analyse, on dira que l’individu à sa naissance est doté d’un certain nombre de caractères innés transmis par les gènes de ses parents. Normalement ces gènes ne sont pas modifiables : la permanence est la caractéristique de l’inné. Ni supprimable ni transformable, l’inné est cette dimension du vivant que celui-ci emportera jusque dans sa tombe.

Inversement, puisque l’acquis découle d’une certaine pratique de vie, il sera contingent (alors que l’inné est nécessaire) : si l’on bronze au soleil, on peut ne pas bronzer, alors que si l’on naît avec la peau blanche, la probabilité qu’on naisse avec une peau noire était nulle. Alors que l’inné est fermé (le génome de l’individu vient de celui de ses parents), l’acquis est ouvert, puisqu’il dépend des activités et des habitudes de l’individu. L’inné est lui fermé.

DIFFICULTÉS ET CONTROVERSES

PRB : L’homosexualité est-elle innée ou acquise ? Mozart, Bach, Picasso doivent-ils leur talent à de l’inné ou de l’acquis ? Naît-on danseur ou le devient-on ?

Merleau-Ponty (1908-1961)

La philosophie de Maurice Merleau-Ponty s’enracine dans le double héritage des traditions phénoménologique et existentialiste. Sous les influences d’Husserl, d’Heidegger mais aussi de Sartre — avec lequel il se brouille lorsque, suite à la découverte des camps de concentration en URSS, il s’éloigne du communisme —, il développe une pensée orientée vers l’étude du rôle du sensible et du corps dans l’expérience humaine de la connaissance du monde.


Merleau-Ponty pense que, en l’homme, le naturel et le culturel se confondent: il n’y a aucun acte humain qui ne puisse être rapporté à du biologique. Mais, de l’autre côté, le sens de ces actes, même les plus primitifs, est toujours culturel. Tout est naturel en l’homme, mais pour l’homme, tout est culturel.

Un biologiste contemporain a dit que l’être humain contient 100 % d’inné et 100 % d’acquis. L’un ne va pas sans l’autre, en effet. De même qu’un cadre (ou un châssis) de tableau sans toile peinte est vide et qu’une toile peinte sans cadre ne tient pas, de même l’inné (le cadre) sans l’acquis est vide tandis que l’acquis (le contenu) sans l’inné ne tient pas. La synthèse de l’inné et de l’acquis peut être rapprochée du concept de transcendantal chez Kant : Kant disait que si toute connaissance commence avec l’expérience, elle ne dérive pas pour autant de l’expérience car pour avoir une expérience, encore faut-il disposer de cadres aptes à la réveiller ; et ces cadres, qui sont des conditions de possibilité de l’expérience ne sont pas eux-mêmes empiriques (ils ne découlent pas de l’expérience). Sur ce modèle on pourrait résoudre le conflit de l’inné et de l’acquis de la manière suivante : pour qu’un acquis soit reçu, encore faut-il un ensemble de conditions (physiques, neurophysiologiques) qui elles-mêmes ne sont pas acquises. La nature propose, le milieu dispose. L’humanité est le fruit des interactions entre des prédispositions génétiques et l’action du milieu.
F. Jacob évoquait l’idée de prédispositions naturelles ou plus précisément de « structures d’accueil » chez tout individu, structures d’accueil plus ou moins exploitées, renforcées ou au contraire inhibées par l’action du milieu.

Ce qui est vrai pour un individu (ontogénétique) particulier l’est peut-être également pour l’espèce humaine (phylogénétique). Cette dernière présente peut-être des prédispositions à certains comportements qu’il appartient à l’éducation de favoriser ou au contraire de réprimer.

Ainsi l’être humain apprend-il une langue, mais il n’apprend pas réellement à parler puisque la faculté de langage est en lui innée. Comme le fait remarquer le linguiste contemporain Émile Benvéniste, « le langage est dans la nature de l’homme qui ne l’a pas fabriqué » (Problèmes de linguistique générale).


  • « L’homme naît perfectible, l’animal naît parfait »

L’homme n’a pas de nature prédéfinie. Il se construit dans son rapport aux autres, c’est un « animal social » (Aristote). Conscience de soi, intelligence, langage, etc., impliquent le rapport à l’autre. Transmission, d’héritage.

# Animaux = déterminisme génétique, instinct. Si un individu d’une espèce animale est séparé de ses congénères, celui-ci manifestera, malgré tout, les caractéristiques de son espèce. Un chaton élevé et nourri par une chienne par exemple adoptera néanmoins des comportements propres à son espèce. « A priori de l’espèce ». Les animaux partagent entre eux une « hérédité » naturelle et non un « héritage » culturel comme chez l’homme.

# les enfants abandonnés à la naissance ne deviendront pas spontanément des hommes, car il n’y a pas de comportements héréditaires attachés à l’espèce humaine. Les enfants-loups vont tenter d’imiter les loups, en se déplaçant à quatre pattes, en imitant leurs cris etc.

Tandis que l’animal est figé dans une conduite totalement instinctuelle, l’homme, lui, est capable de se perfectionner, en utilisant son environnement à son profit. Ce qui le prouve, c’est que l’homme peut régresser, alors que l’animal ne le peut pas. La société humaine change, alors que, par exemple, les abeilles que nous observons aujourd’hui ont les mêmes caractéristiques sociales que celles décrites par Virgile.

On trouve, dans le texte de Rousseau ci-dessous, la distinction essentielle entre l’homme et l’animal, qui du même coup permet de comprendre l’opposition entre nature et culture. Parce qu’il est capable de progresser, de s’améliorer lui-même, et pas seulement de comprendre des choses nouvelles, l’homme est de loin supérieur à l’animal. Mais encore lui faut-il savoir utiliser ce don : la guerre comme la médecine sont des fruits de cette perfectibilité.

« La faculté de se perfectionner, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est au bout de quelques mois ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet de devenir imbécile ? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? »
ROUSSEAU

Pour Rousseau, la différence entre homme et animal repose sur la « perfectibilité » cad à la liberté de s’arracher au déterminisme de la nature et de l’Histoire, aux instincts naturels qui dominent la vie des animaux comme aux codes, aux traditions qui emprisonnent celle des humains.

Animal = programmé par ses dons naturels (Epiméthée), déterminé par son instinct, régi par la nature. L’animal n’a pas ou peu d’histoire. Rien ne ressemble plus à un chat qu’un autre chat. Espèce animale = comme si les exemplaires étaient déterminés de manière implacable et invariante par le même logiciel contraignant: « C’est ainsi qu’un pigeon mourrait de faim près d’un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits ou de grains. » (in « Discours sur l’inégalité »). L’oiseau ou le félin sont tellement programmés par leur instinct de granivore ou de carnivore qu’ils n’ont aucune liberté, aucune capacité d’écart, d’excès qui caractérise le signe même de la liberté. C’est cet écart qui permet aux hommes d’entrer dans l’Histoire.

Prolongement de la pensée de Rousseau:

2 historicités chez l’être humain:

  • Histoire individuelle, cad l’éducation: Les animaux n’ont guère d’éducation. Les petites tortues trouvent seules la direction de l’océan, les petites abeilles savent d’emblée voler et butiner # le petit d’homme, étant très insuffisamment programmé par la nature, se trouve incapable de vivre sans l’aide des adultes => l’ « Émile » (1762): Quel est l’éducation (# dressage) qui convient à un être libre?
  • Historicité collective, cad la politique: Quel mode de gouvernement convient à un peuple libre? A l’éducation proposées dans l’ « Emile » va correspondre la démocratie proposée dans « Du Contrat social » (1762). De même que pour la petite tortue, les sociétés animales sont sans histoire, anhistoriques. Les termitières, les fourmilières, les ruches ont une organisation identique durant des millénaires # les organisations politiques changent constamment.

L’homme n’a pas de caractéristiques innées comme l’animal, sinon Victor les aurait possédées. Lucien Malson: « ni le langage, ni la libido, ni la technique, ni la station droite ne sont naturelles chez l’homme. L’homme est cet animal étrange qui a besoin du contact de ces semblables pour réaliser sa nature. » (in « Les enfants sauvages »).

  • Nécessité pour l’homme de vivre avec ces semblables pour devenir un homme comme le prouve le cas de Victor de l’Aveyron. Avant la rencontre d’autrui, l’homme n’est rien que des virtualités, des prédispositions.
  • La prise de conscience de l’absence en l’individu humain d’une essence innée s’accompagne d’une même remise en cause de la notion de nature humaine en ce qui concerne l’homme en général, comme en témoigne le tout début de l’ouvrage de Lucien Malson : « C’est une idée désormais conquise que l’homme n’a point de nature mais qu’il a — ou plutôt qu’il est — une histoire. »
(TES): Culture et personnalité: la these du “culturalisme
øøø
  • En quoi peut-on qualifier de sauvage un enfant dépourvu d’éducation ?

L’enfant sauvage = non civilisé, être de nature, dépourvu de toute éducation.

Éducation = apprentissage de savoirs, clés pour penser le monde et y exercer son libre arbitre. Exercice de sa raison. L’éducation permet la transmission d’un héritage (pratique et théorique) par le langage articulé. Victor de l’Aveyron en est donc dépourvu.

  • Victor, enfant sauvage ou enfant fou ?

Victor fut considéré de deux façons opposées:

  • Pour le psychiatre Pinel, Victor était déficient, victime d’idiotisme (âge mental de 2 ans). Pinel voit en Victor un idiot essentiel. Pour lui, c’est l’arriération mentale qui a généré l’abandon.

  • Jean Itard: Victor n’était pas idiot mais privé du contact social, il n’avait pas pu développer les caractéristiques inhérentes à l’Homme dont le langage et la sociabilité. Jeune médecin, lecteur de Locke et de Condillac, il est convaincu que l’homme n’est « » mais « construit ». Il constate l’idiotie de son élève mais il se réserve le droit d’y voir non pas un fait de déficience biologique mais un fait d’insuffisance culturelle. Pour lui, c’est l’abandon qui a généré le retard mental. L’absence de stimulation des facultés humaines par un bain culturel est, au contraire, pour Itard, la cause de cette « inhumanité » qui caractérise l’enfant sauvage ; il va s’attacher à éduquer l’enfant et à éveiller ses facultés restées à l’état de potentiel. Cela ne se fit pas sans mal, car comme il l’a très vite compris, les stades du développement humain correspondent à des âges et l’absence de stimulation au moment adéquat produit un retard souvent irréversible. Victor ne put jamais, en effet, devenir un homme totalement normal, malgré une humanisation de son comportement, de ses sentiments et un développement de son intelligence et de ses facultés de raisonnement.
  • La conduite éducative du docteur Jean Itard.

Jean Itard voulait démontrer que l’état sauvage de Victor n’était pas irréversible et que le déficit de cet enfant avait pour origine le manque d’un entourage humain et de stimulations appropriées.

Itard publiera les différents stades de son évolution dans un premier rapport publié en 1801 suivi d’un deuxième rapport parut en 1806.

Afin de pouvoir constater les progrès de Victor = diagnostic du docteur Pinel, repris par la suite par le docteur Itard.

« Procédant d’abord par l’exposition des fonctions sensorielles du jeune sauvage, le citoyen Pinel nous présenta ses sens réduits à un tel état d’inertie que cet infortuné se trouvait, sous ce rapport, bien inférieur à quelques-uns de nos animaux domestiques ; ses yeux sans fixité, sans expression, errant vaguement d’un objet à l’autre sans jamais s’arrêter à aucun, si peu instruits d’ailleurs, et si peu exercés par le toucher, qu’ils ne distinguaient point un objet en relief d’avec un corps en peinture : l’organe de l’ouïe insensible aux bruits les plus forts comme à la musique la plus touchante : celui de la voix réduite à un état complet de mutité et ne laissant échapper qu’un son guttural et uniforme : l’odorat si peu cultivé qu’il recevait avec la même indifférence l’odeur des parfums et l’exhalaison fétide des ordures dont sa couche était pleine ; enfin l’organe du toucher restreint aux fonctions mécaniques de la préhension des corps. Passant ensuite à l’état des fonctions intellectuelles de cet enfant, l’auteur du rapport nous le présenta incapable d’attention, si ce n’est pour les objets de ses besoins, et conséquemment de toutes les opérations de l’esprit qu’entraîne cette première, dépourvu de mémoire, de jugement, d’aptitude à l’imitation, et tellement borné dans les idées même relatives à ses besoins, qu’il n’était point encore parvenu à ouvrir une porte ni à monter sur une chaise pour atteindre les aliments qu’on élevait hors de la portée de sa main ; enfin dépourvu de tout moyen de communication, n’attachant ni expression ni intention aux gestes et aux mouvements de son corps, passant avec rapidité et sans aucun motif présumable d’une tristesse apathique aux éclats de rire les plus immodérés ; insensible à toute espèce d’affections morales ; son discernement n’était qu’un calcul de gloutonnerie, son plaisir une sensation agréable des organes du goût, son intelligence la susceptibilité de produire quelques idées incohérentes, relatives à ses besoins ; toute son existence, en un mot, une vie purement animale. »

Itard avait pour but d’humaniser l’enfant. Victor développa de nombreux progrès grâce aux soins attentifs du docteur et de madame Guérin. L’homme ne réalise son essence, sa nature intelligente, son aptitude au raisonnement, n’accède à la complexité des sentiments, etc., que parce qu’il est porté par une culture, par des acquis.

Les progrès de Victor:

Victor apprit à se vêtir, manger proprement, se tenir droit, compris le lien entre les objets et leurs noms, il apprit même les règles simples de l’écriture. Itard le fit pleurer, l’amena à exprimer sa joie et même à développer le sens du juste et de l’injuste (conscience morale).

  • Victor perd le statut d’idiot = il sait saisir le sens des mots, les reproduire et indiquer par l’écriture l’essentiel de ses désirs.

Cependant, il ne fut jamais vraiment adapté et autonome. Il tenta plusieurs fois de s’échapper et fut victime de graves crises (d’épilepsie?)

Force est bien de reconnaître qu’il ne s’agissait pas chez Victor d’une idiotie intrinsèque, congénitale ou héréditaire puisqu’il arriva peu à peu jusqu’à l’imbécillité où le sujet se montre capable d’une amorce de vie sociale, d’échanges verbaux avec l’entourage, d’une lecture et d’une écriture approximative. Pourquoi Victor a-t-il atteint très vite son plafond intellectuel? Il y a un âge de la parole, un âge de la marche, comme un âge de la lecture, de l’écriture. Tout devient difficile quand l’heure est passée. Victor mourut quarantenaire.

Imbécillité = Degré d’arriération mentale. Age mental compris entre 3 et 7 ans. Entre l’idiotie et la débilité.

Au cas malheureux de Victor, on opposera celui d’Helen Keller (1880) aux États-Unis. Sourde, muette et aveugle de naissance mais d’une intelligence intacte, elle parvient à mener une carrière d’intellectuelle: « Mon univers » où elle raconte son expérience singulière => Une institutrice lui fait découvrir le symbolisme en tapant dans une main les coups correspondant au mot « water » en même temps qu’elle versait de l’eau dans l’autre main.

A l’inverse, l’intelligence de Victor « tendant sans cesse au repos et sans cesse mue par des moyens artificiels » (Itard) ne parviendra jamais à un tel niveau d’abstraction. Inertie de l’intelligence de Victor. En effet, qu’est-ce que l’intelligence? Sinon la capacité de se défaire de la sensation et de l’intuition immédiate pour s’abstraire dans un espace et dans un temps universels.

  • Bilan

Contrairement à l’animal, l’homme n’a pas de nature au sens propre. Animal = nature sans liberté. Homme = liberté sans nature. L’animal possède de nombreuses ressources instinctuelles comme fuir devant un bruit, chercher de la nourriture, un partenaire sexuel… L’homme est perfectible, fait d’histoire et non simplement d’évolution. Si, à sa naissance, l’homme ne sait rien, il peut apprendre sans limites. Cette absence de déterminations particulières est parfaitement synonyme d’une présence de possibles indéfinis.

Le gland devient un chêne, le chien naît avec les caractéristiques de son espèce, etc. En ce qui concerne l’homme, comme le montre clairement le cas des enfants sauvages, la nature humaine n’est pas naturelle, n’est pas innée. Les caractéristiques essentielles de l’humanité, à savoir le fait de parler une langue, d’avoir des sentiments et des passions qui sont aussi combattues par la raison, d’avoir une intelligence créatrice, etc., qui sont le fait de tous les hommes et qui spécifient l’espèce humaine, ne se réalisent que si l’individu baigne dans une culture humaine dès la naissance.

L’homme ne « naît pas homme », il me devient. Il a besoin de tout cet apport très complexe que lui donne le milieu humain pour advenir à son humanité. Ce n’est donc ni Dieu, auquel on ne veut plus se contenter de faire référence directement, ni la nature qui génèrent, comme pour les animaux, ce qu’il y a d’humain en l’homme, mais la culture. Le créateur de l’humain en l’homme n’étant pas la nature et ne pouvant plus non plus être renvoyé au mystère de la création divine, c’est la société qui en devint le dépositaire. Or la société est, elle-même, une production de l’homme. La conclusion de la modernité fut logiquement que le créateur de l’homme, c’est l’homme. L’homme doit tout de son humanité aux autres hommes.

L’homme naît inachevé. L’homme est un prématuré naturel. C’est ce qu’on appelle le phénomène de « néoténie ». A la naissance, il possède la totalité de ses neurones mais encore peu de connexions neuroniques. Elles se mettront en place pour l’essentiel lors des 2 premières années de la vie de l’enfant. Le développement de l’enfant dépend des sollicitations de l’entourage. Le cerveau qui met tant de temps à se développer que l’être humain a besoin d’un second utérus, l’utérus culturel après l’utérus maternel. Victor retrouvé trop tard n’a pas eu les stimulations nécessaires à l’apprentissage de la parole et au développement de ces capacités de représentations. Le cas des enfants sauvage a permis de peser toute l’importance de la différence : celle de l’animal et de l’homme, celle de l’inné et de l’acquis.

Jean-Marc Itard – « Mémoire sur Victor de l’Aveyron » (1801)

« Jeté sur ce globe sans forces physiques et sans idées innées, hors d’état d’obéir par lui-même aux lois constitutionnelles de son organisation, qui l’appellent au premier rang du système des êtres, l’homme ne peut trouver qu’au sein de la société la place éminente qui lui fut marquée dans la nature, et serait, sans la civilisation, un des plus faibles et des moins intelligents des animaux: vérité, sans doute, bien rebattue, mais qu’on n’a point encore rigoureusement démontrée… Les philosophes qui l’ont émise les premiers, ceux qui l’ont ensuite soutenue et propagée, en ont donné pour preuve l’état physique et moral de quelques peuplades errantes, qu’ils ont regardées comme non civilisées parce qu’elles ne l’étaient point à notre manière, et chez lesquelles ils ont été puisé les traits de l’homme dans le pur état de nature. Non, quoi qu’on en dise, ce n’est point là encore qu’il faut le chercher et l’étudier. Dans la horde sauvage la plus vagabonde comme dans la nation d’Europe la plus civilisée, l’homme n’est que ce qu’on le fait être; nécessairement élevé par ses semblables, il en a contracté les habitudes et les besoins ; ses idées ne sont plus à lui ; il a joui de la plus belle prérogative de son espèce, la susceptibilité de développer son intelligence par la force de l’imitation et l’influence de la société. »

  1. Deux mots du cerveau.

Liaison langage/cerveau n’a pas toujours été une évidence. Seulement au XIXe siècle que la certitude en a été acquise.

Rappel = Paul Broca (1861) a présenté devant la société d’anthropologie de Paris les résultats de l’autopsie d’un patient qui ne s’exprimait que par gestes ayant perdu l’usage de la parole. L’examen de son cerveau révèle une lésion étendue du lobe frontal gauche => La fonction linguistique dépend de la structuration et de l’état du cerveau. Cette découverte inaugurera l’ère des localisations cérébrales.

Le cortex cérébral contient 3 x 109 cellules nerveuses et 1014 synapses. Ces quelques chiffres soulignent le conditionnement neurologique des faits de langage.

Les lobes frontaux ont atteint leur volume actuel, il y a 30 000 ans soit vers la fin de la période de Neandertal. C’est vers cette période que se produit une sorte d’explosion de la pensée symbolique sous la forme:

  • Technique: silex, pierre taillée.
  • Artistique: développement des peintures pariétales.
  • Religieuse: rites funéraires.

Cette explosion d’une pensée symbolique installe l’homme sur le plan de la culture.


  • Bref, nous ne parlons que parce que nous avons un certain cerveau (nature) et ne parle que celui qui a écouté autrui lui parler (culture).

c) Solidarité de la pensée et du langage

L’enfant pense-t-il avant de parler?

Le psychologue Piaget soutient qu’avant même l’acquisition du langage il y a chez l’enfant la possibilité de coordonner des chaînes d’actions. Un enfant, par exemple, tirera une couverture pour amener à lui un objet posé dessus. Piaget parle de « concepts pratiques » issus de la généralisation de l’expérience. Il y aurait donc une pensée opératoire, concrète, mais cette pensée n’est pas consciente. Seule l’acquisition du langage permet, en fait, la constitution d’une pensée logique et consciente d’elle-même. Il y a donc interaction entre la pensée et le langage. Ces deux fonctions sont solidaires, co-originaires.

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Ce qui s’énonce clairement se conçoit bien.

TRANSITION: Le langage, invention du signe, capacité de création indéfinie, semble indissociable de la pensée, qui se forme dans les mots et par l’expression verbale. Néanmoins, certains philosophes, tel Bergson, ont dissocié pensée et langage. Les mots et le langage, instruments de la pratique et de l’action dans le monde ne traduisent qu’imparfaitement la vraie vie de l’âme. Le langage, adapté à la pratique, ne peut exprimer la vie intérieure, pensée pure, réalité concrète et fluide. Il existe donc, aux yeux de Bergson, un au-delà du langage, un ineffable objet d’intuition. Quant aux mots, ils déforment notre vraie vie spirituelle.

IV) Langage et pensée.

Nous avons vu avec Descartes qu’il n’y a pas de pensée sans langage, pas plus qu’il n’y a de langage sans pensée. Mais, qui n’a pas fait l’expérience de « chercher ses mots »?

Cette expérience semble témoigner de l’existence d’une pensée antérieure à la parole, d’une antériorité à la fois de temps (chronologique) et de causalité (logique). Pour cette thèse, le mot ne serait qu’une des possibilités de la pensée. Il ne serait qu’un vêtement tantôt trop ample tantôt trop étroit => Inadéquation essentielle entre langage et pensée. Mutatis mutandis, cette inadéquation du langage et de la pensée serait comme le divorce entre l’âme et le corps.

Le mot est plat, précis, net, déterminé, universel. La pensée est toujours plus nuancée, plus riche, personnelle, particulière. La pensée est toujours plus profonde que le langage. Il y aurait donc de l’ineffable, de l’indicible, de l’intraduisible par les mots. En bref, le langage est-il un inconvénient à la traduction de la pensée (Bergson) ou le langage est-il la condition de possibilité même de la pensée? Une pensée sans langage est-elle seulement concevable? Pourrait-on penser en dépit des mots, malgré le langage?

  1. Le langage comme inconvénient

Bergson est un remarquable interprète de la thèse selon laquelle le langage fait obstacle à la pensée. Le langage est une sorte de prisme, propre à la pensée conceptuelle, qui masque et déforme la réalité, car le mot, parce qu’il dépasse l’individuel et appartient au genre, est incapable d’exprimer cette réalité dans toutes ses nuances. Dès que le mot est général, on tombe dans le concept. Or le terme général, selon Bergson, déforme la réalité dans la mesure où il rend communes à un nombre indéfini de choses des propriétés singulières : lorsque je parle de la douceur d’une chose, par exemple, j’emploie un terme général que je puis appliquer à de nombreuses autres choses, à toutes les choses douces ; or chaque chose est unique, et unique est la douceur de chacune. Bergson définit le mot comme « voile ». Le mot jette sur la chose un masque qui ne la laisse qu’à demi-visible. Métaphore du masquage voire de la dissimulation. Pourquoi le mot obscurcit-il la chose? Le langage n’est capable de désigner que ce qui est utile à l’action, donc d’une chose il ne dit que des généralités. Le mot oublie les différences. Bergson parle du « mot-étiquette ». Penser par étiquette, c’est penser par généralisation voire par amalgame. Le langage a tendance à égaliser les contours de toutes choses. En conséquence, la pensée et le langage deviennent hétérogènes et même ennemis: « La pensée demeure incommensurable avec le langage ».

« Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres… Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles. »

BERGSON.

Analyse: http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/65399.pdf


Si le mot n’est qu’un « concept rigide », incapable de saisir la souplesse et la particularité de la réalité, quelle est la solution de Bergson? Si le langage est incapable de rendre compte de la bigarrure et de la singularité du réel, par quels autres moyens peut-on alors exprimer sa pensée?

Dans « Le Rire », l’art est défini comme « une vision plus directe de la réalité ». Art nous donne la sensation virginale des choses, la présence du mystère des choses. Or, il y a bien des arts, littérature, poésie, qui emploient le langage: donc il peut lui aussi permettre de voir la réalité et donc de penser. Dès lors, le rôle paradoxal de l’écrivain consiste « à nous faire oublier qu’il emploie des mots » comme le bon acteur est celui qui nous fait oublier qu’il est en train de jouer. Idem pour le danseur?

Pour restaurer la pensée la plus singulière, Nietzsche a recours à la poésie, qui est toujours du langage, mais utilisé de manière particulière : au lieu de figer les mots dans leur acception conceptuelle, il s’agit de les ébranler, de les faire varier, par recours aux métaphores (définition élémentaire de la métaphore : « un mot pour un autre », avec le glissement d’un même signifié sous des signifiants différents).

On constate que, chez Bergson, la solution est très proche : son écriture est fréquemment métaphorique (même si elle n’est pas officiellement « poétique »), pour faire saisir la nouveauté de ce qu’il pense.

La sensibilité exceptionnelle de l’artiste de génie est due à ce qu’il voit mieux le réel. L’artiste n’est pas tant « le plus émotif » que « le mieux voyant » (// Rimbaud: « Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. »). Pour le commun, le tableau est noir blanc! Les choses sont ce qu’elles sont, l’être se confond au paraître. Pour Bergson, l’art permet de « voir  la réalité nue et sans voile », voir les choses « à bout portant », « à bout touchant ». Dans la vie courante, on ne voit pas / plus les choses, elles vont d’elles-mêmes, « de soi » comme on dit. Vision utilitariste des choses dont on ne voit que l’utilité et le profit à en tirer. C’est la commodité de la vie. Vision appauvrit du réel: dans la quotidienneté, on voit sans regarder, on entend sans écouter. L’artiste c’est celui qui rompt avec cette vision du monde (voir, agir, penser) qui n’est jamais qu’une manière de voir. L’artiste doit rompre avec ces conventions, ces codes, ces styles conventionnels pour créer d’autres façons de vivre, d’agir, de penser, … d’aimer.

Pour Bergson (dont le père était musicien), la musique serait capable d’exprimer « ces joies et ces tristesses les plus intérieures à l’homme »
. L’art est une connaissance intuitive de la vie.

// Art et philosophie: L’artiste est un philosophe et le philosophe est un artiste. A cela près que la philosophie s’adresse moins aux objets extérieurs qu’à la vie intérieure de l’âme. La littérature du début du XXe siècle commence à vouloir épouser la mobilité de ce flux intérieur qu’est le flux de la conscience (Dostoïevski, Proust, puis Gide et Joyce).

// Bergson et Proust: Proust a su fondre ses signes linguistiques et ses phrases dans l’infinie richesse, aux mille méandres, du vécu. La phrase proustienne, si longue, s’étendant indéfiniment, avec ses nombreux signes, tend précisément à donner au vécu intérieur et à la temporalité concrète leur existence la plus haute et la plus riche. Les mots se déploient, chez lui, à l’infini, de même que notre pensée se développe riche d’un nombre infini de souvenirs, d’expériences et d’impressions. Mais il faut bien voir ici que les mots proustiens, les signes de la “Recherche” tout particulièrement, sont le fruit d’un infini travail.


Présupposé de cette analyse: L’ordre de la pensée, n’est pas du même ordre que celui du langage. Bien souvent, quand nous éprouvons un état d’une inhabituelle intensité, nous arguons de cette inadéquation du langage: « Il n’y a pas de mots pour dire ce que je ressens. » Idée d’un au-delà des mots, ou plutôt d’un en-deça, d’une fraction de la pensée qui échapperait au langage, à sa formulation. Idée d’un ineffable, d’un indicible. La partie la plus intime, la plus précieuse se galvauderait si on tentait de l’exprimer par les mots. La pensée serait antérieure au langage. Existence d’éléments de pensée antérieurs ou rebelles au langage, cad ineffables.

Bergson, La Pensée et le Mouvant.

« Quelle est la fonction primitive du langage ? C’est d’établir une communication en vue d’une coopération. Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c’est l’appel à l’action immédiate ; dans le second, c’est le signalement de la chose ou de quelqu’une de ses propriétés, en vue de l’action future. Mais, dans un cas comme dans l’autre, la fonction est industrielle, commerciale, militaire, toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine en vue du travail humain. Les propriétés qu’il signale sont les appels de la chose à une activité humaine. Le mot sera donc le même, comme nous le disions, quand la démarche suggérée sera la même, et notre esprit attribuera à des choses diverses la même propriété, se les représentera, les groupera enfin sous la même idée, partout où la suggestion du même parti à tirer, de la même action à faire, suscitera le même mot. Telles sont les origines du mot et de l’idée. L’un et l’autre ont sans doute évolué. Ils ne sont plus aussi grossièrement utilitaires. Ils restent utilitaires cependant. La pensée sociale ne peut pas ne pas conserver sa structure originelle […] C’est elle que le langage continue à exprimer. Il s’est lesté de science, je le veux bien ; mais l’esprit philosophique sympathise avec la rénovation et la réinvention sans fin qui sont au fond des choses, et les mots ont un sens défini, une valeur conventionnelle relativement fixe ; ils ne peuvent exprimer le nouveau que comme un réarmement de l’ancien. On appelle couramment et peut-être imprudemment “raison” cette logique conservatrice qui régit la pensée en commun : conversation ressemble beaucoup à conservation. »

  1. Situation du texte. Bergson oppose l’intelligence à l’intuition. La première a été donnée à l’homme par la nature afin de le guider dans ses activités de fabrication. Quand l’esprit en revanche se détourne de ce qui l’entoure dans l’espace pour se retourner sur lui-même, il met en oeuvre une autre faculté : l’intuition. La philosophie n’est que le développement de cette intuition ou « attention que l’esprit se prête à lui-même ». Or tout le problème est de savoir d’où vient le langage : est-il de par sa nature instrument de l’intelligence ou auxiliaire de l’intuition ? Et si la première hypothèse est la bonne, comment le philosophe pourra-t-il encore user du langage ?

  2. Mouvement du texte.

Premier moment. (-> « les origines du mot et de l’idée. ») : hypothèse sur l’origine du langage. Le langage, qui est naturel à l’homme, est originairement destiné à rendre plus aisée la vie pratique, et donc essentiellement la manipulation et la transformation des choses matérielles extérieures. La formation et l’évolution des langues auront ainsi été ordonnées à la satisfaction de fins utilitaires.

Second moment. (de « L’un et l’autre ont sans doute » jusqu’à la fin) : ce qui a changé et ce qui n’a pas changé dans le langage. Le développement des deux facultés fondamentales de l’esprit (intelligence et intuition) a-t-il imprimé au langage sa marque ? Oui, pour ce qui est de la science. Mais celle-ci se situe dans la continuité de la vie pratique naturelle : elle ne fait que développer et rendre plus précise l’attention que l’esprit porte à la matière. Dépositaires d’une pensée sociale qui tend surtout (au même titre que les institutions politiques) à la stabilité, les mots ne se prêtent toujours pas aisément à l’effort du philosophe pour coller au jaillissement continu d’imprévisible nouveauté que sont la durée pure et la vie même.

  1. Conclusion. Le philosophe devra donc pour retourner aux choses elles-mêmes, pour en retrouver les articulations naturelles, se dégager des mots. Au langage abstrait de la science il devra préférer un langage imagé, qui au moins ne l’invitera pas à se représenter l’esprit sur le modèle de la matière. « Comparaisons et métaphores suggéreront ce qu’on n’arrivera pas à exprimer ».

Certains modernes vont plus loin encore. Ils accusent le langage de véhiculer un conformisme social et d’étouffer la spontanéité du sujet parlant.

  1. L’ineffable.

Il est des réalités intraduisibles par le langage?

  1. Dans le domaine psychologique:

  • Le langage paraît en effet inapte à traduire dans toutes ses nuances ce que nous sentons. Il ne saurait évidemment faire partager la sensation elle-même : comme l’observait Leibniz, « nous ne saurions connaître le goût de l’ananas par la relation de nos voyageurs ».
  • Dans les émotions, sentiments, passions de la vie affective, il existe bien des nuances individuelles que le langage ne traduit que fort imparfaitement: un « je-ne-sais-quoi » intraduisible, un « presque-rien » inexprimable. Les douleurs d’une extrême intensité sont-elles dicibles? « Les grandes douleurs sont muettes. » disait le vieux Sénèque. Les grandes joies le sont sans doute également.
  • C’est ce que souligne Bergson : « Chacun de nous, écrit-il, a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité toute entière. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. » (in « Essai sur les données immédiates de la conscience »).
  1. Dans le domaine religieux ou métaphysique: Qui reconnaît l’existence d’un être infini, reconnaît par là même l’impuissance de l’intelligence humaine à le comprendre pleinement et celle du langage humain à l’exprimer adéquatement. Dieu, c’est « l’ineffablement élevé » (Concile de Trente). « Les voies du Seigneur sont impénétrables », dit-on encore.

    Théologie négative = une approche religieuse qui consiste à insister plus sur ce que Dieu n’est pas que sur ce que Dieu est. Toute idée que l’on se fait de la divinité se voit démasquée dans son inadéquation à délimiter ce qui est sans limite. Dieu est l’indicible sur lequel rien ne peut être affirmé. Le silence serait l’expression normale de l’inconditionné.

TRANSITION = La thèse qui affirme la séparation (possible) du langage et de la pensée nous semble insoutenable. En effet, ce que nous saisissons en dehors de tout langage est extrêmement indéterminé et peut nous sembler, à première vue, très riche. Mais cette indétermination même est une marque de faiblesse. L’ineffable est flou, imprécis et obscur. Seul, le mot détermine, structure et forme la pensée. C’est le langage qui est le plus vrai, affirme Hegel. « Ce qu’on nomme l’ineffable n’est autre chose que le non-vrai, l’irrationnel, ce que simplement on s’imagine. » (« Phénoménologie de l’Esprit »).
Hegel voit ainsi dans l’absence de mot le signe de l’absence de pensée claire consciente.

Ne pense-t-on pas en mots comme on paie en euros ou en dollars? Le mot n’est-il pas l’unité même de la pensée comme le point mathématique est l’unité, l’élément même de la géométrie? Consubstantialité entre langage et pensée.

  1. Le langage comme condition de la pensée.

Mais, ne risquons-nous pas, en incarnant notre intériorité dans une forme objective (les mots), d’en perdre irrémédiablement ce qui en elle nous appartient le plus ? Le mot peut, ainsi, être perçu comme commun et galvaudable : les « je t’aime » que nous prononçons ont été cent fois, mille fois, prononcés et entendus: « Tout est dit depuis huit mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent » (La Bruyère).

Thèse de Hegel: « C’est dans le mot que nous pensons. » # « La pensée demeure incommensurable avec le langage » (Bergson)

Pour Hegel: L’ineffable, c’est la pensée informe, c’est-à-dire une pensée usurpée, une pensée qui n’en est pas vraiment une. Pour mériter ce nom, pour être vraiment la pensée, celle-ci doit en passer par l’épreuve de l’explicitation.

// « Tout l’art de raisonner, selon Condillac, se réduit à l’art de bien parler » et de Bonald affirme que « l’homme pense sa parole avant de parler sa pensée ».

// « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Boileau (1636 – 1711) = l’énonciation claire est la condition de la bonne conception.


Pourquoi faire un brouillon avant une dissertation ? Pour expliciter le flux d’abord confus de l’inspiration qui nous traverse, pour incarner cette matière, cette pensée virtuelle en une réalité objective, réalité que les mots que nous écrivons lui donnent.

Une pensée au-delà du langage (Bergson) n’est pas autre chose qu’une pensée qui n’existe pas encore, qu’il n’est pas de pensée sans langage, qu’une pensée non formulée dans le langage n’est qu’un fantôme qui s’évanouit aussitôt qu’il surgit.

Les paroles ne trahissent pas en fait notre pensée. Nos sentiments et nos impressions, qui nous paraissent inexprimables ou mal rendus par les possibilités expressives de la langue, ne sont en fait que confus et manquent de réalité pour pouvoir être exprimés dans l’élément du langage. Ineffable = « la nuit où toutes les vaches sont noires » (Hegel)

« C’est dans le mot que nous pensons. Nous n’avons conscience de nos pensées, nous n’avons de pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité (…). C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots est une tentative insensée. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable. Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement ; car en réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation (*), et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et plus vraie. » HEGEL.

Brève analyse: http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertations_pdf/68685.pdf

(*) Par la métaphore de la “fermentation“, Hegel montre que la pensée avant le mot n’est que virtuelle, qu’elle doit devenir ce qu’elle est, et que, comme tout ce qui fermente, elle peut moisir, et ne germera qu’avec le mot qui est bien ainsi la condition du passage des linéaments de la pensée à la pensée proprement dit: ce qui ne sait se formuler ne mérite pas le nom de pensée.

Conclusion et problématisation

Il est difficile de se représenter une pensée sans qu’elle soit formulée en des termes clairs rappelant le langage. Mais il est tout aussi difficile de se dire que le langage préexiste à la pensée, puisqu’il faut bien une réflexion préalable pour comprendre la valeur des mots. Aussi, nous nous retrouvons dans l’impossibilité de déterminer s’il peut exister une pensée sans parole, ou bien si la parole est nécessaire pour structurer une pensée. C’est pourquoi il est difficile, voire impossible, de savoir si la pensée précède la parole.

Bergson a eu raison cependant d’insister sur les pièges du langage. Le mot est le véhicule du concept, mais c’est le sens qui constitue l’élément essentiel du concept. Or il arrive souvent que l’on raisonne sur des mots sans se soucier des choses qu’ils représentent ; tel est le verbalisme (Cf. la critique kantienne de la métaphysique). Penser vraiment, c’est donner un sens à ses paroles, c’est-à-dire un contenu concret aux mots que l’on emploie. Le concept n’est qu’un instrument à saisir les choses ; il faut donc que le langage s’accorde toujours avec quelque expérience réelle. Mais il faut aussi qu’il y ait accord avec les hommes : « La vérité, disait Saint-Exupéry, c‘est le langage qui dégage l’universel » ; la pensée véritable est universelle en ce sens qu’elle suppose un accord de tous les esprits sur le contenu qu’il faut donner aux mots.

  • Première problématisation: Certes, comme le dit Boileau, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Mais, existence d’une pensée infra-rationnelle qui ne peut que rester obscure: inconscient.

    Idem Hegel = « Tout ce qui est réel est rationnel », tout ce qui existe à sa raison d’être, rien n’arrive sans cause, tout est déterminé, pas de hasard, pas d’irrationalité, tout est logos, cad raison cad pensée cad langage. Pour Hegel, le langage peut tout dire.

    Idem Descartes: conscience = pensée = langage.

    • Le rationalisme (Descartes, Hegel) ne parvient pas à expliquer la notion d’inconscient. Pour le rationalisme, la notion même de « pensée inconsciente » est contradictoire, oxymorique: car, pour lui, il n’y a de pensée que consciente d’elle-même (cum-scientia). Parler de « pensée inconsciente » est aussi absurde que l’idée d’un « corps pensant » => V) Langage et psychanalyse.

  • Deuxième problématisation: S’il n’y a de pensée que dans et par le langage (Hegel) et de langage que dans et par la pensée (Descartes), ne peut-on pas craindre que notre pensée soit modelée par notre langage (ou plus précisément par notre langue)? Le langage n’instaure-t-il pas une certaine vision du monde? Les frontières de mon langage sont-elles les frontières de mon monde ? => VI) Les frontières de mon langage sont-elles les frontières de mon monde?
  • V) Langage et psychanalyse

Ça parle là où ça souffre“: cet aphorisme de Jacques Lacan souligne la liaison étroite entre le langage et la psychanalyse. Lapsus, rêves, cure, tout se joue autour de la question du langage et de sa signification.

La révolution psychanalytique part d’une constatation dont toute l’oeuvre de Freud s’efforce d’administrer la preuve en étendant ses recherches depuis le comportement du sujet individuel jusqu’aux manifestations culturelles de l’humanité (art, religion, guerre, morale); l’homme n’est pas le centre de lui-même. L’inconscient s’exprime en lui, malgré la censure du surmoi. Dans les rêves, les lapsus, les symptômes névrotiques, « ça » parle, plutôt que « je » parle. Il y a en lui un autre sujet que le sujet conscient de la psychologie traditionnelle dont les racines sont à trouver du côté de la sexualité: l’inconscient. Cette séparation entre le moi et le ça conduira Lacan à postuler un « sujet clivé ». L’homme est parlé par son inconscient plutôt qu’il ne parle : « Je suis où je ne pense pas, je pense où je ne suis pas. »

La découverte freudienne n’est donc pas une recherche de type biologique ou physiologique, encore moins une apologie des instincts, et le psychanalyste n’est pas tant à comparer à un explorateur de fonds inconnus qu’à un linguiste tentant de déchiffrer des réseaux de signes et d’en interpréter le sens. Ce qui a été “refoulé” continue de fonctionner en dehors du sujet, et le nouveau sujet de cet “en dehors” est strictement ce qu’on nomme inconscient. Une vérité, une conduite refoulée s’expriment ailleurs, dans un autre registre, en langage chiffré et clandestin. Sous la voix claire de notre conscience, murmure ou quelque fois crie une autre voix, celle d’une histoire très ancienne, celle de notre passé individuel et plus généralement de notre culture qui nous conte des récits faits d’inceste, de meurtre et de parricide. Le complexe d’Œdipe comme l’histoire se présente comme une énigme à résoudre.

Freud, nous donne donc à comprendre que l’homme est indissociablement un être de désir et un être de langage et que le premier a besoin du second pour se dire ou pour se cacher. L’inconscient est donc un langage qui ne cesse de parler, qu’il s’agisse de la folie, parole qui a renoncé à se faire (re)connaître, ou de la “normalité” dans laquelle le sujet ne parvient que rarement à maîtriser son inconscient.

Dans tous les cas de figure, la psychanalyste nous montre que le lieu en lequel l’homme accède à son humanité est le lieu de l’ordre du Symbolique, c’est-à-dire de la culture formellement identique à l’ordre du langage. Mais, cet ordre du Symbolique peut être aussi le lieu où l’homme “rate” son humanité.

Ainsi, toute psychanalyse s’organise autour du langage, de la “maladie” à la “guérison” en un geste qui légitime l’intérêt que linguistes, analystes et anthropologues lui portent.

C’est dans « La science des Rêves » (1900), cette « voie royale vers l’inconscient
», que Freud pose clairement l’existence d’un autre langage que celui de la communication conventionnelle. Freud s’intéresse au rêve car en tant qu’expression de l’inconscient, il permet d’accéder à des représentations refoulées. Le rêve est un rébus, c’est-à-dire une suite de graphismes exprimant par homologie une phrase qu’il s’agit de retrouver. Dans le rêve, tout est signe. Les rêves parlent, ils ont un sens. Bien loin d’être pur non-sens, ils possèdent une signification dont la structure est analogue à celle d’une phrase mutilée, tronquée, truquée et dont il importe de reconstituer l’enchaînement et la lecture cohérente. Freud découvre donc, en laissant dire le rêve, que le désir tend à s’y accomplir et qu’une « pensée » est possible sans le “je pense” cartésien ou kantien. Bien plus, les rêves obéissent à des règles de transformation comparables aux règles de la rhétorique: tout objet, personne ou thème peut en condenser plusieurs autres ou plusieurs phantasmes peuvent être condensés en une seule image.

Par ailleurs, l’essentiel est généralement déplacé vers une situation accessoire comme un détail infime peut porter le mot-clef.

Freud raconte qu’une de ses patientes rêve qu’elle achète dans un magasin, un chapeau noir très cher. Pendant son analyse, elle raconte qu’elle est amoureuse d’un jeune homme très riche mais qu’elle est mariée à un vieil homme très malade. Il y a déplacement car elle désire inconsciemment la mort de son mari. Ce désir refoulé va être exprimé par la couleur du chapeau : le noir, couleur du deuil. Il y a condensation car le chapeau exprime plusieurs choses. Son prix symbolise la fortune du jeune homme. Le chapeau exprime tout à la fois le désir de séduire (Eros) et celui de mort (Thanatos). La veille, cette femme était passée devant deux chapeliers : le rêve puise dans les choses anodines qu’on a vu la veille, les symboles que vont exprimer l’inconscient.

Le rêve se présente comme un récit manifeste, parfois fort embrouillé mais toujours réputé interprétable.

Il y aura donc deux contenus dans le rêve :

– un contenu manifeste, c’est le rêve tel qu’on le perçoit. Autrement dit, l’expression symbolique du désir.

– un contenu latent, c’est le désir inconscient qui va être transformé, déformé, codé par le contenu manifeste. Le rêve et le psychanalyste ont un rôle inversé. Le travail du rêve part du contenu latent pour lui donner une expression symbolique. Le psychanalyste part du contenu manifeste, le rêve tel que le lui raconte son patient et cherche à l’interpréter, à redescendre au contenu latent.

Condensation, déplacement, transposition sont donc les termes-clés qui ponctuent l’élaboration d’une interprétation des rêves. Le contenu manifeste est une transcription, une traduction dans une autre langue du contenu latent. Si le rêve a la structure d’une phrase, c’est qu’il s’y passe des transformations: on y traduit des idées en figures, on y saisit du sens dans un détournement, on y lit la vérité quand elle se cache dans le mensonge. Ainsi, l’analyste des rêves réside dans le décryptage des réseaux de mots, d’allusions, de références, réseaux qui manifestent ainsi l’existence d’une véritable “logique de l’inconscient” (bien qu’elle obéisse à d’autres règles que celle de la veille: en particulier, elle n’obéit pas aux principes de non-contradiction ou de temporalité des séquences.

Aussi le rapport thérapeutique est-il d’emblée un rapport de langage entre l’analysé et l’analysant. Selon l’expression de Lacan: « le sujet commence l’analyse en parlant de lui sans vous parler à vous ou en parlant à vous sans parler de lui. Quand il pourra vous parler de lui, l’analyse sera terminée ».

Enfin, toutes les perturbations du langage normal sont des indices qui renvoient au fonctionnement de l’autre langage. Lapsus, oublis traduisent à leur manière une perturbation dans la chaîne de l’inconscient; ainsi de l’oubli d’un mot: à la place du rapport normal signifiant/ signifié surgit un autre signifiant qui symbolise le refoulement d’un signifié interdit ou allusif. De même, le lapsus montre qu’un intrus apparaît dans la chaîne signifiante et traduit-trahit un voeu, un conflit, une angoisse.

On peut même penser qu’une part notable du plaisir que provoque en nous l’œuvre d’art provient de la sublimation et de la transposition de désirs inconscients.

VI) Les frontières de mon langage sont-elles les frontières de mon monde?

Les frontières de mon langage sont-elles les frontières de mon monde?

Ne voit-on bien que ce que l’on conçoit bien ?! Chaque langue (par ses mots, sa grammaire, sa syntaxe) véhicule-t-elle une certaine « vision du monde »? Le langage offre-t-il un prisme, une grille de lecture du réel ? Autrement dit, le langage permet-il d’atteindre la vérité du « monde »? Est-il possible de se libérer du carcan de la langue? Si le mot est une prison, le symbolisme de l’art peut nous en affranchir. Yuri Buenaventura disait: « Danser, c’est comme parler en silence. C’est dire plein de choses sans dire un mot. » (Bleueen)

THESE: MON LANGAGE, MA PRISON

ANTITHESE: JE PEUX ME LIBERER DES FRONTIERES DE MON LANGAGE

1a) Langage et vision du monde: On le sait, en français, le masculin l’emporte sur le féminin. Cette règle grammaticale que l’on apprend dès le plus jeune âge ne conditionne-t-elle pas une certaine « vision du monde » et un certain ordre social? « Toute langue est fasciste » disait Roland Barthes, en ce qu’elle est une arme au service de l’idéologie dominante. La langue impose à la réalité un certain découpage porteur d’une « vision du monde » dont celui qui parle n’a pas conscience. On pourrait même aller plus loin et dire qu’une chose n’existe que dans la mesure où elle est nommée. C’est le mot qui confère à la chose sa réalité, son identité pour nous. Un herboriste verra son monde enrichi de la connaissance qu’il a des plantes et arbres de nos campagnes. Alors qu’un citadin ne saura à peine désigner et nommer que 2 ou 3 essences d’arbres. Je ne vois dans le monde que ce que je peux nommer. La vision de la nature par l’herboriste n’a rien à voir avec celle du chasseur ou celle de l’artiste… Notre perception du monde résulte de notre pensée, donc de notre langue. Les Esquimaux ont plus de cent mots pour dire “neige”, leur perception de la neige nous est inaccessible et intraduisibles. Les ouvriers des Gobelins (manufacture de tapisserie) utilisaient plus de 26 termes différents pour signifier les différentes nuances de vert. En somme, notre découpe du réel est parallèle à notre découpe linguistique. Dans le jardin d’Eden, Adam et Eve n’éprouvaient aucune honte à leur nudité : « L’homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n’en avaient point honte. » (Genèse 1, 25). Mais, lorsqu’ils mangent le fruit et sont chassés du Paradis, ils découvrent leur nudité. La connaissance du bien et du mal fait naître en eux la pudeur. (cf. texte de Kant!)

2a) Le monde ne se réduit pas au langage:
Etude du langage d’une tribu en Nouvelle Guinée, les Danis, qui ne disposent que de deux termes pour les couleurs, dont l’un s’applique aux teintes claires et chaudes, et l’autre aux teintes sombres et froides, on se demanda quels effets pouvait avoir un vocabulaire aussi limité sur les comportements relatifs aux couleurs. On soumit les Danis à deux tests distincts, l’un de nomination, l’autre de reconnaissance. Disposant devant les sujets de son expérience 40 échantillons de teinte ou de clarté différente, elle leur demanda d’abord de les nommer ; ensuite, après avoir montré un échantillon à un Dani, elle le faisait attendre dans l’ombre, puis lui demandait de retrouver l’échantillon parmi les 40. La même procédure était reprise avec des Américains. Au premier test, les résultats furent ceux qu’on attendait : avec leurs deux termes de couleur, les Danis eurent beaucoup de difficultés. Mais la surprise vint du second test : les Danis reconnaissaient à peu près les couleurs de la même manière que les Américains. Les différences dans le vocabulaire disponible n’avaient guère d’influence sur les mécanismes de stockage en mémoire ou de rappel : la mémoire et la reconnaissance dépendent moins de la structure du lexique que de celle du système nerveux. La relativité culturelle a des effets beaucoup plus limités qu’on ne s’y attendait.

1b) Appauvrir le langage, c’est dépeupler le monde:
Logiquement si mon langage définit ma pensée et mon monde fait partie de ma pensée, nous en déduisons que mon monde a des frontières qui lui sont imposées par mon langage. Pour certains le langage serait un moyen de sélection, de distinction des classes sociales, de ségrégation. Il est vrai qu’indépendamment de la langue qu’un individu parle, le niveau de langue, le nombre et le type de mots qu’il apprend dépend du milieu social dans lequel il grandit. Des études ont prouvé qu’en France 10% des enfants qui entrent au cours préparatoire disposent de moins de 500 mots, au lieu de 1200 en moyenne pour les autres. Les enfants de banlieue ne maîtrisent que 800 mots, alors que les autres français en possèdent 2500. Cette inégalité linguistique pose concrètement des frontières au monde des enfants maîtrisant peu de mots, en favorisant le ghetto et le communautarisme. Les mots perdent leur sens, pouvant dire tout et son contraire et rétrécissent le monde intérieur de l’enfant, qui n’aura pas les moyens adaptés pour l’exprimer et en rencontrera donc les frontières. (Eléonora).

La novlangue est la langue officielle d’Océania. Le principe est simple : plus on diminue le nombre de mots d’une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir. (Alexandre)

2b) L’art comme métalangage: Si l’on considère maintenant l’art comme une forme de langage, le langage n’est alors en rien frontière au monde mais au contraire une ouverture sans limites. L’art est un langage universel pour lequel aucun apprentissage n’est nécessaire pour provoquer chez l’homme des émotions et des sensations. L’art transcende les frontières du langage conventionnel pour devenir subjectif à chacun. Les artistes, à travers leur art, qu’il soit musique, peinture, chorégraphie, exprime leur subjectivité de manière universelle. Ils permettent à chacun, de rentrer dans leur monde intérieur à travers cette forme de langage. (Gaetan). Contempler une œuvre d’art, c’est partager le monde intérieur d’un artiste. Regarder un van Gogh, c’est pénétrer dans le monde solaire de la folie. L’art est comme « une fenêtre ouverte sur le monde ». L’art disait Paul Klee « rend visible ». L’artiste nous donne à voir ce que par habitude ou par paresse nous ne voyons pas ou plus. L’art nous montre le monde. Il nous ouvre « Les portes de la perception » (Huxley). Notons que la physique contemporaine celle de l’infiniment grand et de l’infiniment petit bouleverse également notre vision du monde.

1c) Le langage jette un voile sur la réalité:
On peut penser que le langage est un obstacle à l’expression de la pensée et donc une frontière de notre monde intérieur. Bergson définit le mot comme un voile que l’on jette sur les choses les laissant à demi-visibles. Selon lui, « nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons à lire des étiquettes collées sur elles ». Le langage ne dirait que des généralités, il y aurait une incommensurabilité du langage et de la pensée. Est ce qu’on ne galvaude pas ce qu’il y a de plus intime et de personnel dans la pensée par le langage ? Les mots pourraient donc trahir la pensée. La pensée serait première, et devrait passer par le langage pour être exprimée. La pensée serait antérieure au langage, il y aurait un ordre chronologique et logique. Le langage ne serait que le vêtement de la pensée. Le mot exprimerait l’universalité et la pensée, la subjectivité. (Bleueen). Le langage trahirait la pensée en voulant la traduire.

2c)
Maîtriser le langage, c’est maîtriser le monde:
« C’est en mot que nous pensons » affirme Hegel. La pensée nous permet de connaître le monde. La pensée et le langage sont indissociables. La pensée, notre monde intérieur, est le lieu de tous les croisements et le langage organise toutes ces informations, il leurs donne un sens, leurs donne le moyen, la possibilité d’être extériorisées. Sans langage je doute même que nous serions capable d’utiliser comme nous le faisons notre cerveau, notre capacité à raisonner serait extrêmement restreinte voire inexistante. Par exemple lors d’une dissertation nous faisons un brouillon pour mettre en forme nos idées. Le langage permet de nous révéler, à nous-même et aux autres, notre pensée. Le langage est le véhicule de nos pensées, des émotions. Hegel nous dit que le langage permet de donner une forme objective à notre pensée, il la clarifie. Le mot permet une extériorisation de notre pensée. Le langage lie l’extérieur (monde) et l’intérieur (pensée). (Florian). Plus mon langage est précis, plus il me permet de cerner et d’agir efficacement sur le réel. Plus l’homme maîtrise le langage, plus il maîtrise le monde. La découverte de nouveaux mondes fait que l’homme invente sans cesse de nouveaux langages pour les conquérir et les habiter. C’est ainsi que la découverte par Freud du « monde de l’inconscient » a généré la création de tout la langue psychanalytique (refoulement, sublimation, censure, résistance, etc.). C’est en mettant des mots sur ses maux, en conscientisant cad verbalisant ses conflits psychiques que le névrosé se libérera de ses symptômes. (Magherita)

TRANSITION:

CONCLUSION:

Ne peut-on pas se libérer du carcan du langage? L’homme n’est-il pas cet infatigable découvreur de nouveaux mondes et inventeur de nouveaux langages?

L’artiste, l’écrivain ou encore le poète font surgir grâce aux mots des situations qui n’existent nulle part ailleurs que dans l’esprit de l’artiste. (Adèle). L’essence du langage est poétique cad créateur de formes inédites de vie. L’étymologie du mot « poésie » renvoie à la « poiêsis », l’action de faire, d’engendrer. Le poète accomplit l’acte fondateur, celui qui rend l’action possible, l’acte d’engendrer le sens, de révéler toute la profondeur du monde. C’est l’ « alchimie du verbe ». Rimbaud rêve d’inventer une poésie qui « change la vie » car elle changerait la langue: « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain. »

VII) Langage et pouvoir: Y a-t-il un pouvoir du langage?

A priori, l’idée d’un pouvoir du langage est étonnante, précisément parce que les mots ne sont jamais que des signes, contrairement aux actes ou à la force qui ont une influence directe sur le monde. Pourtant, il est assez évident que cet instrument, bien que seulement symbolique, a une grande influence au sein de la société humaine, justement parce que celle-ci fonctionne en grande partie sur le mode symbolique. Ainsi il est assez évident que le langage permet d’influencer autrui ou de marquer sa supériorité ou son autorité. Le mythe de la tour de Babel illustre cette puissance que le langage confère aux hommes, ne serait-ce que par la capacité de communiquer, donc d’échanger et de s’organiser, qu’il leur confère. La Bible explique ainsi la diversité des langages: Dieu aurait introduit la confusion en brisant la langue originelle unique pour éviter que les hommes ne deviennent trop puissants.

  1. La puissance curative du langage

• L’existence de l’hystérie force à considérer le problème : soit une patiente dont la main est paralysée ; elle a voulu gifler son enfant et s’en rend coupable à travers sa paralysie qui n’atteint pas l’épaule restée libre. Cette paralysie, paradoxale au regard de l’anatomie, ne l’est plus au regard du langage : ce n’est pas une maladie du bras, mais une maladie du signifiant « bras ». Le désir entrecroise l’ordre du corps et l’ordre du langage.

• La psychanalyse est une cure par la parole, renouant avec l’idée archaïque d’une efficacité réelle du langage.

On retrouve dans le récit biblique l’idée d’une création du monde par le verbe.

  1. Pouvoir du langage et langage du pouvoir

Puisqu’il a pour fonction essentielle l’expression de la pensée et la communication entre les hommes, il est clair que le langage joue un rôle éminent dans les phénomènes de pouvoir. Il permet ou facilite l’action; il l’interdit ou la sanctionne; le droit se dit et s’écrit et ceux qui dirigent la Cité exercent leur fonction par l’intermédiaire du langage, tout comme ils sont attentifs à en capter les signes. Dans toutes les sociétés, les titulaires du pouvoir ont possédé la maîtrise du langage ou des langages propres à orienter l’action d’autrui. Ceux-là sont détenteurs de ce « maître-mot » que Kipling attribuait dans la jungle à l’enfant démuni mais qui finirait par s’emparer de la fleur rouge. Prêtres et scribes, pontifes et rois, légistes et avocats, journalistes et hommes des médias connaissent tour à tour cette puissance. De même, Dieu se manifeste par cet acte de langage: « Au commencement était le Verbe » disait déjà Saint-Jean.

Traditionnellement, le langage était l’instrument privilégié du chef, du dominant. Pierre Clastres a montré l’asymétrie de l’échange entre le chef et la tribu dans les sociétés primitives: alors que les membres de la communauté échangent biens et femmes, le chef ne donne que des mots et il reçoit en échange biens et femmes. Prêtres et scribes, pontifes et rois, légistes et avocats, journalistes et hommes des médias connaissent tour à tour cette puissance. L’agora d’Athènes était le lieu de disputes, de collusions oratoires.

Avec la société grecque apparaît la démocratie, c’est-à-dire l’égalité entre la parole de chacun, qu’expriment les deux règles fondamentales que sont l’isonomie (la même loi pour tous) et l’iségorie (égalité de la parole de chacun). C’est dans ce cadre que peut apparaître la figure du sophiste, spécialiste de la rhétorique. Avec les sophistes, la dimension socio-politique du langage a pris une importance capitale. Les sophistes étaient des professionnels du langage qui pouvaient monnayer leurs services au prix fort: les jeunes membres de la classe aisée pouvaient ainsi apprendre à combattre les arguments de l’adversaire, à convaincre un auditoire, etc. Ces facultés conféraient un pouvoir direct dans la mesure où de nombreux rapports de force étaient réglés par la discussion publique. Ainsi le succès dans la sphère politique et juridique dépendait directement de la maîtrise de la langue de l’orateur.

Socrate. – C’est même parce que j’en suis étonné, Gorgias, que je te demande depuis longtemps qu’elle peut bien être cette puissance de la rhétorique. Elle m’apparaît avoir une étendue divine quand je l’examine sous cet angle.

Gorgias. – Si tu savais tout, Socrate, tu saurais qu’elle rassemble pour ainsi dire sous sa tutelle toutes les puissances. Je vais t’en donner une belle preuve: il m’est en effet arrivé souvent de me rendre avec mon frère ou d’autres médecins auprès de malades qui ne voulaient pas avaler un médicament ni se laisser charcuter ou cautériser par le médecin. Quand le médecin n’arrivait pas à les persuader, moi j’y arrivais par le seul art de la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin se rendent dans la cité que tu voudras, s’il faut débattre lors d’une assemblée ou d’une quelconque autre réunion publique pour savoir lequel d’entre les deux on doit choisir comme médecin, je dis que le médecin ne comptera pour rien, et qu’on choisira celui qui est capable de parler, s’il le veut bien. Et quel que soit l’homme de métier que lui opposerait le débat, l’orateur persuaderait qu’on le choisisse plutôt que n’importe qui d’autre; car il n’y a pas de sujet sur lequel l’orateur ne parlerait de façon plus persuasive que n’importe quel homme de métier devant une foule. Tant est grande et belle la puissance de notre art.

Platon, « Gorgias »

REPERE: CONVAINCRE / PERSUADER

Pour convaincre, il faut élaborer une démonstration rationnelle et argumentée. Persuader, en revanche, fait appel à des motifs plus souterrains, comme la sensibilité et l’imagination. C’est pour cette raison que les démagogues se contentent de persuader, tandis que les politiques responsables cherchent d’abord à convaincre. Mais pour atteindre une adhésion pleine et entière de la raison et du cœur, un zeste de persuasion demeure indispensable.

On peut distinguer ici les concepts voisins persuader et convaincre. On considère généralement que convaincre fait davantage appel à la raison, tandis que persuader utilise les passions, le sentiment, pour emporter l’adhésion. Pascal n’avait de cesse de remarquer que pour véritablement emporter l’adhésion de l’auditoire, il faut non seulement convaincre mais aussi persuader: aux raisons il faut ajouter des formules qui frappent l’imagination et les sentiments afin de faire basculer non seulement la tête, mais aussi le cœur du public de notre côté. La fable de La Fontaine, « Le Corbeau et le renard », présente un autre exemple du pouvoir des mots dans son aspect le moins noble. On distinguera donc en général un pouvoir sain des mots, qui repose sur leur pouvoir de conviction, donc sur l’intelligence et la raison, et un pouvoir potentiellement aliénant, qui repose sur la dimension affective et passionnelle du langage.

Avec la société contemporaine, l’usage du langage comme instrument de pouvoir se développe. Pensons aux médias, aux scientifiques, aux experts, aux publicitaires, aux spécialistes de la communication (qui sont en quelque sorte les sophistes d’aujourd’hui – nos « menteurs professionnels », diront les plus critiques) … Le pouvoir politique est toujours essentiellement symbolique: aujourd’hui encore les hommes politiques ne font rien d’autre que parler ou écrire (et signer). Mais la sphère politique (au sens étroit) n’a pas l’apanage du langage comme moyen de domination. Celui-ci, comme le pouvoir lui-même, est répandu dans l’ensemble de la société. De l’intellectuel au mendiant en passant par le professeur, la société moderne unit étroitement savoir et pouvoir et multiplie donc le nombre des « manipulateurs de symboles » professionnels.

  1. Langage et contre-pouvoir

Si le pouvoir manifeste son emprise sur le langage, ce dernier à son tour influence le Pouvoir, à tel point que l’évolution des phénomènes langagiers a une signification historique et politique considérable: l’invasion du franglais traduit ainsi notre infériorité à l’égard de l’Amérique anglophone, lorsque la France était puissante, on parlait français à Saint-Pétersbourg. De même, à la limite, on obtient le phénomène de la langue de bois qui est une conséquence de la glaciation du langage et/ou de la glaciation du Pouvoir.

Aussi, il faut bien qu’un jour, change ce langage jugé rétrograde. Et, la révolution se manifeste aussi par un acte de langage. La prise du pouvoir ne s’accompagne pas par hasard de déclarations solennelles, de thèses ou de profession de foi.

• D’où l’importance politique du langage : on agit sur les hommes par des mots. Inversement, le langage permet une résistance au pouvoir, précisément parce qu’il n’est pas un simple signal à décoder, comme le serait le langage des abeilles. Si une phrase possède un sens, ce sens peut devenir l’objet d’une seconde phrase qui répond à la première, ce qui fait qu’un dialogue est inscrit au moins virtuellement dans tout acte de parole. Un pouvoir devient totalitaire quand il veut régenter le sens, comme si l’on pouvait décréter : « voilà comment est le monde » et laisser cette phrase sans réponse possible.

• Dans l’univers du goulag, Anna Akhmatova raconte que les femmes chuchotaient en recourant à des tournures impersonnelles (« on les a pris ») ; elle-même tendait à une confidente un papier avec ses poèmes, tout en prononçant à voix haute une phrase de convention « voulez-vous du thé ? », pour ne pas éveiller les soupçons.

L’écriture de la subjectivité, à travers la langue libre du poème, peut s’interpréter comme une résistance contre l’oppression, mais aussi contre le langage de la non-personne et du « on a dit que » auquel le totalitarisme voudrait réduire les hommes.

  1. Quand dire, c’est faire

    https://1000-idees-de-culture-generale.fr/discours-performatif-john-austin/

John Austin (1911-1960) a étudié en détail certains jeux de langage, et il a montré que le langage peut notamment servir à agir. Austin parle d’énoncés performatifs (de l’anglais « to perform », accomplir) pour désigner ces jeux de langage. Alors que les énoncés constatifs sont vrais ou faux, les énoncés performatifs ne sont ni vrais ni faux, ils peuvent simplement réussir ou échouer à accomplir l’action qu’ils visent à accomplir.

Parmi les travaux des philosophes de cette nébuleuse, ceux de J.-L. Austin et en particulier les conférences réunies sous le titre « Quand dire, c’est faire » (la traduction littérale du titre anglais est plus explicite encore : « Comment faire des choses avec des mots ») ont eu un impact considérable. Ce sont eux qui ont introduit la célèbre distinction entre les énoncés constatifs et les énoncés performatifs. Lorsque je dis « il fait beau », « le chat a attrapé une tourterelle », « Lula est le président du Brésil », je me contente de constater ce qui existe dans le monde. Ces énoncés sont dits constatifs. Lorsque je dis « je te prête ma voiture », « je te donne 50 euros », « viens ici! », « va au diable! », “je vous marie“, je ne me contente pas de dire ce qui est, j’agis d’une certaine manière (par des mots seulement) et réellement je change quelque chose à la configuration du monde. Prêter, donner, commander, insulter, c’est faire quelque chose avec des mots. Inversement, il n’est pas possible d’accomplir sans mots ces actions (je ne peux ni prêter, ni donner, ni commander, ni insulter sans le moyen du langage). Austin appelle performatifs les énoncés qui sont des modes d’action sur le réel.

  1. Conclusion

Toutes ces analyses montrent, de manière très détaillée, que le langage n’est pas seulement un instrument théorique, mais constitue aussi un outil pratique qui permet d’agir directement sur le monde. Ceci permet de comprendre certains échanges de mots et comment le langage peut conférer un certain pouvoir à celui qui le maîtrise. En bref, on peut dire que le rêve de puissance est un rêve de langage. Il fonde et manifeste le Pouvoir et celui-ci s’exerce par celui-là.

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